‹ La France en AlgérieChapitre 6 sur 116 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LA CONQUÊTE f

Conditions toutes particulières de notre établissement en Algérie. — Anciennes relations de la France avec ce pays. — Mouvement des alTaires entre Marseille et la cote africaine.

Insolence des pirates algériens. — Us défient l'Europe. — Organisation de la Kégenee d'Alger en 1830. — Le coup d'éventail. — Hésitation «lu gouvernement de Charles X à venger l'injure. — Les propositions de Mehcmct- Ali. — L'expédition est décidée, mais le gouvernement reste indécis quant à ses suites. — Les vues du prince de Polignac. — Prise d'Alger. — liaisons pour lesquelles la conquête de l'Algérie a duré plus d'un quart de >iecle.

Période des hésitations de 18H0 a 1811. — Les premières années de l'occupation. — Les débats devant la Chambre. — L'ordonnance de 18ÎH. — Etendue de nos possessions vers cette époque. — Ahd-el-Kader. — Le traité Desmichcls. — Échec de la Mac ta. — Victoire de la Sikka. — Trailé de la Tafna. — Les deux expéditions de Conslantine. — La puissance dTAbd-el-Kader augmentée par les fautes des généraux français.

Rupture du traité de la Tafna. — Premiers combats. — Discussions à la Chambre. — Période de la conquête de 1841 à 1847. — Le général Hugeaud.

— Tableau de nos possessions et de celles de l'Émir vers 1841. — Caractère de la guerre d'Afrique. — Bravoure et fanatisme de nos adversaires.

— Importance des forces exigées par la guerre. — Lutte contre Abd-el-

1. Camille Rousset, la Conquête d'Alger; les Commencements d'une Conquête (1830-IS#0); la Conquête de V Algérie (1841-185";). Pion, Nourrit et C"\ éditeurs, Paris. — LéonRorhes, Trente-deux ans à travers V Islam (1832-1864). Firmin- Didot, éditeur, Paris.

Kader. — Nos succès. — Prise de la Smala. — Intervention du Maroc. — Victoire de l'Isly. — Traité de Tanger. — La Grande Insurrection. — Ruine de l'influence d'Abd-el-Kader. — Derniers succès de Bugeaud. — Son départ.

a reddition de l'Émir. — Les derniers mouvements. — Les fanatiques. — Le siège de Zaatcha. — Les insurrections et la soumission du Sud. — Le maréchal Randon. — Conquête de la Petite et de la Grande Kabylie. — La conquête française et la conquête romaine.

L'Algérie est aujourd'hui la première de nos colonies; elle st riche, commerçante, peuplée de Français plus que toutes îs autres; ses trois départements sont, depuis longtemps, Bgardés comme le « prolongement » de la métropole pai elà la Méditerranée.

S'il est, après cette constatation, une remarque curieuse i lire, digne d'être inscrite au seuil d'une étude sur le dévelopement et les progrès de notre grande possession de l'Afrique u Nord, sur la politique qu'il convient d'y suivre, c'est assumaient de rappeler que nous avons acquis cette colonie sans l chercher, que nous sommes débarqués à Alger sans avoir > dessein arrêté d'y demeurer.

Le Portugal, l'Espagne, la Hollande, la France, l'Angle- »rre, la Russie, l'Italie, l'Allemagne, dans les siècles passés t dans celui-ci, n'ont acquis des établissements d'outre-mci ue parce qu'ils l'ont voulu. La persévérance dans les entrerises, leur mode de conduite, les sacrifices consentis n'onl srtes pas été les mêmes suivant les pays, les époques, les irconstances, mais toutes les nations qui ont envoyé des splorateurs, des soldats, des colons en Amérique, en Afrique, i Asie et en Océanie ont agi dans le dessein de s'assurei es mines ou des épices, un monopole commercial, de grandes tendues de terres, d'importants comptoirs.

L'histoire de l'établissement de la France en Algérie est ne exception à cette règle générale. Lorsqu'on 1830 le ouvernement de Charles X envoyait une flotte et une armée avant Alger pour venger une insulte faite, trois années uparavant, à notre consul, il entreprenait celte expédition contre-cœur, il mettait le pied en Afrique « sans le vou- »ir », il n'avait aucun projet d'avenir et ne songeait point doter la France d'une riche colonie.

Notre indifférence première pour l'Algérie est d'autant plus

curieuse que cette terre, située sur le rivage méridional de la Méditerranée, en face de nos côtes, ne nous était pas inconnue. Les relations de Marseille et du Maghreb remontent, au contraire, presque jusqu'aux temps les plus anciens. Durant tout le moyen âge, Marseille, comme d'ailleurs les villes commerciales d'Italie, Gênes, Pise, Florence, Venise, Naples, et aussi, comme les ports aragonais, entretenait des relations commerciales suivies avec les populations musulmanes des côtes de Barbarie (du nom des populations primitives, les Berbères). Au xiu° siècle les négociants provençaux, placés sous la protection de consuls dont l'autorité était reconnue par les princes arabes, trafiquaient à Tunis, à Bougie, à Coula. La croisade de saint Louis ne fit qu'interrompre les relations commerciales. Au xiv° et au xv6 siècle les Marseillais visitaient, outre les villes déjà nommées, Dellys, Alger et plusieurs autres ports; bien que chrétiens, ils avaient avec les souverains musulmans et leurs sujets des relations sûres.

