‹ La France équinoxiale (volume 2)Chapitre 25 sur 64 · PRODUCTIONS AGRICOLES. I · texte numérisé non relu

PRODUCTIONS AGRICOLES. I

Cultures aromatiques.

Les aromates sont principalement représentés par la vanille.

La Vanille, qui pousse spontanément dans les forêts, gagne à être cultivée. On pourrait la cultiver en grand en lui donnant des supports. La question du support est de la plus grande importance pour la vanille. Mais la liane une fois en croissance, le pied peut être brisé sans inconvénient. La vanille se nourrira des gaz aériens contenus dans rhumidité ambiante. La culture de la vanille est une culture élégante, agréable, et accessible aux petits capitaux. Elle ne demande qu'un peu de pratique et d'habileté, une main délicate : c'est une culture de femme. Le colon qui posséderait la science de cette culture et qui y joindrait une certaine habitude, pourrait se faire dans la vanille de fort beaux revenus. Un seul pied peut donner 3oo gousses valant 3oo francs (i franc la gousse, loo francs le kilogramme, environ loo gousses au kilogramme). On peut voir dans la colonie telle treille de vanille mesurant dix mètres carrés et produisant plus de 2,000 gousses. Ces treilles sont malheureusement fort rares.

Cultures tinctoriales.

Les plantes tinctoriales sont principalement représentées par le roucou et l'indigo.

Le RoucoUy bien qu'indigène et se trouvant dans quelques recoins de forêt où peut-être les indiens l'ont planté, demande à être cultivé si on veut en retirer des bénéfices appréciables. Le Brésil le cultive aussi, bien que ses forêts soient plus riches en roucou sauvage que celles de la Guyane française. Para exporte le roucou aux États-Unis.

l3o LES RICHESSES DE LA GUYANE.

Cultivé, le roucou donne jusqu'à 900 kilogrammes à Thectare. Le prix du roucou atteint, aux bonnes années, 3 fr. 5o cent, le kilogramme sur place, ce qui procure un revenu de plus de 3, 000 francs à Thectare. Le prix moyen, depuis cinquante ans, a été à Cayenne de 2 francs le kilogramme, ce qui représente un revenu de près de 2,000 francs à l'hectare. Malgré ce prix rémunérateur, la production annuelle de la colonie n'a jamais excédé 600,000 kilogrammes, et le chiffre d'exportation de la denrée i, 5 00, 000 francs. La culture du roucou est facile. Sans se déranger beaucoup de ses autres occupations, un colon laborieux peut cultiver deux hectares de roucou. Le roucou vit quinze ans. La manipulation pour tirer de la graine la teinture rouge est des plus simples. Les Indiens le connaissaient bien avant nous. C'est avec le roucou qu'ils se peignent le corps, ce qui les fit prendre, au début, par maintes savantes personnes, pour une nouvelle race couleur vermillon. Ils en teignent aussi leurs hamacs et en colorent leurs poteries.

La consommation de cette denrée est malheureusement restreinte et limitée, La chimie n'a pas encore trouvé, il est vrai, de composition remplaçant le roucou avec avantage; mais ce n'est guère que l'Asie centrale qui consomme cette teinture, que lui apportent les caravanes du Levant et de la Russie. Comme la Guyane et l'Amazone sont les contrées ((ui produisent le plus de roucou (la côte de Guinée et la Cocliinchine n'en produisent que des quantités infimes), malgré l'exiguïté relative du débouché, les planteurs du roucou pourraient s'assurer des bénéfices considérables à cause de leur monopole naturel. Pour cela ils n'auraient qu'à entreposer leurs produits, ce qui en amènerait la hausse, ou tout au moins en régulariserait les prix, évitant ainsi les fluctuations qui

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se sont produites jusqu'à ce jour dans la valeur de la denrée. « En effet, quand on produisait trop de roucou le prix s'en avilissait de lui-même. La récolte ne payant plus, on arrachait le roucou ou on le laissait dépérir. Bientôt Toffre n'était plus au niveau de la demande, le roucou recommençait à monter de prix. On plantait de nouveau, et le même manège se reproduisait. Depuis cent ans ça été la marche constamment suivie et avec une régularité dont on pourrait relever Téchelle périodique, » (Saint-Amant.) Les colons ont été longtemps à acquérir des notions exactes sur la composition chimique du roucou et sur les principes qui font la valeur de la denrée. Deux théories sont encore en présence. L'une dit : la partie colorante n'est pas la seule utile et la seule recherchée. Le roucou ne s'emploie pas comme teinture, il n'est que l'auxiliaire d'une teinture; on mêle le roucou dans une certaine proportion avec la garance, lo p. cent de roucou, 90 p. cent de garance, ou bien on passe premièrement les étoffes dans un bain de roucou, ensuite on emploie les mauvaises teintures, qui tiennent parfaitement après cette opération. Le roucou est à la fois une matière colorante et un mordant; le mordant est dans la graine et non dans la pellicule rouge ou principe colorant appelé hixine. C'est pour cela qu'il y a un grand avantage à faire de la pâte de pression plutôt que de la bixine pure. Celle bixine pure serait d'ailleurs inférieure pour la teinture puisqu'elle ne contient pas de mordant. Les Tapouyes du Brésil récoltent du roucou dans leurs forêts vierges. Ils en font du roucou en tablettes, intermédiaire entre la bixine pure et la pâte de pression. Bien qu'il contienne cinq ou six fois plus de matières colorantes que le roucou de pâte de pression, il se vend à peine 25 p. cent plus cher. (Les Tapouyes, il est vrai, ont eux-mêmes gâté les prix, en se contentant d'un

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trop petit bénéfice.) L'Angleterre consomme 60,000 kilogrammes de roiicoiipar an, dont 6^000 kilogrammes pour la coloration des beurres et fromages (carie principe colorant du roucou est inofrensif) et 54, 000 kilogrammes pour la teinture. Or, le roucou en tablettes des Tapouyes du Brésil, sans doute parce qu*il ne contient pas de mordant, ne peut être employé qu'à la coloration des beurres et fromages; ce qui prouve que le roucou de pâte ne peut être remplacé par la bixine pour la teinture. Reste la coloration des fromages. Or, comme il faudrait vendre pour cet usage la bixine douze fois plus cher que la pâte de pression pour faire les frais, et qu*on la vend seulement 25 p. cent plus cher, il n'y a pas à s*occuper de la bixihe.

L'autre théorie tient au contraire pour la bixine. C'est sans doute entre ces deux théories extrêmes qu'il faut chercher la vérité.

