CHAPITRE XVII
Le Var inconnu. — Une petite ligne. — Comment on vit dans un « château ». — Barjols, ses beautés et ses fumiers, — Ascension des Besseillons. — Conservateurs et répoublicans. — Le Vallon Sourd. — Sillans. — De Barjols à Meyrargues. — Orage.
Rien de plus connu que les côtes du Var. On a célébré sur tous les tons, on ne célébrera jamais
trop ces paradis de la rive d'azur, qui s'appellent Saint-Raphaël, Sainte-Maxime, Hyères, Saint- Nazaire, Bandol ; on a décrit maintes fois et Ton visite toujours Toulon et la Seyne. MaisTintérieur du département est infiniment moins favorisé des promeneurs, et c'est bien rarement qu'on pense à s'y enfoncer. Pourtant il est digne de sortir de cet abandon et ne mérite point une telle indifférence. Que de choses à y voir ! Villes charmantes comme Barjols, Brignoles, Aups, Cotignac et bien d'autres ; rivières gracieuses comme l'Argens, ou redoutables comme le Jabron et le Verdon ; montagnes sacrées comme la Sainte-Victoire ou la Sainte-Baume, aux pèlerinages légendaires, montagnes âpres et sauvages, comme les Maures, dont le massif est tout entier dans le Var; mais plus que tout cela, aspect profondément provençal du pays et des habitants, voilà de quoi inviter le touriste à quitter de temps en temps la côte pour l'intérieur. Il y a quelques années le chemin de fer du littoral était le seul dont on pût disposer. Mais maintenant d'autres routes se dirigent vers le cœur du département. Une petite ligne à voie étroite part des Arcs, près de Draguignan, et va rejoindre à Meyrargues la grande voie de Grenoble à Marseille. Elle n'est pas bien brillante, cette petite ligne ; les trains ne s'y piquent pas d'une bien grande exactitude et trois ou quatre heures de retard n'y sont pas
crime pendable ; il y a pour le service deux mignonnes locomotives, une mauvaise et une bonne. Tombez-vous sur la bonne : alors, va bieïn ! vous arriverez presque à Theure. Est-ce la mauvaise qui vous est échue : vous pouvez vous attendre à tout. Celle-ci procède par à-coups, par heurts bizarres et irréguliers qui secouent les rares voyageurs, sans merci, comme salade en panier; elle a des éternuements brusques, des enrouements maladifs et des crachements inquiétants; très asthmatique d'ailleurs et rétive aux rampes. Souvent elle y reste en panne, s'entête à ne plus bouger, et attend en ronchonnant que l'on envoie l'autre, la bonne, chercher sa petite sœur, malade. Alors les deux partent de compagnie et, joyeuses comme de petites folles, dévalent les pentes avec une rapidité vertigineuse.
Une autre ligne passe à Brignoles et à Saint- Maximin.
Inutile de dire qu'à ces chemins de fer fantasques nous préférions nos bonnes bicyclettes, qui, elles, ne nous laissèrent jamais en détresse. Filer de Calissanne à Barjols, 7 kilomètres à peine, n'était qu'un jeu pour nous. Bien que Barjols soit une bien modeste ville de 2500 habitants, c'est le grand centre où villages et « châteaux » avoisinants viennent s'approvisionner.
bO
Bien] souvent nous sommes-nous faits les pourvbyeurs de la maison, et revînmes-nous de la ville avec un gigot d'agneau proprement ficelé sur le guidon, ou un énorme jniéloun ballottant à chaque poignée. Les routes en cette région sont très acceptables pour la bicyclette, et la plupart des rampes peuvent se faire sans mettre pied à terre.
Nos services d'approvisionnement n'étaient pas à dédaigner. On vit très frugalement dans le Var. La seule viande qu'on y consomme pendant neuf mois de l'année, en dehors des bêtes de la bassecour, c'est du mouton ou de l'agneau. Pot-au-feu de mouton, gigot, côtelettes, et les délicieuses tripettes ou tripes d'agneau, guère connues à Paris, on ne sort pas de là. Quand un boucher se décide à tuer un veau, on le fait annoncer à son de trompe dans tout le voisinage. Brûlée du soleil, cette terre ne produit pas de légumes. Dans les « châteaux » isolés, le repas se compose le plus souvent d'omelettes aux pommes cf amour et dlierbes. On réunit sous ce nom générique tout ce qui ressemble de près ou de loin à des légumes : herbes les feuilles de betterave dont on fait des contrefaçons d'épinards; herbe la chicorée; herbe la menlhe dont on fait de la soupe, copieusement additionnée d'huile ; herbe la sauge qui sert à confectionner la soupe à l'eau bouillie. Il est des jours oîi les provisions sont épuisées.
