CHAPITRE XXVII
LE CHAROLAIS — DIGOIN
Histoire d'une culotte et d'un bicyclisle. — Comme quoi un Français ne s'arrête jamais en route. — Oyé. — La Loire et ses divers aspects. — Digoin.
Ce matin, la pluie a cessé. Mais le ciel garde encore les traces de ses pleurs d'hier et de cette nuit, et il faudrait peu de chose pour qu'il recommençât à fondre en larmes. Je prévois que l'étape d'aujourd'hui ne sera pas longue.
D'abord c'est dimanche. Nous nous accordons grasse matinée, heureux d'avoir été si bien reçus et sous le prétexte qu'il faut donner aux routes le temps de sécher. En prenant notre café, on nous apprend que le Napoléon d'hier, avec sa
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redingote grise et son petit chapeau, est l'œuvre d'un sabotier qui s'est enseigné à lui-même la sculpture. Il ne date donc pas de l'époque romane.
Vers huit heures seulement nous nous décidons à partir. A travers de grosses nuées menaçantes le soleil fait de courtes apparitions. Peut-être le temps va-t-il s'élever. Prenant congé de nos hôtesses, nous traversons le village, qui a très bonne mine ; les pompiers se rendent à l'exercice, les femmes et les fillettes à la messe, dans leurs plus beaux atours. Un château du seizième siècle mire dans l'eau du lac ses grosses tours à mâchicoulis et ses hautes toitures en ardoises. Tout respire la prospérité et l'aisance.
Nous mettons la barre sur le petit village de Vareille. Mais nous ne sommes pas en route depuis une demi-heure qu'un premier accident se produit. Hippocrate jeune s'aperçoit, à de certains courants d'air, que sa culotte, déjà mûre au départ, a dû capituler sous les incessants assauts de la selle, et que sa vie privée ne sera pas suffisamment murée à l'avenir. Heureusement la chose est prévue, et une culotte de rechange attend son tour dans nos bagages. C'est le cas ou jamais de profiter de cette prévoyance. Mais voilà; où trouver un cabinet de toilette décent? En ce pays découvert, les haies sont maigres ; et, quand une d'elles paraît propice, il arrive que le maître du champ a profité de son dimanche pour aller faire
une tournée sur ses terres et qu'il serait inconvenant de SA' installer. Pourtant on finit par s'arranger, et la caravane, culottée de neuf, se remet en marche.
C'est à ce moment qu'une effroyable averse se prend à nous assaillir sans crier gare. En cinq minutes nous sommes trempés, et nous nous réfugions dans une petite auberge où nous procédons de nouveau au séchage de nos individus et de nos machines. Les pieds dans des sabots géants, pendant que nos espadrilles fument devant un misérable feu, nous allons et venons, de la porte à la fenêtre, regardant le ciel, très comiques avec notre air déconfît et notre démarche de canards embourbés.
Mon ami, que l'aventure du pantalon a rendu morose, est pris d'un accès de misanthropie. Il garantit qu'il pleuvra maintenant jusqu'à la fîn de notre voyage, que le paysage devient bête, que nos machines vont être mises hors d'usage par l'humidité, les pas de vis se rouiller, les rayons se casser, que sais-je, toute une série de malheurs! De tout quoi il résulte qu'il va prendre le chemin de fer à la prochaine station — c'est la Clayette — et rentrer tout droit à Paris.
