Léon Hoches, lue. cit
bouts). Elle se divise en plusieurs douars. Chaque douar est commandé par un cheikh; la réunion de tous les cheikh des douars forme la Djemaa ou conseil des anciens de la tribu. Comme les ayha el les caïd, les cheikh appartiennent à de grandes familles qui commandent souverainement depuis des siècles. Les membres de ces familles sont les seigneurs des pays où ils vivent; seigneurs qui ne négligent point de s'enrichir par le bulin en temps de guerre, la rapine et les exactions en temps de paix. Ils « mangent » le peuple, les « fellah » et les « khammès » \ Ainsi, les Arabes ont une organisation aristocratique féodale qui a de grandes ressemblances avec celle sous laquelle vivait notre pays au moyen âge. Dans le douar, dans la tribu, l'individu n'est rien; il appartient à sa famille, à son douar, à sa tribu. Son nom dit sa tribu, sa famille, un surnom le distingue; insouciant de la vie, il n'a ni acte de naissance, ni acte de mariage. « Quel est ton âge, lui demande-t-on? — Je l'ignore; nous autres, musulmans, nous vivons jusqu'à notre mort sans nous occuper de notre âge. » La vie se passe sous une tente que Ton plie lors des déplacements, pour la charger sur les chameaux ou les mulets. Attachée à la terre par des pieux, elle est faite d'étoffe tissée avec des poils de chèvre et de chameau; à l'intérieur, chez les riches, quelques tapis couvrent le sol ou créent des séparations, découpent des chambres. Mais nulle part, ni chez le riche, ni chez le pauvre, il n'y a un lit, une table, un siège; le seul meuble est le « sendouk », grand coffre solide, plus ou moins incrusté de cuivre. On y serre les bijoux des femmes, les objets précieux, les litres de propriété, si l'on en possède. Au milieu des tentes, dans le rond qu'elles forment, sont les chameaux, les chevaux, les mulets. Derrière elles, sont les troupeaux de moutons blancs et de chèvres noires confiés aux enfants, aux khammès et aux esclaves. Des chiens veillent pour éloigner les chacals et les rôdeurs.
1. Les fellah et les khammès sont tous ceux qui ne sont point nobles, qui n'appartiennent pas à l'aristocratie. Les uns et les autres travaillent, mais souvent le fellah surveille le khammès ou lui commande. Le khammès (de khoms, cinquième) est un métayer qui, n'ayant ni terre, ni bétail, ni semences, exécute les travaux de labour, les semailles, etc., sur le bien de son maître et reçoit comme salaire le cinquième de la récolte.
L'Arabe n'est véritablement assujetti au travail que pendant deux mois d'hiver, pour le labour et les semailles, et un mois d'été, pour la récolte; encore les riches font-ils travailler les khammès qu'ils se bornent à surveiller. L'homme est donc un oisif : il passe ses journées accroupi devant sa tente, un chapelet aux doigts; s'il sort, il se rend au marché ou chez ses voisins pour perdre le temps dans d'interminables causeries. Souvent aussi, surtout dans le désert, il chasse. Son vêtement rappelle celui des moines. La tète est encadrée dans un haïk ou couverte d'un capuchon; le corps entier est enveloppé dans un long et large burnous, les pieds souvent nus; — mais, ce moine a toujours des armes près de lui : un fusil, des pistolets, des sabres; son cheval maigre, au large poitrail, rapide dans la course, est aussi à portée de sa main. Sous la tente, les femmes — car le musulman est polygame et peut avoir jusqu'à quatre épouses légitimes — prennent tous les soins qu'exige l'existence : elles tissent les étoffes, cuisent la galette, préparent le couscoussou, le café, le mouton rôti; ce sont des servantes. Si l'une meurt, le voisin dit au veuf : « Tu n'as pas de mal, la femme se remplace ».
