Koran, chap. h, iv et ix
une guerre comme par le passé qui n'avait dû qu'irriter le Prophète, mais une guerre vraiment sainte, où chacun pour gagner le paradis devait se préparer à mourir ». Depuis la fin de 1839 où, se croyant prêt, il a levé l'étendard de la révolte, jusqu'au jour de sa soumission en 1847, il prêchera partout la guerre sainte, et, au nom du devoir de résistance à l'infidèle, il razziera les tribus hésitantes ou tièdes pour les faire marcher par la crainte.
11 en est toujours, heureusement pour nous, des tribus hésitantes ou tièdes. Nous n'avons pas en même temps six à sept cent mille ennemis les armes à la main1; des grands chefs, notamment dans le Sud, sont opposés à Abd-el- Kader; un ordre religieux important, celui de Tidjanya, lui est ennemi. Tandis que les uns et les autres observent à notre égard une neutralité bienveillante *, secondent mollement l'Emir ou refusent de le suivre, des tribus, comme les Douair et les Smela des environs d'Oran, marchent au milieu de nos colonnes, des familles influentes comme les Mokrani, du massif des Bibans, nous sont favorables.
Cependant la religion ne va pas cesser de soulever des populations nombreuses. Ici, Abd-el-Kader marche contre nous; là, des marabouts et des fanatiques se lèvent et entraînent les populations. Bientôt les Arabes n'auront plus ni armes, ni canons, ni trésors. Ils nous sauront forts, nombreux, mais ils n'hésiteront pas à continuer la lutte : c'est que « la victoire vient de Dieu », qu'il « fait, quand il le veut, triompher le faible et abattre le fort » 3. On comprend, dans de pareilles conditions, les difficultés
1- Le recensement de 1851 évalue la population indigène à 2 323 845 indi- T'dus, répartis ainsi :
Alger -756 267
Oran 466 157
Constantine 1 101 421
2. M. de Neveu, dans son ouvrage sur les Khouan, rapporte que le chef de l'ordre des Tidjanya, interrogé par ses • frères » en 1844 sur l'attitude qu'ils devaient prendre vis-à-vis des Français, répondit: « C'est Dieu qui a donné l'Algérie aux Français; c'est lui qui protège leur domination. Restez donc en paix et ne faites pas parler la poudre contre eux. »
3. Interrogatoire d'un fanatique, Mohammed-ben-Abd-Allah , cité par de Neveu dans son ouvrage sur les Khouan. Guyot, éditeur, Paris.
de la lutte en Algérie. On s'explique que de 1841 à 1847 la guerre ait été constante, que l'armée d'Afrique, forte déjà au 1er janvier 1841 de 61 000 hommes, ait été portée à 80, puis à 100 000, pour atteindre le chifFre de 107 000 en 1846. Le général Bugeaud a, d'ailleurs, expliqué lui-même pourquoi une force aussi considérable était nécessaire dans ce pays, alors que l'Italie, par exemple, avait pu être conquise avec une armée de 30 000 hommes. « En Europe, disait-il, il suffit de gagner une ou deux batailles décisives pour s'emparer des grands intérêts de l'ennemi qui se trouvent concentrés sur quelques points, mais, en Afrique, des combats, même convenables, n'ont rien de décisif. Ce n'est que par leur multiplicité, et en prenant les tribus les unes après les autres, que nous sommes parvenus à vaincre les Arabes. »
Dès que Bugeaud a le commandement (février 1841), les événements se précipitent et chaque événement est un succès. Lamoricière, Changarnier secondent le général en chef; l'armée, confiante dans ceux qui la conduisent, ne craint ni fatigues, ni combats. En 1841, Bugeaud ruine ou occupe les villes construites sur la limite des Hauts Plateaux dans les provinces d'Alger et Constantine. En 1842, nous prenons Tlemcen , ville par laquelle Abd-el-Kader communiquait avec le Maroc; Mascara devient le centre d'opérations de Lamoricière ; les corps d'armée d'Alger et d'Oran communiquent, pour la première fois, par terre dans la vallée du Ghélif, razziant et soumettant les tribus hostiles. Cette année même, Changarnier fait, sur les rives du Nahr-Ouassel, une razzia extraordinaire de 3 000 prisonniers, 1 500 chameaux, 50 000 tètes de bétail.
A la fin de la campagne de 1842, Abd-el-Kader avait perdu les cinq sixièmes de ses États, ses forts, ses dépôts, son armée permanente, et, qui plus est, le prestige qui l'entourait encore deux ans auparavant.
