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CHAPITRE IX

La maison hantée.— Bourg-en-Bresse. — Léglise de Brou. — Ceyzériat. — Notre confrère. — Visite aux grottes d'Hautecour. — La côte de Berthian. — Je tombe, tu tombes... — Arrivée à Nantua.

Nous avons fort bien dormi. Si le troisième lit est occupé, c'est par quelqu'un de bien tranquille et de pas gênant, et qui n'a pas bougé. Nous lui tirons un grand coup de casquette et, sortant de la chambre mortuaire, nous nous trouvons en présence d'une vingtaine de fantômes gris, immobiles et graves, qui nous barrent le passage.

Cette maison est hantée.

Nous nous frottons les yeux ; à quatre heures du

matin, on a bien le droit d'être un peu endormi, et nous reconnaissons de grands sacs de farine qui déjà, la veille, nous avaient fortement impressionnés.

Notre écot payé, nous sommes reconduits à la grille par le jeune homme, plus triste que jamais, et nous partons en poussant un soupir de soulagement.

Nous apprîmes dans la journée que le patron de Tauberge était mort peu d'instants avant notre arrivée.

Il nous passa dans le dos un petit frisson rétrospectif.

Une demi-heure plus tard, nous traversions le Logis-Neuf, une jolie bourgade où deux ou trois auberges, gaies et joyeuses, bordent la route de leurs balcons découpés et festonnés de vigne vierge.

Pourquoi n'avons-nous pas, hier soir, poussé jusque-là?

Dans les brouillards du matin nous roulons à travers la grande plaine de la Bresse. A droite et à gauche, au delà des prairies où une foule de petits ruisseaux dorment entre les saules, on devine, à travers les gazes légères, des collines

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qui s'étagent, de plus en plus hautes. En face, les montagnes doivent s'élever, barrant notre chemin. Nous le savons, nous le sentons, mais nous filons dans une brume fraîche et délicieuse, qui nous ravit à toutes les préoccupations terrestres.

Nos pédales seules nous avertissent que nous nous élevons, très doucement. De grandes découpures grises partagent les brouillards. Les montagnes se révèlent peu à peu. La route se peuple de paysans conduisant leurs vaches, de femmes se rendant au marché, coiffées du bonnet bressan, tuyauté, et le panier au bras. Une ville émerge du brouillard. Nous sommes à Bourg.

Le chef-lieu du département de l'Ain est à peine réveillé à cette heure. Ses rues, bordées de sévères maisons à l'aspect de couvents, résonnent sous nos pas. De vieilles maisons de bois avancent par places leurs pignons surplombants. D'autres ont leurs remplissages formés de tuiles décorées fort riches et fort originales. Nous arrivons ainsi jusqu'à l'église, de style dit jésuite, et dont le clocher possède un cadran beaucoup trop grand pour lui, embelli des armes de Savoie. Les rues sont encombrées, autour de l'église, de marchandes de fruits et de légumes; les tomates éclatantes, les potirons aux tons riches et aux flancs pansus, les raisins aux grappes dorées, les poteries aux couvertes vernissées de rouge, de vert et de jaune, encombrent la chaussée.

Ce qu'il y a de plus intéressant à voir à Bourg, c'est l'église de Fabbaye de Brou, située à quelque distance de la ville, un quart d'heure à peine en bicyclette.

Isolée dans la campagne, cette église est tout ce qui reste d'un prieuré fondé en 1506 par Marguerite d'Autriche. Ce qui la rend unique au monde, c'est non seulement la richesse étonnante, je dirai presque exagérée, de ses sculptures, mais surtout leur état incroyable de conservation. C'est ici le chef-d'œuvre du gothique flamboyant arrivé à l'extrême limite où il va se transformer en architecture Renaissance. C'est aussi l'extrême limite de la prodigalité dans l'ornementation, du souci du détail qui fait perdre souvent de vue l'ensemble. Le flamboyant est là tout entier, dans ses qualités comme dans ses défauts. La façade a des bizarreries, des rosaces en forme de triangles, égaux ou inégaux, réguliers ou non ; on sent que la géométrie est intervenue là dedans, et la préoccupation d'éblouir, à quoi ne pensaient guère les vieux maîtres d'œuvre, ainsi qu'on appelait jadis les architectes. Rapprochement singulier : ces choux, ces torsades, ces dais ornés à outrance rappellent tout à fait l'art portugais de la même époque.

Devant la porte, les badauds remarquent avec admiration un cadran solaire elhptique dessiné en pierres de taille sur le sol. Ce cadran n'a pas d'ai-

guille. Au milieu une ligne est tracée, portant les initiales des douze mois. En se plaçant sur Pinitiale du mois courant, le spectateur sert lui-même de style — le style, c'est Thomme, a dit quelqu'un, — et son ombre lui indique Theure qu'il est.

