‹ La France en AlgérieChapitre 86 sur 116 · Voir liv. 1, chap. m, p · texte numérisé non relu

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3. Le mofti, ainsi que nous Pavons écrit plus haut, est l'interprète de la loi qui donne des décisions sur les questions de religion ou de droit. Dans les pays musulmans, le mofti est le supérieur du juge ou cadi. En Algérie, c'est un titre purement honorifique donné à quelques imam importants. — Vimam est chargé de dire la prière dans la mosquée.

est peu considérable. Cette situation est née de notre faute. Tandis que les marabouts et les associations religieuses ne témoignaient au « clergé officiel » aucune bienveillance et cherchaient plutôt à lui nuire dans l'esprit des musulmans, nous ne nous préoccupions pas suffisamment d'assurer son autorité morale et de rétribuer ses services comme il convenait f.

Certaines congrégations qui ne nous sont point hostiles, et souvent même nous ont été utiles, telles que les Tidjanya ', les Aïssaoua, les Hansalya, servent nos intérêts et nous sont d'un plus précieux concours que le « clergé officiel ». D'un autre côté, une partie des marabouts indépendants s'emploie à notre service et entretient avec nous des relations courtoises; plusieurs même acceptent des emplois lucratifs, sont aghas ou caïds.

Mais le « clergé officiel », les congrégations elles marabouts amis ne semblent pas posséder aujourd'hui un pouvoir suffisant pour combattre, dans l'esprit des musulmans fanatiques, si prompts à l'insurrection religieuse, la grande influence des congrégations ennemies, la propagande occulte des khouan, les intrigues et les progrès des Senoussya, les discours et renseignement d'un grand nombre de marabouts hostiles. L'autorité française n'a, d'autre part, à côté d'elle, aucun cheik-elJslam 3 qui serait comme la tête du clergé musulman, le chef suprême de la religion en Algérie, à qui les croyants demanderaient une direction. Elle ne le peut, d'ailleurs : comment la France, nation « infidèle », nom-

1. Au budget de 1891, les dépenses pour les cultes subventionnés en Algérie étaient les suivantes :

Pour 482 000 catholiques, 808183 fr. soit 1 fr. 67 par tète.

— 10 000 protestants, 94 058 fr. — 9 fr. 40 —

— 47 600 israélites, 25 925 fr. — 0 fr. 54 —

— 3 567 000 musulmans, 261 340 fr. — 0 fr. 073 —

2. Nous avons dit que M. Duveyrier craignait que l'influence, si hostile pour nous, des Senoussya n'ait, depuis quelque temps, pénétré les Tidjanya. Cette opinion ne parait heureusement pas avoir été confirmée et leur altitude, dans la colonie du moins, est considérée comme satisfaisante.

3. En pays musulman, le cheick-el-lslam, nommé par le prince lui-même, est le souverain juge en matière religieuse et de droit. A Constantinople, le cheik-cl-Islam est un ministre qui a sa place à la droite du grand-vizir.

merait-elle un chef religieux? Quelle influence aurait-il aux yeux des « croyants »? C'est donc au dehors, et particulier rement au Maroc, que les personnages religieux de notre colonie vont demander des conseils. 11 y a peu d'années, une lettre adressée par le mofti d'une des grandes villes de l'Algérie au medjlès (conseil des principaux savants et personnages religieux) de Tétouan, a été saisie par un de nos sous-préfets; elle posait cette question : « Est-il permis aux musulmans d'obéir aux infidèles? »

Telle est la situation ; elle est, il faut en convenir, peu satisfaisante. A quoi servirait-il de regretter le passé? Il est malheureusement vrai qu'à l'époque de la conquête nous n'avons pas compris l'importance de la religion, et surtout de l'action religieuse que certains personnages étaient en droit d'exercer sur les populations musulmanes. C'est particulièrement en cette matière que l'on peut regretter l'impossibilité du système du protectorat. En Tunisie, lebey est, aux yeux des indigènes, le chef religieux en môme temps que le chef politique ; nous avons respecté soigneusement cette situation; nous avons, en outre, pris soin de ne point affaiblir l'autorité des personnages religieux jouissant de la confiance et du respect des fidèles; tout au contraire, nous avons su nous assurer leur concours et souvent ce concours a facilité les projets de la Résidence générale.