Vindigo réussit bien. Les jésuites en avaient fondé une magnifique exploitation sur la rive droite du Kourou, à l'embouchure du fleuve, dans le canton qu'ils avaient appelé Guatemala, du nom du pays le plus fameux alors par son indigo. L'indigo est la culture des petits colons, et c'est une culture fort lucrative. Au Bengale, contrée qui a presque le monopole de cette denrée, ce sont les Bengalis, petits propriétaires hindous , qui produisent tout l'indigo exporté. L'indigo des Bengalis est, il est vrai, manipulé dans une usine centrale dirigé, bien entendu, par des sujets de la reine. Mais la plupart des grandes exploitations culturales tentées par les Anglais ont échoué.

L'indigo de la Guyane vaut celui de l'Inde. C'est une culture de début, car la plante est bonne à couper deux mois après avoir été semée. Les dangers vrais 6u faux de la macération et de la précipitation , opérations fort longues et mal famées, avaient fait abandonner cette cul-

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ture. Mais aujourdliui la macération et la précipitation ont été abrégées et assainies par les moyens chimiques. Lescalier, le fameux ordonnateur, Thomme aux projets, avait établi une indigoterie à TÂpprouague. Sa prospérité était déjà grande quand Lescalier fut rappelé.

Le Nopal existe en Guyane; il est parfaitement acclimaté, ainsi que VOpuntia ou nopal des jardins, il serait donc aisé d'acclimater la cochenille. L'humidité du climat ne serait nullement contraire, car les nopaleries réussissent fort bien au Honduras, pays humide et pluvieux. La culture du nopal et l'industrie de la cochenille ont fait la fortune des ils Canaries. La cochenille y a été une véritable providence dans plusieurs districts où l'aisance, le bien-être, une prospérité .toujours croissante sont venus remplacer la misère. En i85o, l'exploitation de ce produit dépassait déjà aux iles Canaries la somme de trois millions de francs (3oo,ooo kilogrames). Le nopal prospère dans les plus mauvaises terres. Les districts cultivés en nopal aux Canaries sont des districts absolument stériles. L'hectare donne 4^0 kilogrammes, soit une valeur de 4)000 francs. Les dépenses qu'entraîne une nopalerie en frais de labour, en journaliers employés, les difficultés et les fatigues qu'entraînent les travaux ne sont rien en comparaison des autres cultures. On peut garnir les nopals de cochenille au bout de la troisième année, et la plantation dure dix ans. Au bout de cent jours la cochenille est arrivée au dernier terme de son développement, soit pour la sémination (ponte), en vue du développement des nopals, soit pour la dessiccation. Les cochenilles se reproduisent avec une rapidité extrême. Vers i83o, on voulut introduire l'insecte à Java. Toutç la cargaison périt, sauf un mâle et une femelle. Vingt ans après, en i85o, Java exportait 5o,ooo kilogrammes de coche-

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nille. (Il faut 60,000 insectes au kilogramme.) Industrie délicate, mais sûre et peu difficile.

La France achète pour cinq millions par an de cochenille. Elle en retire la plus grande partie de l'écarlate qu'elle consomme.

Cultures textiles.

En tète des textiles, il faut placer le Coton, Les premiers colons européens trouvèrent en Guyane le coton à l'état sauvage dans les forêts. Les Indiens l'employaient concurremment avec cent autres textiles. La culture du coton est une de celles à laquelle l'avenir promet une extension indéfmie. La France seule en importe pour 200 millions de francs par an. Liverpool en importe pour un milliard. Les États-Unis en ont presque le monopole : ils en fournissent 800 millions de kilogrammes contre 1 20 fournis par l'Egypte et 90 par l'Indoustan. Le Brésil (Para et Pernambouc) en fournit des quantités peu considérables.

Entre l'Oyapock et l'Aragouary toutes les terres basses comme toutes les terres hautes seraient propres à fournir un coton excellent. Le colon de Cayenne est moelleux, d'un beau blanc, son fil est soyeux et fort long. Les Oyampis cultivent dans le haut Oyapock une espèce de coton supérieure à celle cultivée par les colons de la côte. De la côte aux montagnes, la Guyane est évidemment beaucoup mieux partagée pour cette culture que l'Algérie, où on a voulu faire quand même des essais de culture de coton malgré l'excessive sécheresse.

Le coton a toujours été d'une culture facile dans la Guyane française; on l'appelait la culture des paresseux. On le cultivait en terre haute comme en terre basse, dans les alluvions des rivières et de la mer comme sur les mornes. Il

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demande peu de bras et par là convient au petit propriëtaire. Il donne du coton au bout de six mois, ce qui doit le faire encore rechercher par la petite culture. Il donne deux récoltes par an, Tune en février, l'autre en septembre. Il présente en Guyane cette particularité, qu'on peut indéfiniment le renouveler en le coupant par le pied, car il devient arborescent.

Le coton récolté dans la Guyane française est im des meilleurs du monde, ainsi que l'indiquent les prix ci-dessous, qui sont ceux de l'époque delà grande cherté du coton ; coton de la Louisiane 5 fr. 65 cent, le kilogramme, d'Égypte4fr. 75 cent., deCayenne4fr. 70 cent., de Parâ4 fr. 35 cent., de Porto- Rico, Pernambouc, Haïti et l'Inde de 4 fr. 35 cent, à 4 francs. Malheureusement le prix moyen du coton est à peine aujourd'hui de 2 francs le kilogramme. Et les créoles compétents de la Guyane française disent qu'aujourd'hui la culture du coton serait une des moins rémunératrices.

A côté du coton on peut placer la Soie. Le ver à soie vit à l'état sauvage dans les forets de la contrée; on connaît trois ou quatre espèces de vers à soie indigènes, et malgré les objections qu'on a faites : objection des fourmis, objection de l'humidité, les expériences de Perrottet, de Beauvis et de Michély montrent que le ver à soie d'Europe est parfaitement acclimatable. Les arbres qui nourrissent le ver sont communs dans les bois. On en connaît plusieurs valant le mûrier : café diable, oranger, acajou, le coutarea surtout. Le mûrier se naturalise aisément et prospère mieux qu'en Europe et qu'en Asie. On a vu en Guyane des cocons de douze centimètres de longueur sur six de diamètre. Les plus petits sont de 270 au kilogramme. Les cocons milanais, qui sont les plus gros de l'Europe, sont de 4oo au kilogramme. L'élève des vers à soie avait d'abord bien réussi. En i85i.

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un habitant de Macouria possédait 7,000 cocons provenant des vers à soie qu'il avait élevés lui-même.

