CHAPITRE V
Auxerre et ses églises. — La chaleur. — Gravant. — Vermenlon et le flottage des bois. — Les grottes d'Arcy-sur-Eure. — Vézelay. — Avallon et les gorges du Cousin. — Marche nocturne. — Quarréles-Tombes.
Les bons Auxerrois dorment encore à poings fermés que nous arpentons déjà leurs rues.
Le plan de la ville est tortueux et irrégulier; je ne sais si elle est bâtie, comme Rome, sur sept collines, mais elle en couvre bien deux ou trois, qui rendent ses rues montueuses, compliquées, fantasques; avec cela elles manquent de caractère et sont quelconques. La cathédrale, vue deTextrémilé d'une de ces rues, se dresse sur une hauteur
et produit un effet magique. Les contrefortsdécoupés comme une dentelle, les grandes rosaces circulaires, hardiment ouvertes, qui les séparent, donnent l'impression d'une audace de conception et d'un bonheur de lignes inexprimables. Lorsqu'on s'approche, on est stupéfait de la richesse de la façade principale, dont la plus grande partie date de l'époque où l'art ogival se mit à fleurir surabondamment. C'est même trop riche, et l'esprit se fatigue à poursuivre dans ses mille détails la pensée de l'artiste. Cette façade est malheureusement bien mutilée.
L'intérieur est très beau ; 30 mètres de hauteur, 100 mètres de longueur, voilà de quoi faire un magniflque vaisseau. Le chœur est d'une élégance rare; les colonnes qui supportent les voûtes de la chapelle de la Vierge sont d'une légèreté telle que pour un peu on crierait au miracle. Vitraux superbes, ici comme à Sens. C'est merveille que d'aussi fragiles trésors aient pu traverser les siècles sans avoir été, comme tant d'autres, broyés sous la féroce et stupide brutalité des hommes. Ceux de la grande rosace de la façade sont éblouissants.
L'église de l'ancienne abbaye de Saint-Germain élance au loin sa flèche romane, une des plus belles qui existent. Nous y allons sans perdre de
temps. Le clocher est isolé, séparé de Téglise par des constructions dont il ne reste que des vestiges. L'église est située dans l'enceinte de THôtel-Dieu. Les guerres de religion Tontbien mutilée ; en 1820, on a démoli la nef. Mais le chœur et le transept, très élevés, font encore, lorsqu'on entre, un bel effet. Ce qui est surtout intéressant, ce sont les cryptes, véritable dédale d'allées et de chapelles, qui ont une sorte de ressemblance avec les catacombes.
L'abbaye était fortifiée autrefois, et il reste encore des tours et des murailles de l'enceinte.
Voyageurs consciencieux, avant de quitter Auxerre nous tenons à voir encore l'église Saint- Eusèbe, pourvue, elle aussi, d^une belle tour romane, de vrai style bourguignon. A l'intérieur, une foule recueillie assiste à la messe, car c'est dimanche. Nous nous abstenons discrètement de faire le tour réglementaire des bas côtés, afin de ne pas donner de distractions aux jolies fidèles.
En traversant le pont de l'Yonne, on a sur Auxerre une vue charmante ; dans l'eau se mirent les clochers de ses nombreuses églises et le chœur de la cathédrale avec ses contreforts découpés ; les peupliers des rivages, les roseaux qui sortent çà et là du lit de la rivière, égayent ce paysage, dont une matinée d'été adoucit de ses brumes
La Meije (page 165).
transparentes les Ions et les lignes. Mais ce matin le soleil manifeste des velléités de se montrer intraitable. La route monte, très doucement il est vrai, mais sans relâche, sur le flanc de coteaux couverts de vignes. Nul ombrage ne vient la border et mettre obstacle aux chauds baisers de Tastre, qui font mûrir les grappes et ruisseler les piétons. Arroser la terre de ses sueurs n'est plus pour nous une métaphore. La route est blanche, éblouissante; sa réverbération nous semble souffler à la face des bouffées torrides. A nous les couvre-nuques! Seulement mettons-les à rebours, en manière de voilettes, et marchons à Faveuglette.
Rien à craindre, du reste ; il n'y a sur la route qu'un brave homme de cantonnier qui casse philosophiquement des cailloux brûlants. Ça lui est bien égal, à lui, que la route monte ou descende. A nous, pas.
Voici enfin de l'ombre, de la fraîcheur, de l'eau, un pont champêtre, et, derrière, étagées sur le flanc d'un coteau, des maisons aux vieux murs couleur pain d'épice, dominées par une haute tour carrée d'aspect très féodal. C'est Gravant.
