CHAPITRE IV
De Pont-sur-Yonne à Sens. — Sens et sa cathédrale. — Pourquoi le vélocipédiste se fait détester. — Le sage Nestor. — Villeneuvesur-Yonne. — Saint-Julien-du-Sault. — Une église qui moisit. — Joigny. — Auxerre et sa fête.
De grand malin, dans la fraîcheur délicieuse des brouillards transparents que les rayons du soleil naissant n'ont pu encore dissiper, nous roulons sur la route de Sens. Des files de hauts peupliers, disposés tantôt en lignes parallèles, tantôt en carrés, s'élèvent dans la plaine verte à gauche, toute mouillée de rosée, et vont se perdre en de fantastiques grisailles de plus en plus insaisissables. A droite, l'Yonne nous accompagne; au-
dessus des roseaux de son lit flottent comme de légères écharpes de gaze qui se contournent lentement, voluptueusement; de vieux saules se penchent vers la rivière ainsi que des vieillards chenus qui solliciteraient les baisers de la naïade. Au delà, le chemin de fer de Lyon entaille fortement les collines qui ferment tout de suite le paysage de ce côté.
11 est cinq heures; c'est le vrai moment de pédaler à Taise, sans fatigue, sans chaleur, sur une route toujours admirable comme sol. Et dire qu'il y a des malheureux qui, en ce moment, ronflent entre leurs draps et ne verront cette route qu'en plein midi, quand la lumière crue du soleil aura fait lever la poussière, durcir les horizons, fuir la naïade, s'évanouir tout le mystère et tout le charme ! Oh I comme nous les prenons en pitié!
Tout au loin, droit devant nous, sort de la brume un arbre de forme plus étrange que les autres. — Mais ce n'est pas un arbre ; on dirait une masse carrée surmontée d'un doigt géant qui montrerait le ciel ! — Eh! c'est la silhouette de la cathédrale de Sens avec sa tour unique! Elle domine la vaste plaine dont elle semble la reine et se voit de fort loin.
Mais passons sous une des arches de l'aqueduc interminable qui s'en va en Champagne prendre les eaux de la Vanne pour les apporter aux Parisiens, et, poursuivant notre agréable promenade,
entrons dans la ville de Sens, après avoir laissé à droite, tout près de nous, l'abbaye de Sainte- Colombe, dont de belles constructions du treizième siècle sont encore debout.
Sens, sous-prélecture, ville de 14 000 habitants, siège d'un archevêché, a bien perdu de son importance depuis les chemins de fer. Elle est toujours, comme autrefois, à cheval sur la grande route qui va en Italie, en Suisse, à Marseille. Mais sur cette grande route il ne passe plus personne. Demandez à ceux qui ont connu les plus beaux jours de Sens ce qu'elle était alors ! Il fallait s'y arrêter. On y couchait si Ton n'était pas trop pressé. Si l'on voyageait en diligence ou en chaise de poste, on y déjeunait ou on y dînait. Que de grands seigneurs, que d'illustres personnages sont descendus à l'hôtel de la Poste ! Parfois, c'était le courrier de xM. de Chateaubriand, le précédant d'un jour pour préparer les logements du maître et de sa suite ; il fallait graisser fortement la patte à ce personnage important. Une autre fois, c'était M. de Lamartine et ses gens; lui, toujours distingué et fort aimable, payant largement et sans compter, promettait aux demoiselles de la maison de leur envoyer des levrettes, ce qu'il oubliait naturellement aussitôt parti. Cet heureux temps, — heureux pour les hôteliers surtout, — qui paraît
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dater de l'époque des fées et pourtant n'est pas bien loin de nous, il ne reviendra plus. Peut-être l'usage de la bicyclette fera-t-il fréquenter davantage les grandes routes, mais les bicyclistes sont des gens d'ordre et n'auront jamais les grandes manières de M. de Lamartine ni les courriers de M. de Chateaubriand.
Quand on arrive tout à coup devant la cathédrale de Sens, on est saisi du sentiment de la véritable grandeur et de la solennité que respirent toutes les façades gothiques. Mais, sans qu'on s'en rende bien compte tout d'abord, ici à ce sentiment s'ajoute celui d'une élégance inaccoutumée. Ceci est dû surtout à deux tourelles polygonales, très adroitement appuyées sur les contreforts de la base de la tour de gauche.