(( Comment! m'écriai-je. \'ous avez fait plus de 1600 kilomètres; il ne nous en reste plus que 4 ou 500 à faire, et vous reculeriez? Et cela parce qu'une pauvre culotte fort âgée s'est mise à
bâiller! Mais c'est honteux! Est-ce qu'un Français s'arrête jamais en route, même et surtout quand il s'est embarqué dans une absurdité ! Allons, allons, du cœur, que diable! Après la pluie le beau temps. Sommes-nous en sucre candi ou en cassonade pour redouter quelques averses ! Quoi, ni le soleil de la Provence qui nous fondait la cervelle dans le crâne, ni les côtes du Jura, ni le mouton pourri d'Orgon ne vous ont vaincu, et cet affront vous serait infligé par une misérable averse dans un petit trou perdu, à Vareille, dont tout l'univers ignore l'existence! Songez quel déshonneur va souiller votre gloire ! Le paysage est bête, vous dites? Mais il n'y a pas de paysages bêtes, il n'y a que des manières bêtes de regarder les paysages. La bêtise est en nous et non dans la nature. Et la Loire, qu'il nous reste à voir, et Nevers et Cosne, et le plaisir de remplir jusqu'au bout un programme tracé, que faites-vous de tout cela? » Par ce discours à la manière de Tacite, et par bien d'autres encore m'efforçant de relever ses esprits abattus, je réussis enfln à rendre à ce touriste morne un peu de son ancienne ardeur. Un rayon de soleil vint à mon secours et nous repartîmes au bout d'une heure.
Une nouvelle averse commence au moment où nous entrons à Tauberge de la modeste bourgade
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d'Oyé. La salle est pleine de buveurs en blouse bleue, qui attendent au cabaret que les femmes soient revenues de la messe. L'aubergiste, qui en même temps est boulanger, nous fait à déjeuner tant bien que mal, et plutôt mal que bien. Mais pendant ce temps la pluie cesse.
En sortant d'Oyé, on a une très belle vue sur toute la région du Charolais, région granitique analogue au Morvan comme sol, mais beaucoup moins pittoresque. Les pays les plus riches ne sont pas les préférés des artistes.
A travers une succession de collines et de prairies, nous suivons la petite rivière d'Arconce, qui arrose de verts et épais herbages, où paissent les beaux bœufs du Charolais, si prisés des connaisseurs. Malgré la pluie, la route — c'est un chemin vicinal — est on ne peut meilleure ; nous y roulons dans la perfection, et à tous ses griefs contre cette fatale journée Hippocrate jeune joint celui-ci : il n'y a même pas moyen de maudire les agents voyers.
Insensiblement, nous nous rapprochons de la Loire. Après Saint-Yan, nous commençons à la voir. Elle n'a rien de bien séduisant. Très large, elle coule tranquillement au sein d'une grande plaine verte. Les fonds apparaissent en lagunes de sable rosé, qui forment aussi des grèves sur ses bords. Cette rivière a l'air de manquer d'eau. Combien différente elle est, dans le haut de son
cours, entre Firminy et le Puy, du côté de Retournac, alors qu'elle se précipite en cascades, bouillonne en cataractes, se fraye un chemin au travers des rocs abrupts et des sapins. C'est la jeunesse, avec ses ardeurs et ses passions fougueuses; la voici maintenant, calmée, assagie, bien raisonnable comme on Test — ou le devrait être — à Tàge mûr; et plus tard, comme bien des gens, en vieillissant, elle grossit, prend de Timportance, et Ton ne reconnaîtrait pas, dans le fleuve chargé de bateaux qui passe à Saint-Nazaire, le torrent du Forez ou la rivière sans eau du Gharolais.
Des fumées d'usines nous annoncent que nous approchons de Digoin.
Digoin est une petite ville industrielle, qui doit en partie son importance à sa situation entre la Loire et deux bras du canal du Centre.
Nous y terminons notre journée, par une dernière déconvenue. A l'hôtel, la remise a brûlé avant-hier; il nous faut mettre nos bicyclettes dans l'office, avec la vaisselle et les balais! Hippocrate jeune devient de plus en plus misanthrope. La vue du Pont-Canal, où je l'entraîne pour le distraire de ses sombres pensées, et celle du pont suspendu qui relie Digoin à la plaine de l'autre rive, ne suffisent pas à le dérider. Il se couche en affirmant qu'il pleuvra encore demain.