A une petite lieue de Gravant, nous traversons Vermenton. Nous avons quitté l'Yonne, et c'est maintenant les bords de son affluent, la Gure, que nous longeons. La Gure, ici si tranquille, si douce, d'humeur si facile et qui
là-haut, dans le Morvan, bondit en cascades, écume en remous, fait une vie d'enfer au milieu des rochers et des forêts invisitées. Le port de Vermenlon a une considérable importance pour renvoi des bois à brûler que Ton consomme, ou consume, à Paris.
Une grande partie du chauffage de Paris vient en effet des forêts du Morvan. Les troncs, sciés en bûches par les bûcherons, sont marqués de la marque du propriétaire, puis jetés dans la rivière la plus prochaine, la Cure, ou quelqu'un de ses affluents. Comme ces petites rivières ont des cours capricieux et de subites baisses, des réservoirs immenses, formés par la retenue de leurs eaux, ont été aménagés de façon, ouverts au moment opportun, à lâcher une masse d'eau telle que tous les bois sont entraînés par cette crue factice. Malgré cela, dans les cascades, dans les rochers qui hérissent le lit et les bords de ces cours d'eau, vrais régals pour les artistes si les artistes Amenaient quelquefois dans le Morvan, bien des bûches sont arrêtées et refusent d'avancer; d'autres arrivent que les premières arrêtent à leur tour; un barrage artificiel se forme, qu'il faut détruire à tout prix. C'est pour cela que des équipes de flotteurs, vulgairement appelés Poules d'eau, parcourent les bords, armés de longues perches, débusquant les bûches récalcitrantes, gourmandant les paresseuses, empêchant toute
tentative de rébellion et de barricades. Ce métier est fort pénible. Les malheureux passent une partie de leurs journées, les jambes, la moitié du corps dans l'eau, en lutte avec le courant et les bois qui parfois les blessent cruellement.
Tous ces rondins arrivent à Vermenton, dans de vastes bassins. Alors commence l'opération, très difficile, du triage. Il faut retrouver les marques de chaque bûche, après quoi on en forme de vastes radeaux qui prennent, plus tranquillement, la direction de la grande ville. C'est ce que nous appelons les trains de bois. Plusieurs ont près de 100 mètres de longueur.
La perspective du déjeuner nous fait parcourir rapidement les deux petites lieues qui nous séparent d'Arcy-sur-Cure. La route est belle, mais l'ombre y fait défaut. En revanche, la vallée est à souhait pour le plaisir des yeux, verdoyante, pleine de bouquets d'arbres, de villages perdus dans les feuillées.
Confortablement installés sous une tonnelle de pampres verts, nous dévorons un déjeuner servi par une bonne vieille dame alerte, proprette et souriante. Et vite en route pour les grottes.
Les grottes d'Arcy-sur-Cure sont une des merveilles de la France. On y arrive par des sentiers agrestes qui serpentent le long d'une colline, au
milieu de taillis légers et frissonnant à la brise. L'entrée en est basse, et Ton chemine courbé pendant quelques minutes. Bientôt s'ouvrent de vastes salles, où tout ce que l'imagination peut rêver de plus fantastique entoure le visiteur ébahi. Ici ce sont des colonnades, là-bas des étoffes drapées, que les mouvements des ombres font comme flotter, se plisser et se tordre; dans une salle, tout affecte la forme de gigots, de jambonneaux, d'aloyaux, d'épaules et de côteletles, de foies el de tripailles; dans un autre, un gigantesque autel se dresse, surmonté, au milieu de sculptures invraisemblables, d'une statue de la Vierge qu'on dirait taillée par un habile ciseau; je passe sur une foule d'enfantillages que le guide ne manque pas de faire complaisamment remarquer, — aux messieurs seulement, dit-il en clignant un œiî. Mais ce qui est vraiment imposant, c'est une salle au plafond très élevé, qui se prolonge à rinfini, sorte de long couloir mystérieux, et dont le sol est formé de concrétions bizarres rappelant absolument les vagues d'une mer qui se serait figée. Ces vagues deviennent de plus en plus hautes à mesure qu'on s'enfonce dans cette fantastique galerie, au point que la marche y finit par être fort pénible et que l'on revient bientôt sur ses pas.
Rivières souterraines, lacs dormant silencieusement dans les entrailles du sol, abîmes dontoE
n'a pu atteindre le fond, et dans le noir desquels on entend des eaux clapoter sourdement; aucun mystère, aucune attraction ne manquent à ces grottes étonnantes. On y vient d'Auxerre, d' Aval- Ion, de tout le pays avoisinant. De Paris, jamais.
