‹ La France en AlgérieChapitre 58 sur 116 · Première partie · texte numérisé non relu

Première partie

Motifs de Tordre 9uivi dan9 ce volume. — La colonisation européenne et la question indigène. — La conquête morale aurait dft suivre la conquête matérielle. — Sa difficulté. — Nous avons à peine songé à l'entreprendre.

— Aucun programme n'a été adopté. — La politique des incertitudes.

/-a répression. — Répression trop sévère. — Opinion du général de Lamoricière. — La destruction des indigènes. — Contribution de guerre et séquestre en 1871. — Critique de l'administration des bureaux arabes. — Une expédition en Kabylie par le général Saint-Arnaud. — Le procès. Doineau. — Des expéditions pour des croix.

Ma refoulement des indigènes. — Le plan du général Bugeaud. — On en prend le contre-pied. — Le sénatus-consulte de 1863. — L'expropriation pour cause d'utilité publique. — Ses conséquences. — L'expropriation en grand : le projet des 50 millions. — L'expropriation devient aujourd'hui l'exception.

Les forêts. — Leur rôle dans la vie indigène. — Le Code forestier en Algérie.

— Les règles qu'il impose. — La loi de 1885. — Interdiction du pâturage aux propriétaires dans leurs bois, aux usagers dans les forêts de l'État. — Les procès-verbaux, les saisies et les ventes. — La ruine d'une famille déjà misérable. — L'impôt des forêts sur les indigènes. — Reproches faits au service forestier.

Quelques erreurs administratives. — L'administration n'a pas su distinguer les Berbères des Arabes. — Mesures impolitiques en Kabylie. — Arabisation de l'Aurès. — Lois sur la propriété individuelle et l'état civil. — Leur résultat malheureux.

La justice. — La justice musulmane avant la conquête. — Notre intervention en matière pénale. — L'ordonnance de 1841. — Notre demi-intervention en matière civile. — Les décrets de 1859 et 1866. — Erreur que nous

avons commise en les abandonnant. — Le décret de 1814 en Kabylie. — Campagne entreprise contre les cadis. — Leur vénalité. — L'administralion prend un décret sans chercher le véritable intérêt des indigènes.— Les décrets de 1886 et 1889. — Politique d'assimilation. — L'administration est dans l'engrenage. — Changements introduits par la législation nouvelle. — Le justiciable musulman et le juge français en présence. — Les faux serments. — L'incapacité pour le juge de bien juger. — Justice lente et conteuse. — Étendue des circonscriptions, nombre considérable des affaires. — Le prix de la justice. — 25 francs pour un jugement. — 25 francs pour un serment. — Régime des officiers judiciaires en Algérie. — Les populations ruinées du fait de notre justice. Une autre erreur. — La naturalisation des juifs. — Haine des indigènes pour les juifs. — Leur métier d'usurier. — Ils ont ruiné les Arabes. — Influence du décret Crémieux sur l'insurrection de 1871.

Le lecteur a dû être frappé déjà de Tordre dans lequel est écrit ce volume. Pourquoi l'auteur, après avoir consacré deux longs chapitres aux indigènes, à leur genre de vie, à leurs mœurs, à leur religion, à leur fanatisme, passe-t-il à un sujet tout autre : l'installation des Européens en Afrique? Pourquoi étudie-t-il longuement toutes les questions relatives à la population française, à l'établissement des colons, à leurs entreprises, sans presque parler des indigènes?

Cet ordre est voulu; il a été adopté pour montrer d'une façon frappante que nous avons rencontré en Algérie, en y débarquant, du fait de la présence des indigènes et de leur fanatisme, deux questions bien distinctes quoique intimement liées : la question de rétablissement des Européens dans un pays nouveau, c'est-à-dire la « colonisation »; la « question indigène », c'est-à-dire la vie côte à côte des Européens et des indigènes.

Curieuse contradiction! Nous n'avons pas mis moins de vingt-sept ans à faire la conquête du pays ; nous avons rencontré chez ses habitants une force extraordinaire de résistance, et ce fait n'a pas éveillé, chez les vainqueurs, cette idée qu'après la conquête matérielle du pays, ils devaient entreprendre la conquête morale; qu'après la paix matérielle, ils devaient faire la paix civile. II est vrai que cette dernière est plus difficile à établir. Un peuple bien armé, bien commandé, persévérant dans ses entreprises, est certain de réduire, après un temps plus ou moins long, des tribus mal préparées à la résistance et dont les moyens de défense sont insuffisants ; mais la conquête morale qui doit suivre et com-

déter la conquête matérielle est chose moins aisée. Elle xige, en effet, chez le vainqueur des qualités et une appliation particulières; il faut qu'il étudie et comprenne Pâme es vaincus, qu'il efface de leur esprit le ressentiment de la éfaite et que, sans leur imposer le renoncement à leurs lœurs, ni des « progrès » qu'ils ne peuvent comprendre, [ rende leur situation moins malheureuse et les amène eu à peu, d'abord à ne pas redouter, ensuite à apprécier la ►résence des vainqueurs.