Le côté droit ne ressemble nullement au côté gauche. Sa tour s'écroula en 1267 ; on commença à la reconstruire aussitôt, mais on ne finit ce travail que trois cents ans après. De sorte que si l'on regarde Tédifice en remontant de bas en haut, on y peut trouver un cours complet de l'architecture moyen âge, depuis les étages inférieurs, qui sont du treizième siècle, — passant par la tour qui est du quatorzième et de l'époque fleurie, — jusqu'au clocheton qui domine la terrasse du clocher
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et qui est un charmant morceau de la Renaissance.
Et voilà ce qui sera toujours un sujet d'étonnement. 11 n'y a rien, à la bien regarder, de plus incohérent, de plus hétéroclite que la façade de la plupart des cathédrales du moyen âge, en général, et que celle de Sens en particulier. Pas d'ordre, aucune symétrie, aucun souci apparent d'une belle ordonnance ou d'un arrangement préconçu ; tout est disparate, les styles, les époques se confondent, se heurtent; et pourtant, malgré tout, l'ensemble est toujours grand et imposant. Tandis que la façade de notre Opéra, par exemple, si bien ordonnée, si bien combinée, est mesquine et misérable, celle de Notre-Dame, celle de Sens s'imposent à notre respect et à notre admiration. Le mot de cette énigme serait trop long à expliquer, et il nous reste trop de chemin à faire. Entrons plutôt dans la basilique, non sans avoir jeté un coup d'œil sur les six immenses fenêtres ogivales du bâtiment de TOfficialité, qui tient au côté droit de la façade. Ces six fenêtres, avec leurs rosaces profondes et les contreforts qui les séparent, constituent, à elles seules, un morceau d'architecture de premier ordre.
L'intérieur de la cathédrale est surtout remarquable par la pureté de son style. Il y a de très
Sassenage. — Grande cascade du Furon ( page 153).
beaux vitraux, moins nombreux qu'à Chartres, mais tout aussi riches. Nous ne savons plus faire de ces vitraux-là. Nous n'avons pas compris surtout ce que les artistes du moyen âge entendaient faire lorsqu'ils garnissaient les baies de leurs églises de ces verrières. Il n'y a pourtant qu'à se donner la peine de regarder celles de Chartres, de Sens ou d'Auxerre. Le plus ignorant vous le suggérera : « On dirait des tapisseries. » Mais c'est cela î C'est cela tout simplement que voulaient avoir ces homme de génie : des tapisseries, des tentures, inaltérables et plus brillantes que celles qu'on peut tisser ou broder. Nos vitraux aujourd'hui sont ou des tableaux prétentieux et manques ou d'affreux kaléidoscopes bêtes à pleurer. C'est parfois une ignominie que certains, confectionnés par des cuistres qui ne savent ni dessiner ni peindre. Je demande à la Direction des Beaux- Arts la création d'un Bureau des cailloux, dont les fonctionnaires, parcourant la France, iraient jeter des pierres dans ces vitres infâmes. Ces messieurs pourraient user de la bicyclette, pour aller plus vite.
Au sortir de Sens, la route continue à faire le bonheur du bicycliste. Il doit se méfier pourtant d'une descente courte, mais raide et tournante, pendant laquelle on traverse le village de Rosoy.
On doit, dans ces descentes et en général dans toutes les traversées de villages ou de villes, savoir résister à la tentation d'étonner les populations par sa vitesse ou son intrépidité. Les neuf dixièmes des accidents arrivent par la faute des bicyclistes. Il n'y a aucune honte, on ne saurait trop le répéter, à marcher lentement, très lentement, pour avoir le temps d'éviter un enfant qui sort tout à coup en courant d'une porte pour traverser la route, un sourd que les appels et les cris laissent indifférent, un chien qui gambade à Timproviste devant vous, une poule éperdue qui se fourre juste sous votre roue, une voiture au galop qui débouche d'un carrefour, et mille autres obstacles sur lesquels un fou lancé à toute vapeur, les pieds indolemment posés sur les appuie-pieds, parfois même les bras croisés — oh! ça, c'est le grand chic! — viendra infailliblement s'aplatir.
