CHAPITRE VIII
De Blanzy à Cluny. — Cluny, ses maisons, son abbaye.— Les vandales. — Des palefreniers bien logés. — Les montagnes. — Màcon. — Un diner gai. — Cruelle énigme.
La contrée qu'on traverse entre Blanzy et Salornay est accidentée, mais toujours de la même façon : au-dessus de la plaine plus ou moins ondulée, des collines isolées ou à peine reliées entre elles s'élèvent, portant généralement à leur sommet un bois ou un village. Il paraît que lorsqu'on est au bourg de Mont-Saint-Vincent, dont nous laissons à gauche le monticule, on aperçoit le Mont-Blanc.
Il résulte de cette disposition uniforme du
paysage un peu de monotonie. Pourtant nous sommes heureux de laisser derrière nous le dais de fumée qui nous a caché le ciel pendant toute la journée d'hier ; tout le pays, aux environs du Creusol, de Blanzy, de Montceau, de Montchanin, est sans cesse endeuillé de ce crêpe lourd, que les grands vents peuvent seuls déchirer ou envoyer flotter plus loin. Enfin, aujourd'hui nous retrouvons le soleil.
Les gorges de la Fouillouse, où nous descendons à trois lieues environ de Blanzy, viennent rompre le charme un peu languissant où se complaisait notre route. Serpentant entre deux escarpements rocheux, où se cramponnent chênes, hêtres et sapins, la route côtoie et coudoie la petite rivière turbulente. Partout où le moindre coin est resté libre, un bout de gazon d'un vert triomphant étend un tapis digne d'une reine. Cette descente, où nous dégringolons en un rien de temps près de 300 mètres, est à noter. Elle nous fait passer du bassin de l'Océan dans celui de la Méditerranée. C'est surtout à partir de maintenant que nous allons nous sentir marcher vers le Midi.
Voici de belles et larges prairies, que coupent des hauteurs pittoresques. A gauche, des ruines couronnent la hauteur de Sigy-le-Chàtel. Tout ce qui n'est pas prairies est planté de vignes. On voit qu'on se rapproche de Mâcon.
Une fois qu'on a dépassé le gros village de Salornay, le paysage devient plus tourmenté; en face de nous, les collines vers lesquelles nous roulons prennent du relief et de l'intérêt. Nous descendons toujours, avec quelques côtes de temps en temps, pour ne pas perdre l'habitude de pédaler. La route est fort caillouteuse, toujours pour n'en pas perdre l'habitude. Le soleil darde des rayons ardents ; heureusement, au fond de la longue et verdoyante vallée de la Grosne, nous apercevons les clochers de Gluny, où nous nous abattons juste à l'heure du déjeuner, mourant de faim.
« L'usage des repas, a écrit quelque pari M. Prud'homme, remonte à la plus haute antiquité. »
Si cet usage-là n'avait pas existé, nous l'aurions inventé à Gluny, où fort heureusement le déjeuner est proportionné à nos appétits.
Gluny n'est pas une ville comme les autres. Les toits de tuiles ondées à la romaine font de fortes saillies sur les façades, pour donner âc l'ombre; les maisons sont remarquables presque toutes. Pas une rue où plusieurs n'attirent voire attention. Les unes sont franchement romaines et datent de la conquête des Gaules; d'autres arrondissent leurs arcades romanes; d'autres dessinent
les trèfles, les meneaux sculptés du moyen âge; d'autres, les pilastres, les guirlandes de la Renaissance. Beaucoup de ces façades sont célèbres et ont été citées et imitées partout. Cluny n'a plus que 4000 habitants. C'est une bien petite ville, mais sa renommée est universelle, grâce à ses maisons et à son abbaye. Hélas I depuis une trentaine d'années, on y a été pris de la maladie de Falignement et une foule de ces précieuses maisons ont été démolies. Maladie terrible que celle-là, contagieuse, et dont les effets sont irrémédiables.
C'est le cœur serré que l'artiste visite Cluny. L'antique splendeur de l'abbaye qui donna trois papes à l'Eglise s'est évanouie. Nulle part la stupide manie de la destruction n'a causé de tels ravages. Le 30 novembre 1793, des citoyens, accompagnés d'officiers municipaux, brûlèrent sur le champ de foire les statues de bois, les livres d'église et une grande quantité de terriers, de titres, de chartes. Les archives et le trésor occupaient une salle immense de l'abbaye. Une petite armoire leur sufOrait largement aujourd'hui.
Quant aux bâtiments de l'abbaye, y compris l'église merveilleuse, ils furent vendus en 1799 à des démolisseurs, malgré la vive opposition de l'administration de la ville. En 1811, les parties que les démolisseurs avaient encore respectées
leur furent rachetées par l'État, pour Tinstallation d'une station d'étalons. « L'État fit abattre au mois de juin 1811 soit le clocher qui dominait le sanctuaire, soit la voûte et ses piliers ; dans le mois suivant, soixante-quinze coups de mine eurent raison du clocher dit des Bisans. Enfin, la caserne des palefreniers avec ses dépendances et le logement du directeur furent élevés à l'aide des matériaux, sur l'emplacement même de l'ancienne église (1). »
... Ce fut comme un lever de rideau. Depuis près d'une heure nous montions, après Cluny, une forte rampe dans un beau défilé boisé, quand brusquement nous arrivâmes au sommet. Un cri nous échappa : « Les montagnes, les montagnes ! » C'étaient elles, en effet. Un espace infini s'ouvrait devant nous, tout un monde nouveau : à droite, de hautes crêtes, continuant celle où nous nous trouvions, couraient avec cette forme de terrasses inclinées et coupées tout à coup à pic, gigantesques dents de scie caractéristiques du Jura, et qu'en géologie on appelle des pupitres ; devant nous les plaines du Maçonnais jusqu'au fleuve qui coule tout là-bas; au delà, les plaines de la
(1) Cluny, la ville et l'abbaye, par A. Penjon, professeur à la Faculté des lettres de Douai.
