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Beaucoup seront étonnés d'entendre parler de Tinstalla-* tion de colons européens dans les Prairies de la Guyane. Ce mot de Guyane éveille généralement l'idée d'un vaste bagne où Ton envoie mourir, proraptement et sûrement, les malheureux que l'on n'a pas eu le courage de livrer loyalement au bourreau. On m'a dit bien souvent : « Votre climat de Guyane est une heureuse trouvaille; comme il ne supplée M. de Paris que là-bas, très loin d'ici, sans bruit et sans appareil, il nous vaut le bénéfice des apparences de l'humanité. Mais qu'il ne soit jamais question d'envoyer dans cette géhenne des émigrants libres, des honnêtes gens! On a déjà fait des expériences concluantes, comme celle de 1763, par exemple, où Ton envoya mourir à Kourou, en dix-huit mois, de faim et de misère, i3,ooo émigrants de Lorraine et d'Alsace. Ne rééditez pas ces désastres. »
Je dois déclarer tout de suite que je suis cependant un partisan convaincu de l'installation de colons européens dans les Savanes de l'Amérique équatoriale. Je verrais avec plaisir quelques milliers de nos compatriotes aller faire de
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rélevage el des cultures industrielles, soit dans les prairies de la Guyane française, soit dans celles des bords de TAmazone.
J'ai vécu quatre ans dans cette contrée. Les deux premières années, je les ai passées à Cayenne et dans les bourgades du littoral, et les deux dernières dans l'intérieur, entre l'Atlantique et le Rio Negro. Je suis même resté neuf mois tout seul, sans le moindre Apatou, chez les sauvages du centre, entre les sources du Rio-Branco et celles du Trombeta. C'étaient des sauvages bien authentiques : aucun d'eux n'était vêtu, nul ne parlait d'autre idiome que le dialecte de sa tribu, ils n'avaient jamais vu de blancs. De juillet 1884 à mars i885 j'ai vécu, parlé et même pensé comme les Indiens. Je m'étais mis complètement dans la peau d'un -sauvage. Tous ces voyages, toutes ces aventures, ces cinquante mois de séjour, m'avaient mis à la tête d'un assez joli capital de maladies du pays : fièvres de toutes sortes, eczémas, gastrites, affections du foie. . — Ce noviciat ne me donne-t-il pas le droit de parler de la Guyane et de son climat? Eh bien, ce climat n'est pas aussi méchant qu'il en a l'air, puisqu'il ne m'a pas tué, moi qui, pendant quinze cents jours de suite, l'ai défié comme à plaisir.
L'émigration européenne dans les prairies de la Guyane n'est encore qu'un projet, il est vrai. On peut même ajouter que ce projet n'a pas encore reçu de commencement d'exécution. Mais c'est un projet qui passionne l'opinion, à Cayenne, à Para, à Manaos; un projet en vue duquel de grandes sociétés américaines, anglaises et surtout allemandes sont en train de se constituer.
Aujourd'hui, partout où il y a une opération coloniale quelconque à entreprendre, on est sûr de trouver les Allemands à Tavant-garde des concurrents.
C'est donc d'un projet pour lequel les provinces de Para
et de rAmazone vont voter, d'un jour à l'autre, des millions, d'un projet qui va amener la formation de sociétés allemandes, anglaises, américaines, à capitaux énormes; d'un projet dont il ne nous est pas permis de nous désintéresser, que j'ai l'honneur d'entretenir mes lecteurs. Nous avons d'autant moins le droit de dédaigner les opérations qui se préparent, que c'est sur nous que comptent les provinces, que c'est nos émigrants qu'elles demandent. Il faut bien savoir que si nous n'arrivons pas au premier rang dans les importations et exportations de la contrée, nous sommes certainement (pourquoi le cacherais-je?), def toutes les colonies étrangères, la plus sympathique, et de beaucoup, aux populations de l'Amazonie.
Avant de parler de mes Prairies je reviendrai sur cette question tant controversée du climat guyanais. Je la traiterai uniquement au point de vue de la prise de possession du sol par le travailleur européen.
