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CHAPITRE XIX

Géologie et bicyclette. — La région de Cogolin. — Les chênes-liège. — Hyères. — Toulon. — Les quais de Toulon. — Les rues et l'arsenal. — Les cafés. — Docteur en droit ou bandagiste?

En quittant la Garde-Freinet, nous apercevons la mer au delà des montagnes. Elle n'est pas bleue, ainsi que mon ami s'attendait à la voir, ne connaissant la Méditerranée que par ouï-dire; mais, à cette heure où le soleil n'est pas encore levé, elle est d'un gris très fin, un peu doré, comme on la voit souvent dans les toiles de Claude Lorrain.

Nous la perdons de vue bientôt pour entamer, au milieu des défilés boisés, une descente d'im-

portance. Nous descendons le versant opposé à celui que nous montâmes hier, et nous le descendons par des pentes très raides et très pittoresques, au milieu d'une végétation somptueuse. L'état seul de la route apporte une restriction à notre parfait contentement. Bonne pour les piétons, passable pour les voitures, elle est franchement mauvaise pour la bicyclette. Cela tient d'abord à un entretien par trop sommaire, ensuite et surtout à la nature des matériaux employés à cet entretien. Dans les pays calcaires, comme la Bourgogne, Tempierrement des routes est excellent, les éléments en soni cohérents, élastiques ; — dans les régions à silex c'est déjà moins bon; on obtient, par l'écrasement, de la poussière ou de la boue, selon le temps, rarement de belles surfaces planes ; — et dans les pays de grès, de schistes, de granit, de toutes roches éruptives et très dures, on n'obtient rien du tout que des cailloux qui refusent de s'écraser, de rester en place, qui sautent de leurs alvéoles et s'éparpillent sur le chemin. Le piéton peut passer, le cheval aussi, mais la bicyclette en gémit.

Voilà ce qu'on pourrait appeler de la géologie considérée dans ses rapports avec la vélocipédie.

Gomme nous approchons de Grimaud, le soleil se lève et nous envoie ses flèches d'or à travers

les crevasses crun château fort en ruine, d'une fière allure, campé sur une découpure de roc. Nous traversons le bourg.

Où tout doi't, et Gi-imaud, et les vents, et Neptune,

non sans remarquer de vieilles maisons d'architecture sarrasine, d'autres du moyen âge ou de style italien; toutes sont tournées vers la mer et, de la colline qu'elles recouvrent, jouissent de la vue charmante du golle tranquille de Saint-Tropez et des montagnes de la Corniche.

De là, nous descendons dans la fertile plaine de Cogolin, qui semble continuer dans les terres le golfe. Elle de Beaumont, parlant de cette région, a dit : « Le bassin de Cogolin est, pour ainsi dire, à lui seul un pays complet, ayant ses montagnes primitives, ses masses plutoniques de serpentine, ses buttes volcaniques, son fleuve, — la rivière de Grimaud, — sa plaine d'alluvions. Séparé du reste de la Provence par les Maures, le bassin jouit d'un climat privilégié. C'est pour ainsi dire la Provence de la Provence, et les Arabes, qui, dans les dixième et onzième siècles, ont occupé ce canton, ont pu s'y croire en Afrique. »

Elle de Beaumont aurait pu même dire que, jusqu'en 1470, Saint-Tropez fut sans cesse disputé entre les Maures et les chrétiens. Ce n'est qu'à cette date que des Génois construisirent les tours

qui protègent encore le port. Ainsi on jouait Polyeucte et le Boiu^geois gentilhomme^ que les Arabes étaient encore établis en France!

L'orage d'hier nous a retardés d'une demi-journée. Il faut donc nous borner à dire à Saint-Tropez, une des plus délicieuses villes et des moins fréquentées de ces côtes, un rapide bonjour, et, revenant à Cogolin, traverser une autre partie des Maures pour gagner Ilyères. Disons tout de suite que jusqu'à Hyères nous roulerons sur une route toujours aussi mauvaise et caillouteuse, mais cependant accessible au vélo. Elle monte doucement en suivant la vallée de la Molle. Par ici, plus de ces paysages violents et éclatants que nous avions hier. Mais un joli bassin de prairies arrosées par une rivière riante et accorte; des montagnes gracieuses, couvertes de forêts de pins; et un véritable jardin au milieu duquel passe notre chemin, ombragé de pins maritimes, de grands chênes verts, bordé parfois de roseaux géants. Une véritable allée de parc. Des chênes-liège en quantité. Les écorceurs sont à l'œuvre. Ils découpent de longs carrés d'écorce qu'ils empilent régulièrement; on dirait des tuiles rangées les unes sur les autres. L'arbre alors montre des tronçons de branches d'un rouge vif qui brunit bientôt au contact de l'air. Cela fait peine de voir

ces malheureux, qui semblent souffrir et saigner de cette opération barbare. La plaie, du reste, se cicatrise et Tépiderme repousse. Au bout de huit à dix ans, on recommence, et certains de ces arbres donnent dix, douze récoltes et plus. Le Quercus siiber a la vie dure.