Bresse, et enfin, comme fond à ce panorama splendide, la chaîne des Alpes et ses puissantes silhouettes. Tout près, un petit village à toits plats, en tuiles, se tassait sur les pentes de la montagne, misérable d'aspect et plein de ces trous noirs, fenêtres ou portes sans clôtures, qu'on voit dans les bourgades alpestres. Ce fut pour nous un ineffable moment; une de ces minutes qui payent toutes les sueurs, tous les ennuis du voyage. Appuyés sur nos bicyclettes, nous les caressions involontairement, en face de ce spectacle imposant, comme pour les remercier de nous avoir amenés jusque-là. Moïse contemplant la Terre promise du haut de la montagne de iNébo n'était pas plus heureux que nous; il ne devait pas y entrer et nous nous sentions maîtres de l'espace, de la plaine et des monts, tout ce que nous voyions était à nous!
Aussi, remontant en selle, nous hâtons-nous de descendre vers Màcon, à travers des vignes qui font place à de larges prairies à mesure qu'on avance vers la plaine. Nous apercevons à gauche, sur une pointe de rocher isolée, le château de Berzé, avec ses tours carrées à mâchicoulis, se dressant très fièrement; à droite, le village de Milly, où Lamartine passa une partie de son enfance et qu'il a souvent célébré; et, après deux bonnes Heues de plaine, nous entrons dans Mâcon.
Mâcon est en fête et très animé. C'est la foire, et les rues sont remplies de paysans bourguignons, hauts en couleur, Fair ouvert et jovial. Une rue étroite, mais commerçante et gaie, mène au bord de la Saône.
Sur le quai, des rangées de boutiques en toile attirent la foule, et partout les marchands de vin ont arrangé devant leurs maisons de vastes tentes où pour quelques sous les amateurs peuvent déguster les meilleurs crus de la Bourgogne.
La ville est vivante et de belle apparence. Presque tous ses monuments sont modernes. La halle vaut une visite. C'est tout simplement le porche et les deux tours de l'ancienne cathédrale Saint-Vincent, encore une que la Révolution démolit en grande partie. Ces deux tours, mutilées et incomplètes, font un certain effet.
L'église actuelle est fort grande ; elle est moderne et de style roman. Elle a deux mérites : celui d'être l'œuvre d'un enfant du pays, M. Berthier ; celui surtout d'être une jolie étude du roman bourguignon.
Nous traversons sur un beau pont de pierre la Saône, large et rapide, qui s'étale dans une grande plaine verdoyante, avec quelques rares peupliers sur ses bords; et de l'autre côté du pont, au village de Saint-Laurent, nous sommes dans le département de l'Ain.
La nuit approche; nous descendrons au premier village que nous trouverons sur la route.
Ce village est un hameau d'une demi-douzaine de maisons. Un petit fagot pendu à une perche doit indiquer cjue Tune d'elles est l'auberge. Traversant une cour déserte, nous frappons. Une femme vient nous ouvrir. Elle a les yeux rouges. A notre habituelle question, si Ton peut nous donner à dîner et à coucher, elle répond d'une voix dolente que oui. Le fils, un grand gaillard à longue blouse bleue, vient nous aider à remiser nos bicyclettes. Lui aussi a pleuré, et, en traversant la cuisine morne, nous entrevoyons une fillette qui s'essuie les yeux.
Décidément, il y a quelque chose et nous aurions pu mieux tomber.
Dans une salle sombre, à peine éclairée par le misérable lumignon d'une bougie coulante, la bonne dame nous sert silencieusement une omelette miniature et deux petites bouchées qui res- . talent d'un poulet. Nous nous regardons fort déconfits. Omelette et poulet avaient disparu en un clin d'œil et n'avaient fait que nous mettre en appétit. 11 fallut nous résigner à dévorer du pain et du fromage.
Lugubre, ce dîner. Par bonheur arrivèrent deux braves paysans qui revenaient, un peu éméchés.
de la foire de Màcon. Attablés en face d'une bouteille de vin, ils causaient de nous et de nos bicyclettes qu'avec leur char sur la route ils avaient en vain essayé de dépasser.
« Voyez-vous, la jeunesse d'aujourd'hui, avec ces machines-là, elle se corrompt le sang! »
Celte opinion, magistralement exprimée, nous égaya; et comme en voyage il faut peu de chose pour dilater la rate, notre gaîté dégénéra bientôt en un fou rire qui nous tordit violemment, éclatant en fusées d'une joie incompressible, devant notre petite bougie terne et notre pitoyable fromage.
Quand fut calmé ce rire, dont nous étions un peu honteux, nous pensâmes à aller nous coucher. Brrr! La chambre où l'on nous conduisit était un immense galetas, plus lugubre que tout le reste. Et dans cette chambre il y avait trois lits, trois, vous entendez bien. On nous désigna expressément les deux nôtres. Qu'y avait-il dans le troisième???
Et voilà qu'avant de nous endormir, pensant à l'aspect funèbre de cette chambre, aux larmes de tous ceux que nous avions vus en bas, aux regards furtifs et troublés que le garçon, en s'en allant, avait jetés sur le troisième lit, la même idée macabre nous vint et que nous fûmes de nouveau pris de ce déplorable fou rire. Et si jamais fou rire fut mal en situation, ce fut ce soir-là.