‹ La France en bicycletteChapitre 24 sur 32 · SI · texte numérisé non relu

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Gens d'Avignon^ laisse:{-nous passer. Nous avons payé le péage à Mornas.

Les rochers rouges de Mornas continuent à nous accompagner, tout près de nous, à droite. A gauche, de Tautre côté du Rhône, s'élèvent les contreforts des Cévennes, auxquels sont accrochés des nuages blancs de plus en plus épais. C'est un spectacle curieux que de voir se former peu à peu, à côté de soi, un orage qui tout à l'heure va éclater sur les sommets lointains, les couvrant d'une lourde nappe de noires nuées où les éclairs incessants vont faire d'immenses déchirures.

En attendant, laissant les Cévennes s'inonder de torrents d'eau, nous roulons au beau soleil et bientôt nous atteignons un autre château fort, celui de Mondragon, un beau nom, bien sonore. Sa silhouette fantastique semble tirée d'un conte de fées, de ces contes bleus où il n'était question que d'oubliettes, de caveaux noirs, de cris de hiboux.

Laissant à notre gauche, à 3 ou 4 kilomètres, Pont-Saint-Esprit et son pont, ouvrage des Frères Pontifes, mais qui sert encore, nous véloçons dans une grande plaine; l'orage qui envahit les Cévennes voyage parallèlement à nous.

Les découpures des montagnes prennent des

aspects saisissants au milieu de ce cataclysme. Tour à tour enveloppés dans la tempête ou subitement découverts, les pics et les dentelures nous apparaissent comme d'étranges féeries que les éclairs illuminent à chaque instant. Nous nous félicitons d'échapper à ce déluge et nous allons entonner le Suave mari magno^ quand notre soleil prend des tons blafards de mauvais augure. Aussi traversons-nous vivement Lapalud et Pierrelatte, villages de plaine, sans grand intérêt.

Notre situation commence à se gâter passablement. Le ciel se couvre de nuages quand nous passons à Donzère, gros bourg très fortifié, dont les remparts, assez bien conservés, aboutissent à une tour qui occupe le sommet de la colline. Les rues de Donzère sont escarpées et d'un pavage plus que rudimentaire. Ses maisons sont des masures. Mais elles portent de vieilles armoiries et il n'est si pauvre étable dont la porte ogivale ne soit délicatement sculptée.

Un chemin atrocement mauvais nous fait descendre au bord du fleuve, où nous allons passer le pont suspendu. Les rochers de Donzère forment là un étroit défilé avec les montagnes de l'Ardèche, en face. Ils sont droits comme un gigantesque mur, et le chemin de fer a dû se frayer une voie avec le pic et la mine pour passer entre eux et le Rhône. C'est fort beau.

Ce qui Test moins, c'est le pont où nous nous

engageons. Il en est peu d'aussi inquiétants. Les cordes en fil de fer qui le maintinrent jadis éclatent partout, les boulons sont dévorés de rouille, les parapets sont arrivés au dernier degré de la pourriture, le tablier est formé de madriers qui disparaissent de vétusté l'un après l'autre, laissant de grands trous fort commodes pour contempler Teau qui bouillonne en dessous et coule vertigineusement; on est presque tenté de céder à cette invite et de se laisser gentiment glisser par ces engageantes trouées. Nous passons ce traquenard avec précaution, à pied, car le roulement simultané de deux bicyclettes suffirait à provoquer la dégringolade de tout Tédifice branlant.

C'est égal; nous ne respirons à l'aise que quand nous sommes sur Fautre bord.

Encore une lieue, et les rochers bizarres où Viviers accroche sa cathédrale et ses remparts notis sollicitent de nous arrêter et de déjeuner.

A peine sommes-nous à table que l'orage éclate au-dessus de nous. Il fait tellement noir que nous ne pouvons découper nos morceaux qu'à la lueur des éclairs, et que lugubre serait le repas, fait dans une salle basse et déserte, sans la multitude de plats qu'on nous apporte. Nous leur faisons honneur, d'abord par appétit, après par

politesse pour notre hôtesse, et plus tard, par manière de passer le temps, n'osant braver le ciel irrité. Nous mangerions encore, je crois, si une éclaircie ne nous invitait à sortir et à faire la visite obligée à la cité inondée.