Ce n'est pas le climat qui a fait échouer les entreprises de colonisation en Guyane. Parfois, dans certaines circonstances spéciales, le climat a pu être un agent concomitant, il n'a jamais été l'agent principal des désastres. Prenons, par exemple, l'expédition de Kourou en 1763. Les colons sont morts parce qu'ils n'ont trouvé ni dessèchements, ni défrichements, ni voies de communication, ni baraquements, ni approvisionnements. Le directeur de l'entreprise, bien que frère du grand Turgot, n'était malheureusement qu'une très galonnée médiocrité. Le chevalier Turgot faisait monter sur les plages désertes de Kourou des maisons de jeu, des magasins de patins, un théâtre pour jouer l'opéra-coniique. Par surcroît de malheur, le gouverneur de Cayenne était un ennemi personnel du chevalier. Même à la fin, alors que les émigrants mouraient tous les jours par centaines, le gouverneur refusa invariablement de secourir ces
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malheureux, pour se réserver le triste plaisir de convaincre son rival de maladresse.
Voici donc l'explication du grand désastre de la Guyane, de cet épouvantable désastre de Kourou à partir duquel la colonie a été à jamais perdue de réputation. Ni dessèchements, ni défrichements, ni baraquements, ni voies de communications ni approvisionnements; et de plus, et surtout, des agents incapables ou coupables. Le climat a-t-il aussi concouru au désastre? Oh sans doute! Cette chaleur extrême de la plage guyanaise a été funeste aux émigrants malades, comme, aussi bien, Teùtété le froid. Mais dans quelle mesure le climat a-t-il contribué à la ruine de la colonie?
Au mois de juillet 1882, miné par les fièvres intermittentes, complètement anémié, sans appétit, sans forces, jaune, desséché, je voulus rentrer en France. On me conseilla d'aller passer quelques mois sur la côte. Je partis, bien sceptique, et me rendis à ce même Kourou, moins dans l'espoir de me guérir que dans le but d'y étudier le sinistre épisode de 1763. Je vécus deux mois dans la commune, errant au hasard chez les nègres, du pénitencier aux placers, de la mer aux montagnes; et au bout de deux mois, les couleurs, la santé, la joie de vivre m'étaient revenues. Et aujourd'hui que des secousses violentes ont déséquilibré mes forces vitales, m'ont jeté dans un nervosisme aussi funeste à la santé du corps qu'au repos de l'esprit, je suis certain que si je pouvais aller jouir de trois mois de paix profonde sur ces rives riches et belles qui enceignent l'anse de Kourou, j'y retrouverais cet état de calme mental et de bien-être physiologique que j'ai perdu là-bas, dans les déserts du Centre, quand je me suis fait Indien.
Est-ce à dire que le climat soit complètement inoffensif pour l'émigrant? Non; le climat de la Guyane présente plusieurs impedimenta à la colonisation européenne.
Ce n'est guère de la chaleur que souffre le colon blanc, la chaleur est très supportable. Aussi bien n'est-il pas nécessaire de travailler là-bas douze ou quinze heures par jour pour se procurer l'aisance. Six heures, les heures fraîches, de six à neuf et de trois à six, suffiraient largement au colon intelligent. Les insolations, qui peuvent nécessiter quelques précautions sur certains points de la côte, sont inconnues dans l'intérieur.
Dans ce climat, le grand ennemi de l'Européen et même de l'Indien et du Nègre, c'est l'humidité. L'humidité est la mère des fièvres. Mais on ne les prend pas toujours ces fièvres, et puis on n'en meurt pas. Je les ai gardées dixhuit mois, et elles ne m'ont jamais empêché de marcher. Elles minent petit à petit, tuent à petit feu, momifient, parcheminent leur victime. Mais il y a des préservatifs et des curatifs. Un colon n'est pas un explorateur. S'il a la fièvre, il se traitera, guérira, et il sera vacciné. Je vous assure qu'à l'heure qu'il est je préférerais avoir les fièvres intermittentes qu'une fluxion de poitrine.