Le Café est parfaitement acclimaté et prospère partout, mais principalement en terre haute, où son arôme rappelle le pseudo-moka du Brésil, Le café de la Montagne-d' Argent a une réputation en Europe. Il demande peu de bras, peu de capitaux. Il donne à deux ans et vit un siècle. 1/2 kilogramme par pied, 800 pieds à l'hectare, à 3 francs le kilogramme, 1,200 francs. Un travailleur peut entretenir plusieurs hectares. Avec quelques capitaux on pourrait se livrer en grand à la cuhuredu café, qui a fait la fortune du Brésil. Le Brésil est aujourd'hui le premier pays du monde pour la production du café. La production totale du globe est de G5o millions de kilogrammes. Le Brésil en fournit plus de 35o millions à lui seul, contre 100 pour Java et la Sonde, 25 pour Haïti, 5 pour la Jamaïque, 4 pour le Mexique, i pour la Guadeloupe (dont tout le café se vend sous le nom de café de la Martinique), 600,000 pour la Réunion, i5o,ooo pour la Martinique, et des quantités insignifiantes pour le Venezuela, jateur, l'Arabie et les îles Sandwich. La Guyane, pour iilture du café, n'aurait pas à craindre les coups de vent désolent les plantations à la Martinique, à Bourbon et résil. Le café a été introduit vers 1720. Aujourd'hui in récolte à peine pour la consommation locale. Les talions ont été abandonnées.

s Cacao prospère partout.

e cacao demande peu de bras et peu de capitaux. Il

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donne à cinq ans. On peut compter 5oo pieds à Thectare, 2 kilogrammes par pied, soit, à i fr. 25 cent, le kilogramme, i,25o francs à l'hectare. Un travailleur peut entretenir plusieurs hectares.

Cette culture, comme celle du café et celle du tabac, est peu absorbante, fort lucrative, facile et nullement dangereuse. Les colons européens pourraient s'y livrer dès leur arrivée sans inconvénient pour leur santé.

Le tabac.

Le Tabac a des débouchés non moins assurés que ceux du café. Sa consommation augmente tous les jours dans une proportion considérable. La Guyane française à elle seule en consomme annuellement 80,000 kilogrammes, soit plus de trois kilogrammes par tète. Mais ce tabac elle ne le récolte pas sur ses terres, bien que la région soit très favorable à cette culture. La France consomme par tète 890 grammes (le Pas-de-Calais i kil. 828), l'Angleterre 600 grammes, l'Autriche i kil. 4S09 '^^ États- Unis I kil. 600, l'Allemagne i kil. 83o. Le produit brut annuel du tabac vendu en France parla Régie est de 33o millions de francs. Et ce monopole rapporte au Gouvernement un bénéfice net de 260 millions. Sur les 32 millions de kilogrammes consommés, la France en produit 20, en importe 3 d'Algérie et 9 de Virginie, Maryland, Kentucky, Cuba, Hongrie. Malgré le bas prix du tabac dans le commerce (en moyenne i franc le kilogramme; le meilleur marché est celui de Hongrie : 75 centimes le kilogramme; le tabac de Cuba est le plus cher de tous : il se vend jusqu'à 3o francs le kilogramme), tous les pays qui ont su s'adonner à la culture du tabac y ont réalisé d'énormes bénéfices. Dans la Guyane française le

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tabac est indigène. C'est la première culture à laquelle les colons se livrèrent. Au début de la colonisation, le tabac servait de monnaie. Il est encore aujourd'hui tellement commun, qu'il pousse dans les rues de Cayenne avec les mauvaises herbes; mais personne ne le cultive. Ijà culture du tabac est pourtant bien simple, elle est fort rémunératrice, accessible aux petits cultivateurs, ne demande aucun travail préparatoire et exige peu de soins. Les terres des montagnes produiraient du tabac de qualité supérieure aussi bien que les plateaux similaires du Haut- Orénoque (Varinas), qui produisent le meilleur tabac du monde. Dans les terres movennes il réussit fort bien. Il faudrait seulement de bons préparateurs. Les planteurs en Guyane faisaient très bien pousser le tabac, puis ils le laissaient perdre ou le gâtaient dans la préparation. Us ne surent jamais lui donner un apprêt faisant valoir sa qualité. En 1840, le tabac de Macouria avait été assimilé aux meilleurs de France par la Régie. Production de l'hectare en Guyane : 2,000 kilogrammes de tabac.

L'Administration pénitentiaire a réalisé des bénéfices assez considérables dans cette culture^ culture qu'on ne saurait trop recommander aux colons venus d'Europe, culture dans laquelle il est impossible de ne pas réussir.

Les épiées.

Depuis que Poivre, intendant de Bourbon, eut ravi, vers 1760, le monopole des arbres à épices aux Hollandais, en dérobant quelques plants des Moluques, ces plants ont si bien réussi en Guyane, que plusieurs ont repassé de l'état de domesticité à l'état sauvage. Dans la crainte que les plantations ne fussent détruites , on avait caché des plants isolés jusqu'au fond de la forêt vierge.

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La culture des épices à la Guyane française a donné à une certaine époque de magnifiques revenus.

Le Cannellier donne d'excellents résultats , son écorce, ses feuilles y sa poudre sont de qualité supérieure à celle des cannelles de la Chine et à peine inférieure à celles de Ceylan. La cannelle demande une bonne préparation, ce qui supposerait une grande exploitation et par suite des capitaux. Ainsi Thuile essentielle de cannelle, espèce de camphre qui atteint des prix fort élevés et qu'on fait avec les rognures et les mauvaises branches, ne peut

être fabriquée que dans ces conditions. Cependant la cannelle se vendant en moyenne 25 francs le kilogramme, le colon intelligent réaliserait toujours des bénéfices sérieux dans celte culture agréable et facile, et pourrait s'assurer un revenu moyen de 1,200 à i,5oo francs à l'hectare. Le cannellier pousse d'ailleurs assez vite, au bout de trois a quatre ans on peut l'uiiliser. — Para, Rio-Negro et sans doute aussi l'intérieur de la Guyane française, produisent le bois crabe qui est une espèce de cannelle sauvage, appelé aussi cannelle girofle.

Le Muscadier met huit à dix ans avant de donner son fruit. Mais la noix et le macis démandent peu de préparation et se vendent i5 francs le kilogramme. De plus, l'arbre une fois planté n'a guère besoin de culture. Enfin,

comme il existe à l'état indigène et sauvage dans les forêts, il serait aisé d'en faire de grandes plantations dont on retirerait des avantages d'autant plus précieux qu'ils seraient obtenus sans peine dans une culture accessoire. — Le Pouchéri est une espèce de muscadier sauvage, croissant en pleine forêt. Sa noix vaut la franche.

Le Giroflier vaut celui d'Amboine. Ses clous et ses matrices se vendent i fr. 80 cent, le kilogramme. Le clou, comme on sait, est le bouton de la jolie fleur du giroflier.