Viviers est trop peu connu; il mériterait de l'être davantage. Tout 'y est moyen âge, sévère, rigide. Sait-on que ses trois cent trente évoques ont fourni deux papes à TEglise; qu'ils entretenaient une armée de quinze cents hommes, battaient monnaie, avaient des rois comme vassaux, et ne reconnaissaient que le pape et l'empereur d'Allemagne pour suzerains ? Sait-on que sa cathédrale est une des plus petites et des plus extraordinaires de France? Plantée au sommet d'une falaise ardue qui surplombe le Rhône, elle est à la fois forteresse par l'épaisseur de ses murs massifs, et bijou par les ravissants clochetons, les balustrades de son chœur. Plus curieux encore est l'intérieur. Rien n'y rappelle la forme ordinaire des églises du moyen âge. Pas de nefs, transepts, chapelles latérales; rien qu'un chœur presque circulaire et un vaisseau court et large au-devant. Sur ce simple espace, des voûtes d'une merveilleuse légèreté. Tout le pourtour du chœur est tendu de magnifiques tapisseries d'après Le Brun, Raphaël, Poussin. C'est à la fois noble et élégant.

Après Viviers, la route, détrempée, est détestable. Mais, pour nous achever, nous n'étions pas en chemin depuis un quart d'heure qu'un nouveau déluge, celui-là de première classe, vint à fondre sur nous. Nous n'eûmes que le temps de gagner un passage à niveau et de nous réfugier, nous et nos bicyclettes, dans la guérite du garde-barrière. Là, pendant deux heures, notre unique distraction fut de voir passer à divers intervalles les trains, noirs et ruisselants, et de contempler de grands rideaux de peupliers frissonnants sous les rafales.

Ces gros orages sont très fréquents dans les montagnes de l'Ardèche. Lorsque celui-là fui passé, nous repartîmes. Mais, hélas! par quelles routes, à travers quelles flaques et quelles fondrières ! Nos vaillantes montures firent courageusement face à l'épreuve, et jamais nous ne leur fûmes plus reconnaissants. Car le moyen de se tirer, à pied, de pareils chemins, de franchir de tels lacs !

Au Creusot, nous avions vu un pays noir. Ici nous sommes au pays blanc. Tout le long de la route, au pied des coUines, ce n'est qu'une suite de fours à chaux. Les flancs de la montagne son! entaillés de gigantesques échancrures où s'exploite la pierre calcaire. D'interminables bâtiments d'usine, tout blancs, font une infernale cuisine en de souterraines halles. Des rails, où circulent ces

wagonnets qui sortent des entrailles du sol, s'entre-croisent partout. Les fours s'entr'ouvrent parfois, nous laissant voir d'insondables brasiers, crachant des fumées louches. Et ce qui frappe surtout, c'est Fabsence de couleur de tout cela; c'est cette éblouissante blancheur : blancs les hommes, blancs les wagons, blanches les machines, blanches les routes. C'est ici la vraie symphonie en blanc majeur. A la Farge, au Teil, cette blancheur nous poursuit.

Mais nous allons retomber dans le noir. Déjà les ruines du château fort du Teil, échelonnées sur ses montagnes sombres, dominent le Rhône et l'entrée de la vallée où s'enfonce la ligne d'Alais et des Gévennes. A partir de là, la route dépasse en horreur, pour nous, pauvres bicyclistes, tout ce que nous avons vu jusque-là. De fabuleux orages ont dû passer par là il y a très peu d'heures, car le chemin est transformé en chaos ; les murs qui retenaient les terres sont abattus en bloc; les champs ont passé par-dessus, et les pierres de la montagne, descendant en avalanches, ont suivi les terres. Le plus petit repli de terrain a donné naissance à un torrent dévastateur qui a enlevé la route et a tout recouvert d'épais lits de cailloux. Ces irrésistibles galets ont déraciné les arbres au passage, broyé tous les obstacles. C'est un terrifiant spectade, et l'on se demande ce qui arriverait si l'on

était surpris, en voyage, par une semblable inondation.