Arcy est au seuil du Morvan. A partir de là, les paysages s'accentuent, deviennent d'aspect plus sévère, mais plus intéressant. Ce n'est guère que maintenant que le vrai pittoresque commence. Nous allons voir moins de cathédrales, mais plus de montagnes, ces cathédrales faites par le bon Dieu. Pendant quelque temps nous verrons moins de vignes, mais plus de forêts ; moins de peupliers, mais plus de rochers.
Et dès Arcy dépassé, le beau du voyage commence, Técarquillement aussi, car il faut ouvrir l'œil et ne rien laisser perdre. C'est la côte de Chaux, toute^ trouée de grottes qui vaudraient, comme l'autre, d'être visitées; c'est Saint-Noré, sauvage escarpement de rochers, camp romain bien placé pour commander toute cette âpre vallée; Voutenay, avec de jolies fdles aux fenêtres et un lavoir qu'on eût qualifié jadis de romantique. C'est, à droite, une longue vallée qui s'épanouit tout à coup. Sur un pic isolé qui la ferme, tout là-bas, un édifice colossal découpe sa silhouette
bleuâtre dans le ciel pur : nous voyons l'abbaye de Vézelay.
Encore que Vézelay ne soit pas sur notre chemin précisément, nous serions les plus indignes des touristes si nous ne faisions pas un crochet pour aller le visiter: 18 kilomètres, aller et retour, une misère pour des bicyclistes. A mesure que nous avançons, se dessine le profil du coteau isolé que couronne l'église. C'est sur ce versant même que le dimanche des Rameaux de l'an 1146, saint Bernard prêcha la deuxième croisade, en présence du roi Louis VII et d'une multitude qui couvrait la vallée et les montagnes voisines. C'est là que résonna, formidable, ce cri de « Dieu le veut! » qui fut la Marseillaise de ces siècles de foi.
La ville est restée telle qu'elle était ce jour-là. Ses maisons sont les mêmes ; ses remparts subsistent encore; c'est une des cités les plus curieuses à voir. Fièrement campée au sommet de sa colline, de quelque part qu'on arrive, il faut monter pour y atteindre. Mais on est bien payé de cette ascension, par l'admirable vue qu'on découvre tout autour de soi, et surtout par la visite de l'église de la INIadeleine.
Il y a peu de monuments en France aussi purs de style, aussi imposants, aussi complets. La façade, au-dessus des trois portails romans, présente une sorte de retable d'une magnificence
calme et grande. Le tympan de Ja porte du milieu offre des sculptures célèbres : au centre, le Christ est assis. La tour de droite est seule entière, ainsi qu'une autre auprès du chœur.
En entrant, on est surpris par la solennité religieuse de ces hautes voûtes en plein cintre, par l'aspect grandiose du narthex, ou vestibule d'entrée, par la simplicité, la sobriété noble de cette architecture. Cette église a été restaurée de fond en comble par Viollet-le-Duc. Tous les chapiteaux de Vézelay sont remarquables à un titre quelconque; les uns représentent des scènes avec des personnages et sont de véritables bas-reliefs circulaires; d'autres sont des feuillages sculptés avec une perfection rare et une vraie entente de l'art ornemental. Quelques-uns ont été refaits, mais on a conservé dans un musée lapidaire audessus du narthex les originaux. C'est là qu'on peut se rendre compte que nos artistes, malgré tout leur talent et leur bonne volonté, ne peuvent traduire ni retrouver cette naïveté des premierstemps, si pleine de charme et d'imprévu.
Mais ne nous attardons pas. Mon compagnon: commence à affirmer que nous n'arriverons pas avant la nuit à Quarré-les-Tombes, et il pourrait; n'avoir pas tort. Allons, en selle; pour revenir dei Vézelay à la grande route d'Avallon. on ne cesse]
auxerrp:
AVALLOX — LE MORVAN 69
de descendre, et le trajet se fait vite et sans fatigue. Mais nous ne restons pas longtemps sur la grande route; un petit chemin ombreux et rustique nous mène, par une foule d'agréables détours, au village de Vault-de-Liigny ; là, tout est en fêle, on danse au milieu de la place; filles el garçons, la joie et la santé éclatant sur leurs joues roses, s'en donnent à qui mieux mieux, sans se soucier de la poussière ni de la grosse chaleur. Les fdles de ce pays, comme du reste dans tout le Morvan, n'ont rien de cet air pataud, niais et lourd des paysannes normandes ou bretonnes, par exemple. Elles ont l'œil franc, la démarche souple et un profd dont la noblesse persiste jusque dans l'âge avancé. Je me préparais déjà à inviter pour une contredanse l'une des plus jolies^ quand la voix impérieuse de mon camarade me remit dans le chemin de la vertu et d'Avallon.
