CHAPITRE XX
La rade de Toulon. — Saint-Nazaire. — Bandol. — Ce que doit boire un bicyclisle. — Un joli ménage. — La Ciotal. — Séparation. — Cassis. — Marseille. — Promenade en mer. — Un bain s. v. p.
Il n'est pas facile de sortir de Toulon, pour aller à la Seyne. Longtemps on tourne dans un labyrinthe de murs rébarbatifs, qui sont ceux de l'arsenal, percés de meurtrières, hérissés de canons, gazonnés en arrière pour arrêter les obus. Tout cela est fort bien combiné sans doute; redans, fossés, banquettes, bermes, contrescarpes, bastions, avec places d'armes rentrantes et places (Tannes saillantes^ rien n'y manque, et nous pourrions, si le cœur nous en disait, faire un cours
complet de fortification. C'est que Toulon est une des villes les plus fortifiées qui existent; ses défenses immédiates sont savamment combinées et multipliées à profusion, et, de plus, des forts détachés la protègent de toutes parts. Voici devant nous l'énorme fort Malbousquet et, sur sa colline isolée, la forteresse de Six-Fours, très pittoresque avec ses mille arcades, ses murs de soutènement et sa fière carrure.
Mais nous négligeons les forts pour regarder surtout la rade. Le jour vient à peine de naître, et sur le miroir calme de ce grand lac d'argent s'élèvent silencieuses de fines brumes d'un gris transparent. Le grand coloriste, l'impitoyable illuminateur, le soleil, n'est pas encore levé, et la nature prépare la symphonie triomphale qu'elle va sonner, par un prélude d'une douceur infinie. Tout se fond dans des tons argentés, et Toulon, et les navires en foule, gravement immobiles à l'ancre, et, là-bas, dans les chantiers de la Seyne, les enchevêtrements de charpentes des cuirassés en construction. Tout à l'heure le soleil va paraître derrière ces grillages étranges et nous fera penser au vaisseau-squelette qu'aperçut le vieux marin de la ballade fantastique :
When that strange shape drove suddenly
Betwist us and the sun.
And straight the sun was flecked with bars, As if Ihrough a dungeon gâte lie peered,
Witti broad and burnino- face.
(Quand cette chose étrange dériva soudain entre nous et le soleil, et que ses barreaux se découpèrent droit devant le soleil, son grand disque brûlant sembla nous regarder comme à travers les grilles d'une prison) (1).
Des coups de canon, sourds, arrivent de la Grande Rade, en glissant sur Feau. C'est le réveil à bord des bâtiments de TÉtat.
Nous traversons la Seyne, une ville industrielle pleine de boues noires et de cabarets, et, coupant la presqu'île du cap Sicié au milieu de montagnes couvertes d'oliviers, nous voyons bientôt s'arrondir devant nous la baie délicieuse de Saint-Nazaire. Le soleil matinal éclaire de ses lueurs rosées la jolie petite ville allongée au bord de son golfe, qui a l'air d'un lac, où elle mire ses maisons blanches à terrasses, la flèche de son église et la grosse tour carrée de son vieux château. La pointe Nègre allonge ses rochers bruns (|ue la vague vient lécher doucement, et de petits îlots, les Embiez, le Grand- Rouveau, se détachent en noir sur la mer, devenue d'un bleu intense.
La place publique, à Saint-Nazaire, c'est le petit port où s'amarrent une centaine de barques, peintes de couleurs vives et pavoisées de ces voiles rouges qui font si bien en mer.
1) Coleridge, The rime of tJie ancient Mariner, 1798.
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iSous n'avons pas quitté Saini-Nazaire depuis une demi-heure, coupant le promontoire de la Cride, que nous apercevons une nouvelle baie, aussi gracieusement arrondie, celle de Bandol. Dans celle-ci, le village, au lieu d'être étendu au fond du golfe, s'est étage sur une des pointes rocheuses. Le pittoresque y gagne, et, si Saint- Nazaire nous avait séduits, Bandol nous séduit plus encore. Il semble que c'est là, après les misères de la vie, après les petitesses, les trahisons, les chagrins dont est faite Texistence, c'est là qu'on aimerait à venir passer ses derniers jours en intime communion avec une nature qui. elle au moins, ne sera pas bête et méchante, qui sera douce au pauvre vieux meurtri des cahots de la route ; il semble qu'en descendant le dernier versant de la vie, c'est ce spectacle calme et consolateur qu'on aimerait à caresser de ses derniers regards.
