‹ La France en AlgérieChapitre 69 sur 116 · Séance du Sénat, 13 novembre · texte numérisé non relu

Séance du Sénat, 13 novembre

2. 11 est vrai d'ajouter que, parmi les administrateurs et adjoints qui ne touchent pas la prime, un certain nombre parlent à peu près la langue des indigènes. Nous disons « à peu près • et Ton jugera que ce n'est pas assez.

de noire genre de vie, de « notre état social ». Ces lois ont tourné contre eux, ont aggravé leur situation.

Faut-il que nous précisions, bien que nous ayons déjà suffisamment traité ce sujet?

D'abord, la part de la fatalité. Nous devions « refouler » les indigènes; il nous fallait leur prendre des terres sous une forme ou sous une autre pour les donner aux immigrants; par conséquence, les anciens propriétaires, plus ou moins ruinés, devaient devenir les « khammès » des colons. Dans un temps qu'il ne serait pas impossible de calculer, presque tous les indigènes, habitant les régions où s'établissent les Européens, perdront leur situation de propriétaires pour des* cendre à celle de « khammès ».

Notre établissement, d'autre part, devait appauvrir les Arabes et les Kabyles. La guerre, d'abord, est venue pendant laquelle les arbres ont été coupés ou brûlés, les troupeaux enlevés. La paix a été enfin établie sur ces ruines, mais du fait de notre présence même toutes les choses avaient renchéri. Or les lois économiques ne sont pas les mêmes chez un peuple « civilisé »et chez un peuple « primitif ». Est-ce toujours un bien, chez une population simple d'agriculteurs et de pasteurs médiocres, vivant seuls depuis des siècles, sans relations avec le dehors, sans commerce, si les céréales et les moutons augmentent tout à coup de valeur? Les indigènes sont à ce point indolents qu'ils ne savent souvent ni cultiver de plus grands espaces, ni conserver ce qui leur est nécessaire. Lorsque, séduits par les prix, ils vendent leurs récoltes, ils ne songent pas que le lendemain, ou peu de semaines après, ils devront acheter, à des cours supérieurs, les provisions ou les semences qui leur sont indispensables. Était-il possible, en même temps, que notre seule présence ne donnât pas aux Africains des besoins nouveaux et partant n'entraînât pas à des dépenses inutiles ou de luxe ces hommes pauvres? Des populations sobres et ne désirant rien ont pris l'habitude de boire du café, ont acheté les étoffes et les mille petits riens que les négociants leur présentaient. Dès lors, et toujours par conséquence, l'indigène insouciant, incapable de songer à l'avenir, âme d'enfant sollicitée, attirée par tout

ee qu'elle voit, est allé chez le juif emprunter de l'argent, signer des billets. Notre présence donnait toute sûreté au contrat, le prêteur avait la certitude de pouvoir poursuivre, saisir et vendre son créancier.

Ensuite, la part de la loi. Nous venons déjà de montrer un de ses effets : la certitude pour le créancier d'atteindre son débiteur; mais ce n'est pas tout. Dès le lendemain de notre occupation et, plus encore, après la promulgation de la loi de 1873, il a été possible à l'indigène de vendre facilement son bien. Avant 1830, si Ton excepte les habitants des villes, les Algériens ne pouvaient pour ainsi dire pas vendre leurs terres et surtout ne trouvaient pas d'acheteurs. La venue des Européens, la loi sur la propriété individuelle, ont eu le double résultat de faire naître une « demande » qui autrefois n'existait pas et de faciliter considérablement la transmission de la propriété. L'indigène ignorant, imprévoyant, sans souci de l'avenir, a vendu ou s'est laissé dépouiller.

C'est encore la loi qui a introduit, en matière de forêts, des règles parfaitement justes en théorie, faites dans un but de protection pour la terre, pour les récoltes, pour la vie des colons et le développement des cultures, mais tout à fait contraires au genre de vie des populations pastorales. C'est la loi qui a ordonné le séquestre, qui a créé les amendes; c'est elle qui a introduit les huissiers avec leurs frais multiples, les saisies et les ventes. Et ainsi, de tous les villages, de tous les douars s'élève un même cri : « Seigneur, délivreznous des gardaouât\ Seigneur, délivrez-nous des huissisl » Lorsqu'au chapitre suivant nous parlerons de la sécurité compromise, des vols, des brigandages, nous devrons dire que, s'ils sont, pour partie, imputables au caractère des indigènes, ils le sont aussi à l'extrême misère dont nous-mêmes sommes cause.

Exagérons-nous? Faisons-nous un tableau trop sombre? Nous ne le croyons pas. Bien des Algériens pensent comme nous lorsqu'ils raisonnent. Il y a quelques jours à peine, un des hommes qui connaît le mieux notre colonie, qui l'aime et la défend, M. Masqueray, écrivait à propos des forêts : « Dans la vallée du Chélif, et dans la plupart des vallées kabyles, la

bonne lerre d'en bas appartient aux colons, aux usuriers, et aux rares indigènes qui peuvent y lutter encore pour leurs biens et pour leurs vies; la forêt d'en haut, qui couvre la moitié des montagnes, appartient à l'Etat. Entre les deux subsistent les plus misérables des hommes. Leurs champs hérissés de pierres, de jujubiers épineux et de lentisques ronds aux dures racines, portent des épis rares et à demi vides; leurs vergers sont des amas de cactus; leurs demeures sont des huttes de branchages, pareilles à des barques renversées et moins bien faites que celles des nègres. Quand un voyageur en approche, des chiens hargneux s'en élancent toutes dents dehors; des enfants et des femmes en guenilles y rentrent comme des lézards; les mâles couchés à terre se lèvent lentement, jaunis par la fièvre, humbles et défiants. A. travers nos trois provinces, une lisière de pauvres hères s'étend ainsi, qui n'ont vraiment plus ni foi, ni patrie, et forment, quelques noms divers qu'on leur conserve, une sorte de confédération nouvelle, la confédération des meurtde-faim ". »

Nous avons dit moins bien, nous n'avons pas dit plus.

Si elles le pouvaient, bien des familles, bien des tribus s'enfuiraient afin d'aller en d'autres lieux poursuivre la vie qui est' la leur. Mais elles ne peuvent; quels espaces leur sont ouverts? Cependant dans la province de Constantine, on observe depuis plusieurs années un certain nombre de déplacements. Des groupes de 100 à 200 familles, chassées par le manque de pâturages, par les tracasseries incessantes du service des forêts, passent dans la Régence.

Combien sont-ils? quel est le nombre des émigrants?

Ici les chiffres diffèrent : d'après l'administration du Protectorat, on pourrait évaluer à 12 ou 15 000 le nombre des indigènes algériens qui, depuis une dizaine d'années, sont venus s'établir en Tunisie; d'après l'administration coloniale, leur nombre serait moins considérable.

Les Kabyles, parce qu'ils sont travailleurs, et ainsi fort différents des Arabes, paraissent être moins malheureux que

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