La nature avait déjà donné à l'Algérie sur plusieurs points l'aspect et le caractère de l'Arabie : des plaines arides, sablonneuses, des rivières desséchées, une chaleur accablante.... Les Arabes ont complété l'œuvre du Créateur et accommodé \c milieu à leur genre de vie. Là où les colons romains avaient planté des oliviers, fertilisé la terre, canalisé les eaux, tracé des routes, élevé des cités, les Arabes poursuivant l'œuvre de destruction commencée par les Vandales ont coupé les arbres, dédaigné la terre, laissé disparaître les canaux, les routes et les cités, sans doute pour mieux retrouver l'aspect désolé des pays d'où venaient leurs pères. Toutes ces observations, le voyageur les fait; tous ces tableaux, il les voit, lorsqu'il parcourt le pays à cheval. Partout il saisit la vie indigène dans ses diverses manifestations : ici, c'est un douar auprès d'un torrent desséché dans le lit duquel des enfants font paître quelques moutons ou quelques bœufs; là ce sont dans la plaine dix à vingt pauvres « gourbis » —
cabanes faites de terre et de branchages, — entourés de maigres récoltes; plus loin une troupe de nomades en marche; la caravane s'avance dans la poussière, laissant un nuage derrière elle, les cavaliers, graves, aux vêtements flottants, sont en tète; les femmes et les enfants vont à pied ou sont montés sur des ânes; ailleurs, dans un ravin, des femmes, aux joues et au front tatoués, portant à leurs oreilles de grands anneaux, emplissent des outres qu'elles vont charger sur des ânes pour retourner vers un groupe de tentes qui se dessine à l'horizon. Voici dans le Désert une tribu entière en voyage : la plupart des chameaux sont chargés de marchandises, de blé, de farine, de dattes, de tabac et d'outrés pleines d'eau; ils suivent, en balançant leur long cou, des sentiers que les caravanes précédentes ont tracés dans le sable et broutent les touffes d'herbes qui sont à leur portée. Enfin, toujours dans le Désert, voici un douar plus riche que ceux précédemment rencontrés : le sommet de la tente du chef s'élève 1res haut; il est orné de plumes d'autruche. On peut tenir achevai sous cette tente. Elle est divisée en plusieurs compartiments par de grands tapis, celui des hôtes, celui des femmes, celui des juments et des jeunes poulains. Nous somjnes chez des Arabes de « grande tente » — grands seigneurs, grands chefs des tribus du désert et des Hauts Plateaux, grands barons de la féodalité qui, le faucon sur 'épaule, le sloughi lancé devant eux, chassent le lièvre ou la gazelle. Quelquefois, non loin des tentes de cette aristocratie militaire, s'élèvent les tentes d'une grande famille religieuse; telle la tribu des Oulad-Sidi-Cheikh. Ses membres descendent du Prophète par son beau-père Abou-Beker; ils exercent sur de très nombreux douars une autorité politique et religieuse, perçoivent sur les populations des offrandes volontaires ou obligatoires.
Tribus du Désert, tribus des Hauts Plateaux, tribus du Tell,
ne reconnaissaient aucune autorité supérieure qui les aurait
contenues; les unes servaient les Turcs par intérêt, les autres
consentaient à payer l'impôt ou quelquefois s'insurgeaient.
Toutes se jalousaient, toutes étaient enrégimentées dans de
grands partis rivaux — les « soff », — irréconciliables depuis
plusieurs générations. Do la jalousie et de la rivalité à l'hostilité, il n'y a qu'un pas. C'était à chaque instant, avanl l'arrivée des Français, une nouvelle « razia » ou surprise exécutée, au point du jour, par une tribu sur une autre qui n'avait plus que ridée de lui rendre la pareille.
Mais, une chose frappe de plus en plus le voyageur dans ses courses : s'il y a entre les tribus des Hauts Plateaux et celles du Désert des nuances, il y en a davantage entre les tribus du Tell et celles des Hauts Plateaux. Dans le Tell, tantôt il rencontre des Arabes semi-nomades, agriculteurs plutôt que pasteurs, tantôt même des Arabes complètement fixés au sol, sédentaires, par conséquent, logeant sous un gourbi et non sous une tente. Il rencontre aussi, semi-nomades et surtout sédentaires, des hommes qui parlent la langue arabe, mais qui n'ont pas le type de l'Arabe, qui, on n'en peut douter, sont d'une autre race. Si le voyageur s'informe, un autre trait le frappe, c'est que l'indigène devant qui il se trouve, tient plus à la terre que n'y tiennent les nomades des Hauts Plateaux ou du Désert. Le droit est-il différent? est-il le même, mais modifié par l'usage? Une chose est certaine, c'est que dans les régions moyennes du Tell, habitées par des sédentaires, les populations sont attachées au sol, que chaque famille possède sa part, son bien propr< distinct de celui du voisin. Elle le cultive. En outre, il es admis que la « terre morte » — ce sont les broussailles les terrains de parcours — est à tout le monde jusqu'ai jour où quelqu'un en la « vivifiant » l'aura légalcmen acquise. Défricher, construire un gourbi, planter un arbre creuser un puits, semer, c'est vivifier la terre, s'est se l'apprc prier.
L'indigène est ici beaucoup plus agriculteur que pasteui C'est lui qui dans les grandes plaines du Tell, dans le vallées basses, fait pousser le blé que les négociants marsei lais venaient, avant la prise d'Alger, acheter dans leurs comj toirs de la côte.
