‹ La France en bicycletteChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE vu i · texte numérisé non relu

CHAPITRE vu i

\ulun, ses ruines romaines et sa ca- Ihédrale. — L'art de descendre.

— Un pays infernal. — Avocat malgré lui. — Vii^itc à l'usine du Creusot. — Blanzv.

Cette nuit, nos effetg et lingeries diverses ont eu le lemps de sécher, et les rues d'Autun aussi. De sorte que de bonne heun nous procédons à la visite de la ville.

Autun, avec ses 15000 habitants, ses ruines

romaines, sa cathédrale, ses rues irrégulières, ses immenses promenades qui portent le nom caractéristique de promenades des Marbres, est une ville intéressante. L'enceinte romaine, dont de vastes parties subsistenl encore, flanquées de tours carrées et de tours rondes; les deux portes monumentales d'Arroux et de Saint-André; les aqueducs qui amenaient à la ville les eaux des étangs de Montjeu et de Montdru, par 9000 mètres de trajet; Ténigmatique pyramide de Couhard; le théâtre, dont, au dix-septième siècle, on prit les pierres pour construire le petit séminaire, l'hospice et la gendarmerie; la masse imposante et sombre du temple de Janus; les vestiges du temple d'Apollon; en voilà plus qu'il n'en faut pour justifier notre empressement,

La cathédrale nous appelle aussi, dédiée à saint Lazare. Sa façade est précédée d'un immense porche roman, où se trouvent les degrés qui donnent accès aux portes, par un large palier. Rien de plus monumental, de plus décoratif que cette entrée, surmontée encore de deux tours, également romanes.

La tour centrale est un admirable morceau de gothique flamboyant, et la flèche est d'une belle audace.

A côté de la cathédrale, un ravissant bijou de la Renaissance : la fontaine Saint-Lazare, qui date delà belle époque des Delorme, des Goujon,

des Lescot. Ce sont deux étages de petits dômes surmontés d'un pélican. Tristes, nos fontaines Wallace, à côté de ces joyaux.

Les rues qui environnent la cathédrale sont compliquées, étroites, moyen âge tout à fait; les boutiques sombres, sans prétention, antiques, fermées toutes, d'ailleurs, à ce matinal moment, sauf celle de M. Mangematin, boulanger. Cet homme, évidemment, ne peut se lever tard. En redescendant vers le bas de la ville, les voies s'élargissent, la place du Ghamp-de-Mars s'équarrit, étalant un hôtel de ville, un théâtre, un collège, dont il vaut mieux ne pas parler. Les magasins commencent à enlever leurs volets. C'est pour nous le signal du départ.

Sortant d'Autun par la rue de l'Arquebuse et la promenade des Marbres, nous prenons la route du Creusot, et par une gorge sauvage, au milieu d'arbres centenaires et de hautes et solennelles futaies, nous nous élevons, en quelques kilomètres, des 336 mètres d'altitude où est situé Autun, à 539; plus de 200 mètres! Aussi faisonsnous pédestrement ce trajet, sans nous plaindre, car les feuillages, tout humides encore de la pluie d'hier qui se suspend en diamants à leurs pointes,

les taillis mouillés, les mousses rafraîchies, exhalent des senteurs embaumées, pénétrantes; c'est la vie, la santé, que l'on respire sous ces voûtes frémissantes. Sans savoir pourquoi, nous sommes gais, nous chantons, nous embrasserions volontiers une brave fille qui tricote derrière sa vache et nous regarde ébahie, pour la récompenser de piquer d'une note rouge si réussie, avec sa coiffe éclatante, toute la symphonie des verts qui nous entourent. Une plaine succède à ces défilés, et une descente de plusieurs kilomètres, en lacets, avec de belles vues sans cesse variées, nous précipite à la petite station de Marmagne, sur la ligne du Creusot.