Hélas ! Juifs errants de la pédale, il ne s'agit pas pour nous de rester à Bandol. Qui sait même si nous accepterions cedestin tranquille etserein? Nous sommes à l'âge où l'on n'a pas épuisé la coupe des épreuves.
Une déjà qui nous attend, c'est, au sortir des palmiers et des fontaines de Bandol, un soleil effroyable qui grille la côte où nous montons lentement, rôtit les rocs environnants, fait flamber la route blanche et nous réverbère de tous
côlés des bouffées de brasier. Nous fondons littéralement, nous nous évaporons, et, partis blancs de Toulon, nous arriverons nègres à iMarseille. Hippocrate jeune exulte et échafaude toute une théorie, d'où il résulte que nos pores auront acquis en ce voyage une élasticité inconnue jusqu'ici. Il affirme que Fhomme a tort de ne pas se livrer davantage à Téducation des pores...
Je ne l'écoute pas, uniquement occupé à regarder, par d'admirables échappées, la ligne bleue de la mer à travers les rocs et les pins ; autant de tableaux tout composés, où nul détail n'est à changer ou à inventer, et qui se renouvellent à chaque instant, toujours différents, toujours ravissants. Nous contournons un énorme rocher, très bien nommé la Frégate, car il a toute la silhouette d'un navire monstre dont l'éperon entrerait fièrement dans les terres. A droite dévalent des champs de safran et d'immortelles, d'où monte une odeur nauséabonde : on les engraisse avec des algues, et le soleil, en les décomposant, nous envoie à la face des effluves qui ne rappellent en rien la bouillabaisse, fin dernière des safrans.
Le système des compensations est surtout applicable à la bicyclette. Cette rude montée nous présageait une belle descente. La voici, dans la magnifique baie de la Giotat, où nous nous jetons avec enthousiasme.
274 LA FRANCF. K.\ BICYCLETTE
Et la route? Ah, la route, n'en parlons pas; on peut y rouler, c'est le principal. Vous ne voudriez pas, en face de paysages royaux comme ceux-ci, avoir aussi les pistes idéales des environs d'Auxerre.
Nous passons d'abord au village de Saint-Gyr. Sur la place est installé, à Tombre de beaux vieux arbres et à une petite table de café, un couple composé d'un assez vilain homme et d'une grosse femme rubiconde, qui sirotent des absinthes réitérées, entourés d'un régiment de fioles diversicolores, étiquetées Amer, Apéritif, Byrrh, Curaçao, Vermout. La vue de ces flacons nous suggère immédiatement l'idée de limonade. Il faut vous dire que la limonade est la seule boisson que nous nous permettions en cours de route. Le café excite et est suivi de réaction déprimante ; l'alcool coupe les jambes, même à dose infinitésimale, on ne saurait trop le répéter; le vin tape à la tête et ne désaltère point ; la bière est le plus souvent un horrible mélange d'alcool et de salol, à jeter dans la fange. La limonade rafraîchit sans nuire aucunement à la marche.
Trompés par l'étalage de cet arc-en-ciel de bouteilles, nous croyons que ces deux dignes époux sont les patrons du débit, en train de déguster leur fonds, et nous leur demandons de nous faire apporter de la limonade. A une demande aussi incongrue l'homme nous dévisage
LA MER LA ClOTAT — MARSEILLE i / O
d'un air féroce, etlafemme,crinclignation, se verse un demi-verre d'absinthe pure qu'elle ingurgite incontinent. Ces gens apparemment n'aiment pas la limonade. Ils ne sont d'ailleurs que clients de l'établissement, et même de fameux clients. Un petit bonhomme arrive enfin, que nous stupéfions beaucoup en lui commandant, avec la limonade, deux grands pains. Ils viennent pourtant, chauds, excellents, sortant du four, excellent apéritif pour le déjeuner que nous ferons tout à l'heure à la Ciotat, et bien préférables à toutes les absinthes du monde.