Cette traversée des montagnes, entre Cogolin et Hyères, est absolument déserte. Pendant prés de dix lieues on ne rencontre pas un village, pas une maison, sauf deux ou trois cabanes d'écorceurs. Arrivée presque à la source de la Molle, la route prend une pente des plus accentuées. On monte à pied au milieu de beaux rochers aux couleurs ardentes, et tout à coup un décor radieux apparaît. C'est la mer, bleue maintenant, de ce bleu invraisemblable qui est presque noir, et, posées dessus comme des bijoux d'or sur un écrin, les îles d'Hyères, longues et minces, étincelantes au soleil : voici l'île du Levant, la petite île Bagneau, et, la touchant presque, derrière, nie de Port-Cros, et la grande île de PorqueroUes, et la presqu'île de Giens, et de petits îlots encore. La côte forme à ce fond un premier plan de verdure sombre, de ce vert brun particulier à la Provence. C'est bien cela, les aspects italiens de cette Méditerranée, et mon ami est servi à souhait; il voit enfm la mer de Provence telle qu'il l'avait rêvée.

Descente de toute beauté à partir de là, qui

nous fait arriver à la vaste plaine des Salins. Hyères, au fond, s'étage pittoresquement sur une colline rousse. A i^auche, dans la rade, de gros cuirassés sont mouillés, immobiles et majestueux. Le soleil verse sur nous des cascades de lumière et des chaleurs de fournaise ardente. Aussi n'est-ce pas sans surprise que nous apercevons des tas de neige soigneusement alignés. Quès aco? De la neige au mois d'août, sous un soleil pareil! Eh non, c'est du sel, et voici les vastes étangs tout blancs où on le fabrique. Ils n'ont rien d'artistique et leur plate étendue dépoétise et embourgeoise cet endroit-là.

Hyères! Ville à jamais mémorable pour nous, par un déjeuner royal qu'on nous y sert à l'hôtel de Paris. Ville d'ailleurs sans grand intérêt, comme toutes celles que l'élément étranger envahit. Trop d'hôtels, trop de villas, trop de coiffeurs, de modistes et de loueurs de voitures; trop d'enseignes en anglais. Heureusement la season n'est pas commencée. Les hôtels sont vides, les villas inhabitées, les modistes sont à Paris, et les loueurs font repeindre leurs voitures. Il n'y a que les coiffeurs qui coifferaient volontiers. La moitié des boutiques sont fermées, et nous sommes les seuls nobles étrangers actuellement en villégiature à Hyères. La gazette locale n'enregistrera pas notre arrivée, je le crains.

LA MER — UYÈRES — TOULOX 263

Pourtant il y a à Hyères, même pendant la saison, moins de solennité qu'à Aix, plus de laisseraller, plus de gaîté. Mais, si l'on veut trouver des coins intéressants, des scènes pittoresques, il faut monter dans la vieille ville qui, elle, a gardé toute sa saveur provençale. De branlantes habitations gothiques, une ancienne église transformée en ruche humaine où logent une foule de familles, l'antique église Saint-Paul, sorte de forteresse noire et redoutable, hérissée de contreforts et percée de meurtrières, des passages voûtés, des escaliers obscurs et contournés, réjouiront l'artiste. C'est toute une mine à explorer. Surtout Tesplanade qui forme terrasse devant l'église et un belvédère d'où la vue s'étend sur tous les environs, la mer, les îles, les montagnes et la plaine des Salins toute plantée d'oliviers, de figuiers et de pêchers.

Mais nous avons fort à faire aujourd'hui. Désireux d'arriver de bonne heure à Toulon, nous supprimons la halte réglementaire de l'aprèsmidi. Passant devant les villas aux jardins remplis de dattiers superbes, nous nous dirigeons vers la mer. Nous traversons des vergers pleins de rosiers en fleur, des champs d'hortensias, des prairies d'œillets et de géraniums, qui ne sont pas; là uniquement pour le plaisir des yeux.

