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CHAPITRE XI

LE LAC DU BOURGET — AIX — CHAMBERY

Le Bourget. — Promenade au bord du lac. — Déjeuner improvisé. — Aix-les-Bains et la belle société. — Un jeu de cochers. — Des charrettes obstructionnistes. — Chambérv.

Ce matin, pas de Parisienne ; mais, en revanche, la Dent-du-Chat, au loin dans les vapeurs bleues; c'esL une montagne admirablement nommée, et, au milieu de toutes les déchiquetures biscornues qui l'environnent, sa pointe légèrement inclinée la fait facilement reconnaître. Derrière cette barrière, nous trouverons le lac du Bourget.

Cette pensée nous donne des ailes et efface bientôt la tristesse de nos adieux à l'hospitalière maison Gorrel et à la gracieuse Claudia. Nous descendons encore jusqu'au village d'Artemare, et nous roulons dans la plaine formée par les anciennes alluvions du lac qui vint jadis jusquelà. Plaine fertile, verte, où nous revoyons les peupliers, les tilleuls, et qui forme un contraste frappant avec nos régions tourmentées du Valromey. Un grand massif montagneux la domine superbement, c'est celui du Grand-Colombier qui s'élève là jusqu'à 1534 mètres. Voici le marais de Lavours, bien vert et bien cultivé. Des foins qu'on coupe montent des senteurs presque grisantes.

Un château carré, isolé sur un pic tout seul, au pied du Colombier. C'est Culoz. Encore quelques coups de pédale et nous traversons le Rhône, bas et encombré d'îlots. A gauche, vers Genève, il a ses rives bordées de hautes et belles montagnes.

Le Bourget! Cris enthousiastes! Explosion d'admiration, inexprima!:)le ravissement! Large miroir d'un bleu profond, parfois nuancé d'un vert délicat, s'enfuyant à perte de vue devant nous, réfléchissant dans ses eaux de cristal les sommets découpés du rivage opposé, les hameaux de ses bords, l'abbaye de Hautecombe, qui d'ici nous paraît un minuscule joujou; lac à la fois

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gracieux et noble, grand et charmant, tu es une des joies, un des bonheurs de ma vie! Que de fois, allant en Italie, j'avais, longeant tes bords en chemin de fer, regretté de ne pouvoir m'y promener tranquille, jouir en gourmet de tes délicieux paysages! La voilà donc arrivée, cette heureuse journée, et je vais en profiter avidement.

L'ingénieur qui a construit cette route, au bord du lac, savait-il qu'en la traçant il faisait œuvre de grand artiste? Impossible de rêver rien de plus aimable, de plus séduisant que cette promenade qui suit la rive en tous ses détours, au pied de rochers escarpés, à même le schiste desquels il a fallu tailler pour lui faire place, à elle et au chemin de fer que nous escortons. La montagne jette dans le lac des éperons que nous contournons et où le chemin de fer s'enfonce en tunnel pour reparaître un peu plus loin. L'eau du lac vient balancer ses petites vagues tout près de nous; si transparente, si bleue, que les cailloux du fond nous apparaissent nettement, azurés ou glauques, comme autant de saphirs, d'émeraudes ou de turquoises.

Nous allons tout doucement, pédalant à peine, sur un sol parfait, en amateurs jaloux de faire durer le plaisir. A cette heure, les monts de Ces-

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sens et du Corsuet couvrent notre chemin de leur ombre, ce qui n'est pas à dédaigner, car la journée est chaude, et ce détail complète notre satisfaction. Je vous assure que nous ne pensons guère à la géographie en ce moment, et qu'il nous est bien égal que le Bourget ait 16 kilomètres de long, 5 de large et 100 mètres de profondeur. Tout au plus exprimerions-nous Topinion que 16 kilomètres, ce n'est guère, et qu'il aurait le double, double serait notre plaisir.