La conquête d'Alger et de Tunis par les frères Barberousse (1515-1534), la soumission de ces villes à l'autorité des Sultans de Constanlinople, ou au moins à leur suzeraineté, survinrent au moment où le cardinal Ximénès commençait à entreprendre la conquête de l'Afrique du Nord pour l'Espagne. Avec la domination turque parut le fanatisme; déjà, d'ailleurs, l'expulsion des Maures d'Espagne (1492) l'avait éveillé. Les chrétiens des factoreries, jusqu'alors Irai tés avec égard, deviennent des « infidèles », des « chiens », des K ghiaours »; sans cesse ils furent inquiétés ou molestés par une population dont les maîtres entretenaient l'hostilité. Les relations commerciales anciennement contractées ne disparurent pas cependant. Les Marseillais, à la vérité, portèrent particulièrement leur activité vers l'Orient où les Capitulations de François Ier venaient de leur assurer une situation privilégiée, mais ils ne cessèrent point de fréquenter la côte barbaresque. Au xvi° siècle, des négociants de Marseille possèdent des pêcheries de corail au « Bastion de France », à la Galle, au cap Rose, à Collo; au xvne siècle, une compagnie marseillaise joint à la pêche du corail le commerce des grains, des laines, des cuirs, des cires; enfin, au siècle suivant, les rela-

tions se développent au point, qu'en certaines années, la Franc* achète 200 000 hectolitres de blé dans la Régence d'Alger en 1775, le chiffre des affaires s'élève à 4 millions et demi

Mais en même temps que les Turcs souffrent le commerce des Chrétiens — encore ont-ils des moments d'intoléranc* pendant lesquels ils détruisent les comptoirs, — ils organisen la piraterie pour en vivre. On peut dire, en effet, que Barbe rousse et son successeur Hassan fondèrent à Alger un Éta de pirates. La haine de Fin fidèle, le besoin du pillage, di massacre, du butin, seront, jusqu'en 1830, les traits dominant: du caractère des habitants de la Régence, en même temps que toute la politique de leurs souverains. Charles-Quint, qu a échoué en 1541 dans une expédition contre Alger, a donne à cette ville la réputation d'imprenable. Dès lors la piraterie s'organise : montés ou sur des bateaux légers, rapides à h course, ou sur des vaisseaux de haut bord, propres à tenii la grosse mer, les Algériens poursuivent dans la Méditerranée et même dans l'Océan les navires commerçants des nation: chrétiennes; ils confisquent les marchandises, réduisent le: matelots et les passagers en esclavage, insultent les côte! d'Espagne, de France et d'Italie, sur lesquelles ils ne craignent pas de faire de rapides descentes. Fait curieux et qu est un signe des temps! Les Etats européens dévorent toui ces outrages et cherchent quelquefois, à prix d'argent à obtenir pour leurs navires une sécurité relative. Un joui vient cependant où la France veut venger ces insultes. Lh « grand roi » fait trois fois bombarder Alger par Duquesm et d'Estrées en 1682, en 1683 et en 1688. Ces énergique: démonstrations ne nous valent aucune réparation. Toutefois elles inspirent aux pirates une suffisante terreur pour qu'il soient, durant le xvmc siècle, plus respectueux que par 1< passé de nos navires et de nos négociants.

L'Espagne, elle aussi, a le droit de se plaindre des Algériens; elle veut les châtier, mais l'escadre du général O'Reilh qu'elle envoie contre leur ville en 1771 échoue, comme avai échoué un siècle auparavant, celle de Charles-Quint.

La fortune insolente de ces écumeurs de mer finit pai émouvoir l'Europe entière. En 1815, le Congrès de Vienne

décide qu'il doit être mis un terme à l'esclavage pratiqué par les corsaires d'Alger. Dès Tannée suivante, l'Angleterre envoie lord Exmouth pour imposer au dey le respect de celte décision. L'amiral bombarde la ville; mais, ses navires partis, pourquoi les Algériens renonceraient-ils à leur industrie? que craignent-ils?

La Conférence d'Aix-la-Chapelle (1818) charge alors l'Angleterre et la France de signifier à nouveau au dey la volonté de l'Europe : il devra s'engager à supprimer la course, à abolir l'esclavage; Hussein ne s'engage à rien.

Quelques années plus tard, en 1821, les Anglais reparaissent seuls devant Alger pour demander réparation d'une insulte faite à leur consul : ils doivent se retirer sans avoir obtenu satisfaction. C'est la troisième fois, depuis le commencement du siècle, que les corsaires algériens résistent aux nations européennes!

L'Europe impuissante, les pirates triomphants, la France obligée de payer une redevance annuelle pour les comptoirs établis sur la côte par les Marseillais \ telle était la situation lorsque se produisit notre intervention.

Quelle était donc cette puissance que Ton ne pouvait atteindre, dont on souffrait les insultes, à qui Ton payait tribut?

