‹ La France en AlgérieChapitre 72 sur 116 · M. Burdeau, plusieurs fois cité · texte numérisé non relu

M. Burdeau, plusieurs fois cité

ou trois groupes ethniques; elles tiennent, ensuite, à l'union que crée entre ces groupes le sentiment religieux, à leur genre de vie, à leurs mœurs et, enfin, au mode d'administration que nous avons été dans la nécessité d'adopter.

En Algérie, les conquérants se sont vus en présence de peuples divers : les Arabes, les Berbères « arabisés », les Kabyles; ils ont rencontré ces peuples partout ennemis; les tribus arabes souvent en guerre les unes contre les autres, les tribus kabyles également divisées, les Arabes et les Kabyles se méprisant ou se haïssant. Mais ce manque d'unité, ces divisions étaient comme atténuées, effacées même par la communauté de langue et de religion. L'influence du Koran partout répandue, les intrigues des congrégations religieuses, les prédications des marabouts fanatiques, l'appel à la « Guerre sainte » lancé par les chefs militaires ou religieux, ont, nous l'avons vu, et pendant la grande guerre et depuis, donné à des peuples divers, à des tribus ennemies une homogénéité presque complète. La conquête dure vingtsept ans et exige, un moment, la présence de près de 110 000 hommes; bientôt après éclate l'insurrection de la grande famille maraboutique des Oulad-Sidi-Cheikh; puis viennent deux insurrections religieuses : celle de Mokrani et Cheikh-el-Haddad, qui nécessite la présence en Algérie de 86 000 hommes; celle de Bou-Amama, qui, pour être moins dangereuse, dure cependant près de trois années.

La conquête de, l'Inde présente un tout autre caractère. Lorsque les Anglais nous eurent éliminés, ils n'eurent à redouter, pour rétablissement de leur suprématie, ni des nationalités, ni des dynasties enracinées, ni l'unité de langue, ni l'unité de religion. Les 250 000 000 d'Hindous appartiennent à cent races ou peuples différents, séparés les uns des autres par des caractères propres à la race, par le degré d'intelligence, les mœurs, la langue. Les princes qui régnent sur un État sont souvent étrangers à cet Etat, et deux États voisins sont deux ennemis. Ce n'est point encore assez : la dissolvante institution des castes sépare le même peuple en un certain nombre de compartiments sociaux, dont personne ne peut songer à sortir; l'individu est de sa caste, de son vil-

lage, rien de plus. Ainsi, on ne constate aucun sentiment national dans l'Inde. Une religion existe-t-elle, au moins, assez puissante pour réunir les peuples, fondre les castes, en présence d'un danger commun? Non. Le Brahmanisme, qui n'a rien d'une religion sectaire, intolérante, fanatique, qui est d'ailleurs, comme on Ta dit, plus un sacerdotalisme qu'une religion1, est, dans la majeure partie du pays, « comme étouffé sous une inextricable jungle de superstitions désordonnées, d'esprits, de démons, de demi-dieux, de saints déifiés, de dieux domestiques, de dieux de tribus, de dieux locaux, de dieux, universels, avec leurs tombes sanctifiées, leurs temples san^ nombre et le bruit de leurs rites discordants; divinités don les unes abhorrent le meurtre d'une mouche, tandis que les autres se délectent encore dans les sacrifices humains f. »

La conséquence d'un pareil état social est, ainsi que Ta démontré le professeur Seeley 8, qu'il n'y a jamais eu de conquête de l'Inde par les Anglais, au sens ordinaire du mot conquête. Pour employer l'expression de cet historien, la conquête de l'Inde fut plutôt une « révolution intérieure » dirigée par les Anglais, mais accomplie presque entièrement par les indigènes eux-mêmes.