Cette descente est fatigante par sa longueur, dangereuse par sa pente et surtout l'état médiocre de la roule. Les très longues descentes, comme celle-ci, ne font pas le bonheur du bicycliste prudent. On ne peut serrer le frein pendant 3 ou 4 kilomètres, la main se fatigue, le sabot devient brûlant, le caoutchouc de la roue s'use en poudre impalpable; il faut de temps en temps lâcher le frein et contre-pédaler. Le contre-pédalage est séduisant. 11 repose le corps tout entier en le forçant à se redresser et à se pencher en arrière. Mais il a le grave défaut de tendre outre mesure la chaîne et de donner à toute la machine des secousses fort nuisibles à sa solidité. En combinant ces deux opérations, le frein et la

contre-pédale, on arrive à descendre sans danger toutes pentes.

Il existe des crans d'arrêt pour maintenir le frein à la tension voulue. Nous n'en faisons pas usage, étant d'avis que rien ne vaut l'action directe du cavalier sur sa bêle.

Un moyen original de ralentir sa course dans les descentes a été indiqué dernièrement. Je le donne pour ce qu'il vaut. Il consiste à couper une grosse branche bien feuillue, d'une vingtaine de kilogrammes, — excusez du peu, — et à l'attacher, avec une corde de 1 mètre de long, à la selle de la bicyclette. Son traînage s'oppose à tout emballage. Ce procédé demande l'emploi d'une forte scie, l'absence de poussière, de boue, de tournants brusques, et surtout de gardes champêtres, à qui l'on ferait difficilement croire qu'on trimballe ce bagage derrière soi depuis Paris.

De Marmagne au Creusot, la route monte au milieu de collines tristes; au loin on entend des coups sourds, comme ceux d'une canonnade invisible, et ces détonations étouffées sont lugubres : c'est le grand marteau-pilon qui frappe sur son enclume géante. Tout à coup une vallée infernale s'ouvre devant nous.

A nos pieds, dans les fantastiques nuages de

Massif de la Meije (page 1C5).

(D'après une photographie de M. J. Lemercier.)

vapeur et de fumée que vomissent des centaines de cheminées d'usine, grandes et petites, toute une cité babylonienne sort de terre, cité bizarre, sans maisons, hérissée de pyramides noires, d'entrées de puits de mine, d'obélisques fumants, des tours étranges des hauts fourneaux, de grands bras inexplicables, de mâts, de treillis de fer incompréhensibles; des ululements rauques, des bruits formidables, des souffles de géants, des sifflets stridents montent de cet abîme effrayant. A travers les fumées on distingue à peine une multitude de rails où des trains circulent au milieu de forêts de signaux, des ponts reliant d'immenses hangars, des arches, des escaliers colossaux, des bouches semblables à des cratères, rejetant des flammes jaunes ou verdàtres, des fournaises subitement ouvertes et refermées, et, en regardant bien, dans ce fouillis étourdissant, de vagues fourmis, qui sont des hommes.

C'est un spectacle grandiose, magique, d'une intensité de suggestion inouïe. Spectacle dont sont privés ceux qui arrivent au Creusot par le chemin de fer.

Une descente des plus dangereuses, heureusement courte, nous fait arriver, entre deux rangées de maisons ouvrières, noirâtres et uniformes, dans la ville.

Fi ! la vilaine ville ! Toute neuve et toute noire, étalant au grand jour la misérable banalité de nos

bâtisses utilitaires, elle n'a rien d'intéressant. C'est la ville industrielle dans toute sa platitude. Aussi, déjeunant rapidement, nous nous dirigeons vers l'usine pour la visiter sans tarder.

La visite de Fusine commence par l'inscription que chaque visiteur est invité à faire de ses nom, prénoms, profession et lieu de naissance, sur un registre ad hoc. Mon compagnon s'inscrit :

Hippocrate, Auguste^ docteiu\

{( Endroit? lui dit le portier-consigne, en lui redonnant la plume.

— Non, fait mon ami; en médecine. »

Et il ajoute, après le mot docteur^ en médecine. « Mais puisque je vous dis : Endroit? insiste le vieux brave.