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Cet arbre pousse haut , il faut des échelles pour cueillir le fruit. L'hectare ne comporte que i5o pieds de girofliers, ce qui donner un revenu modique de 270 francs à Thectare (un kilogramme par pied). L'arbre est long à produire, la culture en est difficile. Pourtant la Guyane française a eu sa période brillante du girofle : c'est quand le kilogramme se vendait 9 francs. Malheureusement pour les colons ce prix ne s'est pas maintenu.

Le Poivre (c'est le poivre noir) a été l'objet de beaucoup de discussions. On avait fondé de grandes espérances sur le poivre noir, puis sur le poivre de Guinée également acclimaté. On a été malheureux. Le général Bernard voulut réussir quand même dans le poivre et il mourut à la peine. L'hectare comporte 1,000 plants, donnant a5o kilogrammes de graines sèches d'une valeur de 6 à 700 francs. Le rendement est faible et de plus incertain. Le bois support du poivre n'a pas encore été trouvé, et, pour celte plante comme pour la vanille, le tuteur est 'de la plus grande importance.

Le Gingembre prospère le mieux de toutes les épices. Le prix en est fort élevé. On en fait peu de cas dans le pays.

La canne à sucre.

La Guyane française est un pays privilégié pour la culture de la canne à sucre. Dans les terres basses, la canne prospère fort longtemps sans aucun engrais. Dans les terres moyennes et les terres hautes, elle pousse admirablement. Ces terres grasses, vierges, profondes, ont pour cette culture un monopole naturel. Des millions d'hectares peuvent, pendant plusieurs années consécutives, se passer d'engrais, ce qui les constitue en état de supériorité évidente sur les pays

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concurrents. A la Guyane française, les cannes, vigoureuses et de belle venue, atteignent une hauteur moyenne de deux à trois mètres. Certains terroirs privilégiés en ont même produit s' élevant à la hauteur exceptionnelle et extraordinaire de six mètres sur un diamètre moyen de plus de six centimètres. Ces produits ont été exposés en France (Exposition fluviale et maritime) et médaillés, bien entendu.

Les frais qu'occasionnerait cette culture, pour le dessèchement et l'aménagement des terres, ne seraient pas extrêmement considérables. Dès lors, les colons les plus pauvres pourraient se mettre à faire de la canne, sûrs de trouver dans l'usine centrale qui se créerait un débouché pour leurs produits si minces qu'ils puissent être.

L'hectare rend en sucre un minimum de cinq boiicauts (2,5oo kilogrammes), et, dans certaines terres, jusqu'à quatorze (7,000 kilogrammes). Le sucre brut se vend 40 centimes le kilogramme sur place, soit une moyenne de 1,000 francs, et dans certaines terres, jusqu'à 2,800 francs. Sans compter le tafia, d'une valeur de 100 francs au boucaut, soit 5oo francs pour la moyenne et i,4oo francs pour le rendement maximum. Ce qui donne pour les terres moyennes un total de i,5oo francs à l'hectare, et •pour les terres exceptionnelles 4j20o francs. Donc, au bas mot, l'hectare rendrait en sucre i,5oo francs. Si on compte, chiffres extrêmes, 5oo francs pour les frais de culture et 5oo pour l'usinier, il resterait pour le travailleur un bénéfice de 5oo francs à l'hectare. Un travailleur peut entretenir un hectare en cannes, soit un revenu annuel et net de 5oo francs, soit i,5oo francs pour une famille. Revenu net, car le petit colon s'adonnera toujours avec raison aux cultures vivrières qui lui assureront sa subsistance quotidienne, et il cultivera la canne comme den-

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rée d'exportation, denrée industrielle que l'usine centrale utilisera sur place. La terre ici est accessible à tous, et il n'est colon si pauvre qui ne se puisse assurer de beaux revenus dans la culture de la canne, pour peu surtout qu'il sache associer à sa culture principale telle autre culture rémunératrice pour laquelle il aurait des avantages particuliers, comme celle du manioc, par exemple.

Les exploitations sïicrières établies jadis avaient pleinement réussi, malgré les moyens primitifs dont on a usé jusqu'à ce jour dans la colonie pour la fabrication du sucre. En 1848, il existait dans la colonie plus de trente sucreries, toutes en bénéfice. Elles occupaient 4»^oo noirs. Le sucre était la grande culture du pays. Depuis l'émancipation, les quelques entreprises de ce genre qui ont été ten-

, tées ont été couronnées de succès. Mais il n'y a plus dans la coloniede bras disponibles pour l'agriculture. Cependant, au moment où nous écrivons, une usine se forme, et le fondateur compte à bon droit, croyons-nous, sur le succès. On trouve encore un peu de cannes chez les concessionnaires du Maroni et à l'île Portai. Avec quelques capitaux, des industriels experts, de bons ouvriers, une gestion intelligente, nul doute que. l'usine centrale ne

. réalise des bénéfices sérieux, grâce à la spécialisation de son travail.

D'ailleurs, de grandes entreprises industrielles ou sociétairesy en possession de quelque riche terre alluvionnaire du littoral ou de l'intérieur, pourraient mener de front la culture des cannes et l'industrie du sucre.

Dans cette question de la canne se trouvent renfermés, et la prospérité agricole de la colonie, et son développement industriel, et son avenir commercial. On peut l'aborder de suite, elle ne tardera pas à appeler une population de petits colons, d'ouvriers d'usine, et à fournir aux

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navires le fret de retour dont ils ont besoin. Il n'y a que le premier, pas qui coûte. Il faut montrer ce que Ton peut faire. La colonie doit donner un échantillon de sa puissance productive. La canne ne doit pas évidemment être la culture unique; mais les colons les plus compétents voient en elle, à l'heure présente, la culture de début. Pour eux, l'avènement de la canne sera la fin de la crise, le signal de la résurrectien de la colonie, la première en date des mille opérations qui feront de cette contrée, si féconde, si belle et si malheureuse, une des plus florissante de la terre.

L'or.

Lès richesses minières de la Guyane française sont aussi importantes que variées. Les terres de la colonie renferment l'or, Targent, les pierres précieuses, le fer, la houille et la plupart des métaux, les granits, les grès, les terres à poterie et à porcelaine. Le plateau de Guyane est , comme on sait, une région absolument identique comme constitution géologique à celle du plateau de Brésil, dont les richesses minérales sont bien connues.

De tous les métaux que recèle le sol guyanais c'est à Tor que nous devons donner le premier rang. Ce rang lui est dû à cause de son importance historique. Les gisements argentifères, ferrugineux, ont peut-être une importance intrinsèque égale ou même supérieure. Les dépôts de terre argileuse, de terre à briques et à poterie, de kaolin, très communs, très précieux produiront peut-être un jour plus que l'or ne produira jamais. Mais jusqu'à ce jour l'or seul a été exploité.