L'exercice creuse. L'enthousiasme aussi, il faut croire, car nous avons une faim ! Justement voici qu'un petit hameau se présente. C'est Grésine qu'on le nomme. \'a pour Grésine I

Salle à manger rustique ouvrant sur le lac, vue enchanteresse, fraîcheur délicieuse, des limonades volcaniques et exquises, un brave homme d'aubergiste gras et paterne, — et rien à manger !

Pourtant on s'ingénie.

« Avez-vous des pommes de terre?

— Oui, messieurs, oui, il y a des pommes de terre.

— Avez-vous des œufs?

— Oui, messieurs, oui, il y a des œufs.

— Avez-vous du lard?

— Oui, messieurs, oui, il y a du lard. »

Eh bien! nous voilà sauvés! Des pommes de terre cuites sous la cendre, une omelette au lard

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pour douze, crexcellent vin des coteaux voisins, un appétit d'enfer, c'est superbe. Bien mieux, nous voyons encore apparaître, dorés et frits à points, de resplendissants poissons, les lavarets qu'on ne pèche que dans le lac, et dont la chair est d'une finesse sans rivale. A Nantua, nous avions mangé des ferais, à Quarré-les-Tombes des perches. On dirait que nous faisons un cours d'ichtyophagie.

Remarque pratique. En des voyages dans le genre du nôtre, quand on vous déclare qu'il n'y a rien à manger, soyez assurés que vous ferez copieux repas.

Après ce déjeuner fastueux, et tout en regardant le lac et ses montagnes, reciibantes sub tegmine fagi, dans un verger au-dessous de notre salle à manger, mon ami me rappelait que c'est en ces parages que Lamartine composa le Lac, qui, mis en musique par Niedermeyer, eut tant de vogue, en a tant encore dans les salons bourgeois.

F'abrique de tissus en poil de lapin angora. — Cette inscription se lit sur toutes les portes à Brison-Saint-Innocent. C'est l'industrie du pays.

Toujours est-il qu'à notre passage les lapins se reposent et tout le village danse, aux accents d'un violon et d'une clarinette aussi peu d'accord que

possible. Pour avoir moins chaud, on s'est mis dans le rez-de-chaussée d'une maison en construction. Des mamans font tapisserie, jeunes et allaitant leur progéniture. Elles étalent naïvement à tous les yeux les trésors dont la nature les a largement dotées. Pays simples, mœurs honnêtes, braves gens !

Par une immense avenue plantée de grands platanes, on entre à Aix-les-Bains, ville d'eaux, ville à la mode. Partout où nos regards se portent, nous lisons en lettres dorées de trois pieds de haut : Hôtel. Il n'y a que des hôtels à Aix : hôtel de l'Europe, Splendide Hôtel, hôtel des Bains, hôtel des Ambassadeurs, que sais-je? Fort intimidés devant ces titres ronflants et l'aspect monumental de ces caravansérails, nous le sommes bien plus encore par les innombrables voitures découvertes qui promènent par les rues de belles dames poudrederizées, de beaux messieurs à favoris corrects et à monocle, des lots de petits messieurs et de petites demoiselles habillés chez la bonne faiseuse et flanqués de leur gouvernante, d'incontestables clergymen, figés ainsi que leur compagne sur les coussins poudreux. Notre embarras redouble à la vue des beaux magasins où tout est marqué en chiffres inconnus, où tout est étiqueté en anglais, des pharmaciens qui s'appellent Apothecary, des bottiers qui se proclament FiDmishers of /zer gracions Majesty, des

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épiciers qui fournissent de cirage et de parmesan Sa Majesté V Impératrice de Russie, des industriels qui s'affirment Artistes manicures! Colonne donne des concerts le soir, et le roi de Grèce est ici ! Faisant un retour sur nous-mêmes, nous avons honte de notre accoutrement; nous ne resterons pas plus longtemps : si le roi de Grèce nous voyait !

