‹ La France en AlgérieChapitre 71 sur 116 · Première partie · texte numérisé non relu

Première partie

11 faut adopter à l'égard des indigènes une politique nouvelle. — Un • coup de pistolet » a éveillé l'attention. — Accord unanime. — Quelle doit être celte politique? — Utilité de comparer l'Angleterre dans l'Inde à la France en Algérie. — Difficultés spéciales que rencontre la France. — La religion; la guerre; les insurrections. — Facilité de la conquête de l'Inde. — Caractère du Brahmanisme. — La bataille de Plassey. — L'insurrection de 1857.

— Les Indiens sédentaires. — La forme du protectorat dans l'Hindoustan.

— L'Inde n'est pas une colonie de peuplement. — Le colon s'établit en Algérie.

Qu'est-ce que « la civilisation • ? — Les Kabyles et les Arabes ne la comprennent pas. — Ce qu'ils nous répondent. — Tentative malheureuse du cardinal Lavigerie. — Les negritos des îles Philippines. — Les indigènes « assimilés ». — L'absinthe. — La vie indigène. — La vie européenne. — Immobilité. — L'hérédité. — Ses différents effets. — En Europe les « grands faits universels ». — En Afrique la conquête musulmane, l'isolement du monde. — Populations « impénétrées » et « impénétrables ». — Comment des « civilisés » européens doivent juger la société musulmane.

La forme du protectorat est impossible en Algérie. — Contraste avec la Tunisie. — Les Kabyles intermédiaires entre les Arabes et nous. — La

— francisation • des Arabes par les Kabyles. — Une illusion. — Le Kabyle et le paysan français. — Caractères du Kabyle. — Combien il est éloigné du paysan. — Le droit d'après les Kanoun. — Expériences d' « assimilation ». — Les Carouba kabyles. — Le fanatisme. — La haine de la France.

La théorie de F assimilation. — Elle se cache. — La naturalisation des indigènes. — Des électeurs musulmans. — Protestations des indigènes. — Les effets du suffrage universel chez les Arabes. — Le système de l'adjonction des capacités. — Les partisans du système. — Les dangers. — Les candidats. — Où sont les électeurs? — Les musulmans appelés aux fonctions publiques. — Les indigènes dans les conseils municipaux. — Les idées du « corps électoral » indigène. — Pourquoi votent les électeurs.

Le service militaire des indigènes. — Tirailleurs algériens et spahis. — Qualités militaires des indigènes. — La question politique. — Le service militaire n' « assimile • pas les turc os. — Dangers que présenteraient des groupes nombreux d'anciens soldais. — Leur rôle dans une insurrection.

La lecture du chapitre précédent où Ton a vu les .erreurs commises par l'administration, puis, d'abord l'opposition très nette des deux civilisations, la présence face à face de deux peuples qui ne se comprennent pas, ont certainement fait passer dans l'esprit la conviction que jusqu'ici la France a suivi une fausse route, s'est complètement trompée, et qu'il est temps qu'elle adopte, à l'égard des indigènes, une politique convenant mieux à leurs mœurs et à leur genre de vie. La nécessité, l'urgence de cette « politique nouvelle » parait davantage, quand on songe que la .population indigène ne cesse de croître. Si chaque recensement quinquennal constatait une diminution de cette population, on pourrait dire que le temps en faisant disparaître une race, se charge luimême de la résolution de la « question indigène ». Mais il en est tout autrement; au contact des « civilisés », les « primitifs » ne meurent pas; ils souffrent, ils sont misérables et pourtant ils augmentent. Au nombre de 2 323 000 en 1851, les indigènes sont 3 567 000 en 1891.

L'opinion qu'il était temps de changer de politique, d'essayer « autre chose » s'est fait jour depuis quelques années seulement, et d'abord avec timidité. On ne l'entendit pas. Il a fallu qu'un « coup de pistolet » fût tiré à la tribune du Sénat pour appeler l'attention du gouvernement et du pays sur la gravité de la « question indigène » en Algérie. C'est M. Pauliat qui, pour mettre fin à l'indifférence générale, en février 1891, prononce un violent réquisitoire contre l'administration de la colonie. Aussitôt les choses se précipitent : en mars, la Haute Assemblée décide de nommer dans ses bureaux une commission de dix- huit membres « à l'effet de rechercher, de concert avec le gouvernement, et de proposer les modifications qu'il y aurait lieu d'introduire dans la législation et l'organisation des divers services de l'Algérie » ; peu de jours après, le cabinet accepte la démission du gou-

yerneur général et lui donne pour successeur un homme qui apporte des idées nouvelles '; enfin, le rapporteur du budget de l'Algérie pour 1892, à la Chambre des députés f, précise quelques critiques et appelle l'attention du Parlement sur un certain nombre de questions.

Ainsi il n'est plus douteux pour personne qu'il faul adopter une « politique nouvelle ».

Celte « politique nouvelle », la politique à suivre à l'égard des indigènes, est-elle facile à formuler? Non assurément, et le sujet est, au contraire, particulièrement délicat. Avant de l'aborder, nous voudrions montrer les difficultés particulières qui se présentent dans notre colonie. Les traits principaux que nous mettrons ainsi en valeur, les comparaisons que nous serons amenés à faire, nous permettront d'établir solidement les bases sur lesquelles il faut édifier.

On a dit quelquefois, que la France ne se trouvait pas, en Afrique, dans une situation spéciale; que, si elle rencontrait des populations indigènes en Algérie, les Anglais en avaient rencontré dans l'Inde; qu'ils avaient su adopter à l'égard des Hindous une politique très heureuse, que, même, ils avaient réussi. Il n'est pas possible de laisser passer une opinion aussi légèrement formulée.

Nous avons pris soin, au livre II de cet ouvrage, de montrer, avant d'étudier l'œuvre de la colonisation européenne, combien de difficultés se présentaient à la France en Algérie, que l'Angleterre n'avait point rencontrées en Australie. Nous voudrions pareillement, au seuil de notre étude sur la politique indigène à suivre dans l'Afrique du Nord, indiquer que nous rencontrons des difficultés spéciales, particulières, telles que l'Angleterre n'en a point connu dans l'Inde.

Ces difficultés spéciales tiennent, d'abord, à ce que les populations établies en Algérie, si elles n'appartiennent pas toutes à la même race, ne constituent cependant que deux

1. M. Cambon, préfet du Rhône, ancien préfet de Constantine, appelé au gouvernement général par décret du 18 avril 189i.ll remplaçait M. Tirman, en fonctions depuis le 26 novembre 1881.

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