— Mais puisque je vous dis, moi : en médecine! Je le sais mieux que vous, peut-être! Est-ce que vous vous flchez de moi? »

La chose s'envenimait; aucun des deux adversaires ne voulait céder, mon ami s'indignant de l'entêtement du vieux à vouloir qu'il fût avocat, l'invalide furieux contre cet original qui ne voulait pas dire où il était né. Il fallut les séparer et ni l'un ni l'autre n'y ont jamais rien compris.

Vous pensez bien, benoît lecteur, que je ne vais pas vous raconter par le menu cette visite aux forges, mines, fonderies, aciéries, hauts fourneaux

du Greusot. Cette visite, fort intéressante à faire, le serait beaucoup moins à lire. Consciencieusement nous avons toul visité.

D'abord la grande halle où fonctionne le marteau-pilon, dont les coups ébranlent si bien le sol qu'il n'y a pas une maison de la ville qui ne soit lézardée; son bélier pèse 100 000 kilogrammes;

Les halles de laminage où s'étirent, rouges et éblouissants, les larges poutres, les lames, les fers carrés, les tringles, et jusqu'aux fils de fer; c'est merveille de voir l'adresse avec laquelle des enfants armés de pinces rangent proprement à côté les uns des autres ces fers brûlants;

Les hauts fourneaux et les fours à coke, tours bizarres qui, la nuit, prennent des aspects terrifiants;

Les ateliers où des machines, formidables et dociles, conduites par des enfants souvent, fabriquent des clous, des vis, des boulons, scient les fers et les plient aux mille besoins de l'industrie;

Ceux où l'on fond les pièces de fonte, et où des cyclopes versent dans les moules le contenu liquide et bouillonnant de marmites colosses;

Le carreau de la mine ; nous y voyon remonter au jour les berlines pleines, en tôle rivée, redescendre les berlines vides. Voir Germinal. Des fillettes sont là, au triage, un foulard

jaune coquettement serré autour de leur chevelure, pour éviter que le charbon ne s'y mette. Elles sont noires, mais fort jolies pour la plupart, — nigra sum, sed formosa, — et, rieuses, elles montrent leurs dents blanches de petites négresses ;

Les ateliers des machines à vapeur de la flotte et des transatlantiques; ceux où Ton rabote l'acier; ceux où Ton boulonne mécaniquement; enfin nous sommes sortis de là passablement ahuris, à demi rôtis, et tout à fait sourds; fiers cependant d'avoir vu une usine française qui est la plus considérable de l'Europe, — Tusine Krupp ne vient qu'après, — qui occupe seize mille ouvriers et est, en somme, une des forces vitales de la patrie.

Nous devions aller coucher à Gluny. Mais du Creusot à Gluny il y a près de 57 kilomètres, et la visite de l'usine nous a retenus beaucoup plus longtemps que nous ne le pensions. Il sera sage de s'arrêter à Blanzy, qui n'est qu'à quatre bonnes lieues. Trajet sans grand intérêt. Nous grimpons à Montcenis, perché sur une colline qui est le point culminant du pays. Puis nous avisons un joli, joli chemin vicinal qui nous raccourcira notre étape d'une façon appréciable. Il se trouve être excellent pendant dix minutes, moins bon ensuite,

puis mauvais, puis effroyable pour nos pauvres bicyclettes. Au premier carrefour, nous regagnons la grande route, ayant allongé ingénieusement le voyage de quelques forts kilomètres.

A Blanzy, qui n'est qu'un gros bourg, l'hôte est solennel, l'hôtesse aux petits soins, le dîner succulent, les lits délicieux, les chambres propres, et la lune se reflète doucement dans le canal du Centre, qui passe sous nos fenêtres.

Nous rêvons que notre tête est sous le marteaupilon et que nous prenons un bain de pieds dans les cuves où fond l'acier Bessemer.

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