De Saint-Cyr à la Ciotat, 10 kilomètres en longeant la mer. Partout de beaux rochers bruns en strates horizontales, des bouquets de pins. C'est là que les Massaliotes avaient bâti la grande ville de Tauroentum, que détruisit César, — Tauroentum avait pris le parti de Pompée, — et dont les ruines sont enfouies dans le sable. A côté de la Ciotat, nous apercevons les rochei's grandioses que domine le pic recourbé du Bec de l'Aigle. Tous les navires qui font route le long de cette côte ne manquent jamais de venir reconnaître ce point de repère caractéristique. Ces rocs sont des calcaires néocomiens (on donne ce nom au premier des étages crétacés), dont les formes sont toujours escarpées et tourmentées ; le jurassique,
qui constitue la région dont nous sortons et précède le crétacé, est de formes plus adoucies et moins brusques.
Nous arrivons ruisselants à la Ciotat, et, pendant que mon ami va demander aux baisers d'Amphitrite de la fraîcheur et des forces, je visite cette ville, notable non pas tant par sa population, qui n'est que de dix mille âmes environ, que par les ateliers de construction de navires et de réparation que la Compagnie des Forges et Chantiers y a installés. Sans qu'il soit besoin de les visiter, on peut se rendre compte de leur importance par les coques immenses qu'on voit rangées dans leurs parcs, par les transatlantiques qui encombrent le port de leurs lourdes masses. La ville elle-même, qui entoure le bassin, est gaie, pleine de vie et de couleur. Dans les petites rues grouille, à la sortie des ateliers, une foule exubérante et babillarde, très animée et très drôle. Aux fenêtres, aux devantures, flottent des rideaux à larges raies rouges ou bleues. Nous déjeunons sur le port, et nous jouissons déhcieusement, en goûtant l'excellent vin blanc de Cassis, de cette vie lumineuse.
Encore une fois le règlement est violé. Dans notre impatience de voir Marseille, nous partons aussitôt après le déjeuner. Nous entrons dans de
magnifiques gorges boisées, bordées de hauts rochers et où règne une complète solitude. De place en place des chaumières désertes et ruinées se montrent dans les fourrés. On dirait que quelque fléau a désolé la contrée et chassé les habitants. Après 5 ou 6 kilomètres dans ces défilés, nous voici à l'intersection de deux routes menant également à Marseille, Tune par Cassis, l'autre par Aubagne. Chacune d'elles se recommande à nous par des mérites différents. L'itinéraire par Aubagne traverse des pays de montagnes à charmants paysages et, à partir du village, descend jusqu'à Marseille en suivant le cours du torrent l'Huveaune ; c'est la route universellement suivie ; elle est excellente et très bien entretenue. Ce dernier argument décide mon compagnon, toujours plein d'égards pour sa bicyclette.
L'autre, à partir de Cassis, est une route déshéritée, que personne ne prend jamais et sur laquelle aucun charretier ne peut nous donner de renseignements. Elle est inconnue. Je la prendrai donc, et nous nous retrouverons à Marseille.
Telle est la décision qui portera dans l'histoire le nom de Traité de Cassis, traité conclu sur la mousse, à Tombre d'un grès arrondi, et en présence de la haute borne triangulaire qui sert, en Provence, de poteau indicateur.
Bientôt Hippocrate jeune tire à droite. Je suis,
à gauche, une descente raide, et j'arrive au joli petit port de Cassis, étroitement encaissé entre les grands escarpements écartâtes du cap Canaille et ceux du Portalet, au fond de son étroite baie, refuge précieux pour les jours de tempête ; aussi les marins appellent-ils la baie de Cassis Port-Miou, c'est-à-dire Port-Mignon. Les ruines imposantes d'un château féodal couronnent un des rochers où s'appuie la petite ville. Une placette plantée de ces beaux et ombreux platanes qui sauvent le Midi des ardeurs du soleil, un petit port où, pour le moment, deux ou trois bateaux à voiles chargent des couffes ou corbeilles à fruits en sparterie qu'on fabrique ici, et des pains de craie ; des fontaines dans tous les coins ; voilà Cassis, qu'on a nommée l'oasis de ces côtes.