C'est là ce qui a fait prendre en grippe, dans certains pays, le vélocipède et les vélocipédistes. Habitué à ces façons de matamore et d'ouragan, le paysan s'est figuré qu^elles étaient inséparables de cet exercice. Il fallait voir avec quelle terreur, du plus loin qu'on nous apercevait, les mères ramassaient autour d'elles leur progéniture, les gens chassaient leurs poules et leurs oies et couraient se réfugier dans leurs demeures. Il fallait voir aussi leur étonnementà nous regarder passer bien tranquillement, bien bourgeoisement et non
pas en foudres de guerre. Alors ils nous saluaient d'un air de dire :
« A la bonne heure! Vous, vous êtes de bons garçons qui n'en voulez pas au pauvre monde. »
La façon de s'annoncer est pour beaucoup aussi dans l'accueil qu'on reçoit. Ai-Je dit que nous n'avions de corne d'aucune espèce et que nous avions fourré des feuilles dans nos grelots au point de les rendre aphones d'indigestion? Le vrai touriste bicyclettant doit avoir un grelot pour obéir à Î\L le préfet et à M. le maire, mais il ne doit pas s'en servir en dehors des villes. Il faut savoir manœuvrer assez adroitement pour dépasser les voitures ou les groupes de piétons sans qu'ils s'en aperçoivent autrement qu'en vous voyant filer devant eux. Bon pour des collégiens et des garçons coiffeurs en rupture de ban, de corner et grelotter à tire-larigot.
Un appel poli pour les cas pressants, c'est tout ce qu'il faut, et le bicycliste à qui cela ne suffît pas fera mieux de rester chez lui.
Une des choses qui ébahissaient le plus les indigènes, c'était de nous voir si souvent étendus au bord des routes, sur le gazon des bas côtés ou sur la mousse des talus, à l'ombre des haies, des taillis ou des rochers, selon les jours. L'opinion généralement répandue, c'est que le vélocipédiste
n'est pas un homme, mais une manière de bête dans le genre des centaures, ne faisant qu'un avec son coursier, traversant vaux et plaines comme le fantôme des légendes allemandes, qui passe si vite qu'on n'est pas sûr de l'avoir vu; cet être interlope, inquiétant et dangereux a le corps en forme d'arc de cercle très prononcé ; deux tentacules qui lui servent de pattes de derrière s'allongent et se raccourcissent avec une rapidité vertigineuse, sa voix est une sorte de cri rauque qui paraît sortir de l'extrémité de l'une de ses pattes de devant, où se trouve une petite vessie noire qui doit en être le siège; quant à sa face, elle ne rappelle que de loin la figure humaine; toujours courbée vers la terre, elle est rouge, parfois violette, contractée, ruisselante de sueur, hagarde, et deux yeux exorbités en complètent l'horreur.
Il n'était pas possible de reconnaître ce vilain animal dans les deux amateurs tranquillement couchés et d'apparence débonnaire qui contemplaient, en devisant gaîment, les coteaux des bords de l'Yonne devenus plus accidentés, plus boisés à mesure qu'on avance du Sénonais vers l'Auxerrois. à
« On voit bien (|ue vous n'allez pas loin, messieurs, et que vous n'êtes pas pressés, nous dit en descendant de son tricycle un vieil amateur à barbe de fleuve qui vint à passer devant nous.
— C'est ce qui vous trompe, noble vieillard, répondîmes-nous avec le respect que la jeunesse doit aux hommes dont les ans ont éclairci la chevelure et fourni la barbe, respect dont M^'' François de Salignac de la Mothe Fénelon a donné en son Téïémaque les complètes formules. C'est ce qui vous trompe, car, tels que vous nous voyez, nous allons à Marseille.
— Ah bah! En marchant de ce train-là, vous n'êtes pas près d'y arriver.
— Vous errez de plus en plus, ô mon père! Nous arriverons plus sûrement en agissant ainsi que si, dans une ardeur juvénile mais inconsidérée, nous dévorions les kilomètres. L'horrible fatigue nous viendrait bientôt, et fourbus, incapables d'aller deux jours de plus, il nous faudrait un beau jour prendre honteusement le train. Nous croyons notre système meilleur. Quand nous avons roulé pendant une heure, nous nous accordons dix minutes de repos.
— Ah! sybarites! vous avez raison, et vous serez le dernier jour aussi dispos et aussi frais qu'au départ. »
11 se trouvait justement que nous avions affaire au président d'une société vélocipédique de Sens ou de quelque autre lieu. Il examina nos machines en connaisseur, approuva fort la marque de celle de mon ami. La mienne lui fît faire la moue, et il m'assura qu'elle ne me mènerait pas jusqu'au
bout. Sur cette rassurante prédiction, que Tavenir d'ailleurs ne ratifia pas, il reprit sa place au milieu de ses trois roues, et partit.
