‹ La France en bicycletteChapitre 21 sur 32 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Départ de Marseille. — Les faubourgs. — L'étang de Berre et son inutilité. — Lançon et son vieux château. — Salon. — Une consigne Intellisfente. — Orgon.

Nous passons, pour sortir de Marseille sous l'arc de triomphe de la place d'Aix, pour prendre ce qu'on appelle le grand chemin d'Aix. Attristés déjà à la pensée que nous quittons la belle cité gaie et brillante , et que nous allons tourner le dos à la mer, ce faubourg n'est pas pour nous réjouir. Pendant des kilomètres et des kilomètres encore, nous passons entre deux rangées de misérables gargotes, d'iiôtels borgnes, d'usines malpropres, de fabriques malodorantes, de murs noirs et

lépreux ; c'est l'industrie, dans toute sa laideur, dans son manque absolu de coquetterie et de toute autre préocupation que de gagner de l'argent et de produire, toujours et quand même.

Les maisons s'espacent ; les terrains vagues deviennent plus fréquents. La rue se change en route, sans cesser d'être noire et pavée. De plus, elle monte maintenant, ne nous laissant apercevoir que par échappées un peu de mer à gauche, avec le château des Tours se découpant dans la brume, le viaduc à arches ogivales du chemin de fer, et à droite une vallée toute semée de bastides dans des taillis de pins, et le village des Aygalades.

Ce n'est qu'au bout de 6 kilomètres que nous arrivons au sommet de la côte de la Viste (le point de vue), d'où effectivement on doit fort bien voir Marseille lorsque les vapeurs du matin ne la voilent pas comme en ce moment. A partir de la Viste, la route devient macadamisée et fort bonne. Elle pénètre dans des montagnettes poudreuses, qui sont les derniers contreforts du massif de l'Estaque. Dans une gorge déserte, en face d'un carrefour qui porte le nom rassurant de l'Assassin, se dresse une longue et haute muraille de rochers arides. Sur la crête et à l'extrémité de cette barrière étroite se tassent les maisons du petit village de Pennes, cramponné bizarrement comme sur une lame de rasoir. Son église carrée, juste au bout de ce rempart naturel, domine le pays de toutes parts.

Traversant par un tunnel la paroi rocheuse, nous découvrons brusquement, de l'autre côté, Timmense plaine que le lac de Berre baigne de ses flots aussi bleus que ceux de la Méditerranée, plaine qui s'enfonce à Tinfini dans le désert de la Grau.

Nous descendons bellement, et bientôt nous longeons le rivage de Tétang.

C'est une charmante mer intérieure que cet étang de Berre, plaisante à Toeil, aimable à contempler, avec les petits villages blancs qu'on aperçoit sur ses bords, Istres et ses salines, les Martigues et leurs usines, et leurs fabriques de poiitargue, caviar renommé dans le Midi, et Berre sur son long promontoire, et la flèche élancée de son clocher. N'est-il pas déplorable de la voir inutilisée ainsi qu'elle l'est? Quelques barques de pêcheurs la sillonnent à peine, aucun des villages de la côte n'offre un port où puissent aborder des navires sérieux. Or l'étang de Berre, profond partout de 5 à 10 mètres, a sept fois l'étendue de la rade de Toulon. Il est protégé, du côté de la mer, par une chaîne de hautes montagnes, l'Estaque, qui l'abrite à la fois contre les vents et contre les coups de l'ennemi en temps de guerre. Il suffirait d'approfondir et d'élargir le

canal de Caronte, qui réunit le lac à la mer, et d'y amariner des ports. C'est là que devraient être nos grands arsenaux, nos grands approvisionnements, et, puisque le port de commerce est à Marseille, notre grand port de guerre.

« On ne peut plus maintenant méconnaître le danger qui menace nos villes maritimes de la Méditerranée, a écrit l'auteur anonyme d'une remarquable étude publiée surce sujet en 1892. Avec les canons à longue portée et à explosifs puissants, elles peuvent être détruites en quelques heures, si elles commettent la faute de ne pas envoyer leur flotte dans quelque havre intérieur ; les navires réunis dans leurs bassins peuvent être incendiés, malgré les forts qui les protègent. Cette n'a que des défenses sans valeur; Marseille, cependant si fortement défendue par ses îles et ses batteries de côtes, ne saurait échapper au danger. Enfin, Toulon, s'il ne peut être enlevé par un corps de siège et les canons des escadres ennemies, n'est pas assez éloigné de la haute mer pour que les projectiles ne puissent atteindre les navires mouillés au fond de la rade.

« Il faut donc trouver dans la Méditerranée un port de refuge à l'abri de toute insulte, assez bien défendu par la nature pour que, même en supposant nos escadres anéanties, la flotte de commerce de Marseille et de Cette puisse échapper au bombardement.

