CHAPITRE XXV
Un pays difficile à cultiver. — Sainte-Colombe. — Vienne. — Une ville gaie. — Les ruines romaines. — De Vienne à Lyon. — Le Mont-Blanc. — La bicyclette militaire. — Lyon. — Fourvières et ses objets de piété. — La Convention et les œuvres d'art.
Peu réconfortés par une hospitalité des plus modestes, mais qu'on nous fait payer au taux des hôtels les mieux achalandés, nous reprenons au petit jour notre route le long du Rhône. De jolies prairies vertes, des chemins ombragés et bordés de haies nous en séparent de temps en temps. A gauche, nous longeons des coHines toutes couvertes de vignobles, et dont les terres sont maintenues par de petits murs en pierres sèches patiemment établis par les habitants du pays et sans
cesse rebâtis après chaque orage. On les appelle des mas. Le paysan normand, qui paisiblement laboure ses terres, fauche dans les plaines ses blés ou ses foins, récolte les fruits de ses pommiers sans jamais s'en occuper autrement, ne connaît pas la peine et le mal que donne la terre à ceux qui, comme en Provence ou en ces pays, doivent lui arracher, à force de soins, de labeur incessant et d'entêtement, le produit de leurs sueurs ; il ne sait pas qu'il est des pays où le sol se dérobe au travail acharné de Thomme, où il faut le remonter du bas de la vallée sur le flanc du coteau ; où, dans la plaine, il est parfois recouvert, en une heure, d'une couche de plusieurs pieds de galets, ou bien choisi pour lit par le torrent qui la veille passait à côté. Pour ces pays,
La terre vend bien cher ce qu'on croit qu'elle donne-
Ces contrées, d'ailleurs, n'ont pas un pittoresque extrême. Sans le fleuve, qui roule avec rapidité ses eaux jaunâtres, elles manqueraient un peu d'intérêt. Serrières, gros bourg propre et d'apparence aisée, aligné le long du Rhône au bord d'un quai superbe, Saint-Pierre-de-Bœuf, sur un petit mamelon qu'il faut monter pour le descendre ensuite, Condrieu connu par ses vins blancs capiteux, nous offrent surtout comme charme des bandes de chiens dévorants qui se
te
disputent entre eux le gras de nos mollets. Il nous faut traverser à pied la plupart des villages, nous tenant plus souvent sur la défensive que sur nos bicyclettes.
La route est bonne et reste presque constam ment de niveau jusqu'à Vienne, c'est-à-dire pen dant huit lieues. Sur la rive opposée, les collines se rapprochent du fleuve et remplacent la grande plaine que nous avions en face de nous. Dans le brouillard du matin nous apercevons des tours, des clochers, une ville, et des ruines de forteresses gothiques escaladant les hauteurs, tout cela se détachant l'un sur l'autre ainsi que des découpures de carton capitonnées d'ouate. A mesure que nous avançons, nous distinguons mieux le mont Salomon, — un mont de 150 mètres de haut, — le mont Pipet, le mont Arnaud, et les villes et les jardins qui en égayent les flancs, la Bastie couronnée de son vieux château démantelé, et, au pied de ces collines, Vienne et ses monuments, ses quais et son pont suspendu.
A l'entrée même du pont et avant de le traverser, il faut visiter Sainte-Colombe, une bourgade qui semble être de ce côté le vestibule de Vienne. Un donjon tout doré par le soleil, un vieux monastère de sombre apparence, de beaux arbres, d'importants vestiges de la magnificence des habitants au temps de Philippe le Bel, donnent à cette ancienne ville, bien déchue, un parfum des vieux
âges qui a beaucoup de charme. On y a trouvé nombre de vestiges de l'époque romaine ; en 1773, on y découvrait une des plus belles mosaïques historiées du premier siècle; l'auteur même de la découverte, homme ami du repos, la fit détruire afin de se débarrasser de la visite des curieux !
Gomme à Valence, le pont suspendu fait à Vienne une manière d'entrée triomphale. Mais ici l'arrivée est bien plus imposante : juste au bout du pont, l'ancienne cathédrale Saint-Maurice dresse ses deux tours sans flèches et sa large façade toute fouillée de sculptures. C'est d'un magnifique effet.
