‹ La France en bicycletteChapitre 11 sur 32 · GRENOBLE · texte numérisé non relu

GRENOBLE

Le fort Barreaux. — La vallée du Graisivaudan. — Une bien mauvaise route. — Une auberç^e où Ton ne revient pas. — Grenoble et ses excursions. — Les gorges de Sassenage. — Singulière façon de respirer le grand air. — Soleil.

I A quatre heures du matin nous quittons Chambéry, et nous en- ^ irons dans une région de collines compliquées ; à nos côlés s'élèvent de hautes montagnes aux sommets rocheux coupés à pic. Bientôt nous descendons dans une large plaine qui s'étend à perte de vue entre deux rangées de montagnes. C'est le Graisivaudan, l'immense vallée où coule l'Isère, et qui va nous conduire jusqu'à Grenoble. Nous passons auprès du fort Barreaux, une forteresse sans cachet, quelques toits bas entre des glacis gazonnés, au sommet d'une taupinière qui semble barrer la vallée. Il faut croire que

son ulililé, proclamée jadis sans rivale, est contestable, car il vient d'être déclassé. Est-il encore prison militaire? Je n'en sais rien. Mais toujours est-il qu'il court sur son compte dans les régiments des histoires terribles. On n"y envoie que les plus mauvais sujets, les incorrigibles, les crapules avérées, les arsouilles notoires, cjui, même en prison, même aux compagnies de discipline, se rendent encore coupables de nouveaux méfaits; on parlait de cellules humides, de casemates dont on ne sort que pour être transporté à l'hôpital, de pieds gelés, des vingt-cinq degrés de froid qu'il fait par là l'hiver. Assurément ce doit être une triste perspective que d'y vivre, etje plains de tout mon cœur les gardiens de ces honnêtes gens.

La vallée du Graisivaudan avait autrefois la réputation d'être la plus belle de France. Les monts élevés qui la dominent de leurs escarpements rocheux, à plus de 1300 mètres de hauteur, y ont des aspects grandioses et fantastiques réellement splendides, et toute la journée nous ne cesserons d'admirer. Nous traversons sur un pont suspendu l'Isère, très rapide et qui a des allures de fleuve, et bientôt après nous apparaissent, au-dessus des premières crêtes rougeàtres, des massifs et des cimes couvertes de neiges et de

glaciers. C'est la région des Alpes de Belledonne, et son pic majestueux, qui se dresse à 2981 mètres. Cette vue, nous l'aurons pendant toule l'étape à notre gauche, sans cesse variée, sans cesse changeante dans ses découpures étranges, tandis qu'à droite s'étend la plaine où coule l'Isère, toute plate jusqu'à l'autre ligne de montagnes qu'on appelle l'Alpette, celles-là tout en roches à pic, comme une muraille faite par la main des géants, et qu'un ardent soleil surchauffe et fait trembloter à nos yeux.

C'est que cette journée est la plus chaude de cette chaude année. Aujourd'hui le thermomètre montera à des hauteurs inconnues depuis cent cinquante ans. Nous rôtissons littéralement sous cette ardeur de four, qu'aucune brise ne vient tempérer. Nous ne pédalons pas vite, bien que la route soit d'un nivellement très acceptable. Mais quel sol, bone Deusl Jamais trous, ornières, fondrières, creux n'atteignirent de telles proportions et ne furent aussi multipliés. Cette route est réellement abominable; c'est pourtant une route nationale, ou tout au moins départementale. Mais il faudrait aller loin pour en trouver une pareillement défoncée. Elle l'était, du moins, au moment de notre passage. En est-il toujours de même? Je veux, pour l'honneur des ingénieurs ou agents voyers de l'Isère, espérer que non.

Une autre route, parallèle à celle-ci, longe les

montagnes sur la rive opposée. Elle ne peut être pire que celle-ci.

La chaleur augmente toujours; quelques pauvres villages bordent le chemin : Goncelin, près duquel est Allevard; Tencin, avec le château de ]y]me (|g Tencin, la mère de d'Alembert. Jugeant impossible d'aller plus loin, nous nous arrêtons à Froges, pour déjeuner.