A Pontaubert commence une ravissante promenade, les gorges du Cousin, partout citées comme une des merveilles de la contrée. La petite rivière, le Cousin, coule en babillant entre deux rives escarpées, couvertes de forêts et de maquis; elle fait détours sur détours, découvran-t chaque fois de nouveaux et imprévus paysages. Tantôt des roches à pic surplombent la route, qui suit fidèlement les méandres de la rivière. Tantôt une vallée s'ouvre subitement, laissant voir d'autres entassements de rochers, d'autres amon-
çellements de verdure. En de certains moments le Cousin se fâche et de babillard devient rageur, se brisant sur les roches de son lit et jaillissant à grand bruit en tourbillons écumeux. Puis, nouveau changement : il n'y a plus qu'une timide rivulette, qui arrose bien gentiment des miniatures de petites prairies, et reflète dans son cristal des escarpements couverts de sapins.
Cela dure ainsi pendant plus d'une lieue et, si pressé que Ton soit, on s'oublie au milieu de ces spectacles à chaque instant nouveaux. Aussi est-il déjà tard quand nous arrivons à Avallon.
Avallon est situé sur le haut d'une colline escarpée, et notre route passe dans le bas. Malgré l'heure qui nous presse, nous ne résistons pas au désir de grimper les lacets qui y mènent. Nous pouvons ainsi constater que ce qu'il y a de plus intéressant dans cette petite ville, c'est sa position, vraiment fort jolie. De ses promenades, de ses jardins, des mille zigzags de sentiers qui y montent, on découvre des points de vue bornés, mais frais et élégants.
L'église romane visitée, nous reprenons nos bicyclettes à un carrefour où nous les avions laissées sous la sauvegarde de Thonnêteté publique.
et nous nous enfonçons dans les profondeurs de la forêt de Montmain et du bois de la Bouchoise. Adieu les belles routes plates et si bien unies des derniers jours; ici le sol est raboteux, caillouteux, orniéreux et, pour comble de malheur, le jour baisse et la route monte.
Elle monte même très fort, si jjien qu'il nous paraît sage d'aller à pied quelque temps. Au moment où nous passons devant le large et solitaire étang de Marrault, le disque du soleil se plonge, sanglant et énorme, derrière les hauteurs mystérieuses et boisées qui l'enserrent.
Impitoyablement la route monte, monte toujours, et tant que le crépuscule nous le permet nous consultons piteusement les cotes de la carte : « 380, 415, 438! gémit mon camarade. Ah! Fair est pur, à 400 mètres au-dessus de la mer! »
Nous nous décidons pourtant à enfourcher nos bêtes, quitte à pédaler un peu ferme. Au ciel s'allume la grande lampe d'argent de Phœbé. Le clair de lune est tel que les moindres détails du sol ne peuvent nous échapper. Nous ne pourrions pas non plus échapper à la vigilance des gendarmes, s'il s'en trouvait par là, et ce voyage sans lanternes pourrait nous coûter cher. Mais le dieu des bicyclistes veillait sur nous. Cette promenade au clair de lune nous eût paru charmante si nous n'avions eu l'estomac dans les talons et la
crainte d'aiTiver au gîte après que les derniers rogatons eussent disparu.
Une ultime côte et, affamés et fourbus, nous débouchons sur la placede rÉglise,à Quarré-les- Tombes.
Nos vieilles connaissances, M. et AI'"'' Morlet, les patrons de Thôtel modeste mais excellent où nous descendîmes jadis pédestrement, prennent le frais devant leur porte. Tout dort dans le village, et à cette heure aucun voyageur n'est à espérer.
« A boire, monsieur Morlet! A manger, madame Morlet! Sauvez-nous la vie! »
Un peu surpris de l'arrivée imprévue de notre cavalcade, le ménage Morlet se hâte de se mettre à notre disposition. Nous nous faisons reconnaître, et tout de suite les voilà, serviables, obligeants, qui s'empressent.
« Mais nous n'avons rien, mes pauvres messieurs; à cette heure tout est mangé; nous n'avons plus rien!
— Eh bien! vous nous en mettrez sur du pain, ça fera de fameuses tartines! »
Et de rire.
