‹ La France en AlgérieChapitre 95 sur 116 · Rinn, loc. cit · texte numérisé non relu

Rinn, loc. cit

2. En territoire militaire, où les Européens seuls bénéficient du « droit commun », la police des tribus, la répression des délits et des crimes sont ainsi réglées en vertu d'un arrêté du général Chanzy, gouverneur, en date du 44 novembre 1874.

1° Les contraventions de police, les fautes commises dans le service militaire ou administratif, les méfaits et délits dont l'importance ne dépasse pas

Quelques-uns des partisans des « commissions disciplinaires » voudraient leur déférer, outre les délits et les crimes que nous venons de dire, certaines infractions, particulièrement dangereuses pour notre autorité, pour la tranquillité des populations, et qui actuellement demeurent souvent impunies. Ils indiquent : 1° les faits de propagande religieuse : excitations au fanatisme, réunions secrètes dans les cafés ou autres lieux, perception de ziara, etc.; — 2° les faits de propagande politique : excitations à la résistance aux ordres de l'autorité, intrigues des so/f, désordres graves dans les tribus, etc. La répression de ces sortes d'affaires, qui pourrait être remise à une commission purement administrative, ne nous semble pas devoir être confiée à une commission où siègent des colons ou des indigènes. Doit-elle donc être abandonnée? Non certes, et d'ailleurs elle ne l'est point en l'état actuel de la législation. En vertu de ses attributions de haute police le gouverneur général a, en effet, le droit de prononcer, sur la proposition des administrateurs et des préfets, l'internement des indigènes coupables de propagande religieuse ou politique. Mais ce droit il hésite parfois à s'en servir ; la grandeur de la peine, et d'une peine qu'il prononce seul, l'effraye sans doute. Cette situation nous conduit à penser que, sans rien abandonner de ses droits actuels, le gouverneur pourrait, sur le rapport des administrateurs, déférer certains faits de propagande à la « commission disciplinaire supérieure » d'Alger prévue par l'arrêté du 14 novembre 1874. Composée seulement de hauts fonctionnaires, cette commission a le droit

une valeur de 50 francs sont punis directement par les commandants militaires ou leurs délégués. — Le maximum des peines varie suivant le grade de l'officier qui les inflige. Le commandant de la division peut prononcer deux mois de prison et 300 francs d'amende; le commandant de la subdivision» un mois et 100 francs; les commandants du cercle, quinze jours et 50 francs; les officiers délégués, huit jours et 30 francs.

2° Les actes d'hostilité, crimes et délits « qu'il est impossible de déférer aux tribunaux civils ou militaires » sont envoyés devant des « commissions disciplinaires » de subdivision, de cercle ou d'annexé. Les commissions disciplinaires de subdivision peuvent prononcer un an de prison et 1 000 francs d'amende; les commissions disciplinaires de cercle ou d'annexé, deux mois de prison et 200 francs d'amende. — L'appel devant le gouverneur général n'est pas suspensif.

3° Les conseils de guerre ont les attributions des cours d'assises.

d'appliquer des peines graduées suivant l'importance de la faute.

Il ne suffit pas d'assurer la sécurité. Certes ce sera un bienfait pour les indigènes honnêtes qui souffrent du banditisme comme les colons, mais il faut en outre — et c'est un devoir que nous avons singulièrement négligé jusqu'ici — nous préoccuper des intérêts matériels de la population vaincue. Elle est pauvre, elle ne sait pas ou elle ne peut pas augmenter sa production; venons à son aide, guidons-la, secourons-la. L'obligation où l'administration algérienne s'est trouvée de se procurer des terres pour les colons, de les installer au mieux, de leur assurer l'eau et les routes, a fait qu'elle a bien souvent agi sans se soucier aucunement de la situation qu'elle créait aux indigènes : « Combien avons-nous vu de ces vergers, écrit M. Gourgeot, splendides au temps où leurs propriétaires avaient assez d'eau pour les arroser, sécher, puis disparaître à la suite d'un prétendu partage des eaux entre eux et les Européens? Une enquête curieuse à faire serait celle qui consisterait à compter le nombre de familles ruinées parce qu'on leur a pris l'eau dont elles se servaient pour arroser leurs jardins et leurs terres. » D'autre part, le voyageur, nous l'avons noté, est partout frappé de voir les douars arabes, les villages kabyles laissés sans communication d'aucune sorte. Le douar, qui est mobile, fuit quelquefois la route; mais est-il douteux que les agriculteurs des deux Kabylies seraient heureux de voir améliorer les sentiers qui courent dans leurs montagnes? — sentiers si mauvais parfois que les gens de certains villages ont peine à se rendre sur les marchés.

Satisfaire les intérêts matériels des indigènes, c'est toute une œuvre nouvelle à entreprendre.