On n'a pas toujours des vélocipédistes sous la main, et un usage auquel on ne déroge jamais exige qu'on n'aille à la ville que le dimanche matin. Ces jours-là, quelqu'un prend son fusil et va battre les fourrés de chênes verts et les collines semées de labyrinthes de grès. Il est rare qu'on ne revienne pas avec quelques perdrix, quelque lièvre ou mieux encore une brochette de ces délicieux culs-blancs qui sont la joie des fins gourmets. Ces maquis sont très giboyeux; on y rencontre parfois quelques sangliers. Mais ce qu'on y rencontre surtout, ce sont des braconniers.
Si la chasse a été mauvaise et qu'on revienne bredouille, il y a bien dans la ?'ésêrve quelque vieille morue, attendant l'heure de la brandade. Et puis l'aïoli est toujours là, qu'on ne fait nulle part si bien que dans le Var, l'aïoli, friandise si exquise que, lorsqu'on en a mangé le matin, le souvenir vous en poursuit tout le jour.
Plus heureux sont les gens de Barjols. Le marché est fourni en légumes, grâce aux eaux abondantes qui arrosent ses faubourgs; on y trouve aussi un bizarre fromage que les vieilles marchandes brassent sans cesse en de vastes terrines, formé de grumeaux, et que nous prîmes d'abord pour du couscoussou; on vous le sert à
pleines mains, sans cérémonie ; cela s'appelle du couyïn. On y rencontre même un petit serrurier fort intelligent, qui loue des tricycles, — la bicyclette est encore peu prisée en Provence, le Provençal étant, comme Tartarin, courageux mais prudent, et s'estimant plus en sûreté sur trois roues que sur deux. Ledit petit serrurier fit subir à nos vélos un nettoyage sérieux, dont après 1000 kilomètres parcourus ils avaient quelque besoin.
Barjols est une des plus ravissantes villes de l'intérieur de la Provence. Bâtie sur le versant et au bas d'une colline qui regarde la vallée de la rivière des Écrevisses et du ruisseau de V'arages, elle est, fait rare et merveilleux dans le .Midi roussi, enfouie dans une corbeille de verdure. De toutes ]3arts des sources jaillissent, coulant jour et nuit des fontaines, courant dans les ruisseaux, se précipitant en cascatelles au milieu de rochers moussus et de mignonnes prairies vertes, apportant partout la fraîcheur et la vie. Aussi a-t-on pu surnommer Barjols le Tivoli de la Provence. Quelles bonnes heures nous avons passées, soit à contempler ses gaies maisons, entourées de feuillages comme un bouquet de blanches fleurs, soit à parcourir les rues, en compagnie d'exubérants Barjolais ou d'aimables Barjolaises ! Tantôt on nous menait visiter le t^avin des Carmes^ une gorge envahie de centenaires frondaisons
tantôt les Carmes eux-mêmes, un ancien couvent devenu moulin, qui a conservé des jardins ombreux, des pièces d'eaux vertes et entourées de balustrades émiettées par le temps, et des grottes à stalactites dont les moines avaient fait leur église ; tantôt l'église même de Barjols, massive et peu intéressante comme la plupart de celles de Provence, mais où Ton vous montre, d'un air malin, à une porte Renaissance, un petit médaillon représentant Adam et Eve ; tantôt le tunnel de la route de Correns, taillé dans le roc vif; tantôt le vieux château dit de la Reine Jeanne; enfin toutes les curiosités grandes ou petites.
La plus étonnante, et qu'on n'eut pas besoin de nous montrer, c'est la saleté des rues ou plutôt des escaliers qui en tiennent lieu. Un jour nous passions dans une de ces ruelles sordides et admirables.
« Passarès ! » cria une voix qui venait du ciel.
Surpris, nous nous arrêtâmes net.
Bien nous en prit.
La voix n'avait pas fini, que quelque chose arriva d'en haut et s'étala à deux pas, avec un bruit mou. Nous n'avions pas monté dix marches que:
« Passarès î » dit une petite voix invisible.
Instruits par l'expérience, nous donnâmes aussitôt signe de vie en proférant des cris inarticulés j qui n'avaient rien d'humain ni de provençal.
Le ravin des Clarmes, à Barjols (page 218).
Moyennant quoi une jolie paire d'yeux noirs se montra à une fenêtre, parut fort confuse et s'éclipsa.