Le hasard nous a amenés dans une misérable auberge de la plus réjouissante malpropreté, tenue par une brave femme plus répugnante encore. Dans l'unique salle, — quelle sale salle! — figurent appendues aux murs deux glaces qui disparaissent sous les indiscrétions des mouches. Quatre chromos fixées par deux ou trois clous sont tellement couvertes de plusieurs couches de ce guano que le sujet en est devenu invisible. Ces aimables bestioles s'en vont batifoler sur le pain, sur la crème, partout, et y laissent des traces de leur passage. Le taudis qui sert de cuisine est quelque chose d'inénarrable. Je me suis arrangé pour lui tourner le dos; mon camarade, qui, lui, voit tout ce qui s'y passe, me raconte des choses à faire frémir.

Le déjeuner est à l'avenant, c'est-à-dire repoussant. Côtelettes, omelette ont des mines à calmer d'emblée l'appétit le plus féroce. Nous mangeons

pourtant, car la faim ne connaît pas les difficultés. Mais nous fermons les yeux et nous tâchons de nous figurer que nous déjeunons chez le nonce du pape, et que ce mouton coriace et puant est viande d'ortolans ou filets de chevreuil. Ce qui nous réconcilie un peu avec notre hôtesse, c'est l'apparition d'une pogne, ou tarte aux courges, qui, l)ien qu'ayant reçu la visite de mouches nombreuses, nous paraît excellente. Nous remarquons aussi que cette femme a esquissé un simulacre de coiffure, tout en faisant l'omelette. Gela m'explique alors certains cheveux que j'avais trouvés dans ma part, et dont je n'avais pas osé me vanter, craignant de passer pour un de ces esprits moroses qui trouvent une paille dans un œuf à la coque. Si nous restions à dîner, on nous ferait peut-être l'honneur de se laver les mains ou la figure. Mais il ne faut pas trop demander à la fois.

C'est au-dessus de Froges qu'était le château du fameux baron des Adrets, qui, pendant les guerres de religion du seizième siècle, trouva moyen, passant des huguenots aux catholiques, et réciproquement, de se faire exécrer des deux partis. Une jolie cascade descend en gazouillant des hauteurs des Adrets.

Après avoir attendu dans des champs de blé où sont plantés des mûriers et où les moustiques

nous dévorent, que le soleil calme ses fureurs, nous reprenons le cours de nos soubresauts sur la route de Grenoble. A mesure que nous avançons, les villages deviennent plus gais, plus animés, plus cossus. Voici Domène, plein d'une foule joyeuse qui prend d'assaut les voitures d'excursion; voici Gières, la station d'où part la correspondance pour Uriage ; voici toute une série de tonnelles verdoyantes, de petits cabarets pimpants envahis d'une foule endimanchée, toute une banlieue aimable et animée; voici enfin Grenoble, où nous entrons par un pont-levis et une voûte rébarbative.

Gomme nous sommes à la onzième journée de notre voyage, 11 est convenu que nous nous accorderons à Grenoble un jour entier de repos.

La ville en vaut la peine. Elle a tout à fait la tournure d'une grande cité. Larges et belles rues, places magnifiques, squares élégants, maisons à multiples étages, rien n'y manque ; mais, à côté de cela, d'autres rues étroites, sombres, tortueuses, pittoresques, un air de bonhomie chez les habitants, un vrai confortable dans les hôtels, et surtout, oh surtout! une situation merveilleuse. Assise au pied de l'imposant massif de la Grande- Ghartreuse, dominée par l'éperon appelé Gasque de Néron, que ses forteresses escaladent en trois

paliers successifs, Grenoble commande les vastes plaines où coulent l'Isère et le Drac. En face d'elle les Alpes neigeuses étendent leur magique rideau de pics et de glaciers. Il n'est pas au monde de site comparable.