Nous ne tardâmes pas à le suivre. Le soleil commençait à devenir passablement chaud lorsque la route se trouva barrée par une haute tour carrée flanquée de deux tourelles anguleuses s'y reliant obliquement par de grands arcs ogivaux formant mâchicoulis. Tout cela surmonté de ces toitures monumentales avec épis et crêtes, qui donnent une si crâne silhouette aux édifices du moyen âge. Une voûte basse et sombre passe sous ce sourcilleux édifice. C'est Feutrée de Villeneuvesur-Yonne, véritable type des portes de ville au quatorzième siècle, dont des sœurs, plus ou moins riches, plus ou moins fortes, se retrouvent partout où Thomme ne les a pas stupidement détruites, à Moret, à Nevers, à l'autre extrémité même de la route qui traverse Villeneuve ^
Vite un croquis, et nous entrons dans la petite ville tranquille et propre. Notre premier soin est d'aller voir l'église. La façade en est magnifique; elle est de la Renaissance; et, bien que je
1. Viollet-Ie-Duc, dans son Dictionnaire raisonné de l'Architecture française, a consacré à la porte de Villeneuve-sur- Yonne une très intéressante étude, dans son article Porte.
n'aime guère ce style hybride et faux, qui n'est plus du gothique et que les idées gothiques hantent involontairement, qui n'est ni grec ni romain et prétend être les deux à la fois, je ne puis m'empêcher de reconnaître qu'il atteint parfois à la grandeur dans certaines façades d'église, où, comme à Gisors, comme ici, le parti pris est celui d'un arc triomphal profond et richement guilloché. Cette entrée est vraiment imposante. Ce que nous avons remarqué surtout à l'intérieur de l'édifice, c'est qu'il y faisait très froid et nous n'y séjournâmes point.
Gardez-vous, ô jeunes gens, de mépriser les conseils des vieillards! Ils en savent plus long que vous, ayant vécu plus longtemps et s'étant usés davantage à cette rude pierre ponce qu^on appelle l'expérience. Notre respectable ami, que nous retrouvons en sortant de Téglise, nous donne un bon conseil dont nous profitons incontinent. C'est de prendre par la rive gauche de l'Yonne au lieu de la rive droite, pour arriver plus vite à SainL- Julien-du-Sault, où de violents tiraillements d'estomac nous avertissent que doit se trouver la halte du déjeuner. Nous le gagnons à la sueur de notre front, ce déjeuner, car à travers les vignobles la route monte ferme, le soleil tape dur, et c'est en barbares affamés que, traversant sans les voir
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les rues du bourg, toutes bordées de vieilles maisons moyen âge, nous envahissons la salle à manger, ombreuse et délicieusement fraîche, de rhôtel des Bons-Enfants.
Tout est aux écoliers couchette et matelas.
Tout est au bicycliste festin de Balthazar. Nous n'aurions pas troqué le petit vin pointu de Saint- Julien-du-Sault contre les Clos-Vougeot ou les Moulins-à-vent les plus authentiques. Parmi tous les avantages de la bicyclette, on n'a pas insisté assez sur sa propriété d'ouvrir étonnamment Tappétit. C'est la ruine à bref délai pour les fabricants d'absinthe, de bitters et autres poisons dont personne ne boirait si l'on savait avec quoi on les fabrique. Après une belle course d'une dizaine de lieues, un déjeuner de sept ou huit plats n'a rien qui effraye, et, si un neuvième arrive par surcroît, il est le bienvenu. Hippocrate jeune se propose de traiter de la sorte tous les gastralgiques et dyspeptiques de sa connaissance, et généralement tous ceux qui font la petite bouche devant un œuf à la coque et s'effarouchent d'une côtelette.
Un peu remis par un déjeuner gargantuesque, nous procédons à l'inspection de la ville. Nous revoyons d'un œil plus calme les pignons, les façades en bois, les arcades effritées et rongées, qui donnent à ses rues un cachet très particulier et tout à fait séduisant. Juste en face de l'hôtel est l'église, un vaste édifice qui date surtout du
seizième siècle. Qu'il est délabré, bon Dieul Les contreforts fléchissent, les murailles se fendent et crèvent sous leur propre poids; les fenêtres, la plupart bouchées de moellons, font Teffet d'un œil malade sur lequel on a plaqué un bandeau; du haut en bas des lézardes zèbrent les murs de leurs zigzags extravagants. Cette église est énorme ; on a eu visiblement la prétention d'en faire une cathédrale; mais le temps, l'argent ont manqué, et le chœur seul a été bâti. Gela sent l'inachevé, l'effort impuissant, Fentreprise avortée.