A Alger régnait un Dey, représentant nominal de la Porte Ottomane, mais en réalité indépendant. Élu par la milice turque, il était presque sa chose, sans autorité propre. Elle le choisissait quelquefois dans les dernières classes de la population, le déposait ou l'assassinait à son gré. Au delà d'Alger trois Beys installés à Constanline, à Oran, et à Titeri (Médéa), se partageaient le territoire de la Régence. Vassaux tributaires du dey d'Alger, ils n'étaient cependant tenus à lui que par un lien assez lâche. Le principal souci du dey est la surveillance de ses vaisseaux, l'organisation de la course, le partage de ses profits. L'administration de ses sujets l'occupe peu; ce sont des Turcs, des Arabes, des Berbères

1- Lorsqu'en 1827 des difficultés, latentes depuis longtemps, éclatèrent, le <ky d'Alger demandait que la redevance annuellement payée fût de 300000 fr., *lors que la France prétendait s'en tenir au chiffre de 90000 francs qu'elle Acquittait précédemment.

«arabisés » ; quant aux Berbères purs, ils sont en général de meures indépendants dans la montagne. Quinze à vingt mill Turcs, dont le chiffre se maintient grâce à des recrutement faits à Constantinople, à Smyrne, etc., forment une class privilégiée à qui reviennent toutes les dignités, tous le emplois militaires ou civils. Pour les Arabes et les Berbère « arabisés », ce sont des vaincus. Mais ici même on constat que le gouvernement fondé par Barberousse, et qui parait s faible, si peu organisé, qui n'a aucune racine, aucune sym pathie, a été cependant établi avec beaucoup d'intclligenc puisqu'un « état-major » turc est parvenu à tenir, à peu prè soumises, des populations très nombreuses. Dans les terri toires d'Alger, de Constantine, d'Oran, de Titeri, de petite garnisons ont été jetées sur des points choisis; elles tiennen une route, un défilé, une vallée; partout les marabouts locaux d'origine arabe, gagnés par quelques faveurs, mettent leu influence au service des Turcs; enfin, ceux-ci ont divisé le populations algériennes en tribus civiles et sujettes, appelée Rayas, qui doivent payer l'impôt, supporter toutes les charges et en tribus militaires, appelées Makhezen, qui font rentre cet impôt et en gardent une part pour prix de leurs services C'est dans son audience solennelle du 27 avril 1827 qu le dey Hussein, mécontent de ne pas voir régler d'après se désirs certaines négociations pendantes avec la France, donn à notre consul Deval le fameux « coup d'éventail ». Voie une nouvelle injure survenant après bien d'autres. Que fai la France? Songe-t-elle à se venger? Point. Le gouvernemer de Charles X engage des négociations. Il envoie une divisio navale devant Alger pour en faire le blocus, mais il compt moins sur la force que sur la patience, les pourparlers. Per dant deux ans (1827-1829), les négociations se poursuivent malgré l'exagération des prétentions émises par le de\ Enhardi par notre faiblesse, Hussein se croit tout permis. L 3 août 1829 il fait tirer dans le port d'Alger sur le navir amiral parlementaire. C'est un outrage à une grande nation c'est un manquement au droit de tous les peuples. ?fous n pouvons plus tarder davantage à demander réparation. Mai à qui le prince de Polignac, président du conseil, songe-t-

pour venger cette injure? A nos navires? A nos soldats? Nullement ! Il veut confier à des mains étrangères le soin de venger l'honneur et les intérêts de la France; il accueille les ouvertures de Méhémet-Ali lui offrant de soumettre les trois régences barbaresques (Tripoli, Alger, Maroc), et de les gouverner aux mêmes conditions que l'Egypte, c'est-à-dire comme vassal et tributaire du Sultan. Le chef du cabinet français fait officiellement part de ce projet aux grandes puissances de l'Europe par une note du 16 janvier 1830. Il faut que ce plan timide, pour ne pas dire plus, soit désapprouvé à Gonstantinople, accueilli partout, à l'étranger, avec froideur, combattu, dans le conseil, par les ministres de la guerre et de la marine pour que M. de Polignac y renonce.

C'est le 31 janvier 1830 que l'expédition d'Alger est enfin résolue en conseil. Nos troupes partiront donc, mais la ville prise on n'a pas l'intention d'y rester, ou du moins, on subordonne la résolution qu'on prendra au bon vouloir de l'Europe. Deux notes diplomatiques, envoyées par M. de Polignac le 12 mars et le 12 mai, témoignent de cet état d'esprit. Le gouvernement, y est-il dit, organise l'expédition d'Alger pour venger la France et l'Europe, mais le roi a le « désir » de se « concerter » avec ses « alliés » « dans le cas où le gouvernement actuellement existant à Alger viendrait à se dissoudre au milieu de la lutte qui va s'engager. On rechercherait alors en commun quel serait l'ordre de choses nouveau qu'il serait convenable d'établir dans cette contrée pour le plus grand avantage de la chrétienté. Sa Majesté, dès ce moment, donne l'assurance à 'ses alliés qu'elle se présenterait à ces délibérations prête à fournir toutes les explications qu'ils pourraient encore désirer, disposée à prendre en considération tous les droits et tous les intérêts, exempte elle-même de tout engagement antérieur, libre d'accepter toute proposition qui serait jugée propre à assurer le résultat indiqué et dégagée de tout sentiment d'intérêt personnel. » Ainsi nous nous engagions, sans qu'on nous le demandât, à provoquer un Congrès!