L'intérieur de Téglise de Brou, le chœur surtout sont d'une splendeur inconcevable. Trois mausolées — ceux de Marguerite de Bourgogne, de Philibert le Beau et de Marguerite d'Autriche — sont chacun un monument extraordinaire. Ils sont tellement surchargés de détails, tellement fouillés, tellement travaillés, que l'œil s'en fatigue et s'y perd. Un retable en albâtre, du même style, exagère encore le fouillis des sculptures, des dais microscopiques, des colonnettes minuscules, des statuettes myrmidonesques. Tout cela, pris séparément, est charmant. Mais l'ensemble est confus, toutes ces gentillesses se nuisent et les lignes ne se dégagent pas.

Il n'y a pas que la pierre qui soit sculptée à ■ Brou. Les stalles du chœur présentent cinquantedeux statues très originales et taillées avec une verve inflnie. C'est l'Ancien et le Nouveau Testament, l'histoire sainte tout entière, défilant sur ce bois d'un beau ton brun. Sous les miséricordes, une foule de scènes grotesques et parfois plus que grotesques témoignent de la jovialité de l'époGue.

On sort de là émerveillé, regrettant de n'avoir pu tout voir, tout examiner, mais se disant qu'il faudrait une semaine pour bien visiter en détail cet extravagant chef-d'œuvre.

Plaine encore jusqu'à Geyzériat avec de beaux herbages verts et plantés de saules. Mais là, cette plaine cesse et les montagnes se dressent, impérieuses. C'est donc à Geyzériat que nous déjeunons, afin de prendre des forces pour l'escalade.

Déjeuner exquis, sur la terrasse de l'auberge du Grand-Balcon, où l'hôte est un brave et gros homme, plein d'attentions et de sollicitude pour nous. « Allez, nous dit-il, allez surtout visiter nos grottes, les grottes de Ilautecour. Vous passez tout près pour gagner Nantua. Ça vaut la peine.

— Et tout à l'heure je vous y conduirai, s'écrie un aimable jeune monsieur qui assiste à notre déjeuner en spectateur, fort intéressé pai' notre appétit peu commun. Moi aussi, je fais de la bicyclette, et nous irons tous les trois ensemble. »

Marché conclu; en attendant que notre nouvel ami soit prêt, nous avalons en guise de dessert deux excellentes poulardes de Bresse, authentiques, puis nous parcourons le village, plein de

ces fonlaines aux eaux cristallines qu'on ne rencontre que dans les montagnes.

Notre confrère nous rejoint, guêtre, maillolté de blanc, dûment casquette, équipé enOn pour un long voyage.

« Excusez-moi, dit-il, si je vous ai fait attendre. Je fais un peu de médecine en amateur, et j'étais allé donner une consultation pour un enfant atteint d'une méningite. »

Charmant garçon, d'ailleurs, que ce monsieur, et de bonne compagnie. Nous sûmes le soir que c'était un huissier.

Nous voilà donc grimpant ensemble les pentes qui contournent le mont July; il n'a encore que 600 mètres et prend des airs de vraie montagne. Alors s'ouvre la grande vallée de Meyriat, avec, en face, de hautes pentes d'un jaune orangé, tachetées de quelques petits points café au lait ou rougeàtres, qui sont des maisons ou des berge- .■ ries. Le coup d'oeil est sévère et grand. La beauté des montagnes ne tient pas tant à leur altitude; en mètres qu'à leur ligne plus ou moins imposante, à leur forme, à leur couleur; telle de 1000 mètres paraîtra plus grande que telle autre^ de 2000.

Nous traversons un col qui nous fait entrei^ dans une seconde vallée, plus imposante encore que l'autre. C'est là que se trouve Hautecour.

La clef des grottes est chez le maire, un rich(

cultivateur qui nous donne son fils comme guide et nous convie à déguster les vins de ses diverses récoltes. Nous déclarons tout excellent, et nous nous mettons à escalader pédestrement la montagne sur la côte de laquelle est l'entrée des grottes. Dure escalade, en plein soleil, sur une pente caillouteuse, sans arbres, sans un buisson, pelée et rocailleuse. De nouveau nous offrons à Cybèle le sacrifice de notre sueur; nous nous sentons changés en fontaine, ainsi que le fut jadis l'aimable Narcisse. Hippocrate jeune ne laisse pas que de ronchonner amèrement, assurant que cette fois encore la nuit nous surprendra en chemin.

Au bout d'une demi-heure, quand on est tout en haut, une fissure dans le sol donne accès à la grotte.