Tout de même la nappe se mettait, et ces braves gens, qui n'avaient rien, nous servent au bout de dix minutes un festin de Gamache, où ne
manquaient ni les poissons clu lac des Sellons, ni le canard aux olives, ni le veau à la sauce, ni surtout cette cordialité polie dans Taccueil, ce désir de contenter ses hôtes, ces mille attentions qui ne sont rien et qui sont tout; réception que vous trouverez partout dans le Morvan, mais nulle part plus parfaite qu'ici.
De ces éloges j'excepterai pourtant certain village, — du côté de Lormes, n'est-ce pas, Hippocrate jeune? — où nous commandâmes, il y a deux ans, des œufs sur le plat qu'on alla faire tout de suite et que nous attendons encore.
Ce qu'ils doivent être cuits !
iiiiii iiii'i
Le café au lait de Quarré-l es-Tombes. — Le Morvan et son caractère.— Des routes mal famées. — Dun-les-Places. — Le lac des
^ Settons et sa colonie marseillaise. — Moux. — Un bel orage. — L'arrivée à Autun.
Quarré-les-Tombes est un endroit célèbre pour deux raisons :
d'abord à cause de la quantité étonnante de cercueils vides en pierre qui entourent Téglise, servent d'auges dans les cours ou de bancs devant les portes; ensuite et surtout à cause du café au lait merveilleux que Thôtel
Morlet sert à ses clients. Ce n'est pas ici de ces misérables tasses où dans trois cuillerées de lait on vous verse deux gouttes de café; non; de vastes bols ne suffisent pas à vider en une seule fois le contenu d'une casserole, plus vaste encore, d'un lait mousseux et épais ; les larges flancs d'une cafetière géante vous permettant d'agir vis-à-vis de ce lait avec toute la noirceur désirable; enfin, des pyramides de sucre n'attendent qu'un signe pour crouler dans les bols fumants. Ah! les bons déjeuners que nous avons faits là, de grand matin, nous précautionnant ainsi contre les brouillards, et nous lestant pour affronter les fortes côtes et les rudes montées ! Avec quels soupirs de regret nous y penserons là-bas, tout au Midi, dans les pays sans lait!
Derrière Quarré-les-Tombes, de hauts sommets arrondissent leurs crêtes, couvertes d'épaisses forêts aux tons d'un vert sombre et parfois presque noir. On comprend, à les voir, l'étymologie celtique du Morvan, qui signifierait : « Montagne noire. » C^est la grande forêt au Duc, et nous nous y enfonçons courageusement. Cette forêt est une des plus belles du Morvan. Les chênes, les hêtres y sont plusieurs fois centenaires; elle est solennelle et sauvage. La Cure s'y est taillé héroïquement une coupure à force de siècles, et la traverse en des gorges réellement grandioses, et dont je n'ai encore vu d'analogues
que dans l'Atlas, en Algérie : les fameuses gorges de la Ghiffa.
Au sortir de la forêt, le paysage s'élargit et s'étend. L'impression qui domine est celle d'une profonde solitude et d'une nature tout à fait à part. Pays de granits, de porphyres, de roches éruptives, il n'a aucun rapport, comme aspect, avec les régions calcaires et jurassiques que nous venons de traverser. Les forêts y ont poussé de profondes racines, les eaux y ruissellent en torrents et en sources. Plus de peupliers, plus d'aulnes, plus de ces arbres qui viennent dans les plaines grasses ; mais de fortes et vigoureuses essences et, dans les hauteurs, les noirs sapins ; parfois des fonds marécageux et fertiles se colorent de prairies d'un vert éblouissant, plantées de pommiers et peuplées de vaches grises. Ce serait la Normandie, n'étaient les hautes collines, presque des montagnes, qui se pressent en foule à l'horizon.
Ce qui manque au Morvan, c'est la ligne nette, arrêtée, tranchante des grandes montagnes, des Alpes surtout. Tous les monts du Morvan ont la même forme, un dos arrondi qui manque d'imprévu et a un galbe un peu bourgeois. Quant aux neiges, glaciers et autres accessoires de la haute montagne, il n'en saurait être question, puisque la plus haute cime s'arrête à 902 mètres. Mais ce q.u'on ne trouve nulle part ailleurs à un même
degré, c'est le calme, la paix, la sévérité aussi, de la plupart de ses vallées compliquées ; c'est rheureuse disposition de beaucoup de ses paysages, quelquefois si harmonieusement distribués qu'ils répondent pleinement, sans restriction, à l'idée qu'on se fait du beau dans la nature; ce sont les aspects très divers, un peu courts souvent, de ses prairies, de ses rochers, des forêts qui couvrent d'un lourd manteau de deuil ses hauleurs. Très espacés sont les villages, très tortueux les chemins qui y mènent. Aussi se sont formés de tout petits hameaux perdus dans de profonds replis, composés souvent de deux humbles chaumières accrochées le long des pentes silvestres; bien des fois, c'est une chaumière isolée qui vient de loin en loin rappeler que cette contrée est habitée.