Cependant l'Angleterre, seule des puissances à la vérité, n'était pas encore satisfaite. Elle trouvait que nous ne garan-

tissions pas suffisamment à la nation anglaise que la France ne garderait pas Alger. Une note en ce sens fut remise à notre ministre des affaires étrangères. Cette fois M. de Polignac fit preuve de résolution. Il se borna, par un billet simple et laconique, à se référer aux communications que le roi venait de faire à ses « alliés » et qui « ne demandait aucun nouveau développement ».

Celte fermeté ne cachait point des desseins arrêtés. Le premier ministre n'était toujours pas fixé sur ce que Ton ferait d'Alger. Il songeait réellement à consulter l'Europe et flottait entre huit systèmes : les cinq premiers étaient l'abandon de la conquête, le sixième le don d'Alger h Tordre de Malte, le septième la conservation d'Alger par la France et le huitième le partage de la Régence entre l'Autriche, la Sardaigne, la Toscane, Naples, la France, le Portugal, l'Angleterre et l'Espagne!

Pendant que l'on rêvait de pareils projets au ministère des affaires étrangères, on agissait aux ministères de la guerre et de la marine. La flotte quitta Toulon le 25 mai; elle était forte de 104 navires de guerre de tous rangs, et de 572 transports ou bateaux composant la flottille de débarquement. L'amiral Duperré la commandait. Le corps expéditionnaire montait à 35 000 hommes sous les ordres du général de Bourmont. Sur sa route, la flotte rencontra un amiral turc envoyé en France par le sultan avec le titre de « pacificateur et conciliateur » entre la France et la Régence, mais elle ne se laissa pas arrêter et, le 13 juin, elle parut devant Alger. Le lendemain 14, commence le débarquement sur la pointe de Sidi-Ferruch ; le 24, l'armée française est victorieuse au combat de Staouéli; le 4 juillet, elle emporte le Château de l'Empereur j ; le 5 juillet, elle entre dans Alger.

En ce même mois, à quelques jours d'intervalle, Charles X signait les ordonnances et provoquait la Révolution de Juillet. Le 3 août, il devait abdiquer; le 9, le duc d'Orléans était élu roi des Français.

La nouvelle de la prise d'Alger surprenait ainsi Paris, la

1. Sultan Kalassi, château élevé par les Turcs à l'endroit où l'empereur -Charles-Quint avait planté sa tente.

Franœ entière, en pleine révolution. C'était un nouveau gouvernement qui héritait de notre conquête de la veille, c'était à lui que revenait le soin d'arrêter une ligne de conduite. Il ne le sut point faire, et il importe de noter que ce ne sont pas les susceptibilités de l'Angleterre, si méfiante à la veille de l'expédition, qui l'ont empêché de vouloir. A Londres, en effet, les ministres changent, d'autres préoccupations surviennent qui appellent ailleurs les esprits, retiennent l'attention des diplomates f.

Les faits et les dates appartiennent à l'histoire : Alger est pris en 1830 et c'est seulement en 1857 que la guerre prend lin. Si la conquête a demandé vingt-sept années, c'est assu- , rément parce que la résistance des habitants fut longue, acharnée, fanatique, mais c'est aussi parce que, pendant les onze premières années, une suite d'hésitations et de fautes ont paralysé nos soldats. Les fautes, les hésitations, il faut

1. Le cabinet anglais ne fut assurément pas satisfait au lendemain de la prise d'Alger. Dans son ouvrage, les Commencements (tune Conquête, M. Camille Rousset raconte que le 25 juillet 1830, l'ambassadeur de France à Londres, le duc de Laval, au moment de s'en aller en congé à Paris, échangea avec lord Aberdecn des adieux d'une courtoisie menaçante. « Jamais, disait le ministre du cabinet britannique, jamais la France n'a donné à l'Angleterre un sujet de plainte aussi grave •, et il ajouta : « Je me sépare de vous avec plus de peine que jamais, car peut-être ne sommes-nous plus destinés à nous revoir. » A quoi le duc de Laval répliquait fièrement : « J'ignore, milord, ce <|ue vous espérez de la générosité de la France, mais ce que je sais, c'est que vous n'obtiendrez jamais rien d'elle par la menace ».

Les paroles de lord Aberdeen demeurèrent des paroles. Le cabinet tory, dont il Taisait partie, dut renoncer à la direction des affaires dès le mois de novembre 1830 au profit des whigs. L'attention du nouveau cabinet fut absorbée, à la fois, par les difficultés, les troubles intérieurs, et par l'état général des a (Ta ires en Europe, notamment la nouvelle attitude de la Russie (|ui, tout à coup, devenait hostile à la France. Les ministres anglais étaient, d'ailleurs, quelque peu tenus dans la voie de l'abstention par l'attitude réservée de Talleyrand, ambassadeur du roi à Londres, qui ne voulait à aucun prix engager la question. « Quant à Alger, écrit-il à notre ministre des affaires étrangères le 2" novembre 1830, j'ai évité d'en parler; j'aimerais bien que nos journaux en fissent autant; il est bon qu'on s'accoutume à notre occupation et le silence est le meilleur moyen. Je crois que l'opinion a changé sur celle question en Angleterre et que nous n'éprouverons pas d'insurmontables difficultés lorsqu'il s'agira de la traiter. »

Cinq ans plus tard, dans une note diplomatique datée de 1835, rapportée parThureau Dangin, le duc de Broglie expliquant l'attitude de la France à l'égard de l'Angleterre et se plaignant des incartades de notre alliée ajoute, mi matière de consolation : « Si nous sommes forcés de passer bien des choses au ministre anglais, nous lui avons fait avaler, il faut en convenir, de iiotre côté, quelques pilules assez amères, témoin... nos déclarations publiques sur la possession d'Alger ».

en faire remonter la responsabilité au gouvernement, qui ne sait pas vouloir, qui, ayant à envoyer des chefs en Afrique , fait des choix médiocres; — à la Chambre, qui n'aime pas Tannée d'Afrique, qui est toujours prête à l'évacuation et, en tous les cas, n'accepte que l'occupation restreinte; — aux généraux, enfin, qui, plusieurs fois, commettent de lourdes fautes et oublient, dans des sentiments de mesquine rivalité, l'impérieux devoir d'une action commune.