Laissant Cassis à mes pieds, je monte par mille détours sur un plateau de 300 mètres d'altitude, et j'entre alors dans l'Arabie la plus pétrée qu'on puisse s'imaginer. Ma route s'étend à perte de vue en longs replis sur les flancs de ce que je n'ose appeler une vallée, car il n'y existe pas trace de ruisseau ou de torrent, mais d'un ravin immense, brûlé, blanc et sans ombre de végétation ou d'habitation. De hauts sommets s'élèvent, aux pentes dénudées, aux cimes arides. A droite, c'est la montagne de Carpianne, le mont de la
Gineste; à gauche, du côté de la mer, le signal du cap Gros s'élance à 548 mètres, aussi pierreux, aussi décharné que le reste. Et toujours la route déroule ses longs anneaux serpentins dans ce couloir désolé, vrai vestibule d'enfer, mais d'une beauté âpre et d'une grandeur sauvage. On monte doucement, sans trop d'effort, et Marseille apparaît subitement, tout en bas, la mer, les îles éparses qui font comme une cour à la reine de la xMéditerranée, la plaine rousse et ses îlots de verdure, et, tout au fond, la côte bordée de montagnes nues. Les mille fumées de la grande cité, dorées par le soleil qui décline, enveloppent tout cela d'une auréole féerique ; c'est ainsi qu'il faudrait Tapercevoir pour la première fois, l'incomparable ville, et au bicycliste artiste, assez énergique pour affronter les 10 kilomètres de montée dans le couloir infernal, assez prudent pour se méfier de la très forte descente qui lui succède, et où la route est abominable, je conseille de toutes mes forces de ne pas manquer d'arriver par là à Marseille.
La banlieue des très grandes villes est laide et fastidieuse. Celle de Marseille ne déroge point à la règle. Il faut faire 3 kilomètres dans une plaine semée d'usines, de couvents, de bastides, de cafés populaires, de terrains vagues et de champs de manoeuvre, avant d'enfiler le Prado, la poudreuse et interminable avenue dont les
Marseillais sont assez fiers. Mais, enfin, la rue de Rome lui succède, et sur une forêt de mâts s'ouvre la Cannebière !
La plus belle ville du monde, c'est Marseille, au dire des Marseillais.
Les Marseillais n'ont pas tort.
Il n'y a pas de ville, au moins, plus captivante, plus attirante, pas de ville qu'on désire plus revoir quand une fois on l'a vue, pas de ville qui, lorsque vous y avez mis le pied, vous entraine davantage dans son tourbillon et vous fasse plus vivre de sa vie. D'autres sont plus propres, moins brûlées du soleil, plus intimement mêlées au mouvement commercial du port. Nulle part on ne trouve cette gaîté communicative des rues grouillant de foule, ce peuple bavard, criard, mais riant de la misère et philosophe sous ses haillons, travailleur au fond, mais à sa façon, grandiloquent et blagueur, Marseillais avant d'être Français; nulle part ces kiosques où les clovisses et les huîtres sont débitées par d'accortes marchandes ; nulle part plus de fleurs, plus d'yeux noirs provocants et hardis ; nulle part un Vieux Port plus pittoresquement encombré de bateaux cosmopolites; nulle part, surtout, troun de l'air ! la bouillabaisse !
Naples, me direz-vous ? Oui, Naples est gai, mais pas de la même gaîté que Marseille. C'est une
gaîté plus brutale, presque épileptique, que Ton regarde curieusement sans être, comme à Marseille, tenté de la partager. Aucune ville cependant ne ressemble plus à Marseille que Naples : même ciel, même mer, même soleil. — Mais, dites, Moussu, il y a trop d'Anglais, et pas assez de bouillabaisse !