La supériorité de l'Angleterre, si grande qu'on peut l'imaginer, n'aurait jamais pu la rendre capable de conquérir, par sa seule puissance militaire, le continent de l'Inde avec ses 230 millions d'habitants, et de les ranger sous sa domination, s'il s'était trouvé dans cet immense pays, des nations véritables. « Le fait fondamental est que l'Inde n'avait aucun sentiment de haine contre l'étranger, parce qu'il n'y avait pas dinde, et, par conséquent, au sens exact du mot, pas d'étranger. » C'est ainsi, qu'à la célèbre bataille de Plassey,

1. La vénération à l'égard des brahmanes domine toute la vie sociale aussi bien que la vie religieuse du paysan indou et se traduit sous la forme pratique d'offrandes alimentaires de toute sorte. L'universelle soumission aux brahmanes, la reconnaissance de leur droit divin d'être nourris par la communauté, est la seule chaîne qui relie les formes innombrables de l'hindouisme : pour la grande majorité des Hindous, c'est ce qui constitue la partie importante* de la religion.

2. Sir Alfred C. Lyall, Études sur les mœurs religieuses et sociales de VEx* tréme- Orient. Ernest Thorin, éditeur, Paris.

3. Seeley, l'Expansion de l'Angleterre. Armand Colin et Cle, éditeurs, Paris.

livrée par les Anglais en 1757, pour la possession du Bengale, l'armée du nabab se composait de 50 000 hommes, tandis que celle des Anglais ne comptait que 2 200 natifs et 900 Européens. La grande insurrection de 1857 ne vient pas en contradiction de l'opinion exprimée ici. La « révolte des cipayes », bien qu'elle ait son origine dans la question des « cartouches graissées », eut un caractère plus militaire que religieux. On n'y découvre aucune action religieuse ou de propagande, et la population civile n'y prit aucune part. Fait plus important encore, ce sont des Hindous qui aidèrent les Anglais à en devenir maîtres. Ainsi, cette insurrection même ne rappelle point par son caractère les guerres et les insurrections algériennes '. En résumé, nous dirons, que tandis que nous imposons, en Algérie, notre autorité à des populations guerrières, jalouses de leur indépendance, homogènes par la religion, les Anglais établissent la leur, sur une poussière d'èttes humains, habitués h la servitude, incapables de résister.

Nous venons de montrer la première, la principale différence entre l'Algérie et l'Inde; ce n'est point la seule. Est-il possible, notamment, de ne pas remarquer, que pendant que nous rencontrons en Afrique des tribus nomades, ou deminomades, peu ou point fixées au sol, n'ayant rien des qualités de l'agriculteur, les Anglais rencontrent dans l'Inde, des populations sédentaires, travailleuses, attachées à la terre? Quel que soit en effet le mode de tenure des terres, le régime

1. 11 serait injuste de ne pas rappeler que si dans la guerre de conquête nous avons rencontré devant nous la grande majorité des populations arabes, nous avons aussi trouvé, parmi elles, quelques alliés. C'est ainsi que dès les premiers jours de l'occupation, les Douairs et les Smelas de la province d'Oran se sont joints à nos colonnes et que, plus tard, quelques grands chefs sont venus à nous et même nous ont aidés à soumettre des tribus soulevées. Ces exceptions — quelle règle n'a pas ses exceptions? — ont souvent leur explication dans « l'intérêt ». Les Douairs et les Smelas, par exemple, étaient au temps des Turcs, tribus makhzen, c'est-à-dire qu'elles maintenaient l'ordre et la soumission chez le3 populations voisines, faisaient payer l'impôt. Les Turcs chassés, elles se trouvaient abandonnées, exposées aux inimitiés qu'elles avaient encourues, elles se sentaient entourées d'ennemis. Leur • intérêt » était donc de se mettre au service des Français, comme elles avaient été à celui des Turcs; elles s'assuraient ainsi protection.

Parmi les chefs du Sud qui nous ont donné leur concours, plusieurs ont agi par calcul ou en haine de leurs voisins.

agricole de toute l'Inde est celui de la petite culture, et Ton peut regarder le pays entier comme divisé en millions de fermes de quelques acres.