(( Il n'y a dans toute la côte qu'un point remplissant ces conditions : c'est l'étang de Berre.

« .... Un grand géographe a dit que la nonutilisation de l'étang de Berre était un scandale économique; il a raison, car aucun port de commerce ne serait mieux situé que sur cette immense rade ; mais combien est plus grand encore le scandale au point de vue de la défense nationale! Il y a là une inertie absolument inexplicable. »

C'est une honte pour notre pays que de voir non seulement négligés, mais totalement ignorés, d'aussi graves intérêts.

Toujours est-il qu'une course au bord de ce lac si improprement appelé étang est chose fort agréable. Les campagnes environnantes sont plantées d'oliviers, de citronniers, d'amandiers; à 1 kilomètre à droite, Vitrolles dresse son roc rouge isolé, couronné des ruines terribles de son château fort, si rouge lui aussi qu'il se confond avec les roches. Plus loin, c'est Rognac avec ses maisons cuites au soleil. Et, à gauche, le lac, clair et grandiose, calme dans sa majesté comme un souverain méconnu. Nous le quittons à regret, car cette belle nappe bleue est séduisante et captivante; mais une voix nous suit toujours, qui nous crie : « Marche, marche I Tourne le dos à cette eau bleue que tu aimes, monte cette côte et

rt :^-

te

dévale ensuite dans la plaine brûlée du soleil, que TArc arrose, TArc d'Aix, que tu ne dois pas confondre avec FArc de Modane en Savoie; devant toi maintenant une ligne de montagnes blanches et ardentes s'allonge ; escalade-les sur les routes en lacets, tracées par d'impitoyables ingénieurs. Tu as chaud, sue, ne te gêne pas; la montée est ridiculement raide, descends de ta machine, appuie-toi sur elle, elle t'aidera à grimper cette route bien provençale! »

La voix parle et nous obéissons. En nous élevant sur ces lacets escarpés, nous embrassons du regard une immense étendue, les redans curieux de la chaîne que nous franchissons, sur l'un desquels se trouvent les ruines de l'ancienne ville de Constantine; le hameau de Calissanne — pas le Galissanne de Barjols — et ses carrières célèbres qui ouvrent au flanc de la montagne une large plaie sanglante; la plaine où FArc coule en mille méandres, et l'étang de Berre où il va se jeter après maintes tergiversations; et, tout au loin, dans un tremblement d'atmosphère embrasée, la vaste, la plate Grau, le désert de pierres au seuil duquel Arles est assise; désert que l'homme est en train de transformer en prairies et en vignobles.

Mais la chaleur est tropicale, l'ascension ardue. Ce sera, paraît-il, notre dernière montagne de tout le voyage. Ce n'est pas celle où nous aurons été le moins rôtis.

Autour de nous, des rocs, rien que des rocs. Quelle végétation oserait croître à une exposition pareille? Une poule y pondrait des œufs durs.

Marche, marche ! Monter et descendre, descendre et monter, c'est la destinée de Thomme. Une belle descente nous récompense de notre rocailleuse ascension et nous conduit à une large plaine bordée au loin par les découpures bleues des Alpines.

Marche, marche! dit la voix. Mais cette fois Hippocrate jeune regimbe. Il déclare à la face du ciel et de la terre qu'une pareille chaleur n'a pas le sens commun, que ce soleil faisant des ombres bleues au lieu d'ombres grises qui sont, c'est bien connu, les seules officielles, est ridicule, et qu'enfin il n'ira pas plus loin que le premier village.

En foi de quoi il met pied à terre à une petite auberge du bord de la route, près de Lançon. Une terrasse à fitalienne, où grimpe une vigne à travers laquelle le soleil envoie sur le mur des ronds éclatants, reçoit nos précieuses personnes et nos courageuses bicyclettes. Mais porte close, et personne. En attendant, nous faisons la toilette de nos montures, et l'hôtesse, une grande gaillarde tannée, qu'on est allé quérir, arrive des champs où elle faisait, avec tout le village, la récolte des amandes.

Mon incorrigible ami est d'avis que par une pareille chaleur mieux vaudrait être condamné à la prison qu'à Vamande.

Il n'y a pas grandes ressources en de petits villages comme celui-ci. Force nous est de nous contenter de l'omelette aux pommes d'amour et de côtelettes de mouton mort de faim. Pendant que mon compagnon s'en va chercher quelque bon mûrier pour aider par une sieste de deux heures à la digestion de ce festin, je prends mon album et me dirige vers le village.