A Alger, le général Clauzel a succédé au général de Bourmont. Sommes-nous des maîtres sur une terre conquise, ou des vainqueurs dans un camp que nous allons lever? Il ne le sait, d'autant que la révolution de Bruxelles (août 1830) a ému le cabinet de Paris qui a rappelé une partie des troupes du corps expéditionnaire. Se souvenant alors que le gouvernement de Charles X n'avait pas été loin de confier le soin de sa vengeance à Méhémct-Ali, le général Clauzel traite, de sa propre autorité, avec le bey de Tunis pour lui confier à titre de vassal de la France le beylicat de Constantine (décembre 1830) et le beylicat d'Oran (février 1831). Le général es t heureusement désavoué, ses actes « préjugeant une question sur laquelle le gouvernement du roi ne s'était pas prononcé encore, à savoir : si la France conserverait indéfiniment et dans quelle mesure, le gouvernement d'Alger ».

C'est au mois de novembre 1832 que, pour la première fois, les ministres font entendre des paroles donnant à penser que « l'occupation d'Alger subsistera ». Et cependant, il n'y a point là une résolution formelle. On peut en juger lorsque, l'année suivante, le maréchal Soult, ministre de la guerre, après avoir dit à la Chambre que « le gouvernement n'a pris aucun engagement avec aucune puissance f, qu'il est entièrement libre de faire tout ce que l'honneur et l'intérêt de la France pourraient exiger », n'ose cependant déclarer que l'occupation est définitive. Elle l'est si peu, définitive, qu'en cette même année de 1833, une commission d'enquête est envoyée à Alger, et que la première question qu'elle a à

1. Cette déclaration était une réponse à ceux qui prétendaient que Louis- Philippe, en montant sur le trône, avait promis au gouvernement anglais l'évacuation de l'Algérie.

LA CONQUÊTE. il

résoudre est : « Notre conquête doit-elle être conservée? » La commission revient et conclut : « oui ». Alors, un débat s'ouvre à la Chambre (mars 1834). Hippolyte Passy et quelques-uns de ses collègues réclament l'évacuation. Que leur répond d'abord le ministre, maréchal Soult? « La question principale est trop controversée, dans un système comme dans l'autre, pour que, au nom du gouvernement, je puisse émettre une opinion. Une grande discussion s'est ouverte et je ne sais encore de quel côté de la Chambre je pourrais en prendre une. Il ne m'a pas paru qu'elle se fût manifestée de telle sorte que je puisse dire au conseil : Voilà l'opinion de la Chambre, il est à présumer que c'est celle du pays. Dans cet état je ne crois pas qu'il soit en mon pouvoir d'entrer plus avant dans la discussion. » (30 avril.) Il faut les insistances les plus grandes d'un orateur partisan de l'occupation pour que, dans la même séance, le maréchal se corrigeant dise : « U n'est jamais entré dans la pensée du gouvernement d'évacuer la Régence d'Alger. Je répète que c'est la pensée du gouvernement tout entier de conserver Alger et ne point l'abandonner. »

Quelques mois après cette discussion, une ordonnance royale du 22 juillet 1834 adopta les conclusions de la commission d'enquête et décida qu'un « gouverneur général serait chargé de l'administration des possessions françaises dans le nord de l'Afrique ».

Cette ordonnance, bien qu'elle pût donner confiance à notre armée, ne résolvait pas définitivement la question de la conquête et surtout de la politique à suivre sur les côtes méridionales de la Méditerranée. A ce moment, d'ailleurs, nous ne possédions dans l'ancienne Régence que quelques villes : Alger, Oran, Arzeu, Mostaganem, Bône et Bougie. Ces ports, avec leur banlieue, étaient tout le domaine de la France. En arrière d'Alger, la plaine de la Mitidja était si peu soumise que le marché de Boufarik avait été interdit aux Européens. Fait plus grave, depuis deux ans nos généraux luttaient contre Abd-el-Kader, et l'un d'eux venait de signer avec lui un traité désastreux pour notre influence.

Qu'était-ce qu'Abd-el-Kader? — Abd-el-Kader, issu d'une

lignée de saints et d'ascètes, était un personnage religieux ( la province d'Oran, un « chérif », parce qu'il descendait i prophète par sa fille Fatima; il était aussi « hadj », parce qu avait fait le pèlerinage de la Mekke; mais ce n'était poil un homme de grande tente, et l'aristocratie militaire ara! était hostile à celui qu'elle considérait comme un simp marabout. Son intelligence, son esprit délié, le metlaiei bien au-dessus des gens au milieu desquels il vivait; i bravoure, admirée dans plusieurs combats, le désignait poi le commandement. Toutefois, lorsqu'en 1832 quelques tribi belliqueuses des environs d'Oran le proclamèrent leur che aucun prophète politique n'aurait pu lui prédire la glorieuî destinée qu'il devait rencontrer.

