‹ La France en bicycletteChapitre 26 sur 32 · LE BEAUJOLAIS- LA VALLÉE DE L'AZERGUES · texte numérisé non relu

LE BEAUJOLAIS- LA VALLÉE DE L'AZERGUES

L'Azergues. — La Mure. — Un voyageur qui ne voyage guère. — Le col des Écharmeaux et son Napoléon. — Que d'eau! que d'eau! — Les auberges se suivent et ne se ressemblent pas. — La Clayette.

Nous sortons de Lyon par le faubourg de Vaise ; nous redoutions ces mortels kilomètres de quartiers industriels qui nous avaient tant assommés au départ de Marseille. A Lyon, de ce côté du moins, il n'en est rien. Uue longue côte, qui, dans l'air frais du matin, n'est pas désagréable à monter, et aussitôt on est dans la campagne.

Une campagne riche et touffue, pleine d'arbres et de prés, gentiment accidentée de collines

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agrestes et de vallées où coulent de jolies petites rivières. De très aimables paysages qui nous reposent des rocs menaçants, des coups de soleil ardents au milieu desquels nous vivons depuis quelques semaines. Nous entrons dans le Beaujolais, pays granitique et schisteux entièrement voué à l'agriculture, pays de vignobles dont le seul nom évoque des visions de verres pleins de ce vin parfumé, à la claire couleur pelure d'oignon, qui fait l'orgueil des bonnes caves. Les collines dans lesquelles nous nous engageons s'accentuent à mesure que nous avançons : la roche d'Ajoux, où nous passerons tout à l'heure, a 973 mètres. Elles continuent les monts que nous avons traversés il y a trois semaines, lorsque nous quittions Autun.

Du plateau où nous sommes nous descendons dans la vallée de l'Azergues par une ravissante route, en pente douce pendant plusieurs kilomètres, ombragée de bois verdoyants presque tout le temps; à d'autres moments longeant des rochers gracieux ou passant de petits ruisseaux gazouilleurs et limpides. Une allée de parc. Ahî le pays aimable, la séduisante contrée ! En vérité on aimerait à vivre ici. Il semble qu'on y doit ignorer les grandes passions, les grandes douleurs, que l'âme doit s'y mettre à l'unisson de ce calme universel et de la paix de ces vallées.

La vallée de l'Azergues est une des plus adorables qu'on puisse voir, et depuis longtemps

réputée pour telle. Nous remontons les bords de la petite rivière qui va, affairée et rapide, se fâchant par intervalles contre les roches de son lit, retrouver la Saône. Je ne connais nulle part de vallon plus coquet. A chaque instant le paysage varie, toujours plein de grâce et de fraîcheur, jamais effrayant ni grandiose. Les villages sont rapprochés, de bonne apparence. On sent que le pays n'est pas pauvre, que le paysan n'est pas malheureux. Lozane, Ghâtillon et son château du moyen âge, perché sur une hauteur, bien et dûment restauré et habité, Ghessy et ses mines de fer et de cuivre, Ternand, singulièrement juché au sommet d'un pain de sucre tout seul, Ghamelet, la Mure, sont des bourgs des plus cossus.

A la Mure nous déjeunons en compagnie d'un personnage d'une espèce rare. C'est un brave garçon de commis voyageur qui parcourt depuis vingt ans le Lyonnais et le Beaujolais, et qui n'est jamais venu à Paris. Il n'en éprouve nulle envie et tout son horizon se borne à ce Beaujolais et à ce Lyonnais.

L'homme de la chanson, qui n'avait pas vu Garcassonne, ne pouvait s'en consoler. Gelui-ci, qui ne verra jamais Paris, s'en console à merveille. Paris, déclare-t-il, ne lui dit rien.

Après la Mure, nous montons longtemps pour

aller chercher, an col des Ècharmeaux, le passage qui nous fera entrer du bassin de la Méditerranée dans celui de la Loire. Les collines se compliquent et se pressent. Des bois de sapins commencent à couvrir les hauteurs, et le paysage, sans prendre beaucoup de grandeur, devient plus sévère et plus montagneux. Sur le large flanc d'une montagne battue des vents, le petit village de Poule se tasse autour de son clocher carré. Pic plus élevé que ses voisins, le mont d'Ajoux se fait remarquer par la régularité de sa pointe et les forêts de conifères qui grimpent sur ses pentes. Un brouillard épais, humide et froid, s'accroche à ces sommets en blancs nuages. A peine y pénétrons-nous que le soleil s'éteint, et que tout prend -une teinte blafarde et lugubre. Quelques maisons basses s'alignent au sommet du col, un des plus tristes que nous ayons vus. C'est le hameau des Ècharmeaux.

Ce passage est le point de rencontre de sept ou huit routes qui y aboutissent, venant des quatre points cardinaux. Il est le plus fréquenté de tout le bas Beaujolais; il l'était surtout avant les chemins de fer qui ont dérivé tous les courants de circulation ; toutes les maisons du village sont des auberges. Ils sont à plaindre, les gens de cet endroit, s'ils n'aiment pas les courants d'air. Car le vent souffle ici sans cesse, froid et vif.

Un Napoléon en pierre s'élève au bord de la

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route, sous une demi-douzaine de sapins. Il est d'une naïveté peu commune, et l'artiste a mis derrière lui deux piles de boulets qui lui donnent, vu de certain côté, l'air d'avoir pour jambes des chapelets de saucisses. La vue même de cette statue, qui doit dater du dixième ou onzième siècle, ne suffît pas à égayer ce lugubre passage.