Nous venons de parler de l'eau. Sur les points les plus brûlés, il convient que l'on se préoccupe de faire profiter les chumps indigènes des barrages, des canaux d'irrigation conseils pour les Européens; nous avons aussi indiqué l'intérêt c°nsidérable qu'il y avait à faire des rdirs ou points d'eau, *ur les Hauts Plateaux; les troupeaux pourraient doubler,

peut-être tripler d'importance. Dans le désert, la nappe artésienne se rencontre sur les points les plus éloignés; là où des puits seront forés, des groupes indigènes pourront planter le palmier, et se livrer aux cultures qu'il abritera de son ombre.

Partout où Tindigène parait disposé à donner des soins à la terre, il faut lui faire connaître les plantes, les légumes, les arbres qu'il ignore, et dont il pourrait tirer profit. Déjà dans bien des communes mixtes, l'administrateur a créé une pépinière; il convient de poursuivre ces créations, sans perdre jamais de vue le côté pratique, c'est-à-dire la culture, qui peut donner aux indigènes les meilleurs résultats. C'est avec surprise que Ton apprend que les Kabyles et les Arabes ne connaissent point ou connaissent fort peu la pomme de terre. Enseigner aux Arabes le greffage des oliviers sauvages, les faire greffer même d'autorité; amener les nomades à comprendre l'intérêt qu'ils ont à castrer les animaux mal venus ou de race inférieure, afin qu'ils ne se reproduisent pas, ce seraient là d'excellentes choses. N'estime-t-on pas, en effet, à environ 20 millions le nombre des oliviers non greffés, et n'avons-nous pas dit plus haut les bénéfices que des troupeaux mieux soignés assureraient aux populations pastorales?

11 est impossible de tracer un programme d'ensemble. D'une façon générale, on peut croire que nos conseils agricoles seront peut-être suivis davantage en Kabylie, mais il est certain que, dans chaque région, il y a des essais à tenter, des expériences à faire, des encouragements répétés à donner aux indigènes. Est-ce dire que partout nous serons entendus, que partout nous réussirons? Non assurément; mais s'il est des « progrès » qu'une population agricole et pastorale puisse comprendre, puisse accepter des « civilisés », ce sont assurément les améliorations pastorales et agricoles.

Pour étendre les cultures, pour suivre les conseils d'amélioration, une chose est avant tout nécessaire : l'argent. Les indigènes en ont-ils? Non assurément; nous l'avons dit et on ne saurait trop le répéter, la population est pauvre, misérable; elle est rongée par l'usure. Le crédit, cet aide si

puissant que les nations européennes connaissent pour leur plus grand profit, n'existe pas en Algérie. Dans le Djurjura, le Kabyle qui a besoin d'argent eu trouve à des conditions fort dures chez un voisin âpre au gain. En pays arabe, les prêteurs sont des juifs indigènes, usuriers impitoyables qui L rainent leurs emprunteurs. Le chapitre le plus intéressant du livre de M. Gourgeot est peut-être celui où il traite de | l'usure : il dit ce que l'argent coûte à l'indigène, comment \ le taux de 60 p. 0/0 l'an est le plus faible et il indique audessus ceux de 75, 90, 105 et 120 p. 0/0; il nous apprend qu'entre le prêteur et l'emprunteur, se glisse souvent un troisième personnage, « le répondant », courtier qui sait faire payer ses services; il nous montre quelles sont les principales « opérations commerciales » pratiquées par les individus qui se livrent à l'usure ; comment le prêteur impose à son créancier, s'il ne peut s'acquilter à l'échéance, la « conversion » do sa dette : « Tu ne peux pas me payer aujour- ; d'hui en argent, eh bien, lu me payeras demain en grain », . d le créancier fixe le prix du grain. Dans le Tell, dans la ; zone de colonisation , les cultivateurs indigènes essayent d'obtenir des prêts à court terme auprès des Européens, mais combien d'exigences ruineuses ils doivent subir! Ici, c'est un colon qui sera âpre autant qu'un juif, ailleurs, c'est un Comptoir local qui réclamera, pour l'escompte du papier *rabe, 16 p. 0/0 pour le premier trimestre et 20 p. 0/0 pour tas renouvellements1; ailleurs encore, nous l'avons vu au chapitre du Crédit, ce sont des banquiers français et des banquiers indigènes qui s'entendront pour ruiner toute la " population d'une région *.

Il est vrai qu'en général les indigènes n'offrent au prêteur qu'une sécurité personnelle assez mince : qui est le signataire du billet? pourra-t-on, si on lui prête, le retrouver au jour de l'échéance? et d'abord, son identité sera-t-elle aûrement établie? Il faut ajouter que l'Arabe, s'il est enfant, imprévoyant, ce qui le conduit à emprunter de l'argent

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