Nous devons ajouter encore que les procédés d'administration, employés par les vainqueurs, ne sont pas les mêmes en Algérie que dans l'Inde; celui adopté par les Anglais est singulièrement plus facile que le nôtre. En Afrique, nous avons, dès le premier jour, chassé les Turcs administrateurs du pays, — en tant qu'ils administraient ! — puis nous avons essayé, et notamment sous l'administration du général Bugeaud et sous le second empire, de gouverner les populations par l'intermédiaire de leurs grands chefs. Les mauvais» effets de celte administration, l'esprit d'indépendance de^ chefs, l'insurrection de quelques-uns, nous ont peu à peu conduits à renoncer à ce système et à le remplacer, avec certaines modalités, par l'administration directe. Cette réforme a eu pour conséquences, d'une part, le mécontentement des anciens chefs dépossédés, d'une autre, la destruction ou la modification des anciennes formes, en même temps que le contact direct entre les indigènes et les Européens, c'est-à-dire entre des hommes extrêmement éloignés les uns des autres.

Dans l'Inde, tout au contraire, les Anglais, même en territoire dit d'administration directe — à côté duquel sont les « Etats natifs » au nombre de plus de cent et peuplés de 66 millions d'âmes, — n'ont pas détruit les vieilles institutions locales qu'ils ont pu rencontrer. Ils les ont prises comme base de leur organisation. A l'heure actuelle, 90 p. 0/0 des employés civils de l'Inde sont des indigènes; sous un état- major directeur composé d'Européens, se trouvent placés plusieurs milliers de magistrats indigènes et d'agents hindous de toutes sortes. C'est à eux seuls que la masse du peuple a affaire. Connaissant ses besoins, ses idées, ses institutions variables suivant chaque province, ils sont parfaitement aptes à remplir leur tâche. Chaque province, chaque district, se trouve ainsi administré suivant ses anciens usages.

Malgré "ces différentes conditions, particulièrement favo-

rables, malgré le temps qu'ils ont aussi pour eux, puisqu'ils sont les seuls maîtres depuis 1763, les Anglais n'ont pas réussi, comme quelques personnes voudraient le donner à entendre. Eux-mêmes reconnaissent que les Hindous les subissent, mais ne les aiment pas; ils ne se font aucune illusion : chez ces peuples divers, à langues différentes, étrangers les uns aux autres, ils sont l'ennemi commun '. D'ailleurs, la situation des Anglais dans l'Inde — et c'est peut-être le point qu'il convient le plus de retenir — est très différente de celle des Français en Algérie. L'Inde est une grande colonie d'exploitation où l'Européen ne débarque pas sans esprit de retour; il vient, pour faire le commerce, pour diriger des cultures ou des manufactures; il ne doit pas se mêler à l'indigène, s'établir à côté de lui; il importe même qu'il paraisse, à ses yeux, un être supérieur, à qui l'on obéit, pour qui l'on travaille. Au dernier dénombrement, il n'a été recensé dans cet immense empire que 30000 Anglais si l'on excepte les fonctionnaires et l'armée.

Dans ces conditions, il suffit au gouvernement britannique d'assurer partout l'ordre, de veiller au rendement de l'impôt; l'établissement du « colon » à côté de l'indigène ne le préoccupe pas.