Du point le plus élevé du col, nous jouirions d'une vue illimitée sur le Charolais, sur Parayle-Monial, les montagnes d'Autun et celles du Morvan, n'était ce maudit brouillard, et que nous grelottons de froid.

Allons, vite en selle, et descendons vers de nouveaux pays !

Nous atteignons, dans le fond de la vallée, le village de Propières; une descente d'importance nous fait traverser des paysages verts et de gras pâturages. Çà et là un castel moderne anime un peu de ses tourelles la monotonie du spectacle; ou bien c'est une grande scierie que fait marcher le Sornin, jolie petite rivière dont nous longeons les bords marges de peupliers, de saules et de gazons, et qui va se jeter dans la Loire. Des moulins beaucoup. Des sabotiers aussi. C'est ici pays de petits bois, et l'on y est fort industrieux.

Quelques gouttes d'eau égarées nous arrivent, en manière d'avertissement pour presser l'allure.

C'est que le ciel, au-dessus du Charolais, est d'un noir d'encre et que nous allons tout droit vers les averses. Nous procédons à notre imperméabilisation.

Il était temps! Les nuées crèvent sur nos têtes et une fois de plus nous voici en plein déluge. Sur les verdures qui nous entourent, la pluie fait de sonores flic-flac, et le Sornin grossit à vue d'œil. Par malheur, nous sommes en pleine campagne, trop loin déjà de Propières pour songer à tourner bride, trop loin aussi de la Clayette, où nous devons arrêter l'étape, pour espérer y arriver avant une grande heure. Nous en prenons gaîment notre parti. Et comme il ne tonne pas et que malgré les flaques nos vélos se comportent à merveille, nous devisons sous les cascades. Nous voudrions qu'on inventât un procédé pour couvrir d'une tente mobile les bicyclettes en cas de pinie. Mon ami me soumet une invention à lui. la pédalechaufferette, qu'on remplirait de charbon de Paris, et qui serait éminemment confortable. On y arrivera sans doute. En attendant, voici au bord de la route une espèce d'auberge où nous mettons pied à terre, décidés à n'aller pas plus loin et à ne pas braver le ciel plus longtemps.

O infortunés que nous sommes ! Là, comme à Champagne au bord du Rhône, on nous refuse carrément, avec cette circonstance aggravante que mettre des chrétiens à la porte par un temps]

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OÙ Ton n'y mettrait pas un toutou, et où les grenouilles elles-mêmes crient : Assez ! est de la part d'un aubergiste un manquement au devoir professionnel.

Nous remontons donc sur nos nobles montures, après avoir exprimé à ces gens au cœur dur l'assurance de notre parfait mépris, et une demiheure après, ruisselants et éperdus nous frappons à la porte de la première maison de la Clayette, qui se trouve précisément être une auberge.

Sortir d'une inondation comme celle que nous venons de traverser, s'être vu honteusement refuser asile en son chemin, arriver transis et à l'état de noyés repêchés, et trouver un accueil empressé, affectueux, des fagots jetés à pleines brassées dans la vaste cheminée d'une cuisine monumentale, pour réchauffer et sécher les pauvres voyageurs à leur flamme claire et gaie, n'est-ce pas merveille! La bonne M"'^ Plassard- Dufy et ses deux charmantes filles se multiplient autour de nous et à notre service. Pendant que nous disparaissons devant le feu au milieu des nuages de vapeurs qui s'exhalent de nos personnes, derrière nous, sur le fourneau monstre, chante la musique délicieuse des casseroles où mijote notre dîner; nos pieds s'enfournent dans de vastes pantoufles qu'on nous a forcés d'accep-

ter; les jeunes filles préparent pour nous leur propre chambre, et le fils de la maison, qui se connaît en bicyclette, s'empare de nos machines, resserre les écrous, essuie, assèche, frotte, astique, nettoie, dévisse, leur fait enfin une toilette complète, dont elles avaient bon besoin.

Et alors le dîner vient, exquis, plantureux, servi avec mille attentions raffinées; une nappe, des porte-couteaux, des pelles à sel, la plus belle argenterie!

Il pleut toujours. L'eau tombe avec fracas sur la surface d'un petit lac, l'étang de la Clayette, qui s'étend devant nos fenêtres, de Fautre côté de la route. Nous montons prendre possession des virginales alcôves. Les braves cœurs, et quelle touchante confiance ils ont en nous ! Tout est à notre disposition, les mille petits bibelots des demoiselles, les menus cadeaux qui ornent les étagères et la cheminée, leur garde-robe tout entière, et les clefs sur les armoires.

Nous n'en abusâmes point. Notre seule indiscrétion consista à parcourir un album de photographies et à faire défiler devant nous tous les parents et amis de la famille Plassard-Dufy. Nous n'y trouvâmes que des physionomies honnêtes et ouvertes, nulle part la tête madrée et sournoise du paysan de certaines autres provinces. Cette revue nous confirma dans l'opinion que notre hôtesse, encore fort bien, avait été une très jolie

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personne, et que ses filles, une brune et une blonde, pourraient partout passer pour de véritables beautés.

Repasserons-nous jamais par la Clayette?

C'est peu probable. En tout cas, Taccueil de ces trois aimables femmes nous restera comme un des plus touchants, des meilleurs de nos souvenirs de voyage.

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