Nous apprîmes ensuite que Barjols, ville naïve et primitive, ignore ce rafflnement qui consiste à prévoir, lorsqu'on bâtit une maison, certaines sujétions de la nature humaine, et que vous n'y trouverez pas, — mon Dieu, comment dirai-je? — le contraire de la cuisine. On déverse tout simplement par la fenêtre dans la rue ce qu'on ne saurait décemment garder chez soi. Mais, comme on est poli, on crie généralement avant, pendant ou après cette petite manœuvre le Passat^ès ! qui nous avait intrigués et qui veut dire : « Passez vite ! » Chacun dispose, du reste, devant sa maison, une couche de paille qui devient bientôt un très confortable fumier, destiné à amender la campagne que tout Barjolais possède.
« Oui, messieurs. Le vétérinaire de Barjols, M. Remy Blanc, est mort le cœur mangé par les vers. Tout le monde le sait, que !
— Pas possible! Le cœur mangé par les vers? Je n'avais jamais entendu parler de cette maladielà. Et, dites-moi, garde, comment ça lui est-il arrivé ?
— Ah vaï ! est-ce qu'on sait? On dit que c'est en soignant les poules à la Marseillaise, la bastide
que vous voyez là-bas. Il a mis sans le vouloir la main à sa bouche, cet homme, et c'est comme ça que ça lui est venu. »
Sur cette triomphante assertion, le garde nous regarda, évidemment satisfait de son explication.
Nous montions ensemble, ce matin-là, les pentes du Besseillon, dont nous avions entrepris l'ascension. Ascension facile, hâtons-nous de le dire pour ne pas avoir l'air d'accomplir un des travaux d'Hercule. Ascension à la portée des dames et des demoiselles, à la condition qu'elles aient des jarrets solides et des jupons qui ne craignent pas les accrocs des taillis : le Gros-Besseillon, le plus haut des trois, a 814 mètres de hauteur.
Maille, le garde champêtre de Pontevès, un gros personnage, s'il vous plaît, et qui avait failli être maire de la commune, nous servait de guide; un brave homme de six pieds de haut, la terreur des braconniers et l'ami de tous les honnêtes gens du pays. Une petite plaine plantée de pins, puis commencent les pentes, assez douces d'abord, ensuite plus raides; deseml^roussaillements de buissons cachent le sentier, où le garde seul peut se retrouver ; arrivés à une bergerie solitairement posée sur un des paliers de la montagne, nous perdons tout à fait le chemin. Il s'agit de se frayer une route à travers les enchevêtrements de chênes verts, d'arbousiers, de petits sapins, de lentisques et de ces grands
chardons à capitules lilas clair qui sont comme une remembrance de l'Espagne. A mesure qu'on approche du sommet, tout devient plus sévère, plus silencieux encore.
« Est-ce qu'il n'y a jamais de malfaiteurs qui viennent se réfugier dans ces solitudes? demandons-nous au garde. On doit y être bien à l'abri de la gendarmerie.
— Oh que oui, messieurs î H y a quelque temps un homme de Brignoles, qu'on poursuivait pour vol, est venu se cacher dans le Besseillon, et l'on a élé plus d'un an sans pouvoir le trouver.
— Et comment vivait-il?
— De sa chasse le plus souvent. De temps en temps il descendait devers Correns, ou Barjols, ou Tavernes, et il achetait ou il volait ce dont il avait besoin. Nous ne pouvions pas mettre la main dessus. Ce qui l'a fait prendre, c'est la soif. \^oilà qu'un jour le garde champêtre de Correns, qu'il ne connaissait pas, le trouve assis auprès d'une source, tout près d'ici. Le garde se dit : ({ Voilà mon homme I » Mais il n'avait que sa canne, et l'autre avait auprès de lui son fusil, un fusil superbe, ma foi, qu'il avait volé comme le reste. Il engage donc la conversation.
— Hé, camarade ! Ça va-t-il, la chasse ?
— Pas trop, que dit l'autre.
(( Et les voilà qui causent, bons amis, de choses et d'autres.
— \ (His avez là un beau fusil, dit le garde.
— 11 n'est pas mal, que tait Tautre.
— Si vous vouliez le vendre, je vous rachèterais bien.
— Il n'est pas à vendre; je ne Tai pas acheté pour le recéder, mais pour m'en servir.
— C'est égal; si Ton vous en donnait un bon prix ?
« Et l-out en causant il maniait Tobjet, comme [)our l'examiner. Et alors, tout d'un cou[K
— Au nom de la loi, qu'il dit, je vous arrête.