Nous passâmes un jour à Marseille. On n'attend pas de moi, je pense, une description de cette indescriptible ville. Marseille est une ville à voir et non à apprendre dans les livres. Mon ami, qui s'y trouvait pour la première fois, en partit enthousiasmé, ahuri, ébloui, assourdi. Habitués aux expéditions rapides, nous vîmes tout ce qui peut se voir :
— Le Vieux Port, avec sa forêt de mâts, son fort Saint-Jean dont la forme fait penser aux marines de Joseph \'ernet, et, comme magnifique rideau de fond, la montagnette pelée où se dresse Notre-Dame de la Garde;
— Notre-Dame de la Garde elle-même, sanctuaire si admirablement placé, panorama inoubliable d'où l'on embrasse l'immense étendue de la ville, rousse et brûlée, avec sa ceinture de montagnes tantôt noires de forêts, tantôt blanches de rocs ; et la mer avec ces îles charmantes de loin, célèbres toutes, qui s'appellent Ratonneau, Pomègue, le château d'If, le Planier;
— Le Ghâteau-Borély, et surtout son parc,
délicieux dans ce pays de bruit et de poussière ; charmants ombrages, fraîches verdures, et des tapis d'herbe gazonnée comme nous n'en avions pas vu depuis longtemps ; au bout de chacune des ombreuses avenues, un paysage différent et toujours ravissant vient s'encadrer à Timproviste dans les feuillages ;
— Le palais de Longchamp, un joli décor que notre Trocadéro a lourdement imité. Celui de Marseille est léger, svelte, ce qui ne l'empêche pas de renfermer un musée de tableaux où il y a de bonnes choses, surtout des artistes modernes, et une remarquable collection d'histoire naturelle, riche en oiseaux aux plumages invraisemblables ;
— La cathédrale, moderne, jamais terminée, bien qu'en 1852 on en ait posé la première pierre. C'est encore un des orgueils des gens de Marseille. Ne troublons pas leur bonheur en leur disant que ce qui nous plaît le plus dans ce gros gâteau byzantin, c'est sa position au bord de la mer, en vue et tout près du port. L'ancienne, la Major, comme on l'appelait, nous charme bien davantage, et nous préférons son vieux chœur roman, ses campaniles lézardés et ses murs en ruine aux lourdes coupoles dorées de sa trop riche sœur ;
— La vieille ville, derrière le port, toute provençale, toute pleine de fontaines et d'une population sordide et joyeuse ; quartier où, le soir, on fait d'équivoques rencontres, très fréquenté
des marins et inconnu de la plupart des étrangers;
— La ville nouvelle, aux larges et monumentales rues, tranquilles et solennelles;
— Le Prado, le cours Belzunce, la Cannebière et ses cafés, ses bazars, ses riches magasins.
Nous couronnâmes le tout par une promenade en mer, à la nuit noire, sur un bateau à aubes, qui, partant du Vieux Port, aboutit aux bains du Prado, faisant passer près de la masse sombre du château d'If. Un orchestre assez bon, placé sur la dunette, jouait des polkas, des valses, des marches, qui, dans cette obscurité, dans le bercement doux des vagues, devant les milliers de lumières qui piquetaient la côte et se confondaient avec les étoiles du firmament, faisaient un très agréable effet.
Sur notre bateau, il y avait nombreuse société. Toutes les nuances de Taccent marseillais s'y donnaient carrière. Tout le monde chantait, riait, s'amusait de bon cœur, sans raison apparente.
« Ce petit, disait une belle jeune femme à sa voisine, en faisant sauter son bébé, ce pitchoun, té ! Il est plus beau que l'enfant Amour ! L'Amour, on dit qu'il est aveugle, et celui-là, il a ses deux yeux ! »
Le lendemain, nous fîmes le même trajet, mais par terre, et en suivant la merveilleuse route de la Corniche, cette promenade qui est le plus bel
LA MER — LA ClOTAT — MARSEILLE 285
attrait de Marseille. Qui ne la connaît, qui n'a entendu louer à Tenvi cette route que la mer baigne d'un côté, de ses flots d'azur, et que dominent, de l'autre, des entassements de verdure, des villas, des jardins, la colline d'Endoume et le val d'Oriol, et le val des Bergers?
A Marseille nous prîmes un bain.
Dans une des petites villes où nous venons de passer, chez le Figaro de l'endroit, nous nous informions de la rue où se trouvait l'établissement des bains :
« Ma foi, messieurs, nous répondit le digne homme, d'un air surpris, voilà trente ans que je suis dans le pays, et je n'ai jamais entendu dire qu'il y ait un établissement de ce genre ! »
Du reste, dans une ville voisine, nous avions lu au-dessus d'une espèce de hangar hermétiquement fermé :