Tableau général des communes de V Algérie
certaines, c'est que ces pouvoirs sont loin d'être excessifs, c'est qu'il serait imprudent de vouloir étendre davantage le « régime civil », aux dépens du « régime militaire ».
Le territoire civil s'étend assez loin; il est même, dans les (rois départements, des « centres » sans aucune importance qui sont devenus trop vite des communes de plein exercice. Fait plus regrettable, ces communes nouvelles sans habitants français et sans ressources sont autorisées à s'adjoindre les douars qui les environnent. Nous l'avons écrit plus haut, lorsqu'une commune demande que Ton fasse entrer dans ses limites les groupements indigènes voisins, ce n'est point par sympathie pour les Arabes, mais pour grossir ses ressources. Les indigènes d'ailleurs ne l'ignorent pas ; aussi protestent-ils le plus souvent contre cette réunion; elle leur est imposée; ils n'en tirent aucun profit, bien au contraire. Voici sur notre route, dans le département de Constantine, un centre de colonisation française qui végète sur les ruines d'une ancienne ville romaine; c'est une commune de plein exercice, qui compte, au dernier recensement, 339 Français et 6782 indigènes. Ce sont naturellement ces derniers qui assurent des ressources à la jeune municipalité; la ville française — nous devrions dire les deux rues — est propre, bien entretenue; la ville indigène est sale, malpropre; le maire n'en prend aucun soin.
Les mêmes observations pourraient être faites pour toutes les communes de plein exercice qui se sont adjoint des indigènes. Dans toutes aussi, comme les maires se désintéressent du quartier arabe, on constate une extraordinaire augmentation de la criminalité. Le gouverneur, on le verra plus loin, s'est préoccupé d'une semblable situation; il projette d'enlever aux maires l'administration des indigènes, pour la confier à un administrateur. Mais, comme il faut tout concilier, ne soulever aucune protestation de la part des colons, on déclare, dès maintenant, qu'on laissera aux communes de plein exercice les revenus que leur assurent les groupes indigènes adjoints. Un pareil fait dit, à lui seul, que l'administration algérienne a consenti trop facilement à la création des communes de plein exercice. Elle a oublié cette obser-
vation si sage d'un des meilleurs gouverneurs généraux, l'amiral de Gueydon : « Je n'admets pas que, dans le seul but de grossir les ressources communales, on annexe aux centres français des douars indigènes. Un maire élu, trop souvent un cabaretier, comme cela s'est vu dans les derniers temps, ne présente pas des garanties suffisantes pour qu'on lui confie l'administration des populations indigènes. »
Dans les communes mixtes, cependant mieux tenues, on peut observer certains faits regrettables, notamment la facilité avec laquelle le gouvernement général, sans prendre aucun souci, ni des intérêts, ni du chiffre de la population indigène, accorde aux quelques colons qui habitent un petit centre un nombre trop considérable de représentants élus au sein de la commission municipale. Voici, en Kabylie, une commune mixte dont la population dépasse 40 000 indigènes et où Ton compte moins de 600 Français; la commission municipale comprend 10 conseillers français élus, contre 8 adjoints indigènes. N'est-ce pas là une situation anormale?
Il est, d'autre part, des idées qu'il ne convient pas d'accepter sans réserves. Depuis quelques années, c'est une mode de combattre partout et de parti pris, du moins en territoire civil, ce qui subsiste des grands chefs. Nous disons « ce qui subsiste », car on a vu qu'ils avaient perdu tout pouvoir, toute autorité réelle; il ne peut leur rester qu'une autorité morale. Les adversaires des grands chefs ont inventé un mot; ils ont parlé de la « démocratisation » de la société arabe. C'est là une erreur où il ne faut point tomber. Nous ne sommes pas en France. La naissance, d'abord, exerce encore une puissante influence sur les indigènes de beaucoup de régions; puis, pourquoi continuer à poursuivre les grands chefs, pourquoi tenter de les discréditer, s'ils ne nous sont point hostiles? Peut-être vaudrait-il mieux juger que, traités avec certains égards, en même temps que surveillés adroitement, quelques-uns, au moins, consentiraient encore à nous être utiles, — et" il en est qui jouissent sur leurs anciens « sujets » d'une autorité morale et religieuse certaine. D'après ceux qui le préconisent, le système de la « démocratisation » a deux traits principaux. Il ne suffit pas de pour-
suivre la ruine morale des grands chefs, nous devons encore aider, dans toute la mesure possible, à la substitution, comme propriétaires du sol, des khammès aux propriétaires actuels, afin d'amener un bouleversement complet dans Tordre des choses. Faire une pareille proposition, c'est demander que la France opère dans la société arabe une sorte de « révolution ». Ce serait une grave imprudence de céder à de telles suggestions. Nous ne devons rien entreprendre pour favoriser une « révolution »; laissons simplement se poursuivre « l'évolution » qui est une des conséquences de notre venue. N'avons-nous pas déjà suffisamment d'ennemis dans la société indigène? Voulons-nous encore indisposer la classe qui possède, et cela quand rien ne nous assure que les khammès nous aurons quelque reconnaissance de faire passer le sol dans leurs mains?