Dire que pendant près de soixante ans, personne n'a ongé en France à entreprendre la conquête morale des ndigènes, à établir en Algérie la paix civile, ce serait exagéré. Le général Bugeaud, notamment, eut une vue très îette du problème qui se posait, et d'autre part, à l'époque nème de la conquête, bien des hommes se rendirent compte le rattachement des Arabes à leur religion et à leurs mœurs, linsi que des profondes différences qui existaient entre Arabes ït Kabyles. Mais un fait est certain : on n'a pas réfléchi i l'effet moral et matériel que pouvait avoir notre établistement au milieu d'eux, ni étudié et arrêté la politique qu'il onvenait de suivre à leur égard. L'incertitude est à toutes es époques, dans tous les actes : à un moment, on veut t voir marcher de front la colonisation arabe et la colonilation européenne », ce qui, d'ailleurs, est une utopie; à un mtre, on veut « refouler les indigènes », ce qui est une truauté; plus tard, on paraît vouloir les « assimiler », ce [ui témoigne d'une profonde ignorance de la race, de la eligion et des mœurs.

Rappeler les principales fautes commises par la France en Ugérie à l'égard des indigènes ; montrer l'Européen et l'inligène vivant aujourd'hui côte à côte, sans se comprendre ît dans une profonde mésintelligence; enfin, indiquer les raits principaux de la politique qu'il convient à la France l'adopter à l'égard des indigènes, tel est le plan de ce chapitre et du suivant.

Les horreurs et les cruautés de la guerre ont leurs excuses, cependant, il faut convenir que — pendant la

grande guerre et plus tard pendant les insurrections — la France a trop fait sentir sa force aux vaincus. Il y a plus de soixante ans que les troupes françaises ont débarqué en Afrique; il y a trente-sept ans que la période des conquêtes est close; les combattants de la grande guerre sont morts, et cependant, peut-on dire que, dans tous les douars et villages, le souvenir est aujourd'hui perdu des razzias qui laissaient l'indigène sans blé, ni troupeaux? des villages brûlés, des arbres coupés, des confiscations qui obligeaient des tribus entières à s'expatrier '? Le général de Lamoricière, Tépéc remise au fourreau, reconnaissait que, lui et ses compagnons d'armes avaient vu, dans les tribus, des ennemis à combattre, à dominer par la force, plus que des hommes à gagner, une société dont les intérêts étaient respectables. Cette opinion, exprimée dans une commission de la Chambre en 1848 n était pas celle de tous. Beaucoup de gens pensaient alors que « sans violer les lois de la morale », nous pouvions « combattre nos ennemis africains par la poudre et le fer joints à la famine, les divisions intestines, la guerre entre les Arabes et les Kabyles, entre les tribus du Tell et du Sahara, par Teaude-vie, la corruption et la désorganisation » *. Le temps où Ton osait écrire de pareilles choses, est heureusement passé; mais n'est-il pas permis de dire, qu'à une époque bien proche de nous, la répression de l'insurrection de 1871 a été d'une extrême sévérité, terrible même? Les indigènes furent frappés d'une contribution de guerre, répartie en plusieurs annuités, de 36 582 298 francs; dans l'ensemble des pays soulevés 446 406 hectares estimés 18 696 093 francs furent confisqués et, parmi ces terres, les meilleures de la Kabylie, celles des vallées; enfin, ceux qui voulurent racheter leurs champs séquestrés durent payer une somme de 7 993 860 francs. Ce n'est pas tout encore, nous commîmes la faute d'envoyer les indigènes poursuivis pour les faits insurrectionnels, devant la cour d'assises, où siégeait un jury de colons, tous

1. Troupeaux enlevés à l'ennemi de 4830 a 1845 : 48 720 000 moulons, 3 604 000 bœufs, 917 000 dromadaires (d'après Reclus).

2. Bodichon, docteur-médecin à Alger : Disparition des musulmans au contact des chrétiens, — Bévue de l'Orient, 1851.

plus ou moins atteints, directement ou indirectement par la guerre. Dans son livre sur l'insurrection de 1871, M. Rinn écrit : « La répression fut terrible et, pour beaucoup, hors de proportion avec la culpabilité » *.

Nous ne demanderons pas si les mesures que nous rappelons étaient humaines, mais seulement si elles étaient habiles de la part d'un peuple qui ne songeait pas à repasser la mer après s'être vengé, dont l'intention était de rester dans le pays pour faire œuvre de colonisation?