Il occupe le sommet d'un mamelon de grès, et les murs de son ancienne enceinte féodale lui donnent, de loin, un aspect imposant. Ses rues, escarpées et pittoresques, ont traces d'une splendeur disparue; quelques très belles maisons à façades monumentales de la Renaissance, avec fenêtres garnies de fers forgés, avec de profondes corniches dans le goût florentin, étonnent le visiteur qui ne s'attendait pas à les trouver dans ce village perdu. L'église, massive forteresse, a aussi son cachet. Mais le plus intéressant, c'est le vieux château fort. Sa double enceinte est encore bien conservée. Des voûtes ogivales, des portes avec pont-levis donnent accès à l'esplanade ardue et rocheuse sur laquelle s'élève le donjon, de forme demi-circulaire et de redoutable aspect. Dans mon exploration, je suis guidé par de belles filles aux yeux noirs, aux profils fins, aux rires

MARSEILLE — SALON — ORGCN 2Q5

francs; et je comprends qu'on soit poète en ce pays où le soleil dore la misère, où chantent les cigales, où toutes les filles sont belles ; sans le vouloir on chante aussi; ah! je comprends, oui^ je comprends maintenant le roi René, et Roumanille, et Jasmin, et Aubanel, et Mistral, ces poètes d'instinct, ces poètes de la lumière et de la femme!

Nous filons sur Salon.

C'est une jolie petite ville, toute ombragée de platanes, fraîche, ruisselante de fontaines claires. Elle mérite une visite, non parce qu'elle fut le séjour de Nostradamus, l'astrologue auquel un vers malin fait dire :

Nostra damus Ciim falsa damiis, namfallere nostrum est;

iMais parce qu'elle possède un château fort du moyen âge en bon état de conservation ; nous avons ici un avant-goût du style avignonnais d'architecture militaire : de hautes tours carrées, des remparts élevés, murs et tours couronnés de mâchicoulis à consoles ogivales du plus décoratif effet et à larges créneaux. Ce château, réellement fort beau, sert de caserne et de sanatorium pour les turcos. Comme je me permets de franchir le seuil pour mieux voir la grande tour carrée qui sert de donjon, ordre m'est intimé d'avoir à dé-

guerpir au plus vite. L'intérêt supérieur de la défense nationale exige qu'aucun archéologue ne vienne espionner les échauguettes et les meurtrières de ce vieil ouvrage : il n'aurait qu'à en livrer les secrets aux Prussiens!

En partant, nous passons, dans la ville neuve, devant la très remarquable église du quatorzième siècle : une vraie forteresse encore, crénelée, sourcilleuse, à gros murs nus, presque sans ouvertures, mais surmontée d'une flèche très élégante. La porte est hermétiquement fermée comme au temps des guerres de religion. Nous n'insistons pas et tournons bride, il nous a semblé voir le bout d'une arquebuse passer à travers une des meurtrières.

Belle et bonne route de Salon à Orgon. Nous roulons à faire plaisir, à raison de 16 à 20 kilomètres à l'heure. Encore sommes-nous dépassés par une compagnie de matamores montés sur des bicycles de ma grand'mère, d'une hauteur phénoménale, et qui feraient sensation au Bois de Boulogne. Ces voyageurs-express nous humilient profondément. Ils dévorent l'espace. Mais, dix minutes après, nous les dépassons, assis sur le parapet d'un petit pont, vannés et s'épongeant. Et c'est à leur tour d'être humiliés.

Cette route, d'ailleurs, se prête admirablement

à toutes les courses. Unie et ferme, presque à niveau, elle suit le fond de la plaine, entre de belles collines tantôt couvertes d'épaisses verdures sombres, tantôt déchirées de rochers pourpres. Elle passe bientôt, par le défilé de Lamanon, dans la plaine de la Durance, et la chaîne grandiose du Lubéron se dresse, profilant à perte de vue ses escarpements dorés.

Une véritable avenue, bordée de beaux platanes, nous fait faire, pendant plusieurs lieues, une idéale promenade et réconcilie un peu mon ami avec les routes de Provence. Elle aboutit à Orgon, une petite ville assise au bord de la Durance, et dominée par les ruines d'un vieux château. Ces ruines, perchées sur des rocs découpés par la nature d'une manière fantastique, ont des tons chauds qui font plaisir à voir.

C'est ici que commence la chaîne des Alpines, qui se prolongent presque jusqu'à Tarascon, et les rochers où est accroché le château en sont les premières déchiquetures.

Ici aussi il y a de vieilles maisons sculptées, des fortifications en bien mauvais état. .Mais on y dîne de thon gâté et de mouton pourri, et l'on y couche dans d'ineffables galetas. La viande pullule de ptomaïnes et les chambres de moustiques.

Orgon est un de nos mauvais souvenirs.

Page 1