Pourtant, qui le croirait? un voyage au Morvan offre quelque danger. Des bandes parcourent les routes, composées d'individus d'aspect débonnaire, mais animés au fond de très mauvaises intentions, et qui ne craignent pas d'arrêter le voyageur isolé aussi bien que ceux qui circulent en nombre. Nous n'avons pas ouï dire qu'elles aient dévalisé personne ou pillé les diligences ; mais leur aspect farouche et provocant pourrait déterminer chez le voyageur novice quelque terreur.
Il s'agit de compagnies d'oies, dont le Morvan semble avoir le privilège; oies puissantes, bien membrées, ayant fort mauvais caractère et portant haut la tête. Ces animaux féroces parcourent en liberté bois, prés et sentiers, et se figurent évidemment que les routes sont faites pour leur circulation exclusive. Dès qu'un bipède non pourvu de plumes et portant nez au lieu de bec se permet d'y mettre le pied, ils s'avancent en bataillon serré, ouvrant à outrance leurs larges becs et crachant à la face de l'intrus tout le catéchisme poissard de leur race. Il y en a toujours une qui est le chef de la bande et marche bravement à l'ennemi, devant toutes les autres, dégoisant un répertoire d'injures et de menaces du plus haut comique.
Cham avait un canard qu'il avait apprivoisé et auquel il portait une affection paternelle. Lorsque cet enfant adoptif avait commis quelque incongruité dont les canards, fussent-ils de \'aucanson, ne sont pas exempts, son maître ne le corrigeait pas d'une façon manuelle et brutale. Il prononçait seulement à haute voix, devant lui, cette observation, en apparence toute simple, mais d'un ton sarcastique :
« Les petits pois seront très bon marché, cette . année ! î »
Mon ami essaya de cette recette sur les oies du Morvan. Du haut de ses deux roues, il leur pro-
clamait que la récolte des marrons serait excellente, et qu'en certain endroit de sa connaissance on donnerait les lèchefrites pour rien.
Il n'eut aucun succès. Prières et menaces échouaient devant ces courageux indigènes défendant leur pairie. Dans cette lutte entre des oies et des hommes d'esprit, les hommes d'esprit eurent tout le temps le dessous.
Ce n'est pas la première fois que cela s'est vu.
Souvent la conductrice du troupeau porte, passée en travers du bec, une longue plume. Cet ornement, dont elle paraît très fière et qu'elle étale en se dandinant orgueilleusement, est destiné à l'empêcher de traverser les haies et les barrières avec toute son armée ralliée à sa plume blanche.
Du reste, il ne faudrait pas entreprendre une lutte corps à corps avec ces bêtes guerrières. D'un coup de bec elles coupent fort proprement un doigt.
Je comprends maintenant pourquoi l'on dit que certains jugements ont « force de l'oie ».
Le Morvan a un vocabulaire à lui, sinon une langue. Les prairies marécageuses et fertiles sont des ouches. Un hameau, une simple maisonnette sont des huis. Ainsi nous venons de passer à l'huis Châtelain ; nous commençons à l'huis
Laurent une descente admirable à travers les rochers de la Cure, qui va nous conduire à Thuis Gilot. De là, une montée fort pénible, en vue de croupes pelées, nous amènera au sommet du mont où est bâti le village de Dun. Dun est, parfaitement conservé, le mot celtique qui signifiait hauteur. 11 y a beaucoup de Dun en Morvan, — pas autant cependant que de Don en Espagne, — et tous sont sur des lieux élevés. Celui où nous sommes, c'est Dun-les-Places, un pays bien isolé, où Ton voit une croix de pierre du seizième siècle, devant une église due, et cela se voit assez, à la libéralité de M. Dupin aîné, qui était de par là.
11 fait chaud, à Dun-les-Places. On se croirait au Sénégal. Avec cela, les routes du Morvan n'ont ni arbres, ni ombres.
A force de rouler de descente en montée et de montée en descente, nous finissons par apercevoir, à travers une échappée de collines vite refermée, une nappe d'argent, le lac des Settons. Le chemin que nous suivons, bien que vicinal ou départemental, est réellement des plus médiocres et doit fatiguer nos montures. Mon ami, qui a pour la sienne un véritable culte, se montre fort mécontent. Si nous rencontrons l'agent-voyer, il passera un mauvais quart d'heure. A gauche, la forêt du Breuil et la forêt Chenue étalent les splendeurs de leur végétation.