Il en est tout différemment en Algérie. Si ce pays est une colonie mixte, on peut dire cependant, que, notamment dans la région du Tell, il est une colonie de demi-peuplement. Les Européens qui s'y rendent, veulent s'y établir; le Français, qui a reçu ou acheté un champ, est accompagné de sa femme; ses enfants ne songeront point au départ, mais bien à vivre et à travailler sur la terre où ils seront nés. L'Algérie est ainsi, pour le Français, une nouvelle patrie. Si l'indigène demeure le plus souvent un ouvrier agricole, constitue « l'élément dirigé » de la population, il est d'autre part le voisin immédiat du colon, les champs de l'un et de l'autre se touchent; les deux vies ne peuvent être perpétuellement séparées. Il est indispensable qu'un certain rappro-

i. Cette opinion est notamment exprimée dans l'ouvrage de Sir John Strachey, l'Inde, traduction de Jules Harmand, ministre plénipotentiaire. A la Société d'éditions scientifiques, Paris.

chement s'opère et qu'il y ait dans l'âme de l'indigène aulre chose que la crainte du vainqueur, la reconnaissance de sa force.

Peut-on dire, dans ces conditions, que l'Inde et l'Algérie sont deux colonies semblables?

Il convient donc de poser la question ainsi qu'elle doit l'être, c'est-à-dire de montrer la civilisation européenne débarquées en Afrique, établie à côté de la civilisation musulmane cM: mise de ce fait, par la force des choses, dans l'obligation d compter avec cette civilisation, de la « pénétrer » en quelque sorte. Suivant l'expression que nous avons déjà employée^ la France doit établir la « paix civile », faire vivre ensemble, sans rancune ni misère du côté du vaincu, l'Européen e! l'indigène.

Nous disons : « civilisation européenne », — « civilisation musulmane »; mais d'abord, qu'est-ce que la « civilisation »? Définition difficile, chacun voyant cette chose concrète, la civilisation, sous un angle particulier! Pour le philosophe, elle est représentée par les « cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et le monde » (Taine) ; pour le fabricant de Manchester, par la consommation de plus en plus grande, dans toutes les parties du monde, de tissus anglais; pour le citoyen français, électeur et éligible, par l'importation, dans les différents pays, d'un bon régime administratif et parlementaire ainsi que des principes de 1789. Cette « civilisation », tous les individus de la planète en sententils également le besoin, ou la comprennent-ils de même? Celle qui convient aux uns,et leur paraît excellente, convientelle également aux autres? en apprécient-ils « les bienfaits »?

Avant 1830, le Kabvle vivait content dans sa tribu: les luttes de son soff l'intéressaient; il travaillait à ses heures, allait au marché à ses jours par un mauvais sentier de montagne; il était pauvre, mais il ne s'en souciait point. L'Arabe, de son côté, dans les plaines et les vallées du Tell, dans les solitudes des Hauts Plateaux, dans l'immensité du désert, ne se plaignait pas de plier sous l'autorité arbitraire des grands chefs; la vie nomade sous une tente, sans aucua

mble ni confort, lui plaisait : d'ailleurs, s'il tombait dans misère, il était assuré de trouver l'hospitalité sous la tente

chef, aide ou secours dans les autres familles de son uar. Ainsi, les uns et les autres étaient satisfaits de leur istence, ne concevaient rien au delà, n'ambitionnaient ;n; la méchante maison sans cheminée, sans fenêtres, le urbi de branchages ou la tente, leur suffisaient; leurs amps, leurs troupeaux et les arbres qui poussaient au gré

la nature, leur procuraient, en quantité suffisante, les elques aliments dont ils avaient besoin ; il n'y avait pas

pauvres parmi eux, au sens que nous donnons chez nous :e mot : la collectivité soutenait les malheureux. Les Français arrivent; Arabes et Kabyles prennent aussitôt urs fusils, jaloux de leur indépendance, avides de leurs près, désireux par-dessus tout de n'être point troublés r « l'infidèle », « l'étranger », dans la vie qu'ils mènent. Pourquoi venons-nous chez eux? que leur voulons-nous? Vous nous dites que votre gouvernement est juste et §ment, observent-ils, mais conquérir un pays qui ne vous •partient pas, est-ce de la justice? Et la ruine et la mort ie vos armées traînent après elles, au milieu de populations li ne vous ont jamais offensé, est-ce de la clémence?... >us menons la même existence de père en fils depuis Sidna rahim (le patriarche Abraham); elle répond à nos goûts, nos intérêts, à notre race, à notre religion enfin; nous n?en sirons pas d'autre; le bonheur, notre savant Lokman Fa t, réside dans la modération des désirs. Pourrons-nous, je ►us le demande, accepter la cohabitation avec les Français, li, étant les maîtres, voudront nous soumettre à leurs coumes et à leurs usages? Non, il serait plus facile de mêler >au avec le feu '. » Abd-el-Kader répondit un jour, à Léon