Malheureusement il y a d'autres fièvres plus graves que les fièvres ambiantes du pays. Ce sont les fièvres provenant des défrichements, dessèchements, ouvertures de routes, en un mot, de tous les travaux préparatoires à la colonisation. Quand il est employé à ces travaux, l'Européen meurt vite. Ah! si nous pouvions y employer des nègres! D'abord les nègres résistent beaucoup mieux que nous aux émanations palustres. Et ensuite, s'il faut absolument s'attendre toujours à une forte mortalité, nous pleurerons si quelques-uns de nos frères africains y passent. Au moins, parmi les Kroumens et les Dahoméens venus pour défricher la Guyane, n'aurions-nous guère de chances de faire moissonner en herbe quelque Shakespeare ou quelque Newton, quelque Victor Hugo ou quelque Ferdinand de Lesseps,
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Remarquez que je suis très fraiernitaire. Je crois que lous les hommes sont égaux. C'est là une théorie acceptée. Nos frères les Malgaches sont nos égaux, mais plutôt virtuellement que réellement. Et en attendant que cette possibilité d'égalité absolue soit devenue un fait, je crois qu'il nous faut savoir distinguer dans la pratique. Je suppose que nous ayons un besoin pressant de défricher des terres en Guyane. Il nous faut par exemple 5o,ooo kilomètres carrés pour y établir mes compatriotes, les paysans du Sud-Ouest^ qui ont été complètement ruinés par le phylloxéra. Ces défrichements coûteront une forte mortalité. Eh bien, — l'égoïsme, même l'égoïsme de race, est éternel, — je préférerai imposer celte mortalité inévitable à de pauvres anthropophages de la côte d'Afrique qu'à des Parisiens, des Gascons ou des Basques.
Je veux seulement attirer votre attention sur deux choses. D'abord, c'est que la nécessité impérieuse de l'émigration deviendra d'ici à peu pour les nations de l'Europe occidentale une des formes les plus passionnantes de la question sociale. Ensuite, c'est que les travaux préparatoires, sans lesquels il n'y a pas décolonisation possible, comportent une mortalité très forte. Quelles sont les victimes que vous destinez au Minotaure? — Je vous prie de réfléchir sur ces deux points. Si toutes les nations civilisées se lancent aujourd'hui dans la colonisation, l'Allemagne en tête, avec une véritable impétuosité, ce n'est point parce que la colonisation est à la mode, c'est parce que les débouchés commerciaux et ethniques sont devenus pour les Occidentaux une nécessité vitale. Ce qui nous obligera à établir, après les principes généraux de' la politique extérieure, les principes généraux de la politi<}ue ethnique.
Acceptant avec moi cette nécessité fatale de la création de débouchés ethniques, cette autre nécessité fatale de Ira-
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vaux préparatoires qui couleront peut-être un homme à rhectare, en attendant que nous choisissions pour les immoler au monstre les tristes victimes dont je viens de parler, que penseriez- vous de terres chaudes (il n'y a plus guère de terres tempérées disponibles), que penseriez- vous de terres chaudes où il n'y aurait pas d'humidité, où il n*y aurait à faire ni dessèchements ni défrichements, où, par conséquent, les travaux préparatoires ne coûteraient presque rien en argent, presque rien en hommes? Voici qui me ramène à mes Prairies.