Sur les Arabes l'impression est profonde; de nombreuses tribus viennent à nous, les unes convaincues de notre force, les autres en haine de l'Emir. Cependant, en 1843, Abdel-Kader reprend l'offensive , envahit l'Ouarensenis et le Dahra. Sentant que la fortune l'abandonne, il se montre impi-
LA CONQUÊTE. li
toyable pour les tribus qui se sont soumises aux Français, lorsqu'il lui est donné de les atteindre. Dans sa « smala », sorle de capitale ambulante, forte de trois cents douars et de plus de 40 000 âmes, où à côté des volontaires sont de nombreux otages, il fait crier : « De quiconque cherchera à fuir de ma smala, à vous les biens, à moi sa tète! » Mais, par un heureux coup de fortune, le duc d'Aumale surprend la smala d'Abd-el-Kader au milieu de laquelle il fait 3 000 prisonniers (16 mai 1843).
Cet échec, ce grave échec, ne saurait abattre notre ennemi. II refait une armée, il opère partout des razzias, si rapide qu'il demeure insaisissable. Vaincu un jour, il reparait le lendemain. Bugeaud comprenait bien le caractère de son ennemi lorsqu'il écrivit à Paris : « La grosse guerre est finie, la conquête est assurée.... Abd-el-Kader n'abandonnera la partie que quand il ne lui restera plus ni un soldat, ni un écu, ni une mesure d'orge! » Et de fait, l'Emir, en même temps qu'il parcourt les provinces d'Oran et d'Alger, incite, par ses envoyés, les mécontents et les chefs religieux à soulever la province de Gonstantine.
Il voudrait même avoir le concours des Kabyles du Djurjura et des Berbères de l'Aurès, mais ceux-ci résistent à ses sollicitations. Nos succès d'ailleurs continuent : les colonnes des provinces de Gonstantine et d'Alger se rencontrent en 1843 comme s'étaient rencontrées Tannée précédente celles d'Alger et d'Oran; d'autre part, une colonne fait une pointe jusqu'à Bou-Saada dans le Hodna. L'année suivante, le duc d'Aumale chasse de Biskra un lieutenant d'Abd-el- Kader et y laisse garnison; dans le même temps, le corps expéditionnaire de la province d'Alger s'engage très avant dans le Sud, va visiter Aïn-Madhi et Laghouat par delà le Djebel-Amour. Mais tandis que le général Bugeaud s'empare de Dellys et soumet les Kabyles de l'ouest, Lamoricière, dans la province d'Oran, est attaqué à nouveau par Abd-el- Kader qui, confiant dans l'appui de l'empereur du Maroc, a repris l'offensive avec une hardiesse inouïe. Il s'est établi derrière la frontière marocaine, dans la province d'Oudjda. A cette nouvelle, le commandant en chef s'empresse au
secours de son lieutenant, le rejoint, et, sans hésiter, ent sur le territoire marocain. Le 14 août 1844, Bugeaud rei portait la victoire de l'Isly sur les troupes marocaines coi mandées par Mouley-Mohammed, fils du sultan; presque à même heure le prince de Joinville bombardait Mogad< Bugeaud, maréchal depuis Tannée précédente, reçut récompense de son succès, le titre de duc d'Isly; le Mai effrayé réclama la paix et promit, dans le traité de Tang (10 septembre 1844), de cesser de soutenir Abd-el-Kader.
