CHAPITRE XXII
D'Orgon à Avignon. — Laure et Pétrarque. — Les rues d'Avignon.
— Le palais des Papes, son délabrement. — Une triste impression.—Les remparts. — Le pont d'Avignon. — Visite à Villeneuve.
— Le Ventoux. — Orange et les Romains.
Avant de quitter Orgon, nous nous gardons bien de demander s'il reste du mouton d'hier. C'est probable. On le servira aux voyageurs qui viendront ce soir.
Nous préférons partir à jeun et nous roulons vers Avignon, à travers une plaine fertilisée par des milliers de petits canaux qu'elle emprunte à la Durance. Dix-sept kilomètres de route, merveilleusement bonne pour vélocer, et nous voici
à la Durance, que nous traversons sur un pont en construction, le pont de Bonpas.
De là, la vue est assez belle sur les collines qui sortent çà et là de la plaine ; on aperçoit des villes avec des tours de châteaux forts; c'est Château-Renard, au pied d\m coteau célèbre par ses vins; Barbentane et son donjon, et, tout près, un gros bourg bardé de fortifications crénelées, Noves, la patrie de la belle Laure. Tout ce pays est parfumé du souvenir de M'"^ Hugues de Sade, qui inspira tant d'amour et tant de sonnets à Pétrarque. C'est ici qu'elle naquit; c'est à Avignon qu'elle vécut avec son mari, échevin de la ville, à qui elle donna, en honnête épouse, onze enfants; c'est à Tlsle-sur-Sorgues, où nous passerons tout à l'heure, que Pétrarque, le lundi saint de l'an 1327, la vit pour la première fois, et ressentit le coup de foudre. Laure avait alors dix-neuf ans et était mariée depuis deux ans. A dater de ce jour, Pétrarque chanta sur tous les tons l'esprit, la beauté, les vertus de Laure, sans parvenir à attendrir son cœur. Cette cour assidue dura vingt ans. Après quoi Laure mourut de la peste. Son inconsolable amant ne lui survécut que vingt-six ans.
Aussitôt que nous avons franchi la Durance, tout encombrée d'îles qu'on appelle ici des Iscles
et des Isolons, la route devient exécrable et défoncée à plaisir. Est-ce le changement de département— nous venons de passer des Bouches-du- Rhône en Vaucluse, — sont-ce les travaux du pont dont les lourds charrois détériorent le sol, toujours est-il que les 12 kilomètres qui séparent le pont de Bonpas d'Avignon nous paraissent longs. Des platanes heureusement ombragent la route. Mais nous n'apercevons la ville par aucun côté. Cachée dans la verdure, elle ne se révèle à nous qu'au moment où nous en franchissons la porte.
Porte de grande allure, passant sous une tour carrée surmontée de larges créneaux; à droite et à gauche s'enfoncent, en tournant sous de sombres avenue de platanes, des remparts, crénelés aussi, d'une belle couleur fauve; les créneaux sont en encorbellement, portés par une série de consoles formant mâchicoulis, rehés les uns aux autres par de petites ogives qui constituent une décoration sobre, toute militaire et d'un grand goût.
A peine entrés dans l'enceinte, nous nous sentons bien transportés en plein moyen âge. Il n'est pas jusqu'aux noms de rues qui n'aient conservé, à Avignon, le parfum de l'époque à jamais disparue. Il y a la rue des Ortolans, la rue du Crucifix, la rue Oriflamme, la rue des Amoureux, — celle-là est de tous les temps, — la rue des Trois-Fau-
cons. Celle par où nous entrons, c'est la rue des Clefs; ensuite nous pénétrons dans une voie étroite et contournée, où de hautes maisons font de l'ombre et de la fraîcheur; la moitié de la rue est occupée par un canal où tournent lentement de grosses roues noires, pleurant en cascades éclaboussantes les eaux de la rivière qui les fait silencieusement tourner. Voilà deux de ces roues énormes, en voilà cinq, dix, quinze, vingt; elles se succèdent à Tinfini, dans l'ombre et le verdissement de leurs mousses humides. Elles sont là depuis des siècles, peut-être, et Ton dirait de vieilles personnes s'entretenant à voix basse des choses d'antan, et sanglotant les splendeurs disparues.
Cette rue s'appelle rue des Teinturiers. D'autres la suivent et la traversent, étroites aussi et tortueuses à l'avenant. De vieilles façades présentent les ferrures massives, les lourdes boiseries de leurs portes; les fenêtres sont barrées de fers forgés rébarbatifs. Cela rappelle des époques où la maison de tout noble, de tout riche bourgeois était quelque peu château fort.