La Guyane française traverse depuis vingt ans et plus la période de l'or, comme elle eut jadis sa période du girofle. A tout seigneur tout honneur. C'est par le seigneur du jour qu'il nous faut commencer.

L'industrie aurifère a dans la colonie ses partisans enthousiastes et ses détracteurs passionnés. Nous nous bornerons à raconter les faits, et à les accompagner de quel-

ques réflexions suggérées par la science économique la plus orthodoxe.

Depuis plus de trois siècles la croyance à Texistence de Tor dans les hauts du pays se maintenait vivace au cœur de la population.

La fable de l'Eldorado fut propagée et accréditée au commencement du seizième siècle par un certain Martinez. Cet Espagnol, revenant de pirater en Guyane, affirma que les trésors dont il était possesseur provenaient des sables du lac Parime. Le digne corsaire, se mourant à la Havane, attesta encore à son confesseur la véracité du fait. Dès lors le doute ne fut plus permis.

Le seizième siècle fut pour la Guyane la période de la recherche cosmopolite de Tor.

Des hommes illustres payèrent de leur vie leur croyance à la fable de Maftinez. La plus célèbre victime fut le fameux chevalier Walter Raleigh. Le grand navigateur n'eut même pas la gloire de mourir au désert à la poursuite de sa chimère; il périt à Londres de la main du bourreau. Après deux voyages infructueux, accusé de trahison, il fut décapité.

Au dix- septième siècle, époque des essais de colonisation par les compagnies féodales, ce fut encore l'espoir de faire dans le pays de l'or fortune rapide et sans travail, qui recruta les colons. Des gentilshommes ruinés, des capitaines de bandes, des ouvriers, parias rejetés par leurs corporations, abordèrent au pays des miracles.

L'Administration fit aussi des tentatives. Mais le même mutisme de la part des naturels, la même ignorance de la part des chercheurs firent échouer toutes ses entreprises comme avaient échoué celles des aventuriers. Pourtant on voit encore, en 1720, un gouverneur, le sieur Claude

Guillouet d'Orvilliers, envoyer aux frais de la colonie un

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détachemeat qui périt à la recherche du fameux Eldorado.

Manoa d'Eldorado et le lac Parime étaient des rêves; mais l'existence de l'or était bien une réalité. La plupart des tribus indiennes connaissaient les gisements. Plusieurs Indiens s'ornaient de bijoux d'or qu'ils fabriquaient eux-mêmes. Les Nolacjues qui habitaient le haut de l'Approuague étaient fameux par leurs bracelets et leurs colliers d'or massif.

Vers 1 700, on fit pour la première fois dans la colonie la découverte réellement positive et authentique d'un gisement aurifère. A une demi-lieue de Cayenne, disent les vieux chroniqueurs , on trouva, mêlé à un sable noir, un sable doré qui, après avoir été lavé et mis dans le creuset, donna des pailettes d'or.

Patris, en 1762, trouva des paillettes d'or dans les criques des Tumuc-Humac.

Quelque temps après, BufTon, concluant par analogie entre les terrains de la Guyane française et ceux du Mexique et du Pérou, affirma l'existence de Tor dans la colonie.. Il en signalait partout, il est vrai, excepté pourtant en Californie et en Australie.

En i8o3, le colonel Ogier de Gombaud, voyageant dans l'intérieur, rencontra un Indien qui portait au cou un morceau d'or de trois à quatre livres. Le colonel en conclut aussi à l'existence de gisements aurifères dans la contrée.

Vers 1820, un Indien d'iracoubo montrait à un certain Florimond une poche à pépites dans une crique. Florimond revint seul pour exploiter le trésor qu'il ne retrouva pas.

Dans son voyage de i83o, le naturaliste Schomburgk trouvait de l'or dans la sierra Pacaraïma.

Pendant ce temps Adam de Bauve voyageait en Guyane, de rOyapock aux Tumuc-Humac orientales, remontant les criques pour trouver le métal précieux. Il chercha ainsi sept ans. Découragé, malade, il revint à Paris, oii la misère le poussa au suicide.

Toutefois, depuis le commencement du dix-huitième siècle, la croyance à l'Eldorado s'était affaiblie, puis avait disparu. En même temps la croyance à Texistence de gisements aurifères dans la contrée avait passé à Tétat de certitude.

Mais on n'avait pas encore trouvé de gisement impor* tant. On ne savait point d'ailleurs s'il fallait chercher des pépites dans la boue des criques ou des filons dans le quartz. De plus, on n'avait pas la moindre idée de l'exploitation aurifère.

En i854, l'or fut découvert encore une fois.

Un ancien ouvrier des mines d'or de Minas Geraes, rindien brésilien Paolino, cherchant de la salsepareille sur les bords de l'Arataïe, affluent de gauche du haut Approuague, fut frappé de la ressemblance des terrains qu'il foulait avec ceux qu'il avait jadis travaillés aux mines d'or du Brésil. Un coolie qui accompagnait Paolino aida celui-ci à fabriquer quelques primitifs appareils. On fouilla rapidement, et des pépites furent trouvés dans les boues de la rivière. Paolino revint à Cayenne, où il vendit ses quelques paquets de salsepareille et ses quelques grammes d'or. Ne sachant comment tirer parti de sa découverte, parlant à peine le français, il s'ouvrit à un ancien consul de France à Para, Prosper Chaton, et au commandant du quartier de l'Approuague, Félix Couy. P. Chaton informa de suite le gouvernement colonial* Celui-ci nomma une commission, et F. Couy partit avec Paolino vérifier l'authenticité de la découverte.

Les deux voyageurs partirent aux frais de la colonie.

l48 LES RICHESSES DE LA GUYANE.

L'expédition dura quarante jours. Paolino jouait au sorcier. On ne rapporta que pour 4oo francs d'or, et le voyage avait coûté 4»ûoo francs.

Quelques créoles se transportèrent ensuite sur les lieux ; mais encore peu experts dans les travaux de prospection, ils durent revenir sans avoir rien trouvé. Heureusement qu'on était à l'époque des découvertes de l'Australie et de la Californie. Les placers de l'Approuague et de la Guyane durent à cette circonstance de n'être pas abandonnés. Les chercheurs poursuivirent avec ténacité leurs investigations.

La découverte de l'or dans la colonie fit du bruit dans la Métropole. Napoléon III, flairant l'El Dorado, interdit d'abord formellement, par le décret du 3o novembre i855, l'exploitation des placers par les particuliers, réservant à la couronne seule la possession de ces trésors. Mais le 19 février 18 56, le décret fut rapporté. Les prospections de l'Approuague faites par des bras inexpérimentés n'avaient pas été brillantes.