Pour bien jouir de la vue de Grenoble et de ses environs, il faut monter sur une des terrasses fortifiées qui s'étagent superbement au-dessus de la ville. Alors on a devant soi un des plus beaux spectacles qu'on puisse voir. La ville, étalée dans une corbeille de verdure, avec toute l'ampleur d'une cité de plus de cinquante mille âmes, près du confluent du Drac et de l'Isère, la plaine fermée de toutes parts par les hautes montagnes, la ligne solennelle des grandes Alpes, à gauche le large couloir du Graisivaudan, et à droite, s'en allant à perte de vue, dans les Ions bleus des lointains, un chaos insensé, un inextricable fouillis de monts déchiquetés, pressés, heurtés, bousculés les uns par les autres, incohérents, invraisemblables, qui ne paraissent pas appartenir à ce monde terrestre ; on dirait un pays fantastique comme on en voit en rêve ou dans les Mille et une Nuits.

C'est à travers ce labyrinthe que nous avons la prétention de passer.

Grenoble n'a guère de monuments remar-

quables. C'est très distraitement et l'œil tout plein des sublimes paysages entrevus, qu'on regarde la cathédrale, fort ordinaire, et lajolie façade Renaissance du Palais de Justice. Les quais de l'Isère sont très beaux, les cafés magnifiques, les casernes innombrables et insupportables, la musique d'artillerie fort bonne. Nous eûmes la chance de l'entendre le soir donner un concert dans le Jardin de Ville. Ceci nous permit en même temps de nous assurer qu'il y a dans la société de Grenoble de fort jolies personnes et qui portent à merveille de charmantes toilettes.

Les excursions que Ton peut faire de Grenoble dans les montagnes sont nombreuses. La plus connue, celle qui est pour ainsi dire classique, c'est de monter à la Grande-Chartreuse. Des services de voitures très bien organisés permettent de parcourir le massif montagneux que couvrent d'épaisses forêts, en montant par Saint-Laurentdu-Pont et en redescendant le versant opposé, par le Sappey. A la rigueur, et pour des gens pressés, une journée suffit pour aller et revenir. II vaut mieux en mettre deux pour bien voir, et dans ce cas on couche à la Grande-Chartreuse ou à Saint-Laurent.

En dehors des ascensions de pics et de glaciers, à Belledonne, aux Sept-Laux, qui sont

d'ailleurs accessibles même à des alpinistes novices, une infinité de promenades du plus haut intérêt prennent Grenoble comme point de départ ; — soit que, se dirigeant vers Die, on traverse le Vercors sinistre et désolé; — soit que, visant le Pelvoux, on parcoure TOisans aux grandioses tableaux ; — soit qu'on aille au pèlerinage de la Salette, et qu'on visite l'effrayant Devoluy, dévasté et poignant ; — soit que, comme nous allons le faire, on s'en aille vers le Midi, en remontant le cours du Drac. Grenoble est la terre d'élection des amants de la nature.

C'est à 6 kilomètres de Grenoble que se trouve le village de Sassenage, où l'on se munit d'un guide pour les grottes. Je fus assez heureux pour tomber sur un brave garçon, d'une obligeance^ d'une complaisance à toute épreuve, et en même temps fort intelligent. Rappelez-vous son nom, quand vous irez à Sassenage: il s'appelle Hourseau.

Les grottes de Sassenage ne ressemblent à aucune de celles qu'on a l'habitude de voir. Ce sont plutôt des fissures étroites dans le rocher schisteux, le long desquelles il faut ramper et se hisser à la force du poignet. Quand on se sent bien enfoncé dans ces fentes noires, dont les parois obliquement inclinées n'offrent que de rares aspérités, on se dit involontairement qu'il suffirait d'un bien petit mouvement, d'un insigni-

Entrée des grolles de Sassenage (page 150)

fiant tremblement de terre, pour que guides et voyageurs soient en un rien de temps aplatis comme punaises. Par moments, la grimpée est trop difficile, les saillies trop espacées; le guide monte devant, s'arc-boute, et c'est au tour du visiteur de faire une gymnastique insolite, qui consiste à gravir Thomme comme on ferait une échelle, posant le pied sur ses cuisses, sur ses bras, sur ses épaules, puis sur sa tète, pour arriver à un petit socle où Ton s'arrête avant de reprendre son haleine et sa bougie, dont le guide vous a débarrassé préalablement. Ce qu'il y a de plus piquant dans ces grimpées le long des roches humides et glissantes, c'est qu'on entend, au fond des fentes où Ton se traîne haletant, mugir les eaux d'un torrent au nom significatif, le Furon. Un faux pas, et vous voilà parti pour les mystérieuses profondeurs où s'engouffrent ces eaux, avant de paraître au jour. Cela fait passer le long de l'épine dorsale de délicieux frissons.

