‹ La France en AlgérieChapitre 79 sur 116 · I. Hugues Leroux, Au Sahara. Flammarion, éditeur, Paris · texte numérisé non relu

I. Hugues Leroux, Au Sahara. Flammarion, éditeur, Paris

POLITIQUE A SUIVRE A i/ÉGARD DES INDIGÈNES. 439

Il serait injuste de dire qu'ils ne savent pas; ils ont passé de longues heures sur leurs livres; ils ont fait entrer dans leur cervelle un grand nombre de mots et leurs maîtres ont pris beaucoup de peine auprès d'eux. C'est ainsi qu'un premier saura raconter, dans les termes de son Précis, l'histoire de Napoléon; tandis qu'un second exposera au tableau la théorie de la machine à vapeur; mais chez la plupart, il n'y a pas une idée personnelle, on ne sent pas l'intelligence éveillée, vivante. Si donc il est vrai de dire que les petits Kabyles de douze à treize ans ne sont pas inférieurs aux petils paysans français, il n'est pas non plus douteux que le futur instituteur kabyle de vingt ans est bien au-dessous de l'instituteur français de même âge. Les professeurs de la Bouzaréa n'hésitent pas d'ailleurs à dire que le moniteur qui a quitté l'école reste dans un état intellectuel stationnaire, s'il ne perd pas.

Ces faits sont-ils surprenants? En aucune manière. Nos instituteurs, fils de paysans, même de paysans ignorants et grossiers, appartiennent à une race chez qui l'hérédité n'a pas cessé d'accumuler les acquisitions des générations antérieures; les Kabyles et les Arabes, au contraire, appartiennent à des races chez qui l'hérédité a conservé fidèlement le passé, de telle sorte que les descendants sont condamnés à penser comme leurs ancêtres. Les populations d'Algérie, nous l'avons vu d'ailleurs, n'ont jamais eu ni écoles musulmanes ni aucun mouvement intellectuel. L'étude, le savoir, l'exercice de l'intelligence, la compréhension sont des choses inconnues dans tous les milieux. « Un des jurisconsultes les plus en réputation en Algérie, écrivent MM. Ilanoteau et Letourneux, nous donnait un jour la définition suivante des diverses classes de savants : Uàlem, c'est-à-dire le vrai savant, est l'homme qui, étant posée une question de droit, peut réciter immédiatement les textes des auteurs qui l'ont traitée; le taleb de premier ordre est celui qui, incapable d'un pareil effort, sait néanmoins indiquer sans hésiter les pages des livres où se trouvent les textes. Les autres tolba prennent rang ensuite dans la hiérarchie scientifique, suivant le degré de facilité avec lequel ils indiquent ces pas-

sages. En résumé, les hommes qui se consacrent à l'étude passent leur vie à apprendre des mots. Leurs cerveaux sont comme des cases d'imprimerie : ils peuvent, à volonté, en tirer des phrases toutes faites, mais le prote manque pour ajouter les mots et leur faire produire un sens '. »

Le témoignage de Renan n'est pas moins formel. « Tous ceux qui ont été en Orient ou en Afrique sont frappés de ce qu'a de fatalement borné l'esprit d'un vrai croyant, de cette espèce de cercle de fer qui entoure sa tète, la rend absolument fermée à la science, incapable de rien apprendre, ni de s'ouvrir h aucune idée nouvelle \ » Il y a certes des exceptions. Parmi les intelligences musulmanes qui traversent la crise de la puberté, quelques-unes continuent et ne cessent de progresser. On a rappelé à la commission que huit indigènes ont obtenu le diplôme d'officier de santé, cinq celui de docteur en médecine et qu'un jeune Arabe, entré à l'École polytechnique dans un très bon rang, est aujourd'hui officier d'artillerie. Mais ces exceptions sont, hélas! bien rares cl n'infirment pas une règle absolue. Pour le constater, il suffit d'interroger le maître : Les élèves, que deviennent-ils? Il est dans son école depuis dix ans; chaque année dix, quinze, vingt élèves l'ont quitté; que sont-ils devenus? Alors l'instituteur qui insistait sur les heureux effets de l'instruction, qui réclamait la construction d'écoles nouvelles, demeure gêné pour répondre : douze de ses anciens élèves sont devenus « moniteurs », quelques autres, khodja (interprètes) auprès d'un tribunal, cinq ont obtenu des places de chaouch (huissier) auprès d'une justice de paix ou d'un administrateur, un est employé dans une compagnie de chemin de fer. Pour les autres, le maître ne sait pas; sans doute les jeunes gens sont rentrés chez leurs parents, celui-ci pour travailler le fer, cet autre pour labourer la terre; mais l'instituteur ne revoit pas ses anciens élèves, il n'entend plus parler d'eux, il n'ose dire s'ils savent, s'ils se souviennent, s'ils sont d'aucune utilité pour la France, qui pendant quatre ou six ans les a gardés dans une école.

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