Alfred Angot, Étude sur le climat de V Algérie
pendant d'autres mois, les plantes ne reçoivent presque pas une goutte d'eau, le soleil brûle, la sécheresse menace d'arrêter toute végétation. De grands travaux hydrauliques ont donc été entrepris, quelques-uns même trop beaux et trop coûteux. Nous citerons : les barrages de l'oued Hamiz, qui peut contenir 14 millions de mètres cubes d'eau, et de Mcurad, tous les deux dans la Mitidja; le barrage du Chélif, les barrages des Grands-Cheurfas (18 millions de mètres cubes), de rilabra (30 millions de mètres cubes), de Saint-Denis-du-Sig (3 275 000 mètres cubes) dans le département d'Oran. Plusieurs de ces barrages ont un aspect grandiose. Lorsque le touriste quitte Perrégaux pour aller visiter le barrage de l'Habra, construit au-dessous de la réunion de l'oued Hammam, de l'oued Tezou et de l'oued Fergoug, il aperçoit un immense lac qui, se divisant en trois branches, présente sept kilomètres dans la vallée de l'oued Hammam, trois ou quatre dans celle de ïaourzout et sept dans celle de l'oued Fergoug. Au grand soleil, sous un ciel bleu, il croit voir un lac de Suisse encadré dans des montagnes sauvages : le lac de Lucerne en petit; mais un ingénieur est là pour lui rappeler que ce lac est l'œuvre des hommes et que l'épaisseur du mur cyclopéen qui retient les eaux n'est pas moindre de 38 m. 90 à la base.
Les barrages que nous venons de citer sont les plus connus, ceux qui ont exigé les plus grosses dépenses; bien d'autres barrages-réservoirs de capacité moindre, ont été construits ou sont en construction, à l'heure actuelle, dans les trois provinces. Chaque barrage est naturellement complété par un travail d'irrigation; de nombreux canaux portent l'eau dans toute la région avoisinante, et c'est ainsi que sont fertilisés, préservés de la sécheresse, ici i 000, 4 000, 10 000 hectares, ailleurs 20 000, 30 000 et plus. On jugera de l'importance de ces travaux hydrauliques, si l'on note que dans chacune des trois provinces, même la moins pourvue, celle de Gonstantine, on compte plusieurs centaines de barrages et quelques milliers de kilomètres de canaux d'irrigation. D'autres travaux sont en même temps poursuivis : Tendiguement d'une rivière, le redressement de son
cours, sa dérivation, ou encore le dessèchement de marais et de lacs (lacs Fezzara et Halloula).
L'administration ne fait pas à elle seule les frais des barrages; elle demande aux agriculteurs d'une région, qui veulent de l'eau, de se constituer en syndicat et de prendre une part, suivant un mode ou un autre, dans l'exécution des travaux ou leur entretien. Malgré cela, les dépenses à la charge du Trésor demeurent considérables, d'autant plus que les syndicats ne tiennent pas toujours les engagements qu'ils ont pris. De 1881 à 1890, le coût des travaux neufs et d'entretien, pour dessèchements et irrigations, s'est élevé à 9 380 000 francs.
Là n'est pas toute la dépense, là n'est pas toute la « politique hydraulique ». Il ne suffît pas en effet de donner de l'eau aux colons qui habitent la région du Tell, il faut encore songer que la région des Hauts Plateaux et celle du Sahara sont perpétuellement menacées par la sécheresse. Sur les Hauts Plateaux, les oueds et les sources sont rares; il faut, afin que les troupeaux puissent vivre dans la « mer d'alfa », creuser ici et là des rdirs ou points d'eau ; dans le Sahara, si Ton veut sauver les oasis, en créer de nouvelles, et ainsi assurer la culture du palmier dattier, il faut forer des puits pour amener à la surface les eaux souterraines. Jusqu'ici, l'administration s'est préoccupée davantage du Désert que des Hauts Plateaux : depuis 1856, nos ingénieurs ont foré de nombreux puits dans la région saharienne des trois départements; en outre, nous l'avons dit plus haut, dans le département de Constantine, l'initiative privée les a largement secondés; c'est ainsi qu'ont pu naître et se développer les riches palmeraies de l'Oued-Rir et de Ouargla. A la fin de l'année 1890, 690 puits avaient été creusés dans la province de Constantine, ayant un débit de 490 000 mètres cubes par jour; dans les provinces d'Alger et d'Oran, 104 puits débitent 10195 mètres cubes d'eau par jour.