D'ailleurs, la destinée d'Abd-el-Kader, ce sont les générai) français qui l'ont faite, Desmichels et Bugeaud, — Bugcauc qui devait, plus tard, poursuivre et vaincre celui que d'aboi il avait élevé.

Desmichels commandait à Oran. Vovant dans Abd-el-Kad< un ennemi chevaleresque, il espéra, en signant avec lui ur paix honorable, en faire un allié. C'est ainsi, que dans u traité du 26 février 1834 qui porte dans l'histoire le nom ( traité Desmichels, Abd-el-Kader n'est pas un vaincu ma un égal. L'article 1er porte : « A dater de ce jour les hostilih entre les Français et les Arabes cesseront. Le général cor mandant les troupes françaises et l'Emir ne négligeront rie pour faire régner l'union et l'amitié qui doivent exister enli deux peuples que Dieu a destinés à vivre sous la mèn domination. A cet effet les représentants de l'Emir résidi ront à Oran, Mostaganem et Arzeu. De même, pour pn server toute collision entre Français et Arabes, des officie: français résideront à Mascara. »

A Paris on est mécontent du traité, mais on l'accepl Ainsi le chef de quelques tribus est reconnu « Emir c'est-à-dire prince, par le gouvernement français! Ce n'e pas assez : la paix faite, de grands chefs, en haine d'Abd-e Kader, viennent à nous, Desmichels les repousse; — l'Em rencontre des difficultés et des résistances au milieu d siens; des tribus refusent de le reconnaître; Desmichels 1

fournit des armes, l'aide à étendre son autorité sur ceux qui lui résistent et tire le canon pour célébrer ses victoires (juillet 1834).

La paix n'est pour Abd-el-Kader qu'une trêve. Lorsqu'il a étendu son autorité sur plusieurs tribus, occupé Miliana et Médéa, reçu des armes du général comte d'Erlon, gouverneur à Alger, il trouve un prétexte pour reprendre l'offensive. Au mois de juin 483o, il écrasa les troupes du général Trézel dans les gorges de la Macta.

Etrange état des esprits! Au moment où le général Trézel vient d'être battu par Abd-el-Kader, le cabinet de Paris demande au maréchal Clauzel, nouveau gouverneur général, de réembarquer une partie de ses troupes pour .la France et lui envoie, chargé d'une mission d'enquête, un député, partisan avoué de l'évacuation !

Un moment le général d'Arlanges se voit obligé de reculer devant Abd-el-Kader, faute de troupes suffisantes. Mais bientôt arrive le général Bugeaud, envoyé de France avec des renforts; il reprend l'avantage et inflige à Abd-el-Kader une sérieuse défaite sur les rives de la Sikka (juillet 1836). Malheureusement Bugeaud, nouveau venu sur la terre d'Afrique, est, sinon partisan de l'évacuation, du moins, de l'occupation restreinte. Il renonce donc à poursuivre ses succès et signe avec l'Emir le traité de la Tafna (30 mai 1837). C'est un Nouveau traité Desmichels ! Par l'article 1er Abd-el-Kader reconnaissait la souveraineté de la France en Afrique, mais cette reconnaissance, toute de forme, lui était chèrement payée! Dans la province d'Oran, la France ne se réservait autour d'Oran qu'un territoire limité de l'est à l'ouest par le tarais de la Macta, le Sig, la rive méridionale de la grande Sebkha et l'oued Malah (rio Salado) jusqu'à la mer; plus, en dehors de ces limites, Mazagran et Moslaganein avec leurs territoires; — dans la province d'Alger, la Mitidja, limitée de l'ouest à l'est par une ligne comprenant Koléa, suivant le cours de la Chiffa et la crête du Petit Atlas, y compris Blida jusqu'à l'oued Khadra. Tout le reste de la province d'Alger, avec Titeri; tout le reste de la province d'Oran, y compris TIcmcen, était abandonné à « l'administration » de l'Emir I

1 i LA FRANCE EN ALGÉRIE.

Ce traité désastreux qui va grandir encore Abd-el-Kader le présenter en vainqueur des « chrétiens » aux tribus mu sulmanes qu'il appelle à la « guerre sainte », est approuv à Paris. A ce moment les dispositions du cabinet Mole et d la Chambre sont mauvaises; Guizot et Thiers qui, dans le discussions des années précédentes, se sont prononcés pou l'affermissement de notre conquête, sont moins fermes, plu modestes. « Si Ton pouvait arriver, disait Thiers, à nou assigner quelques lieues de terrain autour d'Oran, d'Alge et de Bône, je serais satisfait. Je ne suis donc pas partisa de l'occupation illimitée » (avril 1837).

L'excuse du cabinet Mole est, peut-être, qu'il approuva 1 traité de la Tafna, afin d'obtenir la liberté dont il ava besoin pour venger notre échec de Constantine. Mais com bien cette affaire de Constantine avait été mal dirigée! Con bien on voit, à en lire le récit, jusqu'à quel point était ind< cise notre politique africaine!