L. Conversation rapportée par M. Léon Roches, dans son ouvrage déjà cité, tte conversation rappelle la suivante d'un Anglais, le docteur Legge : « En H, le premier ambassadeur de Chine en Angleterre, S. E. Kivo-Sung-Tâo, it roe voir. Dès son arrivée. • Vous connaissez, me dit-il, l'Angleterre et a Chine; quel pays préférez- vous? - Je répondis : « l'Angleterre •. 11 parut sappointé et ajouta : « Je parle au point de vue moral, au point de vue de a bonté, de la droiture et des convenances : des deux pays lequel préférezrous? • Après un peu d'hésitation, je répondis encore : « l'Angleterre ». Je li jamais vu d'homme plus surpris; il repoussa son siège, se leva, fit un

Roches, qui le pressait de s'entendre avec la France et d'accepter sa haute autorité : « Tu juges les choses de ce monde comme un chrétien; étudie notre sainte religion, la seule vraie, et quand Dieu t'illuminera de sa grâce, tes yeux s'ouvriront à la vérité >*.

Les vaincus se courbent, mais ne cèdent point; « les Arabes ne comprennent qu'une chose, c'est que vous êtes les plus forts et qu'ils sont les plus faibles ». Lors de l'insurrection de 1871, on vit les Kabyles incendier les fermes, où pendant la paix ils avaient trouvé du travail.

Aujourd'hui, après une occupation de soixante années, la situation demeure la même ; nous n'avons pas obtenu un résultat véritablement appréciable. La « civilisation » se présente aux indigènes , les enveloppe , les presse ; ils lui opposent une impassible résistance ; on veut la leur imposer avec des lois, ils en souffrent, deviennent plus misérables.

En 1868 une invasion de sauterelles, de mauvaises récoltes avaient amené la famine. Les indigènes mouraient par milliers, par centaines de milliers; de petits enfants restaient seuls, abandonnés. Mgr Lavigerie, alors archevêque d'Alger, les recueillit, les baptisa, soigna leurs âmes et leurs corps. « Quatre mille enfants environ lui ont passé par les mains; une centaine seulement sont restés chrétiens; presque tous sont revenus à l'islamisme. Ces orphelins ont d'ailleurs, en Algérie, la plus détestable réputation; les divers colons, bien intentionnés, qui se sont avisés d'en employer quelques-uns, ont dû se débarrasser d'eux au plus vite : voleurs, fainéants, ivrognes, ils synthétisent tous les vices, ceux de leur race qu'ils ont indélébilement dans le sang, et les nôtres pardessus le marché. On a eu l'idée de les marier les uns aux autres; on a ensuite installé ces ménages dans des villages spéciaux; on les a pourvus de terres; on les a outillés; on les a mis dans le meilleur état pour bien faire. Les résultats ont été lamentables. En 1880, dans un de ces villages, ils ont

tour dans la chambre. ■ Vous diles, s'écria-t-il enfin, qu'au point de vue

• moral l'Angleterre vaut mieux que la Chine! Alors pourquoi insiste-t-elle

• pour nous faire prendre son opium? •

assassiné leur curé '. » N'est-ce pas là un exemple frappant de la puissance de la race, de sa résistance? Cette histoire africaine rappelle à s'y méprendre l'histoire océanienne du jeune indigène des îles Philippines que M. Ribot cite dans son ouvrage sur V Hérédité \

On objectera que partout les indigènes prennent le chemin de fer, se servent de la poste, voire du télégraphe; que les Kabyles travaillent chez les colons, qu'ils deviennent souvent d'habiles ouvriers agricoles; qu'à Oran, un membre de la commission d'enquête sénatoriale a serré la main, avec une vive satisfaction, à deux musulmans francs-maçons; qu'à Constantine, à Alger, on rencontre quatre ou cinq indigènes,

*• l^ul Dumas, les Français d'Afrique.

