Voir chap. vu, p
annuellement l'emploi. Une fois la part faite aux anciennes valeurs : rentes, obligations des chemins de fer, de la ville de Paris, du Crédit foncier, grandes affaires industrielles, il reste bien des sommes disponibles. Elles se portent surtout vers les emprunts étrangers, — emprunts qui souvent ne reposent pas sur des garanties bien certaines ou qui vont enrichir des pays indifférents, hostiles môme. Pourquoi une part au moins de cet argent n'irait-elle pas en Algérie? Depuis cinq ou six ans, notre colonie, encore insuffisamment connue, a fait cependant de grands progrès dans l'opinion publique; son commerce augmente, on vante les riches promesses de son sol fertile, elle a « bonne réputation ». Que cette bonne réputation se consolide, que le mouvement des affaires augmente encore et le capitaliste métropolitain, qui ne retire plus en France qu'un loyer de 3 fr. 25 de son argent, se contentera en Algérie d'un intérêt de 5, de 4 1/2 sur première hypothèque. Il faut, pour que ce jour soit proche, que l'administration algérienne et les colons s'aident eux-mêmes.
La publicité qui sera faite en France pour la vente des terres, pour le recrutement des émigrants, servira certainement les intérêts de notre colonie. L'exagération voulue des plaintes à l'occasion d'un vol de sauterelles aurait, à la vérité, un effet tout contraire. Dans ces dernières années, les Algériens, toujours désireux d'arracher un crédit, une faveur à la métropole, convaincus qu'elle leur doit tout, ont eu assurément tort de trop parler du mal que leur ont fait les invasions des acridiens : leur crédit ne pouvait qu'y perdre.
Nous terminerons ce chapitre en étudiant la plus grosse question qui se pose actuellement en Algérie au point de vue du crédit : convient-il de renouveler le privilège de la Banque? On a vu qu'il expirait le 1er novembre 1897. Avant d'aborder cette question même, il est tout naturel d'en traiter une autre, en quelque sorte préliminaire, à savoir si la situation de la Banque est à ce point mauvaise que sa liquidation serait un désastre. Certes, et nous ne l'avons pas caché, la Banque, en voulant faire un crédit agricole trop large, a commis de lourdes fautes; sa situation s'en ressent; mais,
dire que la Banque « devrait être en liquidation », tellement sa situation est mauvaise1, cela est singulièrement exagéré, surtout lorsque cette situation s'améliore. Si, en effet, la direction actuelle a été trop faible à l'égard des comptoirs d'escompte locaux, ainsi que nous l'avons dit, il ne faut pas nier cependant qu'elle a fait de sérieux efforts pour réparer le mal. Le portefeuille de la Banque, qui s'est élevé un moment jusqu'à 93 000 000 de francs, n'est plus aujourd'hui que de 62 millions8; c'est un allégement de 31 millions. Cela ne veut-il pas dire que l'on est plus sévère actuellement dans le choix du papier et que les effets, qui représentent actuellement 62 millions, valent mieux que les effets qu'on possédait antérieurement? Le domaine immobilier de la Banque est encore inscrit dans ses comptes pour près de 5 millions, mais il présentait, il y a quelques années, un chiffre plus élevé. Elle a pu vendre pour 1 080 492 francs de propriétés, ce qui indique sa ferme volonté de liquider son actif immobilier. D'ailleurs, si ce domaine n'est pas encore vendu, et s'il est même de vente difficile, il est exploité dans des conditions assez favorables : son rendement annuel est de 483 000 francs environ, ce qui représente 10 p. 000. Il est vrai, qu'au total, et là est « le point noir » de la situation, les créances douteuses, c'est-à-dire les immeubles non vendus, les débiteurs en retard, représentent une somme de 18 380 400 francs, mais il convient de remarquer, à l'actif de l'administration actuelle, que ce chiffre de 18 millions a été bien plus élevé. II atteignait, il y a six ans, 28 317 600 francs. 11 a donc déjà été atténué de 9 724 000 francs. Si cette atténuation est satisfaisante, elle laisse toutefois une question subsister : que valent ces créances douteuses? La Banque est-elle en état de parer aux pertes qu'elle peut subir de ce côté? Le . commissaire du gouvernement près la Banque de l'Algérie a examiné cette question cl, après une investigation très étendue, a estimé que les pertes éventuelles à prévoir pouvaient
1. Discours de M. Goirand dans la discussion de l'interpellation sur la situation de la Banque de l'Algérie. Séance de la Chambre des députés du 14 juin 181)2.