Malheureusement, de près il faut en rabattre. Faite sans doute d'une pierre trop tendre, la cathédrale est dans un pitoyable état. Les mille ornements flamboyants, jadis si élégamment ciselés, si patiemment découpés, modelés, parfinis, sont mangés par les intempéries ; les choux, les chicorées, les acanthes, les vignes, les géraniums de pierre ont perdu leurs arêtes, leurs vigueurs se sont arrondies, et ce qui fut autrefois de superbes frises, des arceaux richement ornés, n'est plus que surfaces bosselées de vagues protubérances. Le pignon riche et compliqué de la porte principale est découronné à la moitié de sa hauteur; la rosace est bouchée, ainsi que la
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plupart dès fenêtres ; les tours surtout sont délabrées et rongées de lèpres blanches. Le baron des Adrets a passé par là et il éprouvait presque autant de plaisir à décapiter des statues que des hommes.
Mais Vienne est avant tout une ville romaine. • C'était même, paraît-il, une ville très gaie, très joyeuse et très riche, une des villes deTancien monde où Ton s'amusait le plus. Les mœurs y étaient des plus faciles et d'une légèreté merveilleuse. Ce n'est pas là qu'il fallait venir chercher la matrone romaine, l'épouse sévère qui filait la laine et gardait la maison. On y trouve jusque sur les épitaphes la trace de cet aimable laisser-aller, témoin celle qu'un mari dédie à sa femme, surnommée, dit-il, VAmouf-euse; une autre où un bon vivant déclare qu'il part pour le grand voyage après avoir, en parfaite santé, mené soixante ans joyeuse vie ; d'autres encore, si crues qu'il me serait difficile de les citer, même en latin.
Nous ne pouvons, malheureusement, nous absorber dans l'étude des curiosités déterrées à Vienne. La selle d'une bicyclette est une mauvaise chaire d'archéologie. Nous nous bornons donc à courir les rues à la recherche des monuments romains qu'un touriste qui se respecte ne peut passer en profits et pertes. Chemin faisant, nous
notons que, sans être bien vivante, sans même présenter l'animation que justifierait le chiffre de sa population de 25 000 habitants, la ville n'est pas triste et banale. On déniche à chaque instant quelque maison encastrée dans des ruines romaines, quelque entrée voûtée du moyen âge, on y voit, assis sur un piédestal, devant Thôtel de ville, un Ponsard de bronze, dont l'artiste a respecté la calvitie. Aux bords du Rhône, un caillou de plus ou de moins, ce n'est pas une affaire. On y sent partout la térébenthine et la benzine; c'est une ville de teinturiers. Et sur une petite place, on découvre la Maison Carrée. Un charmant morceau d'architecture que ce temple dédié à Auguste et à Livie.
Après avoir jeté un coup d'œil sur les arcades romaines, appelées la Pointe du Théâtre, nous allons, par la rue interminable d'un faubourgindustriel, faire le pèlerinage obligatoire au Plan de V Aiguille, pyramide en pierre portée par quatre arcades, datant aussi de la conquête romaine. C'était probablement la meta d'un cirque, la borne autour de laquelle viraient les chars.
En 1792, on érigea en grande pompe à son sommet un énorme bonnet phrygien en tôle surmonté d'une ample girouette tricolore. Il est fâcheux qu'on ait renversé vingt ans plus tard cette preuve du goût artistique de nos pères.
Dans une ville aussi romaine, nous comptions qu'on nous servirait à déjeuner des lamproies, des tétines de truie (siimina), du hachis de foie et de cervelle {tomaculum), de la brioche au fromage (scribilitum) et du vin à la poix {vinwn picatwn); notre menu fut moins antique, à Thôtel de la Poste, mais certainement meilleur. Encore un hôtel à recommander aux bicyclistes.
Nous partons, exceptionnellement, aussitôt après déjeuner. Dans notre désir d'arriver de bonne heure à Lyon, nous prenons par le plus court, et, au lieu de suivre la légère inflexion que fait ici le Rhône, nous enfilons la grande route de Marseille à Paris, qui va en ligne droite, en coupant la presqu'île.
En quoi nous avons trois fois tort. Cette route, il est vrai, nous épargne 5 ou 6 kilomètres. Qu'est cela pour les bicyclistes ? En revanche elle a le défaut de n'être pas intéressante, tandis que les bords du fleuve, par Givors, Vernaison, Pierre- Bénite, en suivant la rive droite, sont dignes d'être parcourus.