2- Ce qui a toujours distingué ces sauvages (ceux des iles Philippines) des autres races de la Polynésie, c'est leur passion indomptable pour la liberté. Cette répulsion des Négritos (nom qui leur est donné) pour tout ce qui Pourrait les courber sous le joug ou régulariser leur existence, les rendra toujours intéressants aux voyageurs. Voici un exemple de leur amour pour l'indépendance :

* Dans une battue faite à l'ile de Luçon par des soldats indigènes sous les ordres d'un officier espagnol, on s'empara d'un petit noir d'environ trois ans--.. Il fut conduit à Manille. Un Américain l'ayant demandé au gouverneme**t pour l'adopter, il fut baptisé du nom de Pedrito.

* Dès qu'il fut en âge de recevoir quelque instruction, on s'efforça de lui donner toute celle qu'on peut acquérir dans ces contrées éloignées. Les vienx résidents de l'ile connaissant le caractère des Négritos, riaient sous ^Pe en voyant les tentatives faites pour civiliser celui-ci. Ils prédisaient ^'on verrait tôt au tard le jeune sauvage retourner à ses montagnes. Son P^e adoptif, n'ignorant pas les railleries dont sa sollicitude était l'objet, mais se Piquant au jeu, annonça qu'il conduirait Pedrito en Europe. 11 lui lit yi&iter New- York, Paris, Londres, et ne le ramena aux Philippines qu'après ^^x ans de voyage.

* Avec cette facilité dont la race noire est douée, Pedrito parlait au retour espagnol, le français et l'anglais; il ne chaussait que de fines bottes vernies ^ tout le monde à Manille se rappelle encore aujourd'hui le sérieux, digne d un gentleman, avec lequel il recevait les premières avances des personnes *JU* ne lui avaient pas été présentées. Deux ans à peine s'étaient écoulés depuis le retour d'Europe, lorsqu'il disparut de la maison de son protecteur. T^s rieurs triomphèrent. Jamais probablement on n'eût appris ce qu'était ^Venu l'enfant adoptif du philanthrope yankee, sans la rencontre singulière *lu>en fit un Européen. Un naturaliste prussien, parent du célèbre Humboldt, re*i©lut de faire l'ascension du Marivelès (montagne non loin de Manille). Il av*it presque atteint le sommet du pic, lorsqu'il se vit soudain devant une ^ée de petits noirs.... Le Prussien s'apprêtait à esquisser quelques portraits, *°fsqu'un des sauvages, s'approchant de lui en souriant, lui demanda en Jj^gue anglaise s'il connaissait à Manille un Américain du nom de Grahara. ™était notre Pedrito. 11 raconta toute son histoire, et, lorsqu'il l'eut terminée, ce fut en vain que le naturaliste tenta de le décider a revenir avec 'Ui à Manille. » {Revue des Deux Mondes, 15 juin 1869.)