On a beaucoup fait, il reste beaucoup à faire. Les grands barrages-réservoirs construits, outre qu'ils ont coûté des sommes élevées — trois, quatre ou cinq millions, — ne sont pas aussi parfaits qu'on l'aurait cru d'abord : d'une part, on
en a vu plusieurs se rompre sous le poids des eaux, qui alors inondent le pays, enlèvent les fermes et quelquefois les villages (rupture du barrage de l'Habra en 1881, des Grands- Cheurfas en 1885); d'autre part, on a observé que ces immenses réservoirs s'ensablaient rapidement, que leur curage était fort difficile et très coûteux. Il est donc permis de se demander s'il no conviendrait pas de rechercher un système d'emmagasinage des eaux, à la fois moins dangereux et moins cher; la question devrait être étudiée sans retard; elle n'est certainement pas insoluble. Enfin, il est fort désirable que l'administration poursuive dès maintenant, dans la région des Hauts Plateaux, la création de nombreux r'tf/rs, points d'eau ou cuvettes naturelles, dans lesquelles les pluies s'amassent et se conservent, jusqu'à ce que le soleil les ail évaporées. Dans un savant mémoire, MM. Pomel et Pouyannc ont observé que le mouton devant boire au moins tous les deux jours, l'herbe qui pousse sur les Hauts Plateaux, l plus de vingt-quatre heures d'un point d'eau, est perdue Ils ont en même temps montré qu'il suffisait, pour établit des rdirs, de travaux assez sommaires : ici, on garniraii d'une légère maçonnerie ou d'un peu de ciment certain* bas-fonds; là, on établirait sur des perches une mince cou verture d'alfa qui protégerait l'eau contre le soleil ; ailleurs, enfin, on conduirait l'eau, à l'aide de tubes en poterie, dans des abreuvoirs aménagés de telle sorte que les troupeau* pourraient s'y désaltérer, sans infecter le liquide.
Les routes nationales, tout inachevées, qu'elles soieul (2 928 kilomètres en 1890), représentent avec leurs affluents, qui sont les routes départementales et les chemins vicinaux (12 309 kilomètres en 1890), un réseau circulatoire très incomplet encore, mais très fréquenté. Aux derniers comptages kilométriques faits en 1888, le mouvement des marchandises atteignait, sur le système routier algérien, 14G00O000 de tonnes kilométriques. C'est un gros chiffre.
La « question des routes » est, dans la colonie, on s'en rend vite compte en la parcourant, une question importante et fort complexe ; elle a trois faces principales : le mauvais
état des routes, leur insuffisance, la cherté de leur prix de revient.
Il y a en Algérie, comme en France, des routes nationales, des routes départementales dites de grande communication et d'intérêt commun, des chemins vicinaux ordinaires et des chemins ruraux.
Négligeons, pour avoir une vue d'ensemble, certaines questions, presque secondaires, du moins dans cette étude : la route est-elle à l'État ou au département? le département a-t-il remis la construction et l'entretien de ses routes et chemins aux ponts et chaussées ou a un service vicinal? Cela importe peu au fond : les routes de l'État et celles des départements — mais, il semble, plus encore celles des départements que celles de l'Etat, — sont mal entretenues : ici, la route n'est pas empierrée ; ailleurs, elle est « en lacune » ; plus loin, le pont manque et il faut se jeter à l'eau pour rattraper la route de l'autre côté de la rivière. Le voyageur monte en diligence : au départ la route est bonne; plus loin, elle est mauvaise, vaguée, semée d'ornières ; plus loin encore, elle n'est pas empierrée; après quelques kilomètres, ce n'est plus une route, mais une piste; enfin la piste elle-même se perd dans la steppe. En Grande-Kabylie, la carte indique une route de « grande communication » reliant Azazga à Bougie; prenez-la; bientôt, vous êtes en plein gâchis, et si vous arrivez enfin, vous ne devrez ce succès qu'à la vaillance de vos chevaux et à la bonne volonté de votre cocher. L'hiver, les routes ne résistent pas toujours à l'orage et Ton voit, non pas un village, mais une ville de 12 000 habitants demeurer pendant trois mois sans communications avec le reste du pays.
