‹ La France en AlgérieChapitre 70 sur 116 · Journal des Débats, n° du 26 août · texte numérisé non relu

Journal des Débats, n° du 26 août

ces derniers. En nous établissant en Algérie, nous leur avons ouvert tout le pays, ils peuvent quitter leurs montagnes pour aller partout travailler ou commercer; il est vrai que d'autre part, nous leur avons enlevé leurs meilleures terres, donné nos juges et nos agents forestiers. Ce sont, à n'en point douter, les tribus des régions des Hauts Plateaux où les Européens ne sont pas encore venus, et surtout les tribus de la zone du Sahara, qui ont eu jusqu'ici le moins à souffrir de notre venue. Elles possèdent de grands troupeaux de chameaux et de moutons, des dattiers, des jardins potagers et des vergers que leurs métayers cultivent dans les ksour ; vivant éloignées de nous, elles sont riches et heureuses. Encore faut-il dire que, parmi les tribus sahariennes, plusieurs sont aujourd'hui gênées dans leurs migrations estivales vers la région du Tell. La colonisation a, d'année en année, resserré les espaces dans lesquels autrefois elles avaient pleine liberté de faire paître leurs troupeaux. Ici encore nous observons le heurt des deux civilisations.

Sera-t-on maintenant surpris si, par toute l'Algérie, les mécontents, avoués ou secrets, sont nombreux dans les différentes classes de la population? Les grands chefs sont humiliés que nous leur ayons retiré leurs commandements; les marabouts, bien que parfois ils acceptent des emplois lucratifs du gouvernement — est-ce « résignation à Dieu »? — ne nous aiment pas, par fanatisme; les laboureurs, les pasteurs ne peuvent nous pardonner ni le refoulement, ni le séquestre, ni la naturalisation des juifs, ni la justice ni les gardes forestiers. Ils commencent à comprendre la destinée qui les attend : tous deviendront « khammès ».

Ils sont donc légions les indigènes algériens qui attendent le « maître de l'heure » promis par les khouan et les marabouts. Voir les Kabyles ou les Arabes vraiment ralliés à la cause française, « c'est regarder les choses avec l'œil du désir et non avec l'œil de la réalité ». — « Je demandais un jour à un administrateur, écrit un voyageur, si, en cas d'insurrection, les agents de l'autorité française, isolés au milieu des tribus kabyles, seraient sûrs, au moins, des cavaliers d'administration. — Sûrs! certainement non, me répondit-il. Il y aurait

peut-être un cavalier qui, en homme avisé, songeant à un retour possible des événements, attendrait quelque temps avant de prendre parti. Tous les autres profiteraient immédiatement de leur situation pour nous porter les premiers coups '. » Cette réponse rappelle les mots du général Daumas : « Il ne faut pas se faire de trompeuses et dangereuses illusions sur un peuple dur, résigné, vaincu, jamais soumis, que tant de personnes croient à jamais abattu. »

1. Charveriat, A travers la Kabylie. Pion, Nourrit et C1', éditeurs, Paris.

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