Deuxièmement elle n'est pas à recommander aux vélocemen.Le sol en est raboteux, dur, décharné, et de plus il y a deux ou trois côtes assez rudes, une notamment à la sortie de Vienne. Pour comble de malheur, les cavaliers que nous avons rencon-
très hier à Saint- Vallier ont passé par là et ont déchaussé avec les fers de leurs chevaux tous les cailloux de la route. En de certains endroits elle est même impraticable et il faut descendre, si Ton n'aime mieux tomber.
Troisièmement, en suivant les bords du Rhône, on arrive à Lyon par le faubourg de la Mulatière, au confluent de la Saône et du Rhône, et l'entrée en ville est moins monotone que celle qui nous attend.
Pourtant l'itinéraire que nous avons choisi a une compensation. Un peu après Saint-Symphorien-d'Ozon — un gros bourg au fond d'un vallon où se précipite une descente très dangereuse pour les bicyclistes, — comme nous roulons sur un plateau très cultivé, vers la droite un petit nuage blanc semble s'élever sur notre horizon, au-dessus des champs d'avoine. Le ciel est d'une admirable pureté, nulle part ailleurs le moindre flocon n'en ternit l'azur.
Ce petit nuage, qui grandit à mesure que nous avançons, et dont la forme ne change pas, nous intrigue. Quand tout à coup :
(( Eh! c'est le Mont-Blanc! »
En effet, c'est lui, lui, le roi des montagnes, lui, le géant des Alpes, avec ses neiges éternelles, ses terribles glaciers, lui, le Père des Eaux, le Grand Ancêtre î
Cette apparition nous remplit de joie. Nous
nous arrêtons pour mieux voir la grande montagne -qui se découpe délicatement sur l'horizon, avec un ton d'un blanc nacré et des ombres bleues si fines, si fines! On la dirait tout près de nous et l'on croirait qu'il suffira de traverser les avoines pour aller la toucher de la main. Et, quand nous réfléchissons combien elle est loin, pourtant, combien elle est grande, que la moindre de ces ombres bleues est un glacier immense ou une énorme vallée, combien de pays et de hautes montagnes couchées à ses pieds il faudrait franchir pour arriver jusqu'à elle, nous sommes écrasés, et, comme dit Corneille, nous demeurons stupides.
Ce n'est plus contre les agents voyers que grogne mon compagnon, mais contre la cavalerie. Est-il Dieu possible d'arranger pareillement les routes !
Certainement, ce n'est pas amusant. Etje pense que, pour les esprits pratiques, la vélocipédie militaire est jugée. Nous avons ici une route, route nationale et constituée de la plus sérieuse façon. Or le passage cVun seul régunent de cavalerie a suffi pour la rendre à peu près impraticable aux bicyclettes. Que serait-ce si plusieurs régiments, si de l'artillerie l'avaient parcourue? Que serait-ce si, au lieu qu'il fasse un temps magnifique, des pluies ou des neiges la trans-
formaient en même temps en fondrière? Queserait-ce si, au lieu d'une route nationale, il s'agissait de chemins vicinaux ou de voies plus étroites encore? Les mouvements de troupes ne seraient pas commmencés depuis huit jours cfue les bicyclistes fort penauds seraient versés dans les brancardiers, où ils pourraient du moins rendre quelques services.
Telle est, ami lecteur, notre impression personnelle. Nous trompons-nous? Peut-être, puisque les bicyclistes militaires sont officiellement constitués, paradent en tête de nos régiments et, en temps de manœuvre, fendent l'air de tous côtés, portant des ordres, reliant des postes, rappelant beaucoup, par leur sveltesse et leur légèreté de mouvements, certaine mouche qui faisait un jour aller certain coche. Mais nous voudrions voir ce que cela deviendrait en guerre et surtout en hiver!
On n'arrive pas souvent à Lyon de ce côté-ci. C'est dommage, car la ville y est merveilleuse à voir. Largement étalée au pied des collines qui l'entourent, et dont la plus élevée est dominée par les tours de Notre-Dame de Fourvières, qui de loin prennent des airs de château fort, baignée dans les fins brouillards de ses rivières, dans les fumées de ses mille usines, encens de l'industrie
moderne montant vers le dieu Capital, Lyon fait un splendide effet.