La question se pose donc: quelle ligne de conduite devonsnous adopter en matière religieuse? Etudier le Koran afin d'en bien connaître l'esprit, se servir de la religion musulmane comme moyen de gouvernement, cela peut paraître un programme ridicule, soit à quelques-uns de ceux qui se sont affranchis des « superstitions » de l'Evangile, soit encore aux colons qui pensent que développer l'irréligion chez les musulmans, leur faire boire du vin et de l'absinthe, est le moyen le plus sur de les%« assimiler ». Ce programme est cependant le seul qu'il convienne d'adopter pour gouverner les populations indigènes de l'Algérie, pour les « pénétrer ». Nous devons donc nous servir, autant qu'il est possible, du « clergé régulier » et du « clergé séculier ». C'est ainsi qu'il serait de bonne politique d'améliorer la situation des mofti et des

imam, d'accroître leur nombre, d'aider au relèvement de leur autorité morale. Ces personnages religieux, acquis à la cause française, appuyés, soutenus par l'administration, pourraient prendre, sur les fidèles, un certain ascendant moral, les éloigner des associations ennemies. Dans cet ordre d'idées l'augmentation de 130 000 francs, inscrite au budget de 1892 pour le culte musulman, est une excellente mesure; c'est un commencement.

Parmi les associations religieuses, les unes nous étant favorables et les autres hostiles, il convient évidemment d'adopter, vis-à-vis d'elles, une politique différente. Nous avons dit leur importance, leur force, comment des chefs intelligents font penser et vouloir des masses disciplinées et inintelligentes. Nous pouvons ajouter que le sultan de Constantinople, l'empereur du Maroc, le bey de Tunis, et en général tous les princes musulmans, s'appliquent à vivre en bonnes relations avec les chefs des ordres religieux, reconnaissant ainsi la réelle influence qu'ils exercent dans le monde islamique, — influence avec laquelle eux-mêmes doivent compter. Or les congrégations ont certainement une plus grande action, sont plus dangereuses dans un pays soumis à des infidèles que dans un Etat gouverné par un prince musulman.

M. Rinn n'hésite pas à reconnaître que, jusqu'à ce jour, nous n'avons osé ni nous appuyer sur les ordres religieux, ni les supprimer. Notre circonspection hésitante a oscillé entre des répressions souvent sévères et des tolérances toujours méfiantes. C'est ainsi que nous n'avons ni fait disparaître nos ennemis, ni fait augmenter le crédit et l'influence de nos amis. Il est cependant permis de penser que l'intérêt, l'ambition et toutes les mauvaises passions humaines pourraient jeter dans les confréries favorisées par nous, beaucoup de musulmans algériens; quant à leurs chefs, ils seraient conquis par des avantages pécuniaires et honorifiques. Cette politique est celle suivie par les souverains musulmans vis-àvis des congrégations importantes. Il est vrai que la France n'est pas une nation « musulmane », mais. une nation « infidèle », que tout croyant doit la considérer, sinon comme ennemie, au moins comme suspecte. Mais si ce sentiment est

celui de beaucoup de fidèles, si certaines congrégations né cessent de l'entretenir, d'autres témoignent heureusement d'un esprit plus libéral. C'est ainsi que les Tidjanya enseignent que « tout ce qui existe est aimé de Dieu et que, dans cet amour, l'Incrédule ou l'Infidèle est compris aussi bien que le Croyant. En effet, si l'Infidèle et le Croyant n'avaient pas été ensemble l'objet de sa volonté, il ne les eût pas créés. » Tedjini a écrit encore : « Tous les êtres sont les témoignages sensibles de sa divinité (de Dieu), et il les a créés pour montrer en eux les perfections de sa divinité... . Les Infidèles, quelle que soit la punition qui les ait atteints, sont donc aimés de Dieu et obtiendront sa miséricorde. »