Et nous débouchons sur une vaste place, animée, gaie et ensoleillée. En face de nous, s'élèvent le théâtre et l'hôtel de ville, ce dernier surmonté du fier beffroi flamboyant où Ton aperçoit Jacquemart offrant un bouquet à sa femme. Là s'ouvre une large et longue rue, conforme au
dernier mot de Testhétique moderne, bordée de magnifiques maisons à Tinstar de Paris, avec balcons, frontons, et au rez-de-chaussée grands cafés, somptueux bazars et riches boutiques. Belle rue de préfecture qui se respecte. On l'a baptisée, naturellement, rue delà République.
Nous lui tournons le dos, et, avisant non loin la masse imposante du château des Papes, nous courons remiser nos bicyclettes à Thôtel du Louvre. Cet hôtel a ceci de particulier qu'on y mange fort bien, et dans une ancienne chapelle du quatorzième siècle aménagée avec un goût parfait.
La place du Palais, qui fait suite à celle de THôtel-de-Ville, a la solennité et le calme qui conviennent aux merveilles dont elle est entourée. Le château des Papes, avec son écrasante façade aux hautaines ogives, et la cathédrale, assise au sommet de rampes grandioses; le rocher des Doms, môle énorme et abrupt, jadis aride et brûlé du soleil, aujourd'hui couronné d'une épaisse verdure; l'ancien hôtel des Monnaies, et ses robustes rondes-bosses, dessinées, dit-on, par Michel-Ange; le palais gothique des anciens Archevêques, aujourd'hui petit séminaire; quelle magnifique ceinture ! Et quelle ville en France pourrait s'enorgueillir d'une pareille place?
Mais le palais des Papes domine tout. Successivement bâti, agrandi, embelli, fortifié par cinq pontifes, qui en taillèrent l'assiette dans la masse même du rocher, c'est plutôt, extérieurement, une forteresse. On y voit la marque de ces temps troublés où les évêques déposaient la mitre pour le casque et la crosse pourTépée. Aucune décoration inutile. Presque pas de fenêtres, toutes les salles étant éclairées sur les vastes cours. Les mâchicoulis des courtines sont le seul ornement.
Portes, poternes, herses, corps de garde dissimulés dans répaisseur des murs, rien n'était épargné pour constituer la plus formidable défense. Sept tours carrées, qui subsistent encore, et dont la plus colossale, la Troiiillas, se dresse, bien que découi*onnée, à 80 mètres au-dessus des maisons de la ville, hérissent ce terrifiant château, que Froissard appelait la plus forte et la plus belle maison de France.
« Ce qui m'en plaît surtout, disait mon compagnon, c'est le manque absolu de symétrie; voyez ces avancées, ces retraits, ces parties qui font terrasse au-dessus de la porte, ces tourelles en encorbellement en angle I Et cette carrure ! et l'art inouï qui fait que cette masse effroyable n'a pas l'air lourde! — Et tenez, s'écriait-il, en m'entraînant dans la petite rue Pérollerie, tranchée net à même le roc vif, sous le contrefort géant qui étaye les bâtiments du midi, — tenez, regardez
ces murs qui montent, d'un jet, à plus de 50 mètres de haut ! Est-ce beau ! Est-ce grand ! Est-ce majestueux! »
La façade postérieure n'est pas moins belle que l'autre. Elle est plus sombre, plus sourcilleuse, mais tout aussi noble et imposante.
Quelle différence avec les banales bâtisses du Vatican !
... Nous sortons navrés, furieux, indignés, honteux, du palais des Papes.
Il faut vous dire que le palais des Papes est aujourd'hui une simple caserne et, comme telle, entre les mains de l'administration militaire qui est, vous n'en doutez pas, la plus intelligente des administrations.
Il s'ensuit qu'ici comme à Salon, franchir la porte ogivale qui y donne accès serait acte d'espionnage si l'on n'était muni d'un permis émanant de l'autorité militaire.
L'autorité militaire, en l'espèce, est représentée par un sergent qui rondecuire à l'hôtel de ville, en un bureau dont la porte a pour épigraphe :
Bureau du Capitaine
Ce sergent vous remet, sans aucun interrogatoire préalable, un carton qui de farouche espion vous transforme en touriste débonnaire.
Alors, vous retournez au palais, — pardon, au quartier, — et là, avisant un homme de garde, vous vous faites conduire au sergent de service, lequel, sans vous fouiller le moindrement — ce dont il lui faut savoir gré, — vous fait diriger vers la cantine.