On était loin de l'enthousiasme des premiers jours. Dans l'optimisme de la première heure, on avait publié que la Guyane française dépasserait bientôt la Californie et Cayenne San-Francisco. Tel Cayennais prédisait à un ami, auteur d'un voyage en Californie, une statue d'or sur les placers des grands bois. L'ami acceptait sans façon, a sans préjudice des hommages de la postérité. » La fièvre primitive fit place à un scepticisme des plus découragés. Les placers, mal découverts encore, étaient sur le point de disparaître sous les satires et les quolibets qu'on leur prodiguait. Seul, le commandant de TÂpprouague croyait toujours.

L'arrivée à Cayenne d'un mineur de Californie facilita bien à propos les recherches de l'apôtre des placers. De nouvelles prospections faites à l'Approuague furent plus

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que satisfaisantes. Cette fois Tor était bien et positivement découvert.

La première compagnie, fondée dès le début, ne tarda pas à faire des bénéfices. Sur ces entrefaites, F. Couy était assassiné à TApprouague. Et quelque temps après, Paolino mourait à l'bôpital de Cayenne. Toutefois, l'exploitation aurifère était définitivement établie dans la Guyane.

L'or de la Guyane française, comme dans les districts aurifères du Brésil, provient, dit-on, de la désagrégation des montagnes. Chaque montagne contient de For. Les pluies, en ravinant et désagrégeant les montagnes, les racines des arbres, en désagrégeant les roches, sont les agents qui conduisent Tor aux criques. L'or entraîné se tasse, traversant la couche alluvionnaire des rivières et ne s'arrêtant que dans le gravier. Les dépôts sont un fait continuel, mais lent. Nous le voyons encore se produire sous nos yeux. L'or pousse, dit-on. Mais il pousse si lentement que lorsque les dépôts actuels seront épuisés il faudra attendre deux ou trois siècles pour constater de nouveaux dépôts de moins en moins riches.

Aujourd'hui, l'or se trouve principalement à l'état de poussière plus ou moins fine, mêlé à une couche de gravier qui repose sur l'argile. Quelques pépites sont presque imperceptibles, c'est de la poussière d'or, d'autres pèsent plusieurs grammes. Les terres alluvionnaires recouvrent ce gravier. C'est de l'épaisseur de la couche de terre alluvionnaire que dépend principalement la richesse du gisement. Cette épaisseur varie de o™io à 2 mètres. Il faut tenir compte aussi de l'épaisseur de la couche de gravier, car souvent l'or tasse et se dépose sur l'argile. Un placer médiocre peut donner des résultats avantageux quand l'or se trouve à peu de profondeur, mais s'il y a deux mètres

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de terre à retirer pour arriver à la couche aurifère, le placer le plus riche aura peine à faire ses frais.

Il n'entre pas dans notre plan de faire Thistorique de chacune des compagnies ou des sociétés qui se sont fondées pour l'exploitation des placers de la Guyane, pas plus que de raconter les découvertes heureuses ou de discuter les budgets des exploitations privées ou collectives.

L'historique des placers de la Guyane est actuellement impossible à faire, même à grands traits. Comment se reconnaître au milieu des renseignements contradictoires que fournissent les passions en conflit; comment suivre le fil de toutes les opérations multiples qui ont constitué l'exploitation aurifère en Guyane?

D'ailleurs, cet historique offrirait bien peu d'intérêt. On y apprendrait les noms de cinq ou six placers fameux dans le petit milieu cayennais. On y verrait que la recherche des trésors des alluvions a été un pur jeu de hasard. On y verrait comme quoi tels placers ont dix fois changé de main sans donner de bénéfices. Comment d'autres ont enrichi deux ou trois propriétaires consécutifs. Comment tel chercheur d'or, intelligent et actif, a battu vingt ans les bois sans résultats sérieux, et comment la fortune est venue chercher tel autre qui ne pensait pas à elle. Tel se tient depuis dix ans à un sien placer, attendant les bénéfices. D'autres ont des concessions énormes, faisant prospecter en vue seulement de riches découvertes. On y apprendrait l'organisation intime des placers, la vie des directeurs, des employés et des ouvriers qui sont dans les bois; de l'administrateur, des fournisseurs et des associés qui sont à Cayenne. On ferait connaissance avec la technologie de la prospection et de l'exploitation. — Mais nous devons nous interdire, on comprendra pourquoi, cette partie de notre sujet.

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Ce qui nous préoccupe, ce sont les résultats généraux de l'industrie aurifère. On a fait à cette industrie divers reproches que nous ne citerons que pour mémoire, car ils nous paraissent exagérés. On a dit que la mortalité des ouvriers était énorme au placer, que les lo, 20 ou 3o jours de canotage dans les sauts, le travail malsain des' criques avaient moissonné la jeunesse créole. — La mortalité a excédé la moyenne habituelle, nous n'en doutons pas, mais elle n'a jamais été aussi effroyable qu'on a bien voulu le dire. On a dit que la vie des mines avait fnculqué à la population des habitudes de paresse et d'immoralité. — Après huit ou dix mois de désert, le mineur s'éjouit à Cayenne comme le marin après une longue traversée, voilà tout. Pour ce qui est de la paresse, le travail de la mine n'a ni accru ui diminué le penchant du créole pour le travail de la terre.

De l'histoire encore confuse de l'exploitation aurifère dans ce pays ressortent quelques faits saillants.

Pour les capitalistes, petits et grands, elle a été une loterie. Pour la masse ouvrière, elle a été un dérivatif médiocrement heureux. Presque tout l'argent gagné sur les placers a été follement dépensé à Cayenne. Le plus humble travailleur créole, en cultivant son lopin de terre, aurait réalisé de plus sérieux bénéfices. Quant au rendement total de l'or, il est bien difficile de le définir, l'or trouvé n'ayant pas toujours été déclaré. Si nous nous rapportons à la statistique officielle, le rendement total de i856 à ce jour n'a été que d'environ 55 millions de francs. 3, 5oo, 000 francs de i856 à 1866, 12 millions de 1866 à 1873 inclus, et environ 4^ millions de 1873 à 1882 inclus. La période de 1873 à 188^2 a été l'époque des grands rendements, époque qui touche à sa fin. La production moyenne de ces vingt-six années n'a été que d'un peu plus de 2 mil-

j52 les richesses de la GUYANE.

lions par an de production brute. Il serait difficile de dire combien ces 55 raillions ont coûté à extraire du sol; mais, à part les succès de quelques individualités, on peut se demander si l'on n'est pas en droit de conclure qu'en général l'industrie de l'or alluvionnaire n'a pas plus enrichi la population coloniale que n'aurait pu faire telle ou telle branche de culture.