Au cours de l'année 1836, le maréchal Clauzel avait él conduit à juger que, pour établir notre autorité dans la pr< vince de Constantine, il convenait d'aller chasser le bey qi régnait dans cette ville. Il demanda l'autorisation à Paris; o lui répondit qu'il pouvait, s'il le voulait, marcher sur Constai Une. Il répliqua qu'on lui en donnât l'ordre; on lui répond qu'on autorisait l'expédition, mais qu'on ne l'ordonnait pa Le ministère de la guerre ne consentait nullement, d'ai leurs, à mettre à la disposition du gouverneur des force suffisantes.

Ainsi, le maréchal Clauzel doit entreprendre l'expéditic de Constantine avec seulement 7 400 hommes de troup< françaises, 1 300 hommes de troupes indigènes, sans ur pièce d'artillerie de siège, avec un service d'intendance tri insuffisamment organisé. A ces conditions défavorable viennent se joindre le mauvais temps et des pluies dili viennes qui démoralisent l'armée. Elle arrive, enfin, devai Constantine : la position de la ville, plantée sur un roche est formidable; à ses pieds coule un torrent, le Rummel, qi rend son approche particulièrement difficile; un fanatiqu Ben-Aïssa, encourage la population à la résistance. Le mari

chai se sent impuissant à vaincre et donne Tordre de la retraite (novembre 1836).

Pense-t-on qu'à la nouvelle de ce grave échec le cabinet Mole songea, de suite, à le réparer? On se tromperait! Le ministre voulut d'abord négocier avec le bey de Constantinc estimant qu'on ne devait lui faire la guerre « qu'à la dernière extrémité ». Il fallut que le bey se refusât à tout arrangement pour qu'une nouvelle expédition, mieux préparée que la première, fût confiée au général Damrémont. Dans la ville la population fanatisée par les discours de Ben-Aïssa est résolue à se défendre; elle tient la victoire pour certaine. Gomme le général Damrémont envoie de dernières propositions de paix avant l'attaque, le chef du palais du bey lui fait répondre : « Si les chrétiens manquent de poudre, nous leur en enverrons; s'ils n'ont plus de biscuit, nous partagerons le nôtre avec eux; mais tant qu'un de nous sera vivant ils n'entreront pas. dans Constantine ». La ville fut enlevée, et Ton sait quel courage durent déployer nos soldats (octobre 1837).

La prise de Constantine n'a pas rassuré le comte Mole; Tidée d'un établissement dans l'intérieur l'effraie. Pendant sept mois, il songe à une transaction avec l'ancien bey qui aurait été remis en possession de Constantine en se reconnaissant vassal de l'autorité française. Ce fut la Chambre elle-même qui dut empêcher le président du conseil de poursuivre cette idée f.

D'ailleurs, la faiblesse est partout en Afrique. Le gouverneur, maréchal Yalée, au lendemain de la prise de Constantine, alors que nous occupions seulement la plaine de la Mitidja et les villes de Koléa et de Blida, entretient l'idée de vivre en bons termes avec son puissant voisin Abd-el-Kader. Il signe avec lui une convention additionnelle au traité de la Tafna (juillet 1838); il lui fournit des armuriers, des mécaniciens , de la poudre , des fusils ; il laide enfin , en lui envoyant 400 obus, à prendre sur les limites du désert le

i. Le seul gré que Ton puisse avoir au cabinet Mole est sa résistance devant les observations présentées par l'Angleterre, au lendemain de la prise de Constantine; encore ces observations, faites par le cabinet de Londres dans le dessein de se garder des attaques des journaux et du parlement, ne furent-elles pas bien pressantes.

ksar d'Aïn-Madhi, défendu avec énergie par un marabout grand renom, Mohammed-el-Tedjini, qui, chef d'un ord religieux important, refuse de faire obédience à Abd-( Kader.

Politique funeste! Fortifié par noire faiblesse, aidé de n secours, Abd-el-Kader s'est taillé un Etat dans les beylica d'Oran et d'Alger. Il a proclamé l'égalité générale, fait taii au nom de la religion, les vieilles rancunes, afin de constitu s'il est possible une forte unité nationale sous une hiérarch de pouvoirs nettement définis. Au sommet, lui, l'Emir, Sultan ; au deuxième rang , les khalifa ; au - dessous d khalifa , les agha ; sous les agita , les caïd à la tète < chaque tribu. Les khalifa sont établis à Tlemcen, Mascar Miliana, Médéa, dans la Medjana, dans le Zab et dans Sahara. Leur devoir est de faire rentrer l'impôt qui sert l'entretien des troupes et de recruter des soldats. Ce ainsi qu' Abd-el-Kader a, outre son armée régulière for de 4 800 fantassins, 1000 cavaliers et 14 pièces de car pagne, 50 000 chevaux fournis par les khalifa. Enfin, da le fond du Tell, à Takdempt, Boghar, Taza, Saïda, ïafraou sont les magasins, les poudrières, les manufactures d'arme les fonderies de canons de l'Emir.

Tel est notre adversaire, telles sont ses forces, ses ressource lorsque le 28 novembre 1839 il rouvre les hostilités. Ce joi même, 3 000 cavaliers, venant de tous côtés, envahissent plaine de la Mitidja, brûlent les établissements agricoles dé florissants, massacrent les colons. A Alger, le maréchal Valé gouverneur général, est surpris, démonté par celte brusqi attaque. On lui envoie des renforts, mais la décision 1 manque. Toutefois, dans la campagne de 1840, il prend Che chell, chasse Abd-el-Kader de Médéa et Miliana.