« Nous avons eu tort de déjeuner tout à Theure, me dit Hippocrate jeune; je crois que l'administration militaire va nous offrir un repas, attention délicate et digne des premiers soldats du monde. »
Erreur. C'est simplement que le cantinier est chargé de faire visiter la caserne. Par bonheur il est absent, et c'est sa femme qui le remplacera, avec avantage certainement.
O honte 1 O lugubre visite ! O scandale I Mes lecteurs savent que je n'ai pas l'indignation facile et qu'un doux sourire me semble préférable aux grandes philippiques. Mais il est des limites où le plaisant cesse et où le sourire se fige. Croirait-on que ce merveilleux morceau d'architecture, qui n'a de pendant que le Mont-Saint-Michel, qui est un des joyaux de notre patrimoine national, que le palais de Jean XXII, de Benoît XII, de Clément VI, d'Innocent VI, d'Urbain V, est non seulement laissé au délabrement le plus complet, — il n'y aurait que demi-mal, — mais voué au vandalisme le plus hideux?
Le grand escalier de marbre n'est plus qu'un
sale escalier de bois, graisseux et empuanti par les allées et venues des troupiers.
« Les marches en marbre, messieurs, sont à Paris, au Dépôt des Marbres. »
Oui, oui, nous savons, au quai d'Orsay, cette Morgue où tout ce qui fut beau, noble et riche pourrit misérablement, sans nom et sans espoir.
« La Chapelle Haute, messieurs. »
C'est une affreuse chambrée, où je puis à peine entrer debout. Le long des murs, des rangées de couchettes où bâillent, vautrés, des soldats en pantalon rouge et le torse nu, — il fait si chaud! Il en est qui astiquent le flingot, d'autres qui vérifient l'état de leurs chaussures. Cela empeste cette affreuse odeur d'écurie humaine, qui prend à la gorge et fait reculer les non-initiés. A travers la fumée des pipes, et au-dessus des rangées de planches à pain où se boucane la boule de son, nous devinons des voûtes, des arceaux, des chapiteaux qui touchent le parquet.
({ La Chapelle Haute! dit mon ami. C'est sans doute, madame, une antiphrase?
— Non, monsieur. C'est une chambrée. La chapelle est coupée en trois étages par deux planchers. Désirez-vous voir les autres ? Elles, sont pareilles.
— Oh non! c'est assez. »
Nous redescendons.
« La Chapelle Basse, messieurs ! Celle-là n'est coupée qu'en deux étages. »
Allons, tant mieux ! Du reste, mêmes couchettes, mêmes culottes rouges, même parfum.
Passons maintenant dans la galerie du Coîiclave, éclairée par de belles fenêtres à meneaux. C'était là que se trouvaient, dit-on, les logements des cardinaux pendant le temps que durait l'élection du souverain-pontife.
Sur les portes de ces logements on lit :
Chambre d'Adjudant.
I chambre ; 2 sous-officiers.
Au fond, presque à la porte d'une chapelle où sont les plus belles fresques du midi de la France, des têtes délicieuses d'extase et de finesse, je lis:
Urinoir.
Vous savez qu'un règlement prescrit de badigeonner au lait de chaux, une fois par an, l'intérieur des casernes. L'applique-t-on partout? J'en doute. Mais à Avignon il est rigoureusement exécuté. Nervures des voûtes, chapiteaux, fresques aussi, tout disparaît sous l'ignoble empâtement blanc.
Dirai-je les cloisons multipliées qui coupent les salles, brisent les perspectives, interrompent bêtement les colonnades, comme exprès ; les
fenêtres odieusement pratiquées, crevant les murs carrément à la place des jolies ouvertures ogivales étroites, qui, autrefois, discrètement les ajouraient; dirai-je la salle d'armes transformée en cuisine et les jardins transformés en gymnase? A quoi bon? Et qu'importe? L'autorité militaire ne lâche point sa proie.
« Mais je croyais, s'écriait mon compagnon, que le palais des Papes était occupé par les Archives du département.
— Ah oui, les Archives! fit la cantinière d'un petit air dédaigneux; oui, elles sont là-bas, dans la tour de la Campane, celle où l'on sonnait la cloche d'argent à l'élection du pape.