Il faut faire valoir toutefois, pour expliquer en partie le Mauvais état des chemins, des considérations spéciales qui De sont pas sans importance. Dans la région du Tell, le sol composé de marnes et de schistes présente peu de solidité; les mouvements, les glissements ne sont pas rares; en outre, les grandes pluies d'hiver, les orages, qui tombent tout à Coup comme des trombes, qui partout ravinent les terrains, entraînent la terre, sont quelquefois assez violents pour
couper les routes, enlever les ponts ou faire descendre le long d'un chemin une partie de la montagne '. Il est bon d'avoir vu ces choses pour comprendre, et parfois excuser, l'état des routes. Après la saison des pluies, viennent de longs mois d'été; le soleil, alors, dessèche profondément la terre, qui bientôt n'est plus que poussière; les cailloux, rais à nu, roulent sous les pas, des ornières se creusent. Si Ton ajoute que les matériaux d'empierrement sont souvent, en Algérie, de qualité inférieure à ce qu'ils sont en France, que le mouvement des voitures, des chariots et des troupeaux est considérable, on comprend que la viabilité soit, dans la colonie, inférieure à celle de la France et que, sur les routes nationales, les dépenses dépassent celles de la métropole de 31 francs par kilomètre et par cent colliers.
Une chose frappe plus encore que le mauvais état des routes, et surtout est moins explicable : c'est leur petit nombre, leur insuffisance. Le réseau des routes nationales est assez modeste, mais, si l'Etat a construit peu de routes, il a, en prenant la lourde charge des garanties d'intérêts, assuré à la colonie un important réseau ferré. Les départements et les communes, qui sont riches, n'ont point, comme l'Etat, une excuse et auraient certainement pu s'imposer des sacrifices devant lesquels ils ont reculé. L'insuffisance des moyens de communication frappe à chaque instant : voici un village, il n'a pas de routes, ou la route qui le traverse fait de tels détours pour atteindre le centre le plus voisin, que depuis longtemps, les colons ont renoncé à l'employer et ont frayé, à travers les champs, un raccourci qui les abrège de plus de moitié; ailleurs, le propriétaire d'un important domaine se plaint que la route, qui autrefois desservait sa ferme, ne soit plus entretenue depuis des années et disparaisse sous les herbes, les pierres, les ornières. En Pelite-Kabylie, des régions entières demeurent sans routes, desservies seulement par des sentiers déplorables, à peine assez larges pour
1. Un exemple choisi entre beaucoup d'autres : en Petite-Kabylie, à El Hannser, on a compté 22 millimètres d'eau tombés en 19 minutes; dans le seul mois de décembre 1890, le pluviomètre a accusé 386 millimètres de pluie.
passage d'un mulet chargé. Comment les troupes pourient-elles parcourir ce pays en cas d'insurrection? Cornent les indigènes travailleraient-ils , ou produiraient-ils ivantage, s'ils n'ont pas le moyen de transporter leurs archandises? Voyagez entre El Milia et Mila, et vous aurez es exactement l'idée du Maghreb avant la conquête : il y a là ni routes, ni chemins, ni sentiers, ni pistes; le pays, ontagneux, raviné, est sauvage; quelques méchantes herbes, nelques oliviers poussent seuls sur le rocher : un torrent, oued el-Kébir, coule dans un lit profondément encaissé, e pays si « fruste », si « primitif », n'est pourtant pas îhabité; les populations qui y vivent doivent le parcourir ans savoir où poser le pied; des groupes d'ânons et de mulets hargés de lourds sacs de blé, d'orge, de larges plaques de el, s'en vont le long de toutes les pentes, buttent à tous les cailloux; dix fois il faut passer le torrent, dont le courant 3st extrêmement rapide, lorsqu'il a plu, dont le fond est encombré de pierres; l'homme a de l'eau jusque sous les aisselles et doit déployer toute sa force pour soutenir sa bête qui trébuche ou perd pied. Mais il y a mieux encore, dans ce même département de Constantine qui est le plus riche des trois. Il n'existe aucune route reliant Bougie à Djidjelli; les communications entre ces deux villes ne sont possibles que par mer, une seule fois la semaine, — et comme il n'y a pas de port à Djidjelli, lorsque la mer est grosse le navire ne s'y arrête pas! Quelle excuse à un pareil état de choses? II est vrai que, si certains centres demeurent sans routes, si les régions entières n'ont pas un chemin, le conseil général i construit ailleurs et doté de crédits d'entretien largement uffisants, des chemins de grande communication « où il ne asse pas une voiture par jour ». Mais il s'agissait de « deservir les propriétés des amis du pouvoir et des électeurs îfluents » * !
Pour répondre à ces critiques touchant l'insuffisance des îoyens de communication, peut-on objecter le manque d'arent? Et ici nous abordons le troisième point : la cherté du