CHAPITRE X
Le lac de Nantua. — Route de Genève. — Le Valromey et ses sapins. — Descente de la vallée. — Champagne-en-Valromey. — Une exploration nocturne. — Nouvelle énigme.
Nantua est un endroit si charmant que nous nous accordons une matinée de repos au bord de son lac.
nippocrate jeune la passe entre ses draps, se dédommageant de toutes les matinées où nous nous levâmes à quatre heures. Pour moi, je vais faire, à petits pas, le tour de ce délicieux bassin, si calme, si riant au fond des colosses rocheux qui le dominent, presque à pic, de 500 mètres parfois. D'un côté, les montagnes plongent di-
rectement leurs pentes abruptes clans ses eaux, et la route a dû tailler à même le roc son passage ; en face, quelque marge est restée entre le bord et les escarpements hautains qui le dominent. Cette marge est occupée par de petites bandes de fraîches prairies, qu'on dirait aménagées exprès pour s'y allonger à Fombre des cerisiers, des pruniers, qui en font un verger, et pour y rêver. Nantua, jolie petite ville coquettement blottie dans une fente des montagnes, se mire à une de ses extrémités, et à Tautre bout, deux villages, la Cluze et Port — appelé par les gens du pays Port-en-France — ouvrent la plaine que nous traversions hier soir dans Tobscurité. Il n'est pas bien grand, ce lac ; il n'a pas 3 kilomètres de long ni 1 kilomètre de large; le tour complet ne fait pas 7 kilomètres. Mais ce tour est une belle promenade; la route qui le borde est excellente pour le vélo; et les montagnes qui l'entourent, hautaines et grandioses, sont de celles qu'on ne se lasse pas de contempler.
Nantua est sur la route de Genève; le trajet est admirable, entre ces deux villes. Les montagnes y ont des formes, des aspects de toute beauté. Un lac solitaire et sauvage, plus petit que celui de Nantua, le lac de Sylans, est à voir en passant.
Cette excursion me tentait beaucoup. Mais mon
compagnon, tout heureux d'avoir fait la grasse matinée, me fit observer que de Nantua à Genève il y a exactement 64 kilomètres; qu'il y en a autant de Genève à Nantua ; que 128 kilomètres seraient une trop forte journée et contraire à nos principes; qu'enfin, et surtout, si nous nous mettions sur le pied d'allonger l'itinéraire et d'y greffer des rameaux improvisés, il n'y aurait pas de raison pour que notre voyage prît fin.
Je me rendis à ces objections et reconnus que la voix de la raison me parlait par sa bouche. D'ailleurs, je connaissais Genève et son lac, doni les boarding-house, family-house, hôtels, casinos, villas, maisons meublées ont tellement envahi les bords qu'il esi devenu la plus sotte chose du monde.
Je cédai donc, et nous nous remîmes en roule.
Nous allons entrer maintenant dans le Valromey, région montagneuse faisant partie de l'ancien Bugey, une des chaînes parallèles dont se compose le Jura, immense plateau très peu visité, très peu fréquenté, et dont les sites âpres et graves mériteraient mieux que cette indifférence. Des routes très bonnes, très véloçables, le parcourent, ainsi du reste que tous nos pays de montagnes. Il y a, évidemment, nombre de côtes à faire à pied. Mais on s'en voudrait
de les monter autrement, tant est enivrant Taspect de ces paysages alpestres.
Presque aussitôt que nous avons quitté le lac, nous nous mettons à grimper en corniche sur le flanc des monts d'Ain ; ensuite, toujours montant, nous avens à notre droite un abîme au fond du- | quel roule un torrent, et d'où s'élancent de hauts sapins dont les cimes sont bien au-dessous de nous. Derrière les monts bizarrement découpés qui ferment notre horizon, d'autres surgissent, plus bizarres, et d'autres encore, et d'autres toujours, comme s'ils poussaient de la terre, envoyés d'en bas par une force silencieuse et invisible. Des forêts de hêtres, de sapins élancés comme des colonnettes hardies, nous environnent. Nous rencontrons un attelage de bœufs à la robe chamois, qui traîne lentement un de ces troncs, et nous sommes stupéfaits de la longueur de ce géant, ainsi que de sa rectitude. Il n'est pas rare d'en voir qui aient 25 ou 30 mètres et plus.
Ils s'en vont faire des mais de navires. Etrange destinée que celle-là ! Avoir poussé, avoir grandi fièrement ancré dans le sol, avoir vu autour de soi, immobile, l'immobile nature, et devenir ensuite le misérable jouet que les vents et les flots vont secouer, balancer, briser, sur les toujours mobiles océans !
A ces gorges, à ces forêts succède un plateau couvert de drus pâturages et de maigres bruyères où ruminent des vaches et dont une seule petite métairie fait ressortir la singulière solitude, le profond désert. Une femme est là, Tair heureux dans ce mélancolique paysage, un bébé aussi, qui court dans les herbages.
« Quel âge croyez-vous qu'elle a?
— Quatre ou cinq ans, peut-être ?
— Eh bien ! non, mes bons messieurs, elle n'a que deux ans, la mignonne ! Voyez si ça se porte bien !
— C'est que vous êtes en bon air, ici, à 1000 mètres au-dessus de la mer. Mais l'hiver, comment faites-vous ? Les vents doivent balayer affreusement le plateau, les neiges le rendre inhabitable.
— Ah I l'hiver nous descendons dans le bas pays. »
Ce plateau est singulier; à son aspect désolé, à son air de complet isolement du reste de l'univers, vient se joindre ceci, que, du beau milieu de son tapis d'herbes courtes et jaunes, sortent, comme posés dessus par un caprice de géant, des pics de 100 à 200 mètres de haut, plantés là sans qu'on sache pourquoi, jeu inexpliqué de la nature. Rien d'étrange comme ces monts qu'on dirait tombés de la lune.