Aix, c'est Trouville, avec la mer en moins et la, poussière en plus. Son seul monument c'est l'arc de Gampanus, une arcade assez pauvrette dans un jardinet étiolé, en face de l'établissement où les gens vraiment malades vont prendre des bains. Gomme à Trouville, tout y est combiné pour l'exploitation de l'étranger. G'est la ville d'eaux dans tout son beau. Nous avons retrouvé là, à de certaines devantures d'antiquaires, de vieilles connaissances de la rue Laffitte et de la rue Le Peletier, les sèvres inévitables, les saxes niais et mièvres, les rouens barbares, et les commodes ventrues, et les armoires normandes, tout le bric-à-brac dont raffolent les gens qui ont cinquante mille livres de rente et au-dessus, expressément fabriqué pour eux, d'ailleurs, en des chambres tristes, rue Guénégaud ou rue Sainte-Marguerite, par d'habiles ouvriers en vieux neuf.

Sauvages comme nous sommes devenus, tout cela nous écœure, et nous regagnons le lac au

plus vite. Mais, près d'Aix, la route qui le longe ne vaut rien pour la bicyclette. Promenade classique des voiturées Q\e j^oiing- ladies et de belles dames aux yeux charbonnés, le sol n'est plus qu'une couche épaisse de poussière où il est très difficile d'avancer. Jamais arrosée, cette route; ce n'est pourtant pas l'eau qui manque. De plus, les cochers d'Aix-les-Bains ont inventé un jeu singulièrement divertissant et des plus spirituels. Comme le chemin n'a guère que la largeur nécessaire à une voiture, ce jeu consiste à serrer le bicycliste rencontré par hasard et à le pousser de force si près du lac qu'il n'a plus qu'à y faire la culbute. Alors la partie est gagnée. Vingt fois nous faillîmes faire ce plongeon, qui n'aurait rien de dangereux, mais causerait trop de joie à ces brutes.

Donc, un bon conseil. Si vous allez d^Aix à Chambéry, ne prenez pas par la rive. D'ailleurs, le Bourget est beaucoup moins beau à cette extrémité. Encombré de roseaux, il vient se perdre insensiblement en prairies; de noble il est devenu bourgeois et de lac, marécage.

Deux lieues dans une plaine fertile, bordée de montagnes, avant d'arriver àChambéry.Lajournée va finir, et les routes sont gaîment sillonnées de

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chars qui ramènent au logis les travailleurs, ou qui rapportent de la ville les provisions, avec le conducteur assis sur le brancard ; de troupeaux de vaches, de moutons, de chèvres. Moins amusantes sont les charrettes chargées de foin, si plantureusement étalé qu'il occupe toute la largeur de la route et qu'il est impossible de se faufiler à droite ou à gauche. Comme elles sont traînées par des quantités de paires de bœufs, je vous laisse à penser s'il nous est agréable de leur emboîter le pas. Nous crions, nous braillons, tant ensemble que séparément, pour avertir que nous voudrions passer. L'homme à l'aiguillon marche en tambourmajor, placide, en tète de la première paire de bœufs, et nos cris, qu'il n'entend point, le laissent indifférent. Il nous faut faire des tours de force pour triompher de ces mouvantes barricades. Je voudrais bien savoir ce qui se passe quand deux de ces monuments viennent à se rencontrer.

Nous arrivons à Chambéry à point pour dîner. C'est une ville grave, sévère, comme toutes les douairières, ancienne capitale de la Savoie, et qui a conservé son air de capitale, avec ses rues bordées de hautes maisons grises, en pierres, aux arcades solides et gravement alignées. Tout y est solennel : solennelles les rues, solennel notre

hôtel aux grands escaliers de pierre où montent des rampes en fer forgé, solennel même le directeur de la poste, qui me refuse le payement d'un mandat de 10 francs, attendu que je n'ai pas les papiers justificatifs qu'il faudrait.

Ayez toujours vos papiers dans vos poches, On ne sait pas ce qui peut arriver.

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