Enfin le lac des Sellons se dévoile à nos yeux dans tout Téclat de sa nappe étincelante. Voilà le barrage, muraille cyclopéenne qui supporte le poids de 22 millions de mètres cubes d'eau ; voilà les verts coteaux qui lui font une gracieuse ceinture. Voilà surtout, au bout du barrage, un beau pelit bàlimenl lout neuf, tout guilleret, décoré du nom d'hôtel, ou même de Casino, Dieu me pardonne ! Cet édifice signifie halte, repos, déjeuner, toutes les voluptés.
Effectivement il se trouve que cet établissement coquet est tenu par une famille de Marseillais exubérants, pullulants et riants. Il y en a des tas, une vieille grand'mère très gaie, des frères barbus comme des bandits corses, de ravissants bébés, et surtout la patronne, une jeune dame méridionale comme il n'est pas possible, vive comme la poudre, pétulante, pleine de verve et d'entrain, encore que son homme soit dans une chambre du haut, paralysé. Quant à elle, elle ne l'est pas, tant s'en faut. Tout en liant avec nous une intime amitié, tout en nous racontant par le menu avec une volubilité mirifique son histoire et celle de tous les siens, elle va, vient, active les bonnes, pique une fleur de grenade au milieu du pâté qu'on nous sert, débouche les bouteilles, éclate de rire tout à coup au milieu d'une phrase, à belles dents, en nous voyant faire honneur au festin en vrais cannibales. La salle à manger est
au bord de Teau, une terrasse la continue et la vue y est charmante.
Nous faisons donc joyeuse chère et, prenant congé de nos nouvelles connaissances, après de touchantes effusions et protestations de mutuelle amitié, nous mettons le cap sur Autun.
Notre route longe le lac, et la vue est très belle sur la nappe tranquille, les caps qui la mordent et les golfes qui s'enfoncent profondément entre les collines. De petits bois de sapins s'avancent jusqu'au bord. Le tour du lac a 27 kilomètres, et sa plus grande profondeur est de 18 mètres. On y pêche une très grande quantité de poissons. Ce n'est donc pas une simple cuvette, une mare, comme on le croit quelquefois, et j'engage tous ceux qui, en fait de sites, aiment le simple, le modéré, le gracieux, le calme, à venir en faire le tour. C'est une promenade d'un charme peu ordinaire.
Le ciel se couvrait de gros nuages. Quelques tonnerres sourds et lointains se faisaient même entendre. Nous espérions pourtant que l'orage passerait à côté de nous. Justement les hauteurs venaient de s'écarter comme un rideau qui s'ouvre, nous dévoilant un incomparable panorama de vallons, de monts, de prairies, parsemés de villages à toits rouges, à petits clochers carrés ;
sur tout cela le ciel tourmenté, plein de révoltes et de batailles, bleu encore par trous épars, jetait d'étranges lueurs, des coups de soleil brusquement limités par des ombres violentes, heurtant les plans, dérangeant la perspective, faisant tout apocalyptique et impossible.
Gomment ne pas s'arrêter devant un pareil spectacle? Ainsi fimes-nous, et soucieux de la tempête prochaine pour les effets seulement qu'elle produisait dans l'éclairage de l'étrange tableau que nous avions sous les yeux, nous restâmes hypnotisés pendant longtemps. Un coup de tonnerre plus rapproché que les autres nous fit revenir à nous. Sautant en selle, en un clin d'œil, par une descente des plus raides, nous fûmes à Moux.
Moux est un petit bourg entouré des plus beaux paysages du Morvan. Il a une église bien misérable, mais agrémentée d'un porche. Ce porche nous sert pour le moment de vestiaire. Car décidément l'orage nous est destiné ; les premières, gouttes nous l'annoncent, comme un grand opéra qui aurait pour prélude quelques notes de harpe.. Nous endossons donc nos caoutchoucs, rabattoos: le capuchon jusqu'au menton, et déclarons désormais nous moquer de toutes les pluies imaginabies.
C'était un peu trop nous vanter. D'abord*
modeste, la pluie se borne à jeter devant les coteaux un voile uniforme et à transformer le tableau en grisaille. .Mais bientôt elle redouble ; la grisaille elle-même disparaît, la pluie devient cataracte, le tonnerre nous accompagne de ses grondements que répercutent en roulements intei minables les vallons d'alentour ; la foudre éclate en un coup sec auquel répondent des pétarades ininterrompues. La cataracte devient grêle, la grêle devient trombe. Assourdis, ahuris, malgré nous, nous fuyons à toute vitesse, et les paysans, pâles derrière leurs vitres, voient passer dans Touragan deux formes noires qui semblent chevaucher le vent et enfourcher la tempête, des revenants de l'autre monde, pour sûr.