C'est le point culminant de la chaîne que nous traversons. Nous allons maintenant descendre, au fond de la longue vallée, entre deux lignes de montagnes aux découpures fantasticfues, aux lignes tourmentées, infiniment changeantes. Le soleil qui décline colore d'un rouge de brasier tout un côté du gigantesque couloir; le côté resté dans romi:)re a des nuances d'un violet noir sinistre, où les forêts de sapins, les prairies obliquement couchées sur les pentes où elles semblent prèles à glisser, prennentdes tons durs et intenses ombrés de bleu de Prusse. Par moments, au loin, un flamboiement reflète dans une vitre Tincendie du couchant; déjà envahis par l'ombre précoce, dans le creux du val, des villages tassent leurs toits de tuiles brunes au pied d'un modeste clocher, invariablement le même, carré avec une petite coupole en ardoises en forme de soupière.
Et nous descendons toujours, suivant le fond de la vallée, le thalweg, pour parler Taffreux langage des savants ou de ceux qui veulent en avoir l'air. Nous descendons pendant 5 Ivilomètres, 10 kilomètres, 15 kilomètres; nous descendons sans pédaler, sans autre préoccupation — car la pente est modérée et la route passable — que de mettre pied à terre chaque fois que nous rencontrons des sociétés de vaches rentrant à rétable, sans se presser, en personnes paisibles
et satisfaites, tintinnabulant des grosses cloches pendues à leur cou. C'est l'heure ; aussi tout le long du chemin nous nous livrons à cet exercice. Nous traversons ainsi des villages qui n'ont pas la mine trop pauvre et dont les noms sonnent de façon toute spéciale : le Petit-Abbergement, Ruffieu, Lompnieu, Sutrieu, Fitignieu.
Et nous descendons toujours, emportés par nos chevaux d'acier que nous n'avons qu'à guider. Certes à ce moment nous n'échangerions pas notre selle contre le fauteuil doré du Président de la République. Siège pour siège, on est plus heureux et aussi solide sur le nôtre que sur le sien.
L'épreuve est décisive. Oui, la bicyclette est bien un instrument de montagne. Je parle pour le touriste, pour l'artiste, pour le voyageur intelligent que ne talonne pas la hantise d'aller très vite, qui se trouve tout content d'une côte à monter à pied, d'une halte à faire, d'un retard imprévu qui permet de mieux voir, de re-^iter plus longtemps dans des paysages toujours trop tôt évanouis; pour l'amateur dépourvu d'amourpropre, qui saisit tout prétexte à flânerie, un croquis à faire, un point de vue à contempler, un petit bout de causette avec les bonnes gens qui passent, ou tout bêtement un dessous de bois engageant, une mousse bien tentante, un roc fait exprès pour s'asseoir. Au véloceman aussi heu-
reusement doué, la montagne est délicieuse et fertile en inépuisables jouissances.
A la nuit tombante, nous nous écartons un peu de notre route pour monter au village de Champagne, où nous devons coucher. Ici Thôtesse est une excellente femme et une excellente cuisinière aussi, sa fille une très jolie enfant qui porte avec distinction le nom distingué de Claudia, et de plus. — ô surprises agréables des voyages, imprévus charmants, — nous trouvons dans ce coin perdu du Jura, dans ce village où personne ne va jamais, une coquette petite Parisienne aux grands yeux noirs, qui dîne solitairement dans la modeste salle à manger de Fauberge. Notre arrivée met tout sens dessus dessous; tout le monde se multiplie pour nous bien recevoir. Nous-mêmes, enchantés de Taccueil, de la bonne chère, des gracieux minois qui nous entourent, nous sommes d'une gaîté exubérante, conta- ■■ gieuse, nous tirons nos plus étincelants feux : d'artifice d'esprit, et jamais, je pense, l'hôtel , Gorrel n'a hébergé plus joyeuse compagnie. Une expédition nocturne est organisée, sur notre désir de connaître les environs de Champagne. Ces demoiselles, par la nuit noire et des sentiers horriblement semés de pierres pointues, nous mènent à un plateau, du côté de Vieu, d'où, s'il
faisait jour, nous verrions la Dent-du-Chat et le lac du Bourget; puis, à une hauteur d'où, s'il faisait jour, nous verrions une infinité de choses plus belles encore. Ilippocrate jeune, que cette promenade excentrique n'amusait qu'à moitié — en quoi il avait tort et se montrait peu galant — interrompit l'enthousiasme que je manifestais, de confiance, en demandant à quelle heure on se couchait, dans le pays.
(( Être grossier et matériel! m'écriai-je, en saisissant le bras de M"^ Claudia, qui trébuchait sur les cailloux. Comment pouvez-vous faire une pareille question, alors que ces demoiselles ont encore, j'en suis sûr, une foule de choses à nous montrer? N'y aurait-il pas par ici quelques grottes?...
1^ — Mais si, mais si! s'écrièrent d'une seule voix nos deux compagnes. Il y en a, tout près d'ici. Venez ! venez ! »
L'indignation de mon ami ne connut plus de bornes. Il déclara qu'il ne voulait plus entendre parler de grottes, cavernes, spélunques, souterrains, de quelque espèce qu'ils fussent ni à quelque heure que ce fût, — surtout à onze heures du soir. Que j'étais libre d'explorer le pays sans chandelle tant qu'il me plairait; mais que, pour sa part, il en avait assez et allait rentrer.
Gomme je n'avais pas plus envie que lui de
passer la nuit à la belle étoile, notre quatuor reprit le chemin du logis.
Et, en nous couchant, nous nous demandions ce que pouvait bien faire cette petite Parisienne à Champagne-en-Valromey...
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