<( Qui est-ce qui l'ut penaud? C'est l'homme de Brignoles. C'était à son tour d'être désarmé. Le garde l'a emmené sans résistance, et il en a pour ses trois ans de prison. »
Tout en devisant de la sorte, nous escaladions le dernier échelon de la montagne, et nous restions muets devant le spectacle qui nous entourait.
La mer, la mer bleue, Ibrmail à l'horizon comme une idéale ceinture, sur laquelle se découfiait en zigzags étranges, en incohérentes lignes, tout un chaos de montagnes, tout le massif des Maures et sa bousculade de pics hétéroclites, puis plus loin les montagnes de Toulon et d'Ollioules, et un pic isolé qui nous cachait .Marseille; la Sainte- Baume, longue muraille brusquement arrêtée, la montagne carrée de Brignoles; tout cela brun rouge, mais tranché d'ombres d'un bleu véhément et net, d'une netteté de lame, d'une netteté d'acier,
jusqu'aux derniers plans et à Textrème lointain. Du côté opposé, autres monts, autres rocs, gris et décharnés, piqués d'oliviers comme Test de vermine le manteau brun d'un pauvre homme; les déchirures violentes de la vallée de Quinson, du \'allon Sourd, et, tout au loin, des Alpes neigeuses et d'innombrables glaciers; enfin, tout à nos pieds, Fox sur son mamelon aplati ainsi qu'une brioche sur laquelle on s'est assis, Tavernes, Barjols, Salernes, Aups, autant de petits tas de choses indéfinissables, qui sont des maisons. Le sommet du Besseillon est un belvédère incomparable.
En descendant, nous traversâmes Pontevès, pauvre village aujourd'hui, grosse ville autrefois, et berceau de tous les Pontevès actuellement en cours. Du château, qui s'élevait sur une terrasse de rocs commandant toute la vallée, il ne reste que quelques tours, sans aucun intérêt, mais qui meublent bien le paysage et y font ce qu'on appelait au siècle dernier « une jolie fabrique ».
« Tous les répoublicans y je vous dis, sont des canailles !
— Et vous autres, sales conservatours^ vous n'êtes qu'un tas de rien du tout!
— Oui, conservatour je suis ! Je suis le défenseur du Grand Saint Marcel, je le défendrai toute
ma vie ! Vous autres, répoublicans, c'est tous des fripouilles, oui, des fripouilles ! »
C/est dans ces termes amènes que s'interpellaient à pleine voix un notable de Barjols et le cocher de la voiture qui nous menait en excursion au Vallon Sourd.
Il faut dire que le Var est une chaudière où les passions politiques bouillonnent sans cesse et qu'elles menacent sans relâche de faire éclater. Mais la chaudière n'éclate jamais. Grâce à cet excellent esprit méridional qui fait que Ton vit familièrement les uns à côté des autres, au grand soleil, grâce à cette fraternité à la fois touchante et comique qui fait que personne ne s'étonne de voir un notaire s'en aller bras dessus bras dessous avec un portefaix, toutes ces grandes disputes n'ont })as d'autre effet que de fournir un échappement à ce besoin de pérorer, de crier, de se griser de paroles, qu'éprouve tout Provençal. Dans le Midi, personne n'est modéré. On est ou clérical forcené, ou radical féroce. A Barjols ceci se complique de la question du Grand Saint Marcel, le patron de la ville, une affreuse statue qu'on promène en grande pompe les jours de grande fête. Saint Marcel est un fétiche, un palladium, auquel les conservatoiirs défendent que l'on touche. Gomme le disait notre cocher : a Qu'on dise tout ce qu'on voudra de mon père, de ma mère, de ma femme et de moi ; mais qu'on ne touche pas au
iSPfW?.»
Bords de rArgens. dans 1p Vallon Sourd ( page 230 ).
Grand Saint Marcel. » Naturellement les r^jjoz^/^/zcans, connaissant Tendroit sensible, ne se font pas faute d'accabler le Grand Saint Marcel d'impitoyables brocards. La guerre n'est pas près de finir.
Le plus heureux de tout cela, c'est qu'après un trajet enchanteur dans un val resserré entre des rochers de grès aux formes imprévues et extraordinaires, nous nous trouvions, le notable répoublican^ le cocher conservatour^ et nous, qui en fait de politique sommes principalement bicyclettistes, en train de faire une épique partie de boules au bord de la plus gracieuse rivière qui soit, TArgens, gracieuse par son nom et par les rochers et les frissonnantes verdures qui bordent son cours.