Hippocrate jeune est dans une colère facile à concevoir. Il se prétend de plus en plus en butte à la haine des agents voyers. Toutes mes explications ne font que l'exaspérer davantage contre eux. Hélas! les pauvres gens font ce qu'ils peuvent, et les forestiers aussi. Mais que peuvent-ils, sinon réparer au plus vite la route cassée partout, véritable travail de Sisyphe et des Danaïdes ? C'est grâce à leur empressement que nous pouvons passer, tant bien que mal, sur des chaussées provisoires, en terre, en fascines !

« Rouler sur des fascines î ricane mon ami ; si ce n'est pas honteux î »

Gela vaut pourtant encore mieux que de ne pas rouler du tout.

C'est à peine si je puis obtenir de ce persécuté qu'il daigne regarder le magique spectacle que présente Rochemaure, juché tout en haut d'une haute colline, hérissée de murs et de tours en ruine, une des merveilles de la vallée du Rhône. Le donjon, séparé par un abîme du château et de la ville, se dresse, seul et sauvage, sur un pic isolé, étonnant dyke volcanique dénudé. Le ciel, rouge d'avoir tant pleuré, lance à travers les brèches et les fenêtres vides d'ardents rayons qui ajoutent au fantastique de la chose. Dans la plaine, de l'autre côté du Rhône»

on aperçoit, à une lieue d'ici, Montélimar, la ville de nougat. •

Toujours pestant contre les voyers, mon compagnon jure de ne plus rien regarder tant qu'ils persisteront à nous octroyer de si mauvaises routes. Je contemple donc in petto un grand rocher isolé qui se détache des pentes de la montagne et vient, comme un éperon violent qui aurait la forme d'un monstre accroupi, barrer le passage. Il faut le contourner, et nous arrivons enfin à Cruas, encore empanaché de vieilles ruines.

La victime des agents voyers déclare qu'elle couchera ici et ne donnera pas un coup de pédale de plus. Va donc pour Cruas ! D'autant plus que nous avons pas mal de choses à y voir.

A l'auberge on nous déclare qu'il n'y a qu'une chambre à trois lits, — hum! nous pensons à Saint-Cyr-sur-Menthon! — et qu'un des lits est déjà pris.

Sans nous enquérir si l'occupant est mort ou vif, nous déclinons cette hospitalité. Nous avons désormais une peur superstitieuse des chambres à trois lits. C'est au café Sylvestre que nous trouvons gîte.

Gîte excellent, je tiens à le dire, et accueil conforme. Chambres hollandaises de tenue, dîner exquis sur une terrasse qui regarde la verte plaine du Rhône, hôtes complaisants sans affectation,

aimables sans familiarité, tout est parfait. Malheureusement le café Sylvestre n'a pas d'enseigne, et c'est au hasard seul que nous devons de le connaître.

Bicyclistes, mes confrères, profitez de cet heureux hasard, et, quand vous irez coucher à Gruas. descendez au café Sylvestre !

CHAPITPxE XXIV

éi^^^^" LES BORDS DU RHONE — VALENCE

Cruas et son abbaye. — La Voulte, Beauchastel, Crussol. — Valence. — Tain et Tournon. — Voyage à travers les vins de France.

— Saint- Vallier et les grandes manœuvres.

— Champagne, ses chiens et ses aubergistes. — Peyraud. — Un lit d'aiguilleur.

Cruas possède deux choses qui doivent lui assurer la visite du touriste : son église, citée partout comme un des plus purs types du style roman de la première époque, et son abbaye-château. L'église est surmontée d'uae tour carrée à plusieurs étages d'arcatures, sur la

feçade, et d'une tour ronde au-dessus du chœur. L'intérieur est à peine éclairé par quelques-unes de ces étroites fenêtres caractéristiques de l'époque. Au-dessous, une remarquable crypte du neuvième siècle.