Au milieu de ce charivari des éléments conjurés contre nous, Hippocrate jeune, qui n'avait pas eu la précaution de fourrer comme moi sous la visière de sa casquette le rebord de son capuchon, le voit rabattre par le vent sur ses épaules ! Déplorable accident ! D'imperméable il devient perméable et bientôt sa tête ruisselle sous une douche formidable.
Notre ordre de marche habituel était de nous trouver à une dizaine de mètres l'un derrière l'autre. Je diminue la distance qui nous séparait, et j'entame, dans de mauvaises conditions, une conversation éminemment instructive.
Je hurle, car il faut hurler dans un pareil cyclone :
LE MORVAN — AUTUN Slt
(( La statistique...
— Qu'est-ce que vous dites ? hurle à son tour mon ami, assourdi par les paquets de grêle que nous recevons sur la tête, les sifflements du vent et les timbales du tonnerre.
— La statistique nous apprend qu'il tombe dans le Morvan annuellement trois fois plus d'eau qu'à Paris, soit 200 centimètres au lieu de 60. Elle ne parle pas de la grêle.
— Flanquez-moi la paix avec votre statistique ! »
A-t-il bien dit: Flanquez? Assourdi moi aussi, je n'en suis pas bien sûr.
La symphonie à grand orchestre continue. Des pays que nous parcourons, je ne puis dire que ceci, à savoir que la pluie et la grêle viennent de l'Ouest, et que, tandis que ma jambe gauche est relativement à l'abri — oh! très relativement, — ma jambe droite prend un bain complet et prolongé. Les caoutchoucs ne descendent pas jusquelà. Mû pauvre carte de l'État-major prend sa part du Hammam. Soupe, bouillie, purée, c'est tout ce qu'on voudra, sauf une carte. Mon camarade, dont la patience n'est pas la vertu dominante, est exaspéré et jure comme un possédé. ,Ie lui crie aux oreilles que, s'il ne cesse pas d'attirer ainsi sur nous les colères célestes, je vais de mon côté entonner les sept psaumes de la pénitence. Il me semble bien que dans notre
course effrénée nous avons dû traverser LucenayrÉvêque et apercevoir quelque part un château fort à tourelles et mâchicoulis.
Quand mon ami fut arrivé au paroxysme de la fureur et que nous fûmes tous les deux bien et dûment bons à tordre, les éclairs se firent plus rares, le tonnerre plus lointain, la grêle disparut et fut remplacée par de copieuses averses destinées à nous laver de toute trace de poussière. Puis, comme par enchantement, tout fut fini, et nous restâmes ébaubis de cette fin subite de notre épreuve.
Presque au même instant, — le ciel nous devait bien cette compensation, — commença au milieu des bois et des rochers une magnifique descente. A nos pieds s'étendait une plaine immense, riche, piquée en mainte place de villages, d'usines, de bouquets de bois; au fond, une grande ville étalait la masse de ses édifices, et, derrière, fermant l'horizon, une chaîne de montagnes dentelait de ses scies un ciel où se préparait un majestueux coucher de soleil. Au loin, à droite et à gauche, d'autres montagnes apparaissaient, déchiquetant les nuages. Nous voyions devant nous Autun, appuyé aux monts du Charolais, du Beaujolais et des Gévennes septentrionales.
La descente continue ainsi pendant plusieurs
kilomètres. Elle serait fort agréable si le sol n'était semé d'affreux cailloux, que, malgré des prodiges de manœuvre, il est impossible d'éviter tous; la route elle-même est d'ailleurs raboteuse, cahoteuse au suprême degré. Tant fîmes-nous et si bien que la chaîne de mon ami, sans doute tendue outre mesure par l'averse de grêle qu'elle avait reçue, se rompit net, au moment même où nous mettions pied à terre pour passer sous la porte d'Arroux, superbe entrée romaine à cette ville toute romaine d'Autun. Un mécanicien devant lequel nous passâmes fit la réparation séance tenante, et nous courûmes à l'hôtel, où notre premier soin fut de changer de costume de fond en comble, regrettant seulement d'être obligés de remettre nos culottes trempées pour descendre à la salle à manger.
Nous eussions pu, à la rigueur, nous en dispenser. Il était tard, et il n'y avait plus personne à table.