Ces acrobaties, qui nous mènent de faille en faille, de couloir en couloir, se continuent pendant une heure, un siècle. Je faisais cette visite en compagnie de deux autres touristes, très improvisés ceux-là, un jeune ménage arrivé le matin même de Paris en train de plaisir. Ils avaient vu une voiture partant pour Sassenage. Ils sont montés, sans seulement savoir ce que c'était que Sassenage, ni ce qu'on y faisait. «Mon-

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sieur et madame désirent visiter les grottes? — Mais oui. Ah! il y a des grottes, allons, ça nous rappellera celle du parc Monceau! » Ces braves jeunes gens ne s'attendaient pas à celles-là. La femme allait bien, très courageuse, très audacieuse, comme tous les animaux timides qui, une fois lancés, ne peuvent plus s'arrêter. Rien de pire qu'un mouton enragé. Mais le mari renâclait. Ces crevasses étroites où il faut s'aplatir tout en grimpant, ces ténèbres, ce bouillonnement là-dessous, l'ennuyaient prodigieusement; lui qui était venu dans un pays de montagnes pour respirer le grand air! Hourseau. heureusement, a un entrain auquel rien ne résiste. Il nous explique qu'on peut faire deux visites : la petite et la grande. Nous faisons la petite. La grande visite explore tout l'intérieur de la montagne et dure douze heures. Il nous montre, sur le sol, en un couloir un peu plus large que les autres, les quatre ou cinq ouvertures circulaires dites Cuves de Sassenage, par où, à l'automne et au printemps, aux époques des pluies et de la fonte des neiges, le Furon sort, irrésistible et bouillonnant, pour tomber en effrayante cascade dans la vallée.

Enfin une vague lueur verdâtre semble indiquer la fin (les tortures de ce pauvre monsieur qui était venu pour respirer le grand air. Effectivement, c'est le jour, c'est la sortie. Mais la sortie doit s'effectuer sur un petit rebord de corniche de

quelques centimètres à peine, qui court, glissant et mouillé, le long d'un gros roc en surplomb. Au bas, grondent les magnifiques bouillons du torrent qui, libre enfin, se précipite vers la lumière. Sortir par là, allons donc I

Mais le guide se baisse devant vous, comme le méhari du désert, et vous invite à passer votre jambe droite sur son épaule droite, sur son épaule gauche votre jambe gauche, à nouer solidement vos bras autour de son cou, et, ainsi chargé, il passe lestement sur le petit bout de corniche en question. Il fait le voyage autant de fois qu'il y a de voyageurs à conduire. Avouez que ce brave garçon gagne bien son argent.

Inutile de dire que la jeune dame sortit par le même chemin et par le même procédé.

Aussitôt dehors, on éprouve une joie intense. Le ciel, les arbres, les montagnes, tout paraît nouveau, créé à l'instant ; la poitrine se dilate plus à l'aise. On recommence à vivre. O divin soleil ! O suprême maître de la nature 1 Que je comprends que des hommes t'adorent 1

De jolis sentiers descendent, au milieu des rochers et des arbrisseaux, vers le village. Ils longent la cascade où le Furon verse ses eaux en mille filets et s'éparpille en une foule de petits torrents. Ce spectacle, qui n'est que gracieux.

devient terrible une l'ois l'été passé et c'est une énorme nappe qui ruisselle et s'épanche avec rage sur ces pentes. D'admirables échappées montrent Grenoble, le massif de la Chartreuse, sillonné de couloirs où glissent des avalanches de rochers, et toujours, au fond du tableau, les Alpes aux blanches découpures.

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