‹ La France en AlgérieChapitre 68 sur 116 · Rinn, loc. cit · texte numérisé non relu

Rinn, loc. cit

vallée du Chélif, dans celle de l'Oued Sahel, des indigènes, profitant de l'exemple qu'ils ont sous les yeux, se sont bâti des fermes; quelques-uns même, les riches, les hommes de grande famille, apprécient les mérinos de remonte introduits par l'administration, ou fabriquent de l'huile avec des machines européennes. Dans le même ordre d'idées, nous avons déjà montré que les Kabyles du Djurjura et des Babor se répandent à une certaine époque de Tannée dans toute l'Algérie pour faucher, moissonner; que d'autres s'engagent, à Tannée, chez les colons pour soigner la vigne; beaucoup sont devenus déjà d'habiles ouvriers agricoles. Dans les trois provinces, d'anciens Berbères, des Berbères « arabisés » s'engagent comme « khammès » ou comme ouvriers à la tâche; ici et là, l'Arabe, bien que beaucoup moins travailleur que le Kabyle, se loue à l'époque de la moisson. Dans les villes, la polygamie parait diminuer sensiblement, si toutefois les statistiques officielles sont exactes; il est vrai que les divorces y dépassent annuellement le tiers des mariages, quelquefois même près de la moitié. Parmi les indigènes, quelques-uns s'engagent en qualité de domestiques ou entrent comme petits employés dans des maisons de commerce et de banque. L'ancienne féodalité arabe a été peu à peu, et surtout depuis une vingtaine d'années, presque complètement détruite par l'administration française; un grand nombre d'indigènes nous savent gré de les avoir affranchis de la tutelle onéreuse des grands chefs auxquels ils n'osaient se soustraire. Dans les régions où, par des circonstances particulières, le prestige des grandes familles subsiste, il est cependant atteint ou amoindri et il en résulte une désagrégation de la tribu. L'historien de l'insurrection de 1871 a pu relever ce fait certainement notable, que parmi les indigènes restés fidèles, beaucoup prirent une large part à la lutte contre les rebelles et que près de 6 000 chefs de familles appartenant aux collectivités insurgées séparèrent leur cause de celle de leurs parents et amis. Cette seconde face de la vérité, il convient assurément de la faire voir; mais est-il possible de le nier? quelques progrès réalisés, quelques rares sympathies acquises sont bien

peu de chose ! La France n'a pas « pénétré » la société musulmane : un fossé profond continue à séparer les deux races. C'est à celte constatation qu'il faut toujours en revenir.

Les mariages entre Européens et indigènes sont extrêmement rares, on en a recensé 34 en neuf ans, de 1882 à 1890; les demandes en naturalisation introduites par les indigènes atteignent un chiffre insignifiant; le musulman ne veut point devenir Français.

Le colon, d'autre part, ne vient pas à l'indigène, il n'existe entre les deux aucune idée commune, aucune sympathie, aucune bienveillance. Les municipalités françaises d'Algérie cherchent chaque jour à s'adjoindre les douars indigènes qui les environnent, à étendre leur tutelle sur des populations dépassant 10, 20, 30 fois le nombre des colons. Est-ce un sentiment d'intérêt pour les populations arabes ou berbères qui les fait agir? le désir de procurer à ces populations certains avantages, de les gagner à la France? Non, mais seulement cette considération, purement fiscale, que chaque indigène adjoint à une commune de plein exercice, lui rapporte au moins deux francs d'impôts, outre les journées de prestation '. Si le colon engage l'indigène, qui lui est d'ailleurs indispensable, souvent il le traite avec une trop grande sévérité ou il abuse de lui. N'insistons pas, ne répétons pas les confidences que nous avons entendues. Les arabophobes sont aujourd'hui bien rares en Algérie, mais la prévention instinctive du colon contre l'indigène n'est point dissipée et les préjugés sociaux subsistent au point que les municipalités ne sont quelquefois pas plus bienveillantes pour les indigènes que les colons eux-mêmes. C'est ainsi, qu'il y a moins de deux ans, un journal de Bône2 racontait comment, au mépris de la justice et de la loi, le maire de la petite commune de Morris avait entrepris de dépouiller une tribu d'un domaine de 700 à 1 000 hectares au profit de la

1. Nous avons vu plus haut (p. 229) que, dans la répartition de l'octroi de mer, l'indigène compte pour un quarantième d'Européen lorsqu'il habite dans une commune mixte, vaut un huitième dans une commune de plein exercice.

•2. La Liberté de Bône, n° du 27 février 1891.

commune. Plus récemment, la discussion consacrée par le Sénat à l'affaire dite « du cadi de Miliana » est venue malheureusement témoigner des complaisances que l'administration française a parfois pour les personnalités politiques algériennes en même temps que le peu de garantie qu'ont, dans notre colonie, les indigènes, fussent-ils particulièrement estimés de leurs compatriotes '.

Faut il ajouter un dernier trait? les deux peuples continuent à ne point s'entendre, la très grande majorité des indigènes ne comprend pas le français et nos fonctionnaires savent peu ou ne savent pas l'arabe et le kabyle. Le beau rôle appartient partout aux interprètes. Sur 199 administrateurs et adjoints, 16 seulement touchent la prime allouée aux fonctionnaires pour le brevet ou le certificat de langue arabe ou kabyle f.

Ainsi une chose n'est pas douteuse pour celui qui étudie et réfléchit, pour le voyageur curieux et observateur; c'est, disons-le nettement, que les indigènes sont aujourd'hui moins heureux qu'avant notre venue. Certes, ils vivent en paix; ils vendent leur blé, leurs moutons plus cher qu'autrefois; ils peuvent prendre le chemin de fer; mais ils sont plus pauvres, plus déshérités, plus misérables qu'ils n'étaient avant 1830, moins libres de vivre leur vie.

Est-ce donc que nous avons voulu leur faire du mal, que nous poursuivons leur ruine, que nous sommes durs, inhumains? Non certes; nous n'avons pas voulu, poursuivi sciemment le résultat constaté. Il faut d'abord faire la part de la fatalité. 11 est des lois qui régissent le monde et sont plus fortes que les hommes : le simple établissement d'une nation européenne en Algérie, et partant le contact de a civilisés » avec des « primitifs », constituait pour ces derniers un trouble, un danger, une cause suffisante de bouleversement, de révolution sociale. Mais la fatalité n'a pas été seule; nous avons voulu, pour le bien des indigènes, pensions-nous, leur donner des lois semblables aux nôtres qui sont la résultante

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