On a abusé, nous le savons, des rapprochements entre la Guyane et les terres d'Australie et de Californie. Ces rapprochements sont forcés, aussi bien au point de vue des procédés d'exploitation qu'au point de vue des rendements et des résultats. Là-bas, dans les débuts, l'ouvrier pouvait, jusqu'à un certain points travailler isolément et pour son compte, gagnant 5oo francs dans sa journée et payant un œuf lo francs. La recherche de l'or était souvent une aventure personnelle, individuelle. L'or des placers passait en plus grande partie dans la poche des gargotiers; mais quand la pioche du mineur ne fournissait pas à ceux-ci un assez gros morceau d'or pour acheter des victuailles, la pioche pouvait être employée à autre chose. Ijà douceur d'un climat aussi tempéré que celui de l'Europe, l'existence de voies de communication que l'État avait ouvertes avec l'or prélevé sur la production totale, permettaient au mineur malheureux de se faire immédiatement pâtre ou colon, squatter ou settler. Et la véritable prospérité du pays se fondait. Dans la Guyane française, la recherche de l'or est dispendieuse, la prospection des criques coûte déjà beaucoup, quelques prospections malheureuses ruinent un petit capitaliste. I^ plupart des ouvriers ne sont point des aventuriers, mais bien des sala-' ries, presque des engagés. Le canot du placer les emmène par brigades dans les hauts, à dix et même vingt journées de canotage, au milieu des sauts et des rapides. L'ap-

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provision nement est lent, difïicile et coûteux. Le travail des bois est malsain. De chaque côté de la crique travaillée s'étend la forêt vierge. L'ouvrier malade ou mécontent devra descendre, car ce n'est pas dans la région des placers qu'on trouve des travaux préparatoires, des voies de communication, des terres défrichées, assainies ou immédiatement utilisables. L'ouvrier descendra à Cayenne pour remonter peu à près, toujours comme ouvrier, sur un autre placer.

Une grande partie de Tor gagné dans les solitudes a pris , à Cayenne comme en Californie et en Australie, le chemin des restaurants et des débits, puis de l'Europe. Mais ce qui a été fait en Australie et en Californie a été intelligent. Ce qui a fondé la prospérité de ces contrées , c'est la manière dont l'État a employé la contribution imposée à l'industrie aurifère aux dépenses d'intérêt général.

Une bonne partie des millions trouvés dans le pays fut incorporée au sol sous forme de routes, de canaux, de terrassements, de ports creusés, de défrichements opérés, en un mot, de travaux préparatoires. Ces travaux préparatoires ont en même temps contribué à retenir comme agriculteurs, sur le sol où ils venaient chercher les millions, les aventuriers cosmopolites. S'ils n'avaient trouvé aucune facilité de travail, de communication et d'échange , fussent-ils venus par millions, que ceux-là qui ne seraient pas morts seraient repartis. Ceux surtout qui auraient réalisé les plus belles fortunes, car il est un fait d'expérience banale, c'est que l'homme riche n'aime pas les solitudes, et que les millions conquis dans les déserts émigrent généralement vers les grandes cités. En Australie , en Californie les travaux préparatoires, les voies de communication rapides transformèrent en capitales les anciens petits chefs-lieux. L'industrie aurifère se régularisa, se transforma , et bientôt les industries agricoles et pastorales réali-

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sèrent des fortunes immenses, solides, nationales, auprès desquelles les richesses des placers ne tardèrent pas à en pâlir. Il aurait dû en être de même à la Guyane. Et aujourd'hui, si Ton veut faire quelque chose, il faut s'y mettre. Seuls les travaux préparatoires largements conçus et rapidement exécutés, pourront faire rendre à l'industrie aurifère tout ce dont elle est susceptible, en même temps qu'ils prépareront la transformation de la gangue en exploitation agricole. Sans cela, les mines épuisées, on pourra cosntater que les millions ont émigré, que les bras se sont affaiblis et que la terre est appauvrie. Que l'on se souvienne des 4o milliards d'or et d'argent extraits des mines de Potosi. L'Espagne ne dota point le Pérou des travaux préparatoires. Les riches seigneurs métropolitains dépensèrent en folies ces trésors si facilement acquis. Ces caballeros n'avaient qu'un profond dédain pour les entreprises agricoles et industrielles. Qu'arriva-t-il? Tout travail autre que celui de la mine disparut. Et au bout de deux siècles, non seulement le Pérou était ruiné, dépeuplé, mais l'Espagne l'était aussi par contré-coup.

Dans la Guyane française, le drainage s'est opéré et les travaux préparatoires n'ont pas été accomplis. Ce qui devait arriver, nous nous plaisons à le reconnaitre, avait depuis longtemps été prévu par quelques bons esprits. M. le gouverneur Loubère écrivait, le 24 juillet 1871, à la chambre d'agriculture, de commerce et d'industrie : a II n'y a aucune hérésie contre la doctrine économique (( à admettre que l'industrie aurifère peut, non pas prête cisément constituer la prospérité d'un pays, là serait c( Terreur, mais y aider puissamment, à la condition toute tefois d'être mise largement à contribution pour les charte ges de la communauté. Autrement^ profitable aux incc dividus, elle resterait stérile pour la colonie d'où elle

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«^retire des richesses qui ne se renouvellent pas annuelle- « ment, comme, celles de Tagriculture. Pour apprécier « toute la difTérence qu'il y a au point de vue des intérêts a généraux ei de l'avenir du pays, entre l'industrie auri- « (ère et l'industrie agricole, il suffît d'un simple rappro- « chement. En effet, les chercheurs d'or heureux peuce vent à un moment donné quitter la colonie, emportant « avec eux tous leurs capitaux. — Que restera-t-il au c< pays? Des terrains criblés d'excavations irrégulières, déa chiquetés, usés, hors de service, une gangue vide.

tf Les agriculteurs, au contraire, sont obligés d'incor- « porer à la terre pour la mettre en valeur des capitaux « sous forme de déboisements, défrichements, desséche* « ments, canaux, digues, chemins, plantations, bâtiments « d'exploitation, etc.; et ces capitaux ainsi incorporés au « sol lui donnent naturellement une plus-value considé- « rable, que les agriculteurs en partant ne sauraient em- « porter avec eux. Cette plus-value reste indissolublea ment liée au pays, dont elle constitue la richesse fonce cière et le plus solide élément de prospérité. » Notre situation actuelle est bien facile à définir : L'agriculture n'a pas de bras. L'industrie est morte. Les denrées de consommation, les matériaux de construction, la main-d'œuvre sont à des prix excessifs. Seuls quelques heureux qui ont trouvé des millions dans les criques, peuvent, en se réfugiant en France, se dérober aux difficultés de la vie économique du milieu. Nos deux ou. trois bouts de routes n'ont pas été allongés, l'intérieur n'est pas plus cfbnnu qu'il y a cinquante ans, et c'est en pure perte que l'administration du pays a dépensé, depuis longues années, des sommes assez fortes pour payer des géomètres du cadastre qui ne lui ont rien fourni. Si la topographie du pays n'existe pas, ses richesses de toutes sortes

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sont tout aussi inconnues. Les filons aurifères des montagnes n'ont guère été étudiés, les autres gisements métalliques ne l'ont pas été du tout. Le^ communications par terre et par eau sont toujours aussi difBcileSi Pas le moindre essai de canalisation, de dessèchement, de défrichement. Le sol, abandonné à lui-même, est retourné d'une demi-appropriation à l'état sauvage.

