Gastu, le Peuple algérien, Challamel, éditeur, Paris
2. Masqueray, Rapport cite par Alfred Rambaud : l'Enseignement primaire chez les indigènes musulmans d'Algérie. Delagrave, éditeur, Paris.
proposer de renoncera ceux de leurs Aanoun particulièrement en opposition avec nos idées * ; mais qu'y a-t-il de réellement vrai derrière ces exceptions qu'enregistrent à plaisir les « assimilateurs »? Certaines dépositions, qui ont été apportées devant la commission sénatoriale, et desquelles il résulterait que les Kabyles veulent « s'assimiler », perdent beaucoup lorsqu'on les contrôle en Algérie même. On apprend alors notamment, qu'un ancien administrateur a bouleversé la région de Fort-National vers 1 880 par une série d'expériences, auxquelles les indigènes ont quelquefois consenti à se prêter sans rien y comprendre. Le gouvernement général a dû condamner ces essais pour rétablir Tordre dans le pays, et, de toute l'œuvre de ce fonctionnaire, il ne reste qu'une trentaine d'indigènes naturalisés français qui sont, parait-il, les gens les moins recommandablcs.
Ici encore, il faut voir les choses comme elles sont et non comme certaines personnes les désireraient : chaque village kabyle est, comme autrefois, divisé en carouba (partis) rivales, ennemies; chacune cherche à gagner l'administrateur, espérant l'avoir avec elle pour opprimer l'autre. Les montagnards du Djurjura n'ont pas non plus renoncé à leur religion : certains villages sont en entier maraboutiques; partout, ainsi que nous l'avons déjà vu, Tordre des llahmanya, a recruté des affiliés. Les démonstrations extérieures du culte sont, toutefois, moins apparentes en certaines régions ^e dans d'autres ; ici les mosquées sont rares et délabrées, to&is ailleurs les minarets se dressent dans la montagne, chaque village a le sien, et les indigènes font par jour les cinq prières, à moins qu'ils n'en fassent sept; ailleurs encore, au centre du • Djurjura, des marabouts sont l'objet d'une vénération particulière, les enfants fréquentent leurs zaoïiïa e*- de nombreux chefs de famille vont chaque jour en pèlerinage leur baiser respectueusement le front, les consulter sur ^urs affaires, leur soumettre leurs différends. Ce n'est pas seulement la religion qui unit, en un sentiment commun, les carouba rivales ou les villages ennemis ; c'est aussi la haine
l. Commission d'études des questions algériennes, déposition de M. Sabatlier.
de la France. Rien n'a pu jusqu'ici rallier les Kabyles; ils protestent contre les projets de naturalisation dont ils ont entendu parler et n'envoient leurs enfants à l'école que parce qu'ils y sont presque contraints; ils sont difficiles à gouverner; on les sent toujours malveillants, hostiles, et des administrateurs ont pu constater, qu'au lendemain de l'affaire Schnœbelé, ils réclamaient davantage, levaient la tète, songeaient peut-être à l'insurrection !.
On le voit, « franciser les Arabes par les Kabyles », ou « coloniser l'Algérie avec les Kabyles », ce sont des illusions auxquelles il convient de renoncer complètement. Il faut seulement retenir que les Kabyles n'appartiennent pas à la race arabe, mais à des races européennes; beaucoup ont du sang romain; leur amour pour la terre, leur esprit d'économie font qu'ils forment une société où certains essais, certaines expériences, sont plus faciles à tenter que dans la société arabe.
S'il n'est pas permis à la France de recourir en Algérie à une forme quelconque de protectorat, si d'autre part les Kabyles ne peuvent pas être pour elle des auxiliaires précieux, c'est donc sur elle seule qu'elle doit compter pour résoudre « la question indigène ». Avant de dire ce que le gouvernement doit faire, nous dirons ce qu'à notre sens il doit éviter ou réformer.
Est-il besoin, après ce que avons écrit, de combattre le système de « l'assimilation »? Nous ne le pensons pas, et cependant, peut-être aurions-nous tort de passer trop légèrement, car les « assimilateurs » n'ont pas disparu; seulement ils se dissimulent, ils n'avouent pas. « Assimiler, disent-
{. Dans son livre, Marabouts et K hou an, M. Rinn cite une lettre écrite par Si-Aziz, fils du vieux Cheikh-el-Haddad, en 1871, au moment de l'insurrection : « Certes, antérieurement à l'heure actuelle, nous avons été dans l'impossibilité de faire la guerre sainte pour plusieurs motifs, parmi lesquels il faut compter l'absence d'union entre les peuples musulmans, la puissance du gouvernement français en argent et en soldats. Mais aujourd'hui, ce motif a cessé.... Le gouvernement français se trouve dans une situation critique, produite par la divergence des opinions en France et par la domination absolue de la Prusse, qui après avoir détruit ses armées, la spolie de ses richesses. Telles sont les causes qui ont mis fin aux empêchements de la guerre sainte et il ne reste, à un homme aussi intelligent que vous, .qu'à se lever avec nous. *
Us, c'est, suivant le dictionnaire, « convertir en sa propre substance », ou encore « convertir en semblable ». Convertir les indigènes en des Français, nous n'y songeons point, mais.... »
Derrière ce « mais », paraissent aussitôt différentes propositions. Nous en avons rencontré plusieurs : la réforme de la propriété, la réforme de l'état civil, la réforme de la justice musulmane ; nous allons en rencontrer d'autres : la réforme du droit musulman, la propagation de l'instruction française, la naturalisation.
La naturalisation! Il y a moins de cinq ans, deux députés * ont déposé une proposition de loi tendant à « soumettre tous les indigènes de l'Algérie au service militaire » et à leur conférer, « comme conséquence nécessaire, les droits de citoyens français » . A peine déposée, cette proposition fut partout combattue, en France comme en Algérie. Estelle pour cela définitivement abandonnée? Nous voulons le croire, mais on en parlait encore, lorsqu'il y a quelques mois la commission sénatoriale s'est rendue en Algérie, et elle inquiétait à ce point les Arabes qu'ils ont déclaré très nettement aux enquêteurs qu'ils refusaient absolument la naturalisation française. Déjà les indigènes, et parmi eux de nombreux notables décorés de la Légion d'honneur, conseillers municipaux, conseillers généraux, mufti, imam, avaient signé des pétitions déclarant que la proposition faite à la Chambre des députés « ne leur convient pas et ne peut combler leurs vœux ». « Notre plus cher désir, ajoutaient-ils, la chose à laquelle nous tenons le plus, c'est de conserver notre loi.... Il y a dans les lois françaises des dispositions dont l'application serait en opposition directe avec les mœurs et l'esprit même des croyances des musulmans. »
Il est heureux que de pareils sentiments soient ceux de l'immense majorité. Dirons-nous le danger que la naturalisation des indigènes ferait courir à notre domination? comment elle compromettrait la sûreté du pays tout entier? comment elle exposerait l'œuvre de colonisation que nous