Si la France doit favoriser les congrégations amies, elle doit, en même temps, et par opposition, maintenir sous un régime sévère, une surveillance perpétuelle, les congrégations hostiles et surtout celles qui sont, à n'en point douter, comme les Senoussya, des ennemis irréconciliables. Certes, il conviendrait d'apporter ici une très grande habileté, car certaines mesures vexatoires , faisant croire à un système de persécution organisé, pourraient aller contre le but poursuivi, pousser les « vrais » croyants à s'affilier en grand nombre aux ordres « persécutés » ; mais ne pourrait-on pas rendre plus difficile la perception des ziara qui alimentent le trésor des ordres hostiles? mieux observer les lieux de réunion des khouan, leur nombre, les résidences des moqaddem, leurs intrigues, leurs voyages, atteindre même par l'emprisonnement ou l'expulsion les agents trop nettement hostiles? Une circulaire du gouverneur général du 16 mai 1874 prescrivait à tout voyageur originaire de l'Algérie, de la Tunisie ou du Maroc, le port d'un permis devant être soumis au visa gratuit de l'administrateur sur tout le parcours et portant, entre autres indications, le but du voyage. Il serait excellent que cette mesure de police fût rappelée. Les Senoussya ont fait déjà et font chaque jour de grands progrès dans notre colonie. Il n'est guère douteux qu'une surveillance plus active et plus habile que celle qui est exercée aurait pu entraver ces progrès.

Est-il besoin d'ajouter que la politique contre les ordres

hostiles préconisée ici, doit être également suivie à l'égard des marabouts que nous connaissons comme nos adversaires déclarés, dont les zaouîa sont des centres de fanatisme?

On le voit, nous avons des ennemis; mais peut-être, pour les combattre, ne serait-il pas impossible de trouver un double appui, un concours précieux, d'une part, dans un « clergé officiel » soutenu par l'autorité française, plus nombreux qu'il ne Test aujourd'hui — car bien des mosquées n'ont pas d'imam choisi et rétribué par l'Etat, — dont on paraîtrait respecter l'indépendance, l'autorité aux yeux des croyants, et, d'autre part, dans les associations religieuses dont les chefs nous sont dévoués. Le concours de certains marabouts locaux, qui ne sont affiliés à aucun ordre, pourrait également nous être fort utile, surtout dans les régions où les congrégations ennemies comptent le plus d'affiliés. Ces marabouts ont le plus souvent pour les khouan, qu'ils considèrent comme des rivaux d'influence, une grande antipathie; rien ne nous interdit assurément de nous servir de cette antipathie lorsque les khouan sont ennemis. Souvent une fonction honorifique, quelques égards, un peu d'argent, l'autorisation tacite de percevoir des ziara, suffisent pour gagner un marabout à notre cause. Si sa situation grandit, il interdit à ceux sur qui s'étend son influence de s'affilier aux ordres religieux; on a vu ainsi quelquefois décroître le nombre des affiliés d'une confrérie \

S'il y avait, dans chaque douar ou village, un imam, un khouan ou moqaddem d'un ordre ami, un marabout investi et salarié par le gouvernement pour exercer gratuitement les fonctions sacerdotales ; si, en Algérie et en Tunisie, les congrégations favorables à notre cause étaient soutenues et favorisées dans une juste mesure, le gouvernement aurait à sa disposition des forces puissantes et bénéficierait de la concurrence active que les imam, les khouan, les moqaddem et les marabouts feraient aux congrégations ennemies.

Il ne faudrait assurément pas croire à la toute-puissante efficacité de celte politique religieuse. Les vrais croyants,

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