messieurs en redingote, qui vantent les bienfaits de la civilisation et réclament pour leurs coreligionnaires « rinstruclion intégrale ». Ces observations même ne sont pas là; seules; on peut en joindre d'autres : à Biskra, le voyageixi aura sans doute pour guide un enfant du pays « très malin » et « très débrouillard » qui lui parlera de l'expédition du Tonkin, de l'Exposition de 1889 et l'interrogera sur les « gros légumes » du gouvernement; sur les trottoirs des grandes villes, le même voyageur rencontrera des gens en burnous, sales, à mine mauvaise, portefaix d'un quart d'heure pour gagner quelques sous, qui se vantent de ne jamais entrer à la mosquée, de ne jamais prier, de boire de l'absinthe. Peut-être quelques « assimilateurs » convaincus, attachés toujours et quand même à leurs idées, se réjouiront-ils; ils jugeront qu'un Arabe qui boit de l'absinthe est un « homme assimilé ». Cette opinion n'est pas la nôtre. Nous pensons, d'une part, qu'il est possible de rencontrer dans la race arabe des hommes intelligents, doués de facultés remarquables. Toussaint-Louverture n'était certainement pas un politique ordinaire, et, pour demeurer en Afrique, Abd-el- Kader a fait preuve de qualités indiscutables. D'autre part, et le général Daumas l'a justement écrit, dans les grandes villes où la population musulmane a forcément eu sous les yeux de mauvais exemples et a subi le contact d'aventuriers de toutes nations, il n'est pas rare de voir des indigènes boire du vin, de l'absinthe, fouler aux pieds les préceptes de leur religion. Mais d'abord que signifient ces manifestations extérieures? De ce qu'un musulman s'est « assimilé » nos vices, son esprit a-t-il changé? a-t-il franchi les degrés sans nombre qui le séparent du nôtre? pense-t-il comme un Européen, même appartenant aux classes les moins instruites? Ce n'est d'ailleurs pas sur les quelques exceptions rencontrées le long des trottoirs des villes et des quais des ports qu'il convient de juger les musulmans; il faut pénétrer dans l'intérieur du pays, aller dans les villages, dans les gourbis, sous la tente; les hommes qui demeurent là ont d'autres mœurs et méprisent ceux qui, à la ville, ont suivi les mauvais exemples. Il faudrait encore ajouter que bien des fois

'e musulman qui a pris nos vices, qui a déserté la mosquée, se repent sur* le tard. Alors, soit la religion, soit l'hérédité 'e reprennent : il « expie » ses mauvaises années.

Ainsi, bien que l'indigène, grâce à nous, vive en paix avec son voisin, vende mieux ses récoltes, ses bestiaux — toutes choses qui nous semblent des « progrès », des « bienfaits » dont il devrait nous être reconnaissant, — il n'est pas touché, il nous fuit; il continue à appartenir à une civilisation immobile, sans histoire, sans aspirations. L'existence la plus simple lui suffit. Les Kabyles, les sédentaires de la plaine, les nomades, agriculteurs et pasteurs, ont, avec des nuances, le même désir, le même rêve d'une vie très simple dans le village, dans la tribu, sans ambition, sans lutte, sans aucune recherche d'amélioration. Voyez ces nomades qui ne savent pas lire, qui récitent mécaniquement leur prière, et sains de corps, dépourvus de tracas, de préoccupations, passent leurs journées en route dans les solitudes, ou assis sur le sable en face de leurs troupeaux et de leurs enfants.

Quel contraste avec la civilisation européenne! C'est en Europe, en Amérique, la mobilité continue, la lutte, le progrès incessant. Les hommes du moyen âge — époque encore peu éloignée cependant, — avec leurs mœurs, leur manière de vivre, leurs idées, leurs connaissances, nous semblent aujourd'hui singulièrement arriérés, naïfs et malheureux. Nous, Français, nous avons fait des guerres, bouleversé l'Europe, jeté nos idées par tout le monde; l'imprimerie, la politique, l'industrie, le commerce, les affaires, la vapeur, l'électricité, la « lutte pour la vie » nous tiennent perpétuellement en éveil, en mouvement, — et ainsi tous les peuples « civilisés ». Cette conception de la vie, le musulman tranquille, fataliste, ne la comprend pas : pourquoi ce mouvement incessant? Il demeure surpris, confondu, il a peur. Notre science, nos chemins de fer, nos télégraphes et plus encore nos idées, n'ont fait qu'effleurer d'une manière imperceptible l'intelligence et les croyances des musulmans1. Pourquoi un pareil abîme existe-t-il entre

1. Les lignes suivantes, empruntées à Renan (l'Islamisme et la Science; Lévy, éditeur, Paris), donnent un frappant exemple de l'immobilité mtisul-

les deux races? Pourquoi ne semble-t-il pas prêt de se combler?