Les Amazoniens ne sont pas, pour la plupart, de grands philosophes, ni de grands économistes, mais ils ont une qualité : ils connaissent un peu leur pays et le connaissent pratiquement. Ils savent que l'on meurt dans les dessèchements et les défrichements de la forêt vierge, et que dans la prairie, le campo^ il n'y a rien à défricher ni à dessécher, «f La terre des Tropiques, dit un proverbe local, n'est pas méchante, elle se défend quand on l'attaque et alors elle tue. » Je trouve pourtant à ce proverbe deux défauts de cuirasse. L'Equateur se défend sans être attaqué, l'humidité ambiante donne les fièvres à l'Européen, fièvres peu graves, il est vrai, mais qui débilitent toujours plus ou moins. D'autre part, il est des terres tropicales sans humidité, par suite sans fièvres à la surface, des terres où Ton peut cultiver sans dessèchements ni défrichements , et où par suite on ne connaît pas les fièvres que j'appellerai profondes, les fièvres mortelles. Par un exemple j'explique ce que je veux dire. Ici c'est la forêt vierge : vous y jetez 25,ooo blancs qui assainissent, défrichent, font des routes. Dans dix ans il ne vous restera pas 5,ooo de vos préparateurs. A côté c'est la savane : de vos 25,ooo travailleurs, au bout de dix ans, il vous restera toujours bien 20,000 individus pour le moins. La mortalité sera toujours forte chez les premiers travailleurs
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européens de Guyane, même en prairie. Mais dans les prairies la mort ne sera en somme que l'exception, tandis que dans les forêts elle sera la règle. Sans doute il vaudrait bien mieux transformer du jour au lendemain, par quelque opération magique, la situation morale et matérielle du sort du plus grand nombre, et faire de notre vieille Europe fatiguée et découragée une terre de bonheur universel, une immense abbaye de Thélème. Mais qui trouvera la panacée introuvable?
En attendant, j'entends les Amazoniens qui vous disent : c( La solitude nous pèse, il y a beaucoup de bonnes terres dans nos déserts, venez à nous, vivre heureux en travaillant peu. »
Quelles sont-elles donc ces prairies de Guyane, ce véritable Eldorado de la contrée où l'air est sain, le ciel clément, la terre fertile et sans poisons?
Dans les profondeurs de celte immense forêt vierge qu'on appelle l'Amérique équatoriale, au sein de cette région des ombrages éternels, dans ce gigantesque laboratoire où la chaleur humide compose et décompose incessamment mille espèces végétales et animales inconnues, le voyageur étonné arrive parfois, après que les lunes ont succédé aux lunes dans son voyage, à de grandes étendues gazonnées, vides d'arbres, pleines de brise, de lumière et d'horizons. C'est la Prairie. La terre y est sèche et rocailleuse , la nuit presque froide, le soleil de midi très chaud. Des broussailles qui vivent ça et là, des palmiers qui se sont mis en rangs sur les bords des ruisseaux, de hautes montagnes boisées dont les lignes bleuâtres estompentl'horizon lointain, de majestueuses roches nues, noires et brûlantes sous le ciel enflammé : toutes ces beautés reposent l'œil du voyageur, fatigué de cet interminable grand bois obscur, puant, monotone et triste qui pesait si lourdement sur la respiration et la pensée. Il
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faut avoir marché des joui*s après des jours, des semaines après des semaines, des mois après des mois, dans le sentier douteux de l'Indien, au sein des profondeurs mystérieuses des forêts de Guyane, pour comprendre la différence inexprimable qui existe entre ces deux mondes si voisins, celui de la Prairie et celui de la Forêt. Le soleil et la lumière réjouissent le cœur de Thomme. Mais comment dépeindre la tristesse qui nous envahit dans ces grands bois sinistres, muets le jour et horriblement bruyants la nuit, que le soleil n'a jamais pénétrés, où les sentiers sont des coups de sabre donnés sur les arbres, où Ton marche vite, courant derrière ses guides eux-mêmes assombris, étant comme un vaincu et un prisonnier entre les rangs pressés de l'armée immobile et innombrable des géants végétaux? Jamais mes sauvages n'entraient dans la prairie sans pousser des cris de joie, sans entonner quelque chant mystique de reconnaissance et d'allégresse.'