Pendant ce temps, à Paris, la Chambre discute encore s l'occupation. Il faut que Thiers, redevenu ministre, s'y oppo énergiquement, que le général Bugeaud, abjurant ses pr mières erreurs, déclare qu'il convient d'entreprendre résoli ment la conquête avec, au moins, 50 000 hommes de troupe que le temps est venu de renoncer aux petits détachement aux petits postes (mai 1840).

Huit mois après, une ordonnance royale relevait de ses fonctions le maréchal Valée et nommait à sa place le général Bugeaud. L'affaire d'Algérie allait enfin, grâce à cette nomination, entrer dans une phase active, décisive. Combien était alors médiocre notre situation sur une terre où nous étions débarqués depuis déjà onze ans! Dans la province deConslantine, nous occupions avec cette ville Bône, Philippeville, Sétif et Djidjelli; dans la province d'Alger, Alger, Koléa, Boufarik, Blida, Médéa et Miliana; dans la province d'Oran, Mostaganem , Cherchell, Arzeu, Oran. Ces villes, leur banlieue, quelques postes détachés et c'était là tout notre territoire! Encore les communications dans la Mitidja n'étaient-elles pas sûres ; Cherchell et Miliana étaient-elles inquiétées. Enfin, partout, dans les trois provinces, nous sommes menacés, attaqués, par Abd-el-Kader et ses lieutenants, — Abd-el-Kader que ses échecs récents ont peu diminué, qui est toujours grand, et grand par nous. Il a la foi, de la persévérance, un dessein suivi, une volonté que rien ne décourage.

L'arrivée du général Bugeaud en Afrique va changer du tout au tout la marche des événements, la politique suivie. Revenu des idées qui lui ont fait signer le traité de la Tafna, il va poursuivre la ruine d'Abd-el-Kader, la conquête du pays entier jusqu'au désert. Bientôt il inspirera la confiance à Paris et les voix qui réclamaient à la Chambre l'évacuation partielle cesseront de se faire entendre. Sur la terre d'Afrique H sera secondé par des officiers de premier ordre, suivi avec pleine confiance par une armée enthousiaste de son « père Bugeaud ».

Il n'en faut pas moins, pour que la France sorte à son honneur de la guerre d'Afrique. Elle est difficile, cette guerre! Partout c'est l'inconnu; le pays, personne ne Ta vu, aucune carte n'en a été levée, il est immense; ici, c'est la plaine; là, un enchevêtrement de chaînons et de collines; ailleurs, les Hauts Plateaux et leurs steppes immenses; plus loin, le désert; suivant les saisons ou l'altitude, il pleut à torrents, il neige; le soleil est accablant, la terre brûlante; les fièvres, les émanations paludéennes, déciment l'armée;

dans un défilé, l'Arabe ou le Berbère se cache derrière le rochers, dans la steppe, derrière une broussaille, un rep] de terrain. Les guides mentent souvent ; au risque de leu vie, ils perdent les colonnes dans les montagnes ou les cor duisent sur le parti ennemi. Dans le combat le soldat françai rencontre un adversaire comme il n'en a jamais vu, comm il ne savait qu'il pouvait en exister. Ce sont, à côté d'un infanterie berbère solide et brave, des « cavaliers au tein fauve, aux vêtements flottants, aux longs fusils, criant € hurlant, arrivant de toute la vitesse de leurs chevaux, debou sur leurs étriers, la bride au vent, les mains libres, faisan feu sans s'arrêter, puis tournant court et, toujours au galop rechargeant leurs armes, puis revenant à l'attaque et pa les tours et retours de ce va-et-vient perpétuel s'efforçan d'étourdir et de déconcerter l'adversaire » \

Ce n'est pas l'idée de patrie qui pousse les indigènes h s défendre, elle leur manque; les Arabes et les Kabyles son ennemis, les tribus arabes perpétuellement en lutte les une avec les autres; c'est le sentiment religieux, la haine d « l'Infidèle » qui fait taire les haines, les rivalités, réunit tou les courages. Abd-el-Kader, Ben-Aïssa, tous les marabouts tous les fanatiques que nous rencontrerons, vrais croyant et comédiens, arment les indigènes au nom de la religion 11 est dit dans le Koran : « Tuez les infidèles partout où vou les trouverez et chassez-les d'où ils vous auront chassé... Ceux qui sacrifient la vie d'ici-bas à la vie future combal tent dans la voie de Dieu; qu'ils succombent ou qu'ils soien vainqueurs , nous leur donnerons une récompense gêné reuse.... Les jouissances d'ici-bas sont bien peu de chos comparées à la vie future *. » C'est le « Djihad », la « Guerr sainte », que prêche Abd-cl-Kader. Il la prêchait en 1832, il 1 prêche avec plus de force en 1839 et 1840. « La paix ave l'infidèle, répèle-t-il, c'est le Koran qui l'a dit, doit être cor sidérée par le musulman comme une trêve pendant laquell il doit se préparer à la guerre » ; et, lorsqu'il parcourt le tribus, l'Emir leur promet qu'il va entreprendre « non pa

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