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CHAPITRE XXVIII

Après Digoin. — Cronat. — Les paysages des bords de la Loire. Decize. — Imphy. — Un gendarme regardant.

Ce matin, le temps est remis au beau, et Hippocrate jeune se trouve avoir tort en ses prédictions. Mais il fait un froid très vif. Où sont les chaudes matinées de Provence, qui nous trempaient de sueur dès Taube? Maintenant il nous faut vélocer ferme pour récupérer un peu de chaleur vitale. Les brouillards qui s'élèvent de la Loire et de la campagne si mouillée la veille nous transpercent. Heureusement Fevercice de la bicy-

dette est le meilleur de tous les toniques, et au bout d'un quart d'heure nous nous trouvons réchauffés. Nous traversons le canal, puis les deux branches de TArroux, cette même rivière que déjà nous avons passée à Autun; et notre route file entre des collines verdoyantes à droite et la Loire à gauche qui décrit des méandres majestueux au milieu des roseaux, des saules et des osiers, et au delà de laquelle s'étendent des plaines à l'infini. Quelques insignifiants villages échelonnent sur les coteaux leurs maisons et leurs églises sans caractère : c'est Saint-Agnan, Gilly, Saint-Aubin; les collines s'abaissent de plus en plus et deviennent de simples ondulations. La Loire, elle, s'élargit, s'étale dans sa plaine au milieu de bouquets d'arbres. A une petite lieue à droite, on voit les maisons de Bourbon-Lancy qui s'étagent sur une hauteur; la petite ville d'eaux fait assez bonne figure sur son piédestal de verdure. Je doute cependant que les rhumatisants qui y viennent faire une saison s'y amusent beaucoup.

Après Saint-Aubin, Vitry; après Vitry, Cronat. Les villages se succèdent toutes les deux lieues, à peu peu près tous pareils, alignant le long de la grande route leurs chaumières au toit de paille, ou groupés autour d'un clocher pointu en ardoises.

La route continue à être excellente; et vélocer dans ces conditions est un plaisir extrême. On traverse des prairies, des cultures, des campagnes riches et fertiles. Des châteaux modernes ou du siècle dernier se montrent au milieu des masses de verdure de leurs parcs ou au fond de leurs avenues. De riches propriétés ouvrent sur la route les grilles de leurs jardins sablés de gravier et encorbeillés de géraniums rouges. De petites collines bossuent la plaine sur Fautre rive de la Loire, et de minces clochers piquent de leurs flèches bleues le brun du sol ou le vert des prairies. La vue de ce côté plane, libre et découverte, sur des coteaux ondulés qui vont se perdre dans le bleu, ainsi que les vagues d'une mer figée. Des orages qui éclatent tout là-bas projettent de grosses ombres mouvantes sur ce panorama, auquel il manque malheureusement quelque saillie, quelque accident pour accrocher la vue et servir de point de repère.

Une belle descente nous amène tout au bord du fleuve, et en face de nous, au bout d'un beau pont de pierre enjambant la Loire, dans le lit de laquelle broutent paisiblement quelques chevaux, Decize nous apparaît, allongeant ses maisons sans beauté et les ombrages de ses promenades au bord des quais.

Nous jetons en passant un coup d'œil sur les

mines de la Charbonnière et les verreries de Saint-Léger-des-Vignes. Le paysage continue à être bien sage et à manifester les opinions les plus modérées. Mon camarade n'ose plus le traiter de bête, connaissant désormais mes théories à cet égard; mais je ne puis non plus lui demander de pousser des cris d'admiration devant les modestes vallées qu'alternativement nous descendons et remontons. Mais la route est bonne, et son humeur, à lui, s'en ressent. Semblable à ces cochers qui ont beaucoup plus de sollicitude pour leur bête que pour eux-mêmes ou pour leur femme, le bien de sa bicyclette le préoccupe avant tout, et, pourvu qu'elle roule à l'aise et sans se faire de mal, il se tient pour satisfait.

Pourtant, une fois que nous avons traversé l'Aron, une petite rivière qui vient du Morvan, le pays s'accidente quelque peu. De longs caps de collines arrondies s'allongent vers la Loire, et çà et là quelques bois jettent un peu de variété dans notre trajet. 1

C'est ainsi que s'achève notre journée, une des plus longues étapes, mais une des moins fati- 1 gantes du voyage, grâce à l'état parfait des routes. Pendant des lieues et des lieues, les descentes succèdent aux montées, les collines aux vallées, les bois aux champs; et toujours, à notre gauche, la Loire tantôt éloigne, tantôt rapproche de nouSj son immense lit sablonneux.

Vers le soir, nous descendons rapidement dans la dépression de terrain où les Forges d'Imphy alignent au bord du fleuve leurs noires cheminées et les grandes halles de ses ateliers.

A Imphy, l'auberge est toute sombre, Thôtesse, une grande vieille dame décharnée, silencieuse, tout de noir vêtue, sépulcrale. La bonne, au contraire, est une jeunesse sémillante, accorte, gaie, faite au tour et découvrant d'un rire perlé trentedeux dents fines, — ou vingt-huit seulement, car nous n'oserions dire qu'elle ait ses dents de sagesse. — Comment ces deux femmes peuvent elles s'entendre ?

La duègne est méticuleuse. Elle nous apporte pendant le dîner, — lequel est excellent, ma foi, — le livre des voyageurs avec une foule de colonnes à remplir, signer, parapher, certifier. (( C'est, nous dit la bonne, que ces messieurs gendarmes sont très regardants par ici.»

Justement, voici venir un de ces messieurs gendarmes. Il a l'air brave homme, et après avoir, lui aussi, paraphé le registre, il daigne accepter un petit verre, en échange de quoi il nous offre une prise, et nous raconte ses affaires de cœur. Il paraît qu'il est fiancé à la fille aux dents blanches, et que la noce ne va pas tarder à se faire.

Nous lui souhaitons bonne chance. Il fera bien, une fois marié, d'être plus regardant que jamais.

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