2. Ce chiffre et les suivants sont empruntés au discours prononcé par le ministre des finances. Séance du 14 juin 1892.
être évaluées à 9400000 francs; c'est un peu plus de 50 p. 0/0 de perte. La Banque a-t-elle dans ses réserves la possibilité de parer à cette perte, sans opérer un prélèvement quelconque sur son capital? Cela paraît certain. Ses réserves extraordinaires et immobilières, la plus-value des rentes qui figurent à son actif, son fonds de prévoyance et sa réserve statutaire, forment ensemble un total de 16 189 337 francs, ce qui fait ressortir une somme de 6 789 337 francs en excédent des 9 400 000 francs de pertes à prévoir. Est-ce à dire qu'une liquidation serait de la plus grande simplicité? Non assurément. Toute société possédant des immeubles a besoin d'un certain temps pour les vendre, doit prévoir certaines pertes. Si cela est vrai en France où la fortune de chacun est assise, où les choses ont leur prix, combien est-ce davantage exact dans un pays en formation comme l'Algérie?
Cette question préliminaire élucidée, venons à la question principale : le renouvellement du privilège. Les adversaires du renouvellement réclament la substitution de la Banque de France à la Banque de l'Algérie. Notre premier établissement de crédit établirait dans la colonie des succursales ou bureaux auxiliaires, partout où besoin serait. Deux choses surtout séduisent les partisans de ce système : l'escompte à 3 p. 0/0, — la suppression du compte courant du Trésor.
En ce qui concerne l'escompte à 3 p. 0/0, il nous parait que l'erreur n'est pas douteuse. Croit-on d'abord, que la Banque de France, qui règle le taux de son escompte sur le prix de l'argent dans notre pays, qui a descendu ce taux à 2 1/2 p. 0/0 il y a quelques mois à cause de l'abondance et du bon marché de l'argent, qui le remontera à 3 demain ou le descendra encore suivant les circonstances, consentirait à faire l'escompte à 3 p. 0/0 dans une colonie où l'argent est plus rare, et partant plus cher, et ne demanderait pas au moins 4 1/2 p. 0/0, sinon S? Ensuite, la Banque exige en France pour sa sûreté trois signatures, elle les exigerait en Algérie. Actuellement, le tireur d'un billet doit payer la deuxième signature réclamée par la Banque de l'Algérie; si la Banque de France s'établissait dans notre colonie, ce même tireur devrait payer une troisième signature chez un banquier, chez
i intermédiaire qualifié : est-il douteux que l'achat de celte Disième signature serait fort onéreux et maintiendrait le prix el de l'argent, aux environs de S p. 0/0, que le taux de l'esmpte des succursales de la Banque soit à 3 ou 4 p 0/0 '? ifin, il ne faut pas oublier que la Banque de l'Algérie sera ujours maîtresse d'abaisser le taux de son escompte. L'amé- >ration de la situation générale des affaires dans la colonie, « consolidation » de la prospérité, l'affluence des capitaux conduiront naturellement à réclamer un loyer moins élevé ! son argent. Si elle hésitait à le faire, elle irait contre n intérêt même, car elle a des concurrents : le Crédit onnais, la Compagnie algérienne, qui n'hésiteraient pas escompter les valeurs à 4 1/2 ou même 4 p. 0/0; on déserrait ses guichets.
La suppression du compte courant de la Banque de l'Algérie i Trésor est une amélioration qui paraît d'une réalisation us facile. On sait quelle est l'origine de ce compte courant : s billets de la Banque de France sont reçus en Algérie; au ntrairc, les billets de la Banque de l'Algérie n'ont pas cours ns la métropole. Or, en l'état actuel des échanges, l'Algérie )lus à payer en France qu'elle n'a à y recevoir; ses importions dépassent ses exportations \ Dans de semblables contions, le métropolitain, qui a un payement à faire en gérie, peut, à son choix, envoyer des billets de la Banque France ou une traite payable aux guichets d'une des
. Nous disons que le tireur « paye » la deuxième signature exigée par Banque. Cela est parfaitement exact, mais ne parait pas toujours clairent. On a vu plus haut- que des banquiers, ou plus exactement des usurs, s'étaient établis, notamment dans les petits centres, pour vendre — fort cher — leur signature a des tireurs d'une solvabilité douteuse. Ici payement de la seconde signature est une opération parfaitement visible, tis celte opération usuraire n'est heureusement pas générale. Le plus sourit les choses se passent autrement par suite des usages qui se sont établis Algérie et grâce auxquels les colons évitent l'intermédiaire des banquiers, exemple : Primas achète à crédit à Secundus et lui remet en payement e valeur que celui-ci endosse. Les deux signatures sont ainsi réunies et valeur peut être présentée à la Banque. Il n'y a pas de frais apparents ns celte opération, mais, en fail, Secundus prévoyant qu'il aurait à suprler la retenue de l'escompte a vendu plus cher à Prunus. 11 n'est pas douteux que les choses deviendraient singulièrement moins •îles si l'on exigeait une troisième signature. L'intermédiaire de banquiers m poserait aussitôt.