Peut-être le seul but à poursuivre, à l'heure présente, est-il de donner, en commune mixte, un rôle un peu plus important aux djemâa. La vie locale est la seule que les populations arabes et kabyles puissent comprendre. Que l'administrateur réunisse un peu plus souvent les djemâa, qu'il leur demande où elles veulent une fontaine, le chemin qui leur parait le plus urgent, s'il y a intérêt à changer un jour de marché, etc. Une semblable tentative aurait, peut-être, quelque chance de réussir, d'intéresser les populations, surtout en pays kabyle où les villages se sont longtemps administrés eux-mêmes; mais combien elle doit être faite avec prudence! Il ne faudrait pas que cet essai de vie locale eût pour conséquence de raviver les haines entre les soff, car le mal serait alors singulièrement plus grand que le bien à espérer. Aussi la consultation plus ou moins fréquente des djemâa devrait-elle bien plus être laissée au soin de chaque administrateur que prescrite par une mesure générale du gouverneur pour toute la colonie.
Les différentes questions que nous venons d'aborder sont dominées par une plus importante : il s'agit de la sûreté du pays, de la sécurité, de la perpétuelle surveillance de l'indigène. Nous sommes chez un peuple vaincu et, en temps de
paix comme en temps d'insurrection, les faits nous le rappellent. Nous savons qu'il ne faut pas cesser de l'observer, en même temps qu'il convient d'être toujours prêt à frapper, à réprimer. C'est ainsi que nous devons avoir à notre disposition deux armes : une arme de guerre et une arme de paix, s'il est possible d'employer ces expressions. D'une part, c'est le séquestre et la responsabilité collective; d'une autre, ce sont les peines portées au Code de l'indigénat.
La confiscation ou séquestre et la responsabilité collective, mesures que nos officiers ont dû employer dès le lendemain de notre débarquement, et pendant la conquête, étaient des pénalités connues des indigènes avant notre venue. Elles sont prévues et réglementées par le droit musulman et par les kanoun berbères '. Ceci déjà explique que nous les ayons adoptées; est-il douteux, d'ailleurs, que les moyens de défense doivent être proportionnés aux agressions, et que lorsque la répression individuelle est insuffisante, il faut recourir à la responsabilité collective? Celle-ci se justifierait encore s'il était besoin, en Algérie, par ce fait déjà rappelé, que chez les Arabes, l'individu n'existe pas, mais seulement une personne morale, le village, la ferka, la tribu. Pendant la guerre, lorsque, dans un milieu indigène, loin de toute surveillance et de tout contrôle, un crime avait été commis, intéressant notre autorité ou la sécurité générale, et que l'auteur ou les auteurs n'avaient pu être découverts, il était donné, à la tribu ou fraction dont la responsabilité était engagée, un délai de deux mois pour désigner ou livrer le coupable. Si satisfaction n'était point donnée, une amen.de, déterminée d'après la gravité du crime, était imposée à la collectivité.
Le prince Napoléon, pendant son passage au ministère de l'Algérie, voulut supprimer la responsabilité collective; il dut bientôt modifier lui-même sa décision, et son successeur s'empressa de ressaisir des droits que, dans un intérêt supérieur de sécurité et d'ordre public, la France ne pouvait abandonner.