De misérables et sales ruelles grimpent jusqu'au château qui couronne la montagne. C'était toute une ville que ce château, et en même temps que forteresse il était abbaye. Les abbés étaient, selon l'événement, moines ou capitaines, hommes de paix ou gens de guerre. La chronique du Vivarais est remplie des sièges vaillamment supportés par eux.

De toute cette puissance il ne reste que des ruines, malheureusement dans un état de profond abandon. Pour qui ne craint pas un peu de gymnastique et des escalades innombrables, la visite en est pleine de charme. Ce qui reste est suffisant pour se faire une idée de ce que furent les temps prospères. Nulle part on ne peut mieux se rendre compte de l'ingéniosité des constructeurs du moyen âge à profiter des moindres avantages du terrain pour les faire concourir à la défense. Partout les pièces sont disposées de manière à dominer un précipice; les escaliers sont tellement étroits et raides que l'ascension en est difficile de toute façon; ils tournent brusquement et se terminent inopinément dans le vide. Impossible de continuer si un pont-levis n'est pas abaissé. De

belles salles voûtées conservent de grandes cheminées monumentales, aux manteaux armoriés. Puis ce sont de longues galeries souterraines, des logettes creusées dans l'épaisseur des murs, avec de traîtresses meurtrières, fort utiles pour viser l'ennemi et l'occire en restant inaperçu.

Une population très misérable pullule dans ces ruines et s'est installée dans tous les coins et recoins, où elle grouille pêle-mêle avec les porcs, les chiens, les chats, les poules et d'autres bêtes infiniment plus petites et plus nuisibles. A chaque pas qu'on fait dans le labyrinthe des fortifications, on tombe sur une marmaille d'enfants jamais dé~ barbouillés et sur des tas de « povres gens » qui nichent dans des oratoires, dans des salles basses, dans des panneteries, dans des corps de garde, au milieu des voûtes, des chapiteaux sculptés et des fenêtres à meneaux, depuis des siècles veuves de leurs plombs.

Les propriétaires des châteaux en ruine des bords du Rhône n'en font rien, ne les entretiennent pas. Tous les manants qui logent dans ces débris n'ont jamais rien payé pour cela. Ils sont la plaie de ces lieux pittoresques. Un de mes amis fut dernièrement sur le point d'acheter Rochemaure qu'on lui aurait vendu un prix dérisoire de bon marché. Il recula devant l'impossibilité d'exproprier ce ghetto. Il aurait fallu recommencer un siège. Il n'osa.

Le temps s'est rasséréné, les routes sont plus praticables. Nous quittons Gruas plus gais que nous n'y étions arrivés. Une lieue plus loin, nous passons à Baix où il y a deux châteaux forts ruinés et un beffroi carré. Nous remontons toujours le Rhône en le longeant de tout près. Nous voici au Pouzin, tout fumant d'usines et flanqué de ruines féodales, à la Voulte, dont nous montons par cent étroits escaliers >sisiter le vieux château, la chapelle aux sculptures des plus gauloises, la vaste esplanade et les terrasses d'où la vue est splendide sur la plaine du Rhône et les Alpes. Derrière ces ruines il y en a d'autres plus tristes, parce que plus modernes. Ce sont les hauts fourneaux, qui occupaient des centaines d'ouvriers, et dont la faillite a désolé tout le pays. Ces grandes usines, désertes et se rouillant, inactives, ont quelque chose de navrant et de laid à la fois.

Après la Voulte, Beauchastel, gracieusement assis à l'entrée de la vallée de l'Eyrieux, qui lui joue trop souvent de vilains tours, en débordant atrocement et en couvrant de galets vignes et cultures. Çà et là des cyprès dressent leurs cônes noirs parmi les habitations. Ils indiquent la plupart du temps une tombe de protestant. Les huguenots n'avaient pas droit à la sépulture en terre bénite. Oh les enterrait dans des jardins, souvent en cachette, et l'on plantait un cyprès pour indiquer l'emplacement de la fosse. Aujour-

LES BORDS DU RHONE — VALEiNXE 335

d'hui ces arbres ont grandi et se dressent devant nous comme de vivants r^Droches des longs siècles d'intolérance.