La route suit la mer de tout près, et les belles vagues bleues viennent presque lécher nos pieds, ou plutôt nos roues. Nous trouvons que nos bicyclettes vont trop vite et nous arrachent avec trop de rapidité aux spectacles charmants dont nos yeux s'enivrent. Tantôt le chemin s'écarte de la côte pour passer entre des coteaux gracieux, tout remplis de villas aux grilles dorées, aux jardins embaumés, tantôt il se rapproche de la mer, dont nous voyons le bleu à travers les feuillages sombres, puis il s'éloigne encore. De hauts rochers apparaissent en face de nous, le Faron, le Goudon, portant des forts sur toutes leurs pointes, sur tous leurs plateaux, et formant une ceinture sévère et formidable à une ville qu'on ne voit pas encore, mais qu'on devine : Toulon.

Sitôt passés sous la poterne, nous courons au port. Il est vraiment magnifique, et le quai qui le longe, bordé de hautes maisons et de cafés des plus confortables, est une des plus belles promenades qui existent.

De là, on voit dans la rade que forme la presqu'île de Saint-Mandrier, les gros navires de guerre, on assiste à l'embarquement des escouades qui rentrent à bord, au débarquement des officiers qui viennent à terre, à la sortie des milliers d'ouvriers et de marins des arsenaux; ce sont des

bandes de matelots qui passent, bras dessus, bras dessous, Tair naïf et fort; ce sont de graves commissaires à multiples galons qui confèrent, de gros registres sous le bras; ce sont de petites bouquetières fort jolies, ma foi, qui circulent au milieu de la foule, offrant des fleurs, des allumettes, des oranges et des sourires. Et surtout des marins, des marins à foison. Toulon appartient aux marins; c'est leur ville à eux; rarmée de terre n'y compte guère, les civils n'y comptent pas du tout. Dans les petites rues droites et grouillantes de la ville, tout est pour le marin : merceries où il trouve à acheter tout un fourniment hétéroclite, depuis un couteau jusqu'à du papier à lettre, depuis des miroirs jusqu'à des livres de chansons; cafés abominables, vrais trous infects où il s'entassera avec les camarades à boire et à chanter toute une nuit et dont il sortira ivre et sans argent; restaurants où il pourra dîner princièrement pour quinze sous; chapeliers qui ne mettent en montre que chapeaux cirés, bonnets de laine, galons et aiguillettes dorées; marchands de tabac où la carotte règne en souveraine; tout cela est pour lui. Il est le maître ici, et cette prédominance de la marine de guerre et des maî^souins donne à la ville un cachet particulier.

Ce cachet, il ne faudrait pas le demander à ses monuments. Toulon ne date guère que de Henri IV et sa fortune que de Louis XIV. Il y a donc peu à

visiter à ce point de vue. Seules les cariatides de Puget à THôtel de Ville sont dignes de Tattention de l'artiste. Quant aux arsenaux, ici comme ailleurs, c'esl le plus souvent du temps perdu que de les visiter. Horribles à Textérieur, leur visite ne peut réellement intéresser que les gens du métier. A l'égard des corderies, Ibrges, cales couvertes, tôleries, magasins, parcs, armureries, limeries, bassins de radoub, chaudronneries, fonderies, bassins de carénages, magasins d'artiOces, de sulisistances et autres, m'est avis qu'on en sait aussi long en lisant leurs beautés dans un guide, au coin de son feu, qu'en les visitant sans y rien comprendre.

Ajouterai-je que depuis longtemps il n'y a plus à Toulon ni bagne ni forçats?

S'il n'y a pas beaucoup de monuments, en revanche les cafés sont nombreux, grands, luxueux, largement ouverts sur le trottoir. Le soir nous parcourons la belle avenue où sont les plus monumentaux. Us regorgent de militaires et de marins, de tous grades. Sur des estrades on ouït des Italiennes faméliques qui chatouillent des mandolines ou vinaigrent des violons; ou bien des Hongroises authentiques, avec des jupes de cantinières, des vestes de Carmens et des bonnets polonais, lesquelles férulent des tympanons ou

scient des violoncelles. On applaudit, fort, d'autant plus fort qu'il est plus tard et que les libations ont été plus nombreuses. Les airs patriotiques, les inepties de café-concert provoquent des enthousiasmes et sont repris en chœur.

Hippocrate jeune gémit. Cette musique, assurément inférieure, le navre. Il demande comme une grâce de rentrer à Thôtel.

Mais là un autre navrement l'attendait. Il paraît qu'il s'y était fait adresser des lettres, et que la patronne, par erreur, les a renvoyées à un de ses clients habituels, qui porte le même nom et qui est bandagiste. Mon déplorable compagnon se consolerait assez de la perte de ses lettres. Mais ce qui le vexe, c'est qu'on l'ait pris pour un bandagiste^ après Favoir pris pour un docteur en droit.

Où l'amour-propre va-t-il se nicher ?

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