Prax, la Justice et les colons. Bône
Cette dernière observation, touchant les sentiments des indigènes à l'égard des interprètes, nous amène tout naturellement à parler des juges français. On a vu que, sauf une ou deux exceptions, aucun juge de paix, aucun juge de première instance, aucun conseiller, ni aucun membre du parquet ne connaissait les langues indigènes. Il n'est point de situation plus fâcheuse. Ce n'est pas, d'ailleurs, la seule fois que nous rencontrerons cette erreur grave : la France négligeant de former, pour l'Algérie, des fonctionnaires spéciaux et envoyant dans la colonie des hommes ignorant tout des populations qu'ils doivent administrer ou juger, la langue, les lois, les mœurs et les coutumes. L'interprète occupe ainsi le premier plan; il est Français, juif ou indigène; l'honorabilité de plusieurs parait indiscutable ; celle de quelques-uns, au moins, est douteuse. Même lorsque l'interprète est parfaitement honorable, traduit-il exactement, avec l'intonation, la nuance, ce qui doit passer par sa bouche?
Voici, saisi au passage, un interrogatoire dans une salle d'instruction. La scène donne à réfléchir : sur un banc, trois burnous gris; les hommes, accusés d'un assassinat, sont coupables ou ne le sont pas; s'ils le sont, ils vont mentir avec une extraordinaire impudence. En face d'eux, assis devant une table, un juge français ; il siège avec un laisser aller tout algérien, paraît las et indifférent; d'ailleurs il ne sait pas un mot d'arabe. A ses côtés, entre les prévenus et lui, l'interprète indigène; il a grande mine, la tète enveloppée dans son haick de soie, le burnous blanc jeté sur les épaules et laissant voir le bas d'un ample pantalon mauresque et des babouches de cuir verni. C'est lui qui traduit les questions, on pourrait dire qui interroge ; c'est lui qui transmet les réponses. Ne doit-il pas paraître aux indigènes le vrai juge, autant par sa tenue que parce qu'il parle les deux langues? Où est le prestige de notre justice, son autorité morale, la garantie qu'elle offre à l'accusé?
Il est temps que le ministère de la justice exige de tous les magistrats d'Algérie, la connaissance de la langue arabe ou de la langue berbère. Elle est indispensable aux juges de première instance, aux conseillers, aux membres du parquet;
ils doivent parler couramment la langue vulgaire, pouvoir s'entretenir et pouvoir lire les pièces sans le secours d'aucun interprète ni traducteur. Un simple licencié en droit ne saurait faire un bon magistrat algérien; il convient donc de recruter une magistrature spéciale pour notre colonie. Les candidats auront à satisfaire à des examens témoignant de leur connaissance des mœurs, des coutumes, du droit et surtout de la langue f.
Lorsque le beylik aura rendu aux indigènes leurs cadis et leurs djemâa, satisfaisant ainsi à leurs plus ardents désirs, il sera intéressant de rechercher comment la France pourrait essayer d'avoir sur le droit musulman une certaine influence. Si le droit musulman est d'essence religieuse et dérive du Koran, il n'est cependant écrit nulle part en termes précis, de telle sorte qu'à côté du droit et le complétant, en quelque sorte, il y a les usages, les coutumes locales et surtout les interprétations des auteurs et des savants. En effet, si la loi civile est d'essence religieuse, ainsi que Mahomet l'a voulu, elle a subi à travers les siècles le mal des lois, c'est-à-dire la jurisprudence. On sait que le droit islamique a quatre sources principales * : le Livre saint (Koran), la conduite du prophète (Sounah), l'opinion unanime (Idjma) et l'analogie légale (Qiyas). Des commentateurs sont venus ensuite pour donner sur chaque point leur opinion; euxmêmes ont été commentés. D'autre part, depuis qu'un des quatre imam, Ebou-IIanifa, a montré combien il était utile de faire usage du moyen offert par la « quatrième source » pour compléter la législation, il est admis dans la société musulmane que « l'effort législatif » ne peut cesser de s'exercer. — C'est ainsi que le vrai savant doit, en s'inspirant des quatre méthodes, répondre à toute demande qui lui est adressée par un fidèle, donner une opinion en l'appuyant sur des sources 3.
Yoici, certes, un état de choses fort intéressant et digne
i. Voir d'ailleurs plus loin, dans ce chapitre, ce qui est dit touchant le recrutement des administrateurs, p. 514.