Mais celui-ci, que rien ne peut abattre, ne renonce pas la lutte, et les fanatiques, se considérant comme trahis { un Sultan qui a consenti à traiter avec des chrétiens, au mentent d'audace. Dès les premiers jours de 1845 les h< tilités reprennent et alors commence ce que Ton a app» la « Grande Insurrection ». Le 30 janvier, un parti de khou de Tordre des Derkaoua, le plus fanatique de tous et le p dangereux, tente un coup de main sur Sidi-bel-Abbès. . mois d'avril, le Dahra, pays entre le Chélif et Cherchell, soulève à la voix de Bou-Maza, khouan de Mouley-ïaïeb. se dit « le maître de Theure », envoyé de Dieu pour chas les Chrétiens; aussitôt il réunit des bandes; Tinsurrcct gagne TOuarensenis ; d'autres fanatiques encore, de fc Bou-Maza, se lèvent. Nos colonnes ont raison de tous. M Abd-el-Kader, qui a pu se ravitailler au Maroc malgré engagements pris par Tempereur, reparait dans la provi d'Oran, et nous avons à nous défendre à la fois contre lu Bou-Maza. C'est en septembre 1845 que TEmir passe frontière, et aussitôt, de tous côtés, dans la province d'AI comme dans la province d'Oran, des insurrections se ( sinent, éclatent. Alors il s'élance : il est à Sebdou, puis les Hauts Plateaux d'Alger, puis dans TOuarensenis, \ dans la vallée du Chélif, puis dans le Djurjura où il tei sans y réussir, de soulever les Kabyles. A ce moment n avons 100000 hommes en Algérie ; dix-huit colonnes tienc la campagne. Abd-el-Kader harcèle nos postes, nos colom refusant souvent le combat, mais nous inquiétant toujoi Il est partout, dans la plaine, dans la montagne, dans Sahara. C'est une course brisée extraordinaire; aucun
saillant, aucun engagement ne distingue celle campagne et c'est assurément la plus difficile et la plus sérieuse qui ait «lé faite en Algérie. Vaincu dans cent engagements, il reparait sans cesse. La guerre lui est d'ailleurs singulièrement plus facile qu'à nous. En opérant tous ces mouvements en tigzag, il n'a jamais à se préoccuper de s'assurer des vivres de ses troupes régulières et irrégulières, chaque homme pouvant emporter avec lui sous forme de rouina ' des vivres
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pour plus de huit jours, et les cavaliers trouvant de l'orge pour leurs chevaux dans les silos * dont ils connaissent partout la situation. Combien de difficultés, au contraire, s'opposent à la marche de nos troupes, obligées de traîner après elles d'immenses convois, à travers un pays inconnu, exposées ans intempéries d'un climat meurtrier, harcelées, toutes les bures, par un ennemi pour ainsi dire invisible!
La Kabylie est le point extrême des courses d'Abd-el- Eader à travers l'Algérie. Il lui faut alors reculer; il est atteint, razzié, poursuivi, abandonné; il doit fuir avec une faible escorte dans le désert jusqu'à Bou-Saada, et, par le
!. Farine que l'on délaye dans l'eau pour la manger.
1. Les lilôê sont des trous en Forme d'entonnoir renverse, dans lesquels les Arabes, leur moisson faite, enfouissent leurs grains. L 'orifice, très Étroit, est caché par de la terre, des pierres et des branchages.
territoire des Oulad-Sidi-Cheikh, gagner l'oasis de Figuig ai Maroc (juillet 1846). Devant nos succès ses anciens allié l'abandonnent. Les Oulad-Sidi-Cheikh lui disent : « Tu e comme la mouche qui excite le laureau, et quand tu l'a irrité, tu disparais et c'est nous qui recevons les coups ».
Abd-el-Kader rentré au Maroc, Bou-Maza continue h lutte; il ne se rend qu'en avril 1847. Six semaines avant lui un des meilleurs khalifat d' Abd-el-Kader, Ben-Salem, a déji renoncé au combat. Alors la paix s'étend de plus en plus les tribus découragées demandent « l'aman » (le pardon) ; no colonnes visitent sur les plateaux et dans le désert Tiout Aïn-Sefra, Aïn-Sfisifa, Laghouat, Aïn-Madhi, etc. Une pro menade est aussi faite en Kabylie; mais, malgré une soumis sion feinle, les Kabyles qui en haine des Arabes ont refus* de suivre Abd-el-Kader, ne sont pas résignés. Ils sont jalou: de leur indépendance séculaire; ils ne veulent point la perdre Le maréchal le sent, et voudrait faire dans leurs montagne: une expédition décisive, mais il n'y est pas autorisé, le Chambres ayant refusé les crédits demandés à cet effet. Ces ainsi que lorsqu'en juin 1847 Bugeaud quitte le gouver nement général, il laisse l'Algérie conquise jusqu'au désert de la frontière marocaine à la frontière tunisienne, à l'excep tion du massif du Djurjura.
Quelques mois après son départ, le 23 décembre 1847, Abd el-Kader épuisé, n'ayant plus ni un soldat, ni un écu, ni un mesure d'orge, chassé du Maroc par le sultan qui consent enfin, à exécuter les promesses du traité de Tanger, se rem au général Lamoricière.