Cantonniers, soyez bénis! Vous travaillez de toutes vos forces à réparer la route, à replacer dans leurs alvéoles les galets déchaussés par les sabots belliqueux des coursiers. Grâce à vous, la longue descente qui mène à Lyon sera pour nous un tapis de velours et mon ami cessera de vitupérer. Ce serait idéalement bon, si en approchant de la ville le pavé ne commençait, cet affreux pavé à précipices des abords des grandes cités. Et ce pavé se perpétue jusqu'au cœur de la ville, où nous pénétrons par Favenue de Saxe, une des plus longues rues qui existent au monde et une des plus dépourvues de tout caractère quelconque.
Des tramways, des ateliers, des voitures en quantité, un grand concours de citoyens, beaucoup d'affiches, des sergents de ville, puis des places bien propres, bien balayées, bien quinconcées d'arbres, des quais, des ponts, de hautes maisons très banales, des bateaux- mouches, un hôtel avec des garçons en habit noir et des chambres où Ton ne voit goutte... Décidément nous sommes dans une grande capitale.
Essayer de décrire Lyon serait téméraire. C'est une grande ville et voilà tout. Une très grande
ville, rien de plus. De Marseille Lyon n'a ni la verve ni Texubérance ; de Rouen elle n'a pas les monuments, ni de Paris l'éternel fourmillement. Mais c'est le type parfait de la grande ville moderne, bien tenue, tirée au cordeau, industrielle, riche, correcte, sauf dans quelques ignobles vieux quartiers, dégoûtants sans même être pittoresques.
La partie la plus originale, c'est Fourvières. II y a là toute une petite Rome, très catholique, plus catholique presque que la grande. C'est le quartier des couvents ; longues rues désertes et muettes, bordées de hautes bâtisses closes ou de grands murs que dépassent les feuillages des préaux et des jardins dévots. Beaucoup d'ordres religieux ont leur maison mère à Lyon. La Propagation de la Foi y a son siège. C'est une des villes les plus importantes de la chrétienté.
Nous montons à Fourvières, comme de juste, par le chemin de fer à la ficelle, pour y voir le Mont-Blanc. Le Mont-Blanc étant, suivant l'usage, caché par les brouillards, nous redescendons entre deux rangées de boutiques d'objets de piété à l'usage des cœurs simples. Les marchandes qui tiennent ces musées sont femmes âpres au gain et sans vergogne. Elles se jettent sur nous comme la misère sur le pauvre monde, nous provoquent de la voix, du geste, de l'œil, nous barrent le passage, nous arrêtent de force. Comme Hippocrate
eime contemplait un lamentable portrait de saint Labre, en se récitant mentalement la poésie si connue :
Un jour le bienheureux Labre Se promenait au soleil.
Il s'assit dessous un arbre Pour se livrer au sommeil...
il devint la proie d'une de ces redoutables amazones, lesquelles sont généralement vieilles, presque toutes bossues ou vaguement contrefaites, et claudicantes le plus souvent, mais laides toujours. 11 ne put recouvrerla liberté qu'en la payant du prix de quelques opuscules pieux ; si le bienheureux Labre n'avait été sous verre et mal commode à adapter au guidon, il se le fût laissé colloquer sans merci.
En descendant, nous visitons la cathédrale Saint-Jean, qui tourne malheureusement le dos au quai de la Saône. Ses vitraux sont fort beaux. A côté, le bâtiment delà Manécanterie, ou maison des Chantres, est un magnifique morceau d'architecture du onzième siècle.
Sauf l'hôtel de ville, qui est du dix-septième siècle, tous les monuments de Lyon sont modernes. Ce qui ne veut pas dire qu'ils soient sans mérite, assurément. La Convention, pour punir Lyon de s'être montrée rétive au grand mouvement révohitionnaire, ordonna la démolition delà ville. Cou-
thon le paralytique, Foiiché, le futur ministre de l'empire, et Gollot-d'Herbois, l'ancien cabotin, furent chargés d'exécuter ce décret insensé. La mine fut employée contre les maisons, la mitraille contre les habitants. Et, comme plus tard à Varsovie, l'ordre régna.