Ce que ce souterrain a de plus curieux, c'est la façon dont on y descend. Le sol de la première salle est à une quinzaine de mètres au-desSous de la porte, en sorte qu'il faut, par une échelle de fer suintante d'humidité, s'enfoncer dans un abîme dont on ne voit pas le fond. Quand on est arrivé, on retrouve le mobilier ordinaire des grottes : stalactites, stalagmites, petits goiirs bosselant le sol, concrétions à formes bizarres, quatre ou cinq salles. C'est, en moins grand, ce que nous avons vu à Arcy-sur-Cure.

De retour à Hautecour, nouveaux verres de

vin. Nous y serions encore sans l'énergie de mon camarade, homme de devoir que tous ces retards horripilent.

Notre ami de Ceyzériat est décidément un obligeant compagnon. Remettant à demain les affaires sérieuses et une saisie qu'il allait faire quelque part, il tient à nous faire profiter de certains raccourcis très caillouteux, mais assurément avantageux. Dans l'un de ces sentiers sauvages et déserts, il nous montre l'emplacement exact où fut assassiné, il y a quelques années, un marchand de bœufs qui revenait de la foire de Nantua.

« On a retrouvé la trace des chevrotines sur le tronc d'un chêne. Et tenez, sur ce rocher, voilà les éclaboussures du sang. »

Et comme nous nous étonnions que ce sang fût resté là si longtemps :

a Oh ! nous répondit-il très sérieusement, on l'entretient de temps en temps avec un peu de peinture. »

Quand nous nous séparons, le soleil se couche et il nous reste encore cinq bonnes lieues à fain pour gagner Nantua.

Cinq lieues, c'est peu pour de solides vélocipédistes. Mais, malheureusement, sur ces cin(

lieues il y a une montée effrayante, dont tout le monde nous a parlé dans le pays, et qui a 8 kilomètres, la fameuse côte de Berthian. C'est une des plus dures, la plus dure peut-être que je connaisse. On n'en monte pas une lieue à Theure; elle a une pente déraisonnable. Un particulier a essayé, il y a quelques années, d'organiser un service de voitures publiques de Bourg à Nantua. Six mois après, il a dû y renoncer, la côte de Berthian avait fourbu tous ses chevaux. Pour nous, n'était l'heure avancée et la nuit qui menace, nous ne nous en plaindrions pas; la vue dont on y jouit est tellement belle à mesure qu'on s'élève, qu'on oublie tout pour ne penser qu'à elle. A cette heure surtout, où les montagnes s'entassent violacées les unes contre les autres, où des abîmes montent des vapeurs qui accusent et élargissent les plans, où la rivière d'Ain reflète, au fond des défilés sombres, d'étranges lueurs, tout est admirable. Peu à peu au violet succède un gris très doux où tout se fond, et la nuit jette sur cette féerie son voile brodé de points d'or.

La montée de Berthian a ceci de particulier que, lorsqu'on se croit arrivé au bout, elle tourne au milieu des sapins noirs et recommence. Vingt fois nous sommes pris à ce leurre, et, quand nous arrivons au col, nous sommes bien près du découragement.

Sur le versant qui regarde Nantua, nous ne voyons, hélas ! rien que le noir, piqué çà et là de petites lumières, très loin, en bas, tout en bas. Il s'agit de s'enfoncer dans ce noir, sans lanterne, et par une route que nous savons détestable. Nous nous mettons en selle pourtant et nous commençons à descendre avec la prudence du serpent.

A peine étions-nous en route — bing! — un cliquetis significatif m'apprend que mon camarade vient de faire ce que dans l'argot vélocipédique on appelle élégamment : ramasser une pelle.

Je n'ai pas le temps d'arrêter pour ne pas lui passer dessus, que — bing! — j'en fais autant.

Touchante unanimité !

La route est en cet endroit tout de neuf empierrée et couverte d'une belle couche de cailloux étalée d'aujourd'hui. Cantonnier perOde! Caillou maudit! Grottes abominables!

Enfin, comme des bicyclistes sérieux doivent savoir tomber sans se faire de mal, nous n'avons de blessé que notre amour-propre. Mais, plus prudents encore que tout à l'heure, c'est à pied que nous descendons cette montagne qu'à pied nous montâmes. Un bout de plaine, puis une place de village, au bord d'un lac qu'on entrevoit.

« Nantua ! Nantua ! »

Hélas non! c'est la Gluze. NanLna est à Tautre extrémité du lac.

On y arrive enfin, non sans peine, à une heure réellement indue, et, si le patron de l'hôtel de France ne nous met pas à la porte, c'est que nous lui sommes particulièrement recommandés.

On nous déclare, par exemple, comme à Quarréles-Tombes, qu'il n'y a plus rien à manger. Mais ici, c'est positif. Nous dînons principalement d'écrevisses et de pêches.

Une manière comme une autre de pratiquer la pêche aux écrevisses.

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