La reddition de notre indomptable ennemi, « héros de h foi et du patriotisme », laissa les populations arabes, de h mer au désert, du Maroc à la Tunisie, frappées de stupeur Toutes les résistances cependant n'étaient pas vaincues; h guerre devait durer dix années encore. En 1849, les Arabe s'agitèrent sur plusieurs points et nos colonnes durent couri de tous côtés. La plus forte affaire fut le siège et la prise d< l'oasis de Zaatcha au sud-ouest de Biskra. Les murs d< terre des jardins de l'oasis faisaient de chaque carré uni redoute; les habitants étaient soutenus dans leur héroïqm
résistance par un fanatique, ancien cheikh cTAbd-el-Kader, Bou-Ziane. La prise de Zaatcha exigea cinquante-deux jours de siège et nous coûta 800 hommes et S0 officiers. Bou-Ziane mourut sur cette parole : « Vous avez été les plus forts. Dieu seul est grand, que sa volonté soit faite » (fin 1849). Cette héroïque résistance n'est point la seule. Des troubles s'élèvent dans l'Aurès et dans la Kabylie. Dans ce dernier pays, un fanatique, Bou-Baghla, soulève les tribus qui ne se soumettent à notre passage que pour reprendre aussitôt les armes (1850, 1851, 1852). D'un autre côté, aux environs de Ouargla, dans la zaouïa de Rouissat, un nouveau « maître de l'heure » parait, Mohammed-Ben-Abdallah , qui veut reprendre le grand rôle laissé par Abd-el-Kader (décembre 1851). Il soulève toutes les tribus du sud de la province de Constantine et une expédition contre lui est nécessaire. Le général Pélissier, qui la conduit, prend Laghouat, défendue par Mohammed-Ben-Abdallah lui-même (décembre 1852). En même temps un grand chef des Oulad-Sidi-Cheikh, Si Hamza, nous aide à soumettre les Mzabites soulevés. Le sud est pacifié; une garnison laissée à Laghouat. Mais cette pacification n'est qu'une trêve. Mohammed-Ben-Abdallah n'a pas renoncé à la lutte et reparaît en septembre 1853. Le général Bandon, nouveau gouverneur de la colonie, aidé par les goums (troupes irrégulières) de Si Hamza, s'avance dans le sud contre le nouveau prophète. Mohammed-Ben-Abdallah est vaincu, puis nous occupons Tougourt, Ouargla, soumettons les populations de Souf et l'oued Rir(1854).
Le maréchal est encore dans l'extrême sud lorsque d'importantes nouvelles le rappellent vers le nord. En 1853, il a conquis la Petite Kabylie, mais la Grande Kabylie n'a pas consenti encore à reconnaître notre autorité, et Bou-Baghla vient d'y reparaître (1854). Trois campagnes sont nécessaires (1854 1856-1857), pour soumettre définitivement le massif du Djurjura. Ses populations sont denses, pleines d'énergie ; les marabouts locaux les encouragent à la résistance ; elles peuvent mettre sur pied 29 000 guerriers; enfin, elles se battent pour conserver une indépendance qui a résisté à tous les conquérants de l'Afrique du nord. C'est en 1857 que Randon
qui vient de recevoir le tilro de maréchal, secondé par Mai Mahon et Bourbaki, fort d'une armée de 30 000 homme vient à bout des dernières résistances.
Alors la conquête est vraiment terminée; les vainqueu établissent leur camp sur la crête des Âït-Iraten, puis y con truisent le fort Napoléon, « qui est une épine dans l'œil de Kabylie ». Un poète berbère résume nos vingt-sept anné de conquête dans un cri de douleur : « Comprenez, ô vous q savez comprendre! l'El Djézair (Alger) est tombée. Ce q arrive aux Aït-Iraten ne s'est jamais vu depuis le commej cernent du monde ! »
Ce cri était l'expression de la vérité, car jamais ni le Romains, ni les Arabes, ni les Turcs n'avaient dominé a cœur de la Kabylie. Ainsi la conquête avait duré vingt-sej ans et Ton a vu que sans bien des fautes elle aurait peut-êlr demandé dix années de moins. Les territoires soumis à 1 France dépassaient sensiblement ceux sur lesquels s'étai étendue jadis la domination romaine. En 600 ans d'occupa tion, les maîtres du monde n'avaient jamais possédé le Djur jura ni soumis les populations des Hauts Plateaux d'Alger e d'Oran; Biskra, au seuil du désert, parait avoir été le poin extrême de leur pénétration.