Quels sont ces hommes? Ce peuvent être des Arab( d'abord; car l'Arabe n'est pas toujours nomade; il est auss suivant le milieu où il se trouve, semi-nomade ou sédentair<
Dans les régions fertiles de l'Arabie et de l'Egypte, l'Arabe a toujours été sédentaire. Mais ce sont surtout des Berbères «arabisés », les fils des anciens vaincus demeurés dans les basses vallées et qui, de bonne heure, ont adopté la langue et la religion des vainqueurs. Ce sont, enfin, des Berbères presque purs qui n'ont pas oublié complètement leur langue, laquelle est sensiblement différente de l'arabe.
Toutes les populations berbères ne sont pas, d'ailleurs, sédentaires; plusieurs ont les habitudes des nomades et de grands terrains de parcours sur les Hauts Plateaux. Nous savons aujourd'hui que la plupart des Lybiens, des Gélules, des Numides de l'époque romaine étaient nomades. On s'accorde à ne voir dans le mot Numidœ que la transcription latine du mot grec vofxaoe;1. Sur le littoral, et dans les montagnes, les Africains s'attachaient au sol, habitaient des cabanes de branchages ou de pierre, mais, dans l'intérieur, semi-nomades ou nomades, ils vivaient sous la tente, groupés en grandes familles, avec des troupeaux qui constituaient leur seule richesse. Généralement ils portaient un vêtement de dessous rayé dont ils rejetaient un pan sur l'épaule gauche, et un burnous noir mis par-dessus; la tète était rasée *. En mettant le pied sur la terre d'Afrique, nous n'y avons donc pas seulement trouvé les Arabes tels qu'étaient leurs aïeux, au temps de Mahomet, nous y avons aussi rencontré, sous le nom de Berbères, les fils des Numides, des Gélules — en tout semblables à leurs pères, — qui vécurent sous la domination romaine. Ainsi les Berbères du xixc siècle vivent sous la tente, ou dans de misérables gourbis, n'ayant ni porte, ni fenêtre, dont le sol n'est pas même battu, où bûtes et gens s'entassent pêle-mêle.
Les populations berbères se sont, naturellement, conservées plus pures dans les massifs montagneux où les conquérants ont pénétré avec moins de facilité, — telles les populations les massifs de l'Ouarensenis, des Bibans, des Babors, des
1. Charles Tissol, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique. nprimerie nationale, Paris.
2. Ernest Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale. Leroux, éditeur, iris.
Tababors et de l'Aurès. Les Chaouïa de l'Aurès, notammen représentent les plus anciens habitants de la contrée et 1< colons romains refoulés de la plaine; ils parlent un dialecl berbère dans lequel les linguistes ont reconnu des syllabes < des mots appartenant aux langues lybienne et égyptienne. I vivent, pour la plupart, en semi-nomades parce qu'ils doivet conduire leurs troupeaux de chèvres et de moutons sur d lointains pâturages, mais il sont bons agriculteurs et savec aménager les eaux; leurs villages sont entourés de figuiers d'oliviers. Toutefois, les Chaouïa sont demeurés dans FéU des populations agricoles de l'Empire romain; on a relrouv chez eux des pressoirs à huile absolument semblables ceux dont se servaient les Latins '.
Ce n'est, d'ailleurs, pas dans le massif de l'Aurès que l'o retrouve la race berbère pure. L'Aurès n'est point, comme I Djurjura, disposé en forme de citadelle présentant de ton points à l'ennemi une muraille ; il se compose, au contraire de chaînons distincts formant autant d'avenues par lesquelle les envahisseurs ont pu remonter presque dans les haute vallées. C'est seulement dans le massif si nettement détei miné du Djurjura que les Berbères se sont conservés purs on les appelle les Kabyles.
Au physique, le Kabyle se distingue à première vue d l'Arabe. La tête est moins fine, le corps moins sec, trap quelquefois. L'ovale du visage et la mâchoire sont plu larges, les pommettes plus fortes, les arcades sourcilicrç bien développées, alors que, chez l'Arabe, elles sont à pein indiquées. Mais sous ces traits généraux, combien de physic nomies diverses chez les Kabyles! On sent que des races diffi rentes se sont réfugiées dans ces montagnes. Ici, l'homme e* blond avec des yeux bleus; là, brun avec des yeux noirs beaucoup de femmes seraient blondes si elles ne se teignaier pas en brunes. En parcourant les villages, on rencontre de milliers d'individus qui, s'ils changeaient de costume, poui raient être confondus avec des Auvergnats, des Cadurciens, d( Limousins, des paysans français de toutes les provinces. Cet