— Madame, dit mon ami, en mettant dans la main de notre guide ahurie une pièce de cinquante centimes, je rougis d'être Français! »
Il ne fallait rien moins pour nous calmer qu'une promenade au ravissant jardin public qu'on a, ces dernières années, établi sur le rocher des Doms. C'est un charmant bosquet, rendu plus charmant encore par le contraste avec les campagnes rissolées que du haut de son rocher on aperçoit. Quelles vues on a, des balcons naturels ménagés au bord de l'abîme! D'un côté, c'est la ville où poussent comme une florissante végétation de pierres les clochers des nombreuses églises qui
restent encore sur les cent soixante-dix qu'on y comptait du temps des Papes. De l'autre, le Rhône, magnifique et rapide, entourant de ses deux bras, qui paraissent deux fleuves, la grande île de la Barthelasse; juste en face, le majestueux château de Villeneuve-lez-Avignon , sur l'autre rive, et la tour carrée de Philippe-le-Bel, sa sentinelle avancée; en bas, tout à pic, les quais du Rhône et le pont Saint-Bénezet, coupé au bout de ses quatre arches qu'interrompt la petite chapelle pittoresquement suspendue à ses côtés. Au loin, les longues chaînes du Ventoux découpent l'horizon; tout là-bas, flottent dans un bleu indécis les dernières ramifications des Alpes et du Dauphiné, plus près les rocs du Lubéron, et la Durance qui court se jeter dans le Rhône.
Par les allées ombreuses, fleuries de géraniums et de rhododendrons, arrosées de cascades fraîchement tintinnabulantes, nous arrivons à la cathédrale bien vieille et bien respectable, faite de débris de temples antiques.
Mais je ferai grâce au lecteur de toutes les églises que nous visitâmes. Il y en a beaucoup, et toutes se recommandent par quelque chose d'intéressant. Mais à côté du palais des Papes et des remparts elles font petite figure.
Ces remparts sont, dans leur genre, aussi merveilleux que le palais. Étonnamment bien conservés, ils entourent la ville^ d'une complète
ceinture crénelée, et il n'en est pas en France, sauf peut-être à Garcassonne, d'aussi admirables. Les papes les avaient fait construire pour mettre leurs trésors, leur ville et eux-mêmes à Tabri des Grandes Compagnies qui battaient le pays à la ronde et qui, parfois conduites par le vaillant Du Guesclin, — un héros surfait, — les rançonnèrent souvent. Ils ont 480 mètres de pourtour. L'absence de leurs fossés, aujourd'hui comblés, les fait paraître un peu bas. Mais qu'ils sont encore superbes, avec leurs échauguettes, leurs tours, leurs couronnements de mâchicoulis !
C'est miracle que nous les voyions encore! En 1793, le Conseil de la commune agita la question de les exploiter comme une carrière au profit de la caisse municipale ! Ils ne doivent peut-être leur salut qu'à cette considération, qu'ils assurent celui de la ville tout entière aux époques des inondations du Rhône. Ils forment alors une digue infranchissable; on bouche les portes par une ingénieuse combinaison de planches et de terre pilonnée et le flot bat les murs sans entrer dans les rues où il causerait de terribles catastrophes.
A tout homme doué d'une bicyclette et d'un peu de curiosité, une excursion à Villeneuve-lez- Avignon s'impose. Trois ou quatre kilomètres
d'une roule passablement défoncée, fort poudreuse et aveuglante de clarté.
Nous sortons de la ville par la porte de l'Oulle, une des mieux fortifiées de Tenceinte, et nous traversons le Rhône sur le misérable pont divisé en deux parties, Tune suspendue et l'autre en charpente, qui Penjambe par-dessus l'île de Barthelasse.
Couverts de poussière, nous entrons dans Villeneuve. Ce fut jadis une belle et riche ville, et célèbre. C'était comme l'antichambre des papes. Il n'était guère d'évêque. de cardinal ou de personnage de la cour pontificale qui n'eût là, à l'entrée des Cévennes, château fort ou fastueux hôtel. L'évêque d'Avignon résidait dans la forteresse qui couronne la colline et qui nous étonne encore par ses restes grandioses. On était ainsi plus indépendant, plus libre. En ces temps bizarres, évoques et cardinaux étaient des potentats très jaloux de leurs prérogatives, les disputant, s'il le fallait, aux voisins et au pape même, les armes à la main. En Avignon, le pape était chez lui; à Villeneuve, ils étaient chez eux. Et Dieu sait les fêtes magnifiques qui se donnaient à Villeneuve, et quelles dépenses s'y firent, et quelles galantes compagnies on y trouvait!
Maintenant Villeneuve est presque inhabitée. On dirait une Pompéi récemment exhumée, et dont toute la vie est partie. On n'y rencontre de toutes
paris que palais cardinalices, grands hôtels béants aux façades solennelles, aux sculptures souillées et abîmées, cloîtres où la ronce et Tortie poussent à foison, églises dont le chœur sert d'entrepôt et la nef d'étable à porcs, pompeuses entrées qui s'ouvrent sur le vide ; immenses constructions couvertes d'écussons armoriés, et aussi difficiles à entretenir qu'à utiliser; chartreuses monumentales où grouille toute une population de pauvres gens; et partout, dans cette misère, dans cet abandon, des sculptures ravissantes, de charmantes rotondes, des salles voûtées, des puits antiques, partout les souvenirs encore vivaces d'une splendeur à jamais perdue.