Il ne faut pas seulement dire la dureté des vainqueurs, la sévérité de la répression; il faut aussi montrer que, pendant des années, au temps de l'administration militaire, les indigènes soumis furent souvent, ici administrés avec trop de sévérité, là sans conscience, ailleurs poussés à l'insurrection. Certes, il ne faut ni généraliser, ni rien exagérer; mais bien que l'histoire des bureaux arabes n'ait pas encore été écrite, il est des faits qui sont connus et profondément regrettables. En 1831, le général Saint-Arnaud parait au commandant Fleury l'homme qu'il faut pour servir les vues du Prince- Président; aussitôt on fait naître des troubles sur les confins de la Kabylie, afin que le brigadier puisse conquérir les étoiles de divisionnaire et devenir possible au ministère de la guerre. En 1857, les débats qui s'engagent devant la cour d'assises d'Oran au sujet de l'assassinat de l'agha Ben Abdallah — c'est « l'affaire Doineau », — font connaître comment un capitaine de bureau arabe peut quelquefois rançonner les chefs indigènes, confisquer leurs silos, vivre grassement sur ses administrés. Le procès n'atteint qu'un officier; mais on sent que, derrière lui, d'autres n'ont pas surveillé d'assez près et fait tout leur devoir. Plus tard, en 1864, l'insurrection des Oulad-Sidi-Cheikh a, en partie, sa cause dans la conduite imprudente des officiers français chargés de la surveillance et du haut contrôle de cette importante famille. Dira-t-on aussi les petites expéditions préparées par les officiers qui ambitionnaient des grades ou des croix? Ce sont là choses connues. Il n'est évidemment pas besoin de remar-

4. Rinn, Histoire de V Insurrection de 1871. Jourdan, éditeur, Alger.

quer que cette politique, par trop militaire, était loin de faire apprécier aux indigènes les « bienfaits » de la conquête française.

Une des conséquences de notre venue devait être évidemment l'expropriation des indigènes, au profit de la colonisation, d'une partie de leurs terres. C'était la loi du plus fort et, d'ailleurs, ne voulions-nous pas établir des Français sur la terre conquise? Mais cette expropriation s'est, hélas! pendant longtemps, pratiquée durement; on lui a donné un nom qu'elle méritait : « le refoulement».

En 1847, le maréchal Bugeaud écrivait, entre deux expéditions : « Nous devons tendre par tous les moyens possibles à nous assimiler les Arabes, à modifier graduellement leurs mœurs. En leur rendant notre joug tolérable, nous affaiblirons beaucoup chez eux l'esprit de révolte. Pour atteindre notre but, il ne faut pas selon nous les mettre dans une zone et nous dans une autre.,.. Il nous paraît infiniment plus sage de mêler les indigènes à notre société et de les faire jouir de tous les avantages quelle comporte. C'est par le contact continuel que leurs mœurs se modifieront, qu'ils prendront d'autres habitudes agricoles; le goût de la propriété bâtie et

des cultures sédentaires leur viendra par l'exemple D'après

ces grandes considérations, nous voudrions voir marcher de front la colonisation arabe et la colonisation européenne. »

Il y avait dans ce programme élevé de la conquête morale une grande part d'illusions, mais il y avait aussi une profonde vérité, c'était qu'il ne fallait point, en établissant les colons, traiter les indigènes comme un peuple conquis, les éloigner brutalement des Européens. L'administration entra fort peu dans ces vues.

A mesure que l'élément européen se développait, les indigènes étaient renvoyés de l'héritage de leurs pères, des tribus entières transportées loin de -la région qui était en quelque sorte leur patrie. En même temps, les bureaux arabes s'opposaient de toutes leurs forces h la fusion des indigènes et des Européens : quelques « familles » voulaient-elles se porter en territoire civil? le commandant du cercle les en

«péchait; quelques colons témoignaient-ils l'intention de établir en « territoire militaire », dans le voisinage ou au îin des tribus? le même commandant se récriait et imagiait mille formalités ou restrictions f.

Les résultats d'une pareille politique suivie pendant plus e trente ans ne pouvaient être douteux : ici, l'Arabe, incesimment refoulé, incertain de recueillir le fruit de son traail, d'ailleurs paresseux de nature, ne pouvait songer à lieux cultiver; là, privé des terres labourables de sa tribu, e la jouissance et même de l'accès des cours d'eaux, ne ouvant lutter contre la sécheresse, il recueillait à peine le lé suffisant à sa nourriture; partout enfin, ces mille souf- :ances entretenaient les haines de l'indigène contre le colon t creusaient, au lieu de le combler, le fossé déjà profond, ui sépare les deux races.

Le sénatus-consulte de 1863, qui déclara les tribus propriétés des territoires dont elles avaient la jouissance, n'a pas ais fin au système du « refoulement », mais il l'a changé de orme et de nom. Aujourd'hui, il s'appelle le système de

l'expropriation pour cause d'utilité publique ». Chaque nnée, des commissions présidées par les administrateurs et omposées d'agents spéciaux, pris dans les ponts et chausées, le corps des géomètres-arpenteurs, et d'un représentant lu Conseil général parcourent les territoires des communes nixtes et président au choix et à la délimitation des terrains, [ui, par leur fertilité, leur salubrité et le voisinage de l'eau, eur paraissent le plus propres à l'établissement des centres îuropéens. Le travail des commissions est soumis au gouerneur général, qui, se plaçant au point de vue des besoins le la « colonisation », arrête le programme des créations à aire. Celui-ci n'est exécuté que deux ans après. Cette période loit servir à rendre libres, par voie d'achat ou d'expropriaiou * , les périmètres compris dans le plan d'ensemble, à >réparer les lotissements, à doter les villages futurs des voies

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