Mais les rochers clairs, dorés et hardiment découpés qui portent sur leur promontoire les ruines imposantes du château de Grussol nous indiquent l'approche de Valence. Les Coi^nes de Crussol, comme on les appelle, font, d'un côté, à la ville un fond magnifique, tandis que, de l'autre, les Alpes dauphinoises ferment son horizon d'une ceinture incomparable.

Le chef-lieu de la Drôme a fort bon air, lorsqu'on y arrive par le pont suspendu qui lui fait une sorte d'entrée triomphale. Une large et belle place monte doucement, ombragée de promenades touffues, vers des rues vastes et bordées de maisons modernes qui ne laissent pas que d'être fort cossues. De beaux cafés, des magasins élégants, un air de prospérité et de propreté donnent à Valence un cachet de préfecture distinguée.

Il s'agit de visiter la cathédrale Saint-Apolhnaire. En la cherchant, nous passons dans la Grande-Rue, devant la Maison des Têtes. C'est une façade de la Renaissance, célèbre dans tous les guides, surtout à cause de quatre grosses figures bouffies qui, sortant d'œils-de-bœuf dans

la frise, représentent les vents des quatre points cardinaux .

Saint-Apollinaire est un grand édifice du bon moment de Tart roman. L'intérieur est très vaste, très élevé, et d'une grande sobriété de détails. Otte cathédrale a été très restaurée depuis une trentaine d'années. On la croirait toute neuve. La loiir, très haute, et non sans élégance, a été refaite aussi.

Après Valence, la route redevient tout à fait bonne, et c'est plaisir que d'y rouler. MM. les agents voyers laissent reposer quelque temps leur victime. A deux lieues de la ville, nous passons sur l'Isère, retrouvant ici notre compagne de voyage de la vallée du Graisivaudan, mais fort grossie d'une quantité de grands et de petits affluents.

Nous traversons une plaine fertile, bien cultivée, avec des échappées sur le Rhône et les Cévennes, et bientôt nous arrivons à Tain, petite ville située au pied du fameux coteau de l'Ermitage. Vous vous rappelez Boileau :

Un laquais effronté me verse un rouge-bord D'un auvergnat fumeux qui, mêlé de lignage, Se vendait chez Crenet pour vin de l'Hermitage.

Ainsi, du temps de Boileau, on se plaignait déjà dos vins falsifiés !

Le phylloxéra a détruit toutes les vignes de l'Ermitage. Une à une on les a replantées, et le cru a repris son antique fortune.

Nous déjeunons à Tain, mais le vin qu'on nous sert n'est pas de l'ermitage.

Pour aller visiter Tournon et passer de la Drôme dans l'Ardèche, il suffit de franchir un des deux ponts suspendus ; on change à la fois de ville et de département.

Nous longeons la célèbre Côte-Rôtie, et si nous le voulions bien, notre voyage aurait pu s'intituler Voyage a travers les Vignobles de France. N'avons-nous pas traversé la Basse-Bourgogne, Auxerre, le pays du chablis, Joigny avec sa côte Saint-Jacques ; en Haute-Bourgogne, tout le Maçonnais ; en Provence, la vallée de la Durance ; maintenant voilà que mûrissent autour de nous les côte-rôtie, les Ermitage, les château-grillet ; bientôt, au bord de la Loire, ce sera le tour des vins blancs et du pouilly ; et nous terminerons par les chasselas de Fontainebleau. Si nous avions eu le temps de pousser une pointe vers Cette et Bordeaux, notre carte d'échantillons serait complète.

Quel malheur que la sobriété soit la vertu cardinale du bicycliste !