Cependant que nous éblouissions les autochtones par notre habileté dans leur jeu national, sous un pan de rocher un déjeuner succulent s'improvisait. La bonne M"^^ Roumey, la dryade de ces bois, découpait des pommes d^amour pour l'inévitable omelette, plumait des poulets, péchait une bouillabaisse daHS son vivier, et bientôt après notre troupe joyeuse faisait sur un banc rustique un festin qui aujourd'hui encore me met l'eau à la bouche.
La bouillabaisse adoucit les mœurs. Après ce rustique repas, conservatour^ répoublican et nous-mêmes, nous entonnâmes à qui mieux mieux
rhymne au Grand Sant Macèou, patroiin dé Bar joou :
Grand Sant Maçèou, ô patroun vénérable, Deis Barjourens qu'ounourouns lou pays.
Van l'imploura qu'an va grounda l'oouragè Ou qu'un malaou es à l'in-extremis.
L'envoucation es ben facilo à faïrè:
Laïssoun parla leïs couars que l'aïmoun tant Et leïs souffrants soun soulagea, pècaïré ! Se an l'amour et la fès oou grand Sant.
Deïs Barjourens lou millour interprète Oouprés dé Diou, es lou Sant rénouma ; Ooussi chascun, quand approcho sa festo, Tout plen d'ardour es hérous de canta (1) :
Lou béou grand Sant JMacéou, Leïs tripétos, leïs tripétos. Lou béou grand Sant Maçéou Leïs tripétos vendran leou,
Et raou plaou, plaou
Raou plaou, plaino {.bis),
Raou plaou, plaou
Raou plaou. plaino,
Raou plaou, plaou; plaou plaou.
Du Vallon Sourd, une fort belle roule, ensoleillée à outrance, mène à Correns. De là, on voit
(1) Ces trois strophes sont de M. C. Gabriel de Barjols. Les deux derniers couplets de cette chanson naïve, qui donne une parfaite idée de l'idiome de Barjols, se chantent à l'église le jour de la fête de saint Marcel, au milieu de l'enthousiasme délirant de la population.
Une rue à Correns (page 23^
à merveille les escarpements du Gros-Besseillon. Correns est une bourgade qui nous parut très grillée du soleil, mais où l'eau coule en rivières au beau milieu des rues, et où les maisons, hautes et nues, sentent encore la conquête arabe.
Au retour, nous passâmes par Chûteauvert, tout petit village au pied de grands rochers qui disparaissent sous les taillis touffus. Tout en haut sont les ruines d'un château fort, véritable nid d'aigle où il ne devait pas faire bon quand le vent soufflait.
Une autre fois, nous allâmes visiter la cascade de Sillans.
Trouver dans une Arabie pétrée comme celle que nous fréquentions une oasis de verdure, un charmant lac en miniature où tombe en pluie de perles une cascade de plus de 50 mètres de haut, n'est pas chose à dédaigner. C'est le torrent la Bresque qui vient se jeter ainsi par deux belles chutes, minces et longues, et flottantes comme un voile de mariée, dans un abîme de feuillages.
Une autre de nos courses fut d'aller jusqu'à Meyrargues, une quarantaine de kilomètres. Ce n'est, de Barjolsà Meyrargues, qu'une succession de petits tableaux charmants. Là il ne faut pas s'attendre à trouver beaucoup de verdure. Tout
est sec, blanc, poudreux, mais tout est si bien arrangé pour attirer l'attention et la retenir qu'on est enchanté de son voyage. C'est d'abord Varages, sur un rocher bleuâtre coupé à pic, percé de cavités naturelles, troué comme une monstrueuse éponge; c'est Rians, sur sa hauteur pelée, dont l'église a un cachet très espagnol ; c'est Jouques, un village préhistorique célèbre dans l'histoire des races celtiques; les artistes y aimeront surtout à voir les ruines du château des Évêques, des terrasses, des successions grandioses d'escaliers extérieurs, des balustraders en pierre très moisies, des vases portés par des pilastres branlants, toute une splendeur et toute une décadence ; enfln c'est Meyrargues, ouvrant l'immense plaine rissolée où l'on devine Aix et au bout de laquelle est Marseille.
Nous eûmes même, pour comble de bonheur, la satisfaction d'assister à un de ces formidables orages comme on n'en voit que dans le Midi. Tonnerres incessants, cataractes célestes ouvertes à inépuisables éclusées, c'était à se demander si cela finirait jamais. Notre joie de dilettante était toutefois un peu troublée par l'idée que le départ était fixé au lendemain.
Amiel, le garçon de ferme, ne put réprimer un sourire quand nous lui intimâmes l'ordre d'avoir à nous réveiller à quatre heures du matin.