C'est que depuis des siècles les races européennes et les races africaines n'ont pas été régies par une même loi d'hérédité psychologique; nous l'avons déjà indiqué plus haut 4. Les conséquences de l'hérédité peuvent se présenter sous une double forme. Tantôt, agissant par voie d'accumulation, elle augmente l'intelligence à chaque génération et la rend ainsi capable de nouveaux développements; elle prépare alors l'avenir en rendant possible, par l'accumulation des sentiments simples, la production de senti-

mane : « Dans les premiers temps de son séjour à Mossoul, M. Layard, qui fut ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, désira, en esprit clair qu'il était, avoir quelques données sur la population de la ville, sur son commerce, ses traditions historiques. 11 s'adressa au cadi, qui lui fit la réponse suivante, dont je dois la traduction à une personne amie :

• 0 mon illustre ami, ô joie des vivants!

• Ce que tu me demandes est à la fois inutile et nuisible. Bien que tous nos jours se soient écoulés dans ce pays, je n'ai jamais songé à en compter les maisons, ni à m'informer du nombre de leurs habitants. Et quant à ce que celui-ci met de marchandises sur ses mulets, celui-là au fond de sa barque, en vérité, c'est là une chose qui ne me regarde nullement. Pour l'histoire antérieure de cette cité, Dieu seul la sait, et seul il pourrait dire de combien d'erreurs ses habitants se sont abreuvés avant la conquête de l'islamisme. Il serait dangereux à nous de vouloir les connaître.

• O mon ami, 6 ma brebis, ne cherche pas à connaître ce qui ne te concerne pas. Tu es venu parmi nous et" nous t'avons donné le salut de bienvenue; va-t'en en paix! A la vérité, toutes les paroles que tu m'as dilesne m'ont fait aucun mal; car celui qui parle est un, et celui qui écoute est un autre. Selon la coutume des hommes de ta nation, tu as parcouru beaucoup de contrées jusqu'à ce que tu n'aies plus trouvé le bonheur nulle part. Nous (Dieu en soit béni!), nous sommes nés ici, et nous ne désirons point en partir.

• Écoule, ô mon fils, il n'y a point de sagesse égale à celle de croire en Dieu. 11 a créé le monde; devons-nous tenter de l'égaler en cherchant à pénétrer les mystères de sa création? Vois cette étoile qui tourne là-haut autour de celle étoile; regarde cette autre étoile qui traîne une queue et qui met tant d'années à venir et tant d'années à s'éloigner; laisse-la, mon fils; celui dont les mains la formèrent, saura bien la conduire et la diriger»

« Mais tu me diras peut-être : « O homme! relire-toi, car je suis plu5 « savant que loi, et j'ai vu des choses que tu ignores! » Si tu penses que ces choses t'ont rendu meilleur que je ne le suis, sois doublement le bienvenu; mais, moi, je bénis Dieu de ne pas chercher ce dont je n'ai pas besoin. Tu ■es instruit dans des choses qui ne m'intéressent pas, et ce que tu as vu, j* le dédaigne. Une science plus vaste te créera-t-elle un second estomac, fl tes yeux, qui vont furetant partout, te feront-ils trouver un paradis?

• O mon ami, si tu veux être heureux, écrie-toi :

• Dieu seul est Dieu! • Ne fais point de mal et alors tu ne craindras ni les hommes ni la mort, car ton heure viendra. •

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