Et le dedans! Verdâtres et couverts de lèpres, les piliers se penchent brusquement, d'une grande poussée, de haut en bas, comme si les chapiteaux voulaient s'embrasser; ou bien, prêts à se casser par le milieu, font ventre et s'hydropisent en ballonnant; les murs suintent l'humidité et le salpêtre; tout craque, tout moisit, tout verdoie; les badigeons, dont on essaya à différentes époques d'empâter cette misère, se détachent par larges plaques et, dessinant sur les voûtes en bois des géographies inconnues, tombent en écailles malsaines. Quand l'office s'est, aux grandes fêtes, quelque peu prolongé, les bonnes dévotes sortent de là couvertes de champignons.
Pour nous purifier de cette odeur de mucre et de salpêtre, montons sur la colline qui domine
Saint-Julien-du-Sault d'une centaine de mètres et allons y chercher les traces du château de Vauguillin.
En fait de château, nous ne trouvons qu'un réservoir rempli d'eau croupie et qui doit être abandonné aux grenouilles et à leurs têtards d'enfants. Mais en montant encore un peu, nous parvenons au sommet d'un plateau où s'élève une chapelle fort ruinée, et d'ailleurs murée de toutes parts. Couchés à son ombre, nous contemplons longuement l'admirable panorama de la vallée, qui se déroule sous nos yeux, avec, dans le fond, l'Yonne qui coule comme une mince couleuvre argentée, les trains qui rampent comme de petites chenilles noires, et, à perte de vue, des coteaux qui s'en vont, bleuissants durement sous le grand soleil, les uns derrière les autres. Tout est calme, tout est écrasé sous la grande chaleur ; l'air surchauffé tremble et le paysage apparaît comme au travers d'une gaze transparente et mouvante. Il ferait bon s'allonger ici jusqu'au soleil couchant. Mais il nous reste encore bien du chemin à faire, il faut descendre et repartir.
C'est le malheur de tout voyage : on sème sa route de regrets.
En route pour Joignyl
Traversant l'Yonne à Villevallier, notre chemin
contourne en montant la colline du Fays, puis traverse, d'une pente vertigineuse, les villages de Villecien et de Saint-Aubin. Au frein, au frein! L'Yonne nous accompagne, dormant à nos pieds dans sa corbeille de vertes prairies ourlées de saules et de peupliers.
Joigny, grimpant sur le flanc de la fameuse côte Saint-Jacques, si connue des gourmets, a les rues tortueuses, étroites, pittoresques des vieilles cités d'autrefois. Vers le haut de la ville, une antique maison en bois, restaurée avec goût et discrétion, arrête notre attention. Les sculptures en sont remarquables de finesse. Quelques-unes sont d'une gauloiserie par trop risquée et que la ligue contre la licence des rues ne tolérerait plus aujourd'hui.
Les églises sont intéressantes : dans celle de Saint-Thibault, de curieux bas-reliefs représentent la vie de Notre-Seigneur, avec une naïveté qui n'exclut pas un réel sentiment artistique; ils doivent être de la Renaissance, ou la précéder de peu. A Saint-Jean, la voûte est d'une complication de nervures extraordinaire. Saint-André, situé sur une petite place déserte, est voisin d'un Palais de Justice où une jolie petite chapelle de la Renaissance sert de chambre du conseil.
De nouveau nous traversons l'Yonne à Joigny,
SENS JOIGXV AUXERRE O /
et nous voici sur la route d'Auxerre. De cette route rien à dire, sinon qu'elle continue à être parfaite pour le bicycliste, qu'elle a, de Joigny à Auxerre, six bonnes lieues et demie qui, à pied, paraîtraient un peu longues. En approchant d'Auxerre elle cesse d'être aussi uniformément plane. Le paysage s'accentue; on monte la petite côte de Migraine, — drôle de nom ! — et subitement, du sommet, Auxerre apparaît, largement étalée au bas, dans la plaine, la masse énorme de sa cathédrale surgissant de la foule des toits abîmés à ses pieds. Cette vue est magnifique, et c'est avec entrain qu'on se laisse emporter sur la splendide descente de 2 kilomètres qui aboutit directement aux premières maisons.
Les hôtels se suivent et ne se ressemblent pas. Ici, le nôtre est confortable, grand genre, les chambres éclairées à Télectricité, le dîner plantureux. Ne ris pas, ami lecteur, si nous profitons de ces bonnes occasions. Qui sait ce qui nous attend dans les Alpes et au fond de la Provence !