MM. Michelin et Gaulier
avons entreprise? Négligeons les considérations relatives à la « capacité intellectuelle » des indigènes, à l'état de leur esprit, à l'impossibilité absolue dans laquelle les sédentaires de la région du Tell aussi bien que les nomades des Ilauls Plateaux et du Sahara sont de comprendre le suffrage universel, le gouvernement parlementaire, la politique, l'administration. Mais ne savons-nous pas qu'Arabes et Kabyles sont nos ennemis, qu'ils sont fanatiques, qu'ils sont de tempérament belliqueux, prêts, si quelque chose les incite, à entrer en querelle, à prendre les armes? Il y a en Algérie 3 500 000 indigènes; qu'on se représente 1 million de nouveaux citoyens armés du bulletin de vote, se déchirant, d'abord dans les douars ou dans les villages, pour s'unir ensuite, à la voix des fanatiques, contre la nation conquérante. Peutêtre parviendrions-nous h maintenir Tordre ou mieux à le rétablir; mais que resterait-il de notre autorité morale, de notre prestige? Mettre un bulletin de vote dans les mains des indigènes, ne serait-ce pas préparer d'une façon certaine la ruine de notre domination?
Si la proposition de MM. Michelin et Gaulier a peu de partisans, plusieurs personnes inclinent à penser que nous pourrions, en Algérie, venir au système de « l'adjonction des capacités ». Ce mot emprunté à notre histoire politique de 1842 ne jure-t-il pas en pays arabe? Mais encore une fois, il est dit que les Français poursuivent toujours « l'assimilation » des races chez lesquelles ils sont établis et veulent faire passer la mer à toutes leurs institutions, politiques aussi bien que sociales! Il s'agirait donc « d'adjoindre » aux électeurs français, les « capacités indigènes », afin qu'elles votent avec eux, pour les mêmes listes, pour les mêmes candidats; elles prendraient part aux élections des conseillers municipaux, des conseillers généraux, des députés et des sénateurs. Il est deux groupes chez qui ce système est en faveur . Dans le premier sont quelques métropolitains pensant que tous les peuples sont mûrs pour le système libéral, voulant que l'influence de « l'électeur indigène » contrebalance celle de « l'électeur français », que le candidat ne soit plus seulement l'élu des colons, le « serviteur de leurs
appétits ». Dans le second groupe sont les vingt ou trente « assimilés » dont nous avons déjà parlé comme de messieurs en redingote, qui ont l'ambition d'être appelés dans les conseils élus, à côté des Français et comme leurs égaux; ils estiment, d'ailleurs, savoir mieux que personne ce qu'il convient de faire pour le bonheur de leurs coreligionnaires. Le système de « l'adjonction des capacités » ne nous séduit pas plus que celui du suffrage universel. Accordons, bien que nous ayions des doutes — nous les exposerons plus loin, lorsque la discussion de la question de l'instruction des indigènes nous amènera à parler des babous de l'Inde \ — accordons que la classe indigène peut fournir des hommes dignes d'être élus; mais où sont les électeurs, les « capacités », qui recevront un bulletin de vote? Encore une fois, pense-t-on que les chefs décorés pour leur fidélité, les cadis à barbe blanche, connus pour leur droiture, les imam ou les mufti, les professeurs des écoles publiques, les commerçants aient une intelligence, un esprit, des façons de penser et de comprendre assez semblables aux nôtres, pour qu'il soit à peu près possible de les entraîner dans notre mouvement politique? Est-il utile de faire une expérience — et combien dangereuse! — pour juger de l'état intellectuel des populations musulmanes à la fin du xix° siècle, de leur inaptitude à s'assimiler notre vie, nos idées? Il nous paraît, revenant sur un argument que nous avons présenté, que jamais nous ne pourrons donner uue part quelconque, si minime qu'elle soit, de l'administration de la colonie et de la métropole à des hommes aux yeux desquels nous sommes des ennemis, des étrangers, et qui ne nourrissent pour nous que des sentiments de haine, d'aversion ou, pour le moins, de mauvais vouloir. « Y a-t-il un homme, disait un jour lord Salisbury, alors qu'on réclamait l'admission aux diverses fonctions administratives de l'Inde des indigènes d'une « capacité et d'un mérite éprouvés », y a-t-il un homme qui oserait prétendre qu'il ne voit rien d'impossible à nommer un Indien, lieutenant-gouverneur d'uue province, ou chief-commissioner,