A mesure que nous remontons vers Lyon, la

contrée perd de son originalité. On ne parle plus provençal ; depuis Valence, l'olivier a disparu ; les tuiles aussi, qui donnaient aux maisons un caractère italien ; enfin les montagnes elles-mêmes ont arrondi leurs sommets, adouci leurs rocs et se couvrent de cultures céréales. Çà et là se montrent encore quelques ruines de forteresses féodales. En revanche la route est toujours des meilleures. Rien de délicieux comme de filer à une allure soutenue sur ces longs rubans qui, à pied, sembleraient interminables, et qu'en vélo on voit disparaître prestement. Un bon véloceman en arrive à ce point qu'il ne s'occupe plus de sa machine; c'est instinctivement et sans le moindre effort qu'il l'actionne et la guide. Pour peu que la selle soit bonne et la route passable, on se croit emporté par un magique coursier à travers l'espace.

De nombreux confrères en bicyclette commencent à sillonner la route. Il en est de civils, il en est de militaires. Les uns et les autres sont fort affairés et ne voyagent évidemmement pas dans l'unique but de vélocer. C'est qu'on fait, quelque part aux environs, des manœuvres, et qu'un régiment de cavalerie vient d'arriver à Saint-Vallier. En effet, la petite ville est toute pleine d'uniformes bleu de ciel. Sur la place s'agite une multitude active comme une fourmilière, autour de batteries d'artillerie, de voitures régimentaires et

d'ambulances ; les rues sont remplies de chasseurs en bandes, qui vont à la botte ou qui en reviennent, chargés de paille. Sur toutes les portes de remises ou d'écuries des inscriptions à la craie mentionnent le nombre d'hommes et de chevaux qui leur est attribué, les numéros des escadrons, les noms des maréchaux de logis. C'est une ville conquise, mais conquise gaîment, et le baron des Adrets n'aurait que faire ici. Toute la population est sur pied, enchantée de cette aubaine qui laissera aux marchands quelques louis, aux enfants la vocation militaire, aux fillettes de longs souvenirs.

Nous traversons de nouveau le fleuve ; successivement Sarras et ses ruines, Andance, baignant le pied de ses maisons dans le Rhône, en face d'Andancette, Champagne et son église romane où sont encastrées des quantités de sculptures gallo-romanes, reçoivent notre visite.

On n'est pas hospitalier dans ce Champagne-là. L'unique et minable auberge de la localité refuse de nous héberger pour la raison à peine dissimulée que nous avons trop mauvaise figure. Assurément la poussière des grandes routes n'a pas embelh nos costumes, ni le hâle estival blanchi notre teint. Mais est-ce une raison pour coucher dehors? Nous tenterons donc la fortune au village suivant, et, si l'on nous y refuse encore, nous irons demander à coucher à M. le curé.

Les chiens de Champagne sont aussi aimables que les aubergistes. L'un d'eux m'inscrit sur la cheville, en caractères indélébiles, que c'est ici un fichu pays, digne de la réprobation des bicyclistes jusqu'à la consommation des siècles.

Nous poussons donc jusqu'à Peyraud, nuitamment. Et Ton consent à nous recevoir et à nous cuisiner un dîner approximatif.

Pour le couchage, il faut s'arranger. La maison ne dispose que d'un lit, trop petit déjà pour une personne seule. Mon compagnon le prendra. Il y en a bien un autre, mais c'est celui d'un pensionnaire, un employé du chemin de fer. Voyez la chance ! Ce brave garçon est justement de service cette nuit ; de sorte que je pourrai prendre sa place, à condition de la lui céder demain matin à six heures. Va bien I d'autant que ma chambre est ornée d'une casquette galonnée, d'un drapeau rouge et d'une lanterne à verres multicolores, élégamment disposés en trophée le long des murs.

Je dors mal ; je rêve que je suis aiguilleur. Et puis, il me semble tout le temps que six heures vont sonner et que le pensionnaire vient prendre possession de sa couche.

Pendant ce temps-là, Hippocrate jeune passe la nuit à chercher des combinaisons pour tenir à l'aise dans son lit trop petit. Le jour arrive, qu'il cherche encore.

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