Il faut monter sur les rochers escarpés où s'élève le fort Saint-André. Des ruelles rocailleuses, où travaille gaîment sur le pas des portes tout un peuple de femmes fort belles et aux yeux noirs étincelants, débouchent en face des deux énormes tours cylindriques, couronnées de mâchicoulis, qui en forment l'entrée. C'était la seule par où l'on pût pénétrer dans la forteresse. Entre ces deux tours souvre une porte basse, voûtée, munie jadis de ponts-levis, de herses, de toutes les défenses possibles. Cette porte franchie, on est dans une enceinte bien abandonnée, bien triste, où s'élèvent encore des tours, une chapelle, un donjon, et les bâtiments plus modernes mais non moins délabrés d'un couvent qui s'est
installé là. Du haut des remparts crénelés, où il faut grimpera la force du poignet, on a sur Avignon et ses innombrables édifices une admirable vue.
Le retour à la ville est charmant; on ne la perd pas de vue une seule minute, et, dans la poussière dorée qui l'environne, elle semble noyée en une éclatante auréole.
D'Avignon à Orange, route excellente pour la bicyclette, presque toujours en plaine, et propice aux rapides allures. 30 kilomètres qu'on abat avec entrain, et qui disparaissent sous les roues du vélo. Le paysage est calme et riant. A droite, dans la radieuse atmosphère de la Provence, le Ventoux mord le ciel de sa grande silhouette majestueuse. On dirait le Vésuve, sans le panache de fumée. Dépouillé des forêts de hêtres et de pins à travers lesquelles Pétrarque eut tant de peine à se frayer un chemin pour monter au sommet, il prend, à cette heure où le soleil baisse dans le firmament, des teintes roses et bleues qui font ressortir ses moindres crevasses. Son roc blanc semble avoir conservé la neige qui le couvre pendant dix mois de l'année.
Voici une rivière, souvent chantée par Pétrarque; c'est la Sorgues, et nous la traversons à Sorgues même, une ville pleine de fabriques, à
qui la poétique rivière, prolétarisée, fournit la force motrice.
Au soleil couchant, nous voyons se dessiner, tout au bout d'un long ruban de route rectiligne, une masse noire et carrée. C'est le Théâtre d'Orange, au pied duquel nous ne tardons pas à arriver.
Il nous reste encore assez de jour pour parcourir Orange.
Ville toute romaine, et dont les monuments sont si célèbres, si classiques, que c'est assez de les citer.
JN'ous vîmes donc VArc de triomphe^ qui peut bien avoir été érigé à la gloire de Tibère, en l'an 21. Il est tout à la lisière de la ville et a pour vis-à-vis une lépreuse et noirâtre masure où esl écrit le mot : Collège. Les pauvres petits qu'on y enferme s'y doivent terriblement amuser.
Le Théâtre Romain est une œuvre vraiment énorme. On a une crâne idée de ce peuple qui dépensait tant pour ses menus plaisirs, et nos théâtres en carton-pâte et en simili-marbre sonl piètres à côté de ce géant dont la façade a 103 mètres de longueur et qu'on a pu au moyen âge transformer en forteresse. C'est écrasant.
Mais quoi? Est-ce le contraste avec Avignon, si vibrant, si animé, si gai? Est-ce la présence de
ces bâtisses romaines ? Orange nous semble un peu mort. Les Romains n'ont jamais été un peuple folâtre, et leurs monuments ont une gravité qui intimide. Partout où leur trace est restée, il semble que l'ombre de l'oppresseur plane encore et obscurcit même le beau soleil de Provence. Ce peuple d'ingénieurs et de soldats, qu'on nous a tant forcés d'admirer dans notre jeunesse, était-il si admirable?
En tout cas, c'étaient de fameux maçons.
Nous mangeons à Orange notre dernière bouillabaisse. Nous allons maintenant dire adieu à la Provence et la laisser derrière nous. Nous parcourons les rues, le soir, toutes remplies de belles filles, toutes résonnantes de cette langue savoureuse, qu'on ne parle vraiment bien qu'ici. Et nous allons revoir le Théâtre au clair de lune.
Il paraît plus écrasant que jamais, ce vaste tas de pierres, et plus sombre encore que tout à l'heure.
Je ne sais pas quelles pièces on y jouait. Mais il me semble qu'on devait « s'y amuser moult tristement ».