Il est d'autant plus urgent de s'occuper aujourd'hui de notre Guyane, qu'elle est maintenant dans la seconde période de l'or, la période de la véritable industrie aurifère : l'industrie des quartz. Infiniment moins aléatoire, le quartz ne prodigue peut-être pas tout d'abord des fortunes immédiates, subites. Il demandera des capitaux, de la science, de la pratique, un personnel expert. Mais le quartz de la Guyane est riche, et les industriels qui en feront l'entreprise réaliseront de beaux bénéfices, malgré les difficultés des transports, des communications et du ravitaillement.

Les quartz aurifères de la Guyane passent pour nombreux et riches. (Les quartz seuls renferment réellement de l'or, les antres roches sont pauvres et ne renferment pas de filons.) Le quartz repose généralement sur une couche d'argile ou est légèrement enfoncé dans cette couche. Parfois l'or se montre à l'œil nu dans le quartz, le plus souvent il est imperceptible et le mercure seul peut le faire apparaître.

L'industrie des c^artz n'a pas d'adversaires dans le pays. Car on voit dans ce travail une industrie véritable et non une espèce de jeu de hasard comme dans la fouille des alluvions. La reprise de l'agriculture 'favoriserait dans une certaine mesure ces opérations de grande industrie. Toute industrie positive est de bonne colonisation. Le peuplement, la mise en culture, l'utilisation d'un grand pays, la colonisation, en un mot, doit être une opéra-

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tion scientifique et non une loterie. Pour les immigrants métropolitains (ouvriers de grande industrie ou colons cultivateurs) l'aisance doit mathématiquement être assurée au bout de dix années de travail. L'industrie des quartz et les industries agricoles procureraient ce résultat.

Les autres richesses minérales.

V. argent n'est pas rare dans la Guyane française. Les gisements argentifères sont connus depuis longtemps. Ceux de la Montagne-d'Argenty sur la rive gauche de l'Oyapock, à l'embouchure du fleuve, ont été exploités par les Hollandais pendant leur occupation de la colonie, de i652 à i658. Plus tard, en 1700, M. de Férolles tira de celte même Montagne-d' Argent ni^ quintaux de minerai qu'il envoya à Paris. Ce minerai, fort riche, produisit f\o p. cent d'argent pur. D'autres gisements existent sur les bords du Camopi, aflluent de gauche de l'Oyapock.

Les Pierres précieuses se trouvent dans le haut des rivières, vers la région des sources, au plateau des Tumuc- Humac. En 1778, Jacquemin y découvrit des topazes, des chalcédoines et des grenats, Lacondamine trouva des jades au Cap de Nord. Le diamant doit exister aussi, car les terres de Diamantina, du Rio-das-Velhas et du Cerro do Frio sont identiques comme constitution géologique à celles de la chaîne centrale de Guyane. Ces recherches, il est vrai, sont encore plus périlleuses et plus incertaines que celles des pépites. Toutefois, par les énormes bénéfices qu'elles promettent, elles attireraient sans doute une foule d'aventuriers le jour où la Guyane française pourrait montrer des champs aussi précieux que ceux de Kimberley ou du Griqua r^nd East.

Le Fer, plus précieux que l'or, l'argent et le diamant,

l58 LES RICHESSES DE LA GUYANE.

est extrêmement répandu. Tout le sol de ia Guyane est ferrugineux. De la côte aux montagnes il n'est pas de canton où l'on ne trouve du fer. Ijà roche appelée roche à rai^ty si commune dans le pays, est très riche en minerai. Le fer glt souvent à fleur de terre. On l'a souvent essayé, et toujours il a été trouvé riche. Celui des montagnes passe pour être de qualité supérieure. Il serait aisé de construire et d'entretenir des hauts fourneaux, l'argile étant à piedd'œuvre et le bois de chauffage remplissant les forêts.

La Houille a été trouvée aux environs de Cayenne , à Roura, au Maroni. De plus, une grande partie des savanes basses sont de véritables tourbières. La présence du fer et de la houille, ces deux éléments primordiaux de toute richesse industrielle, assurerait à la contrée un magnifîque avenir, si, comme on le croit, la houille était aussi abondante que le fer.

Le Plomb et le Cuwre ont aussi été découverts, mais il est bien difficile de dire si les gisements sont nombreux et importants.

La colonie a, dans la modeste industrie des granits, des pierres, des grès et des terres argileuses, une ressource (|ui n'est pas à dédaigner. D'après Patris, Mentelle et Crevaux, les granits des liantes terres seraient magnifiques. On en trouve aussi d'une véritable beauté dans les premiers des cordons montagneux qui s'étagent entre la côte et les Tumuc-Humac. Ces granits seraient précieux dans un rayon où la pierre est assez rare.

Les Pierres meulières y les Grès abondent dans les altitudes moyennes et sont aussi beaux que ceux de Marajo-Sul. \je grès blanc est commun. Le sable blancj souvent chargé de silex, est propre à la fabrication dg verre. Ce sable abonde dans certains quartiers.

La Guyane est par excellence la terre des Argiles, On y

montre toutes les variétés d'argile, des plus grossières aux plus fines. La terre à briques, la terre à poterie sont extrêmement communes. Cest ce qui explique Tétat relativement avancé de la céramique chez les Indiens. Leurs gargoulettes, leurs pots, la plupart des pièces de leur batterie de cuisine sont Façonnées avec Targile qu'ils ont retirée de quelque trou pratiqué à côté de leur carbet. Quelquesunes de ces pièces sont d'un travail artistique assez remarquable. Le kaolin se Iroqve dans plusieurs endroits. Il abonde dans certains quartiers.

Les Sources thermales se trouvent en assez grand nombre dans la colonie. On en a découvert plusieurs dans rile-de-Cayenne et même aux portes de la ville.

Toutefois^ on ne saurait trop le répéter, il est dans l'ordre naturel des choses, dans l'ordre économique et dans l'ordre historique, de débuter dans ces terres tropicales vierges et plantureuses par les cultures alimentaires et d'exportation, l'élève du bétail et l'exploitation des forets. Les entreprises industrielles demandant de gros capitaux, des bras nombreux, une grande science professionnelle, ne peuvent sans danger précéder les entreprises de petite colonisation.

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