• Pense-t-on que cette considération esthétique de la noble beauté de la prairie soit absolument indifférente à l'émigrant? Pour moi, je ne le crois pas. J'ai toujours trouvé les colons établis dans le campo plus actifs et plus heureux que ceux établis dans les défrichements de la forêt. H y a dans ces épaisses masses de verdure qui se prolongent à l'infini autour du jardinet de la maison sylvestre, je ne sais quoi qui décourage et qui attriste. L'œil aime à sonder l'espace. Le colon se sent bien plus libre au sein de la grande plaine qui l'invite à voir, à parcourir, à prendre possession, que perdu, replié sur lui-même, dans un petit coin de la forêt infranchissable. Si le colon a le choix et qu'il connaisse, il est certain qu'il s'établira dans le campo, sur la petite bordure boisée de quelque igarapé^ et qu'il ne songera nullement à aller se faire agriculteur au milieu du niatto gérai.
Donc, en premier lieu, la prairie sourira au colon çuro-
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péen, tandis que la foret l'effrayera toujours un peu. Et que l'on ne pense point que ce soit là une considération indifférente ou fantaisiste. Pour le colon comme pour tous les hommes, la première impression est presque toujours décisive.
En second lieu, la fièvre ambiante n'existe pas dans les savanes. Les campos de Guyane où l'on rencontre déjà quelque population; ceux de l'Apurema au sud des terres du Cap de Nord, ceux d'Obidos, dans le Bas-Trombela , ceux du Takulu et de TUraricuera au rio Branco, sont connus pour être des régions parfaitement saines.
Troisièmement, le colon, ou la compagnie d'émigration, ou les provinces intéressées, n'auront pas à s'occuper de travaux de drainage ni de dessèchement. La prairie n'est pas comme la forêt une terre en formatioq, moitié terre et moitié eau, un marais en cxoissance, non ; la prairie est une terre achevée où il n'existe ni marais, m pantanos ni i/igaposy où tout est terre ferme, rivières courantes ou lacs d'eau vive. Les dessèchements et défrichements qui, dans la forêt vierge, coûteront certainement par kilomètre carré plusieurs millions de francs et plusieurs milliers d'hommes, n^existeront pas dans la prairie, où, par suite, le colon aura la terre à meilleur marché et ne sera pas exposé à des maladies graves.
Enfin, en quatrième lieu, les défrichements se font dans des conditions différentes. D'abord, le colon des prairies sera avant tout un éleveur, ce qui. ne l'obligera pas à remuer la terre. Ensuite, la plupart de ses cultures industrielles, café, cacao, tabac, se contentant de terres légères, pourront être faites en pleine savane, sur le versant herbeux de quelque coteau bien arrosé. Il n'aura donc à faire de défrichements que pour quelques cultures qui exigent des terres assez fortes, telles que le maïs, le manioc, les légumes. Et pour cela il n'aura qu'à arracher un hectare de ces arbustes qui poussent
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dans les campos sur le bord des petites rivières. Dans ce cas, il s*agit de défricher une garenne faiblement enracinée dans une terre sèche; dans le premier, au contraire, il s'agissait de détruire une vieille forêt inondée.
Pour résumer, on voit que la colonisation en prairie est infiniment moins périlleuse, moins pénible et moins coûteuse que la colonisation en forêt. La mortalité y serait peutêtre de 5 pour loo par an contre 5o en. forêt; la dépense, de 5,000 francs par lot de :20o hectares contre 5o,ooodansla forêt vierge. Ces chiffres me paraissent assez près de la vérité.
Je parlais tout à l'heure des campos de TApurema, d'Obidos et du Rio-Branco. J'ai longtemps séjourné dans ces districts, surtout dans le premier et le dernier. Je connais tout le monde au Rio-Branco et à TApurema, et si les habi* tapts de ces deux territoires se trouvaient en ce moment devant nous, je pourrais les faire venir les uns après les autres et leur dire à tous successivement : Toi, tu t'appelles un tel et demeures en tel endroit. Eh bien, dans ces campos il y a un commencement de colonisation. La population n'est pas européenne et se compose en plus grande partie de manielukos (métis de blancs et d'Indiens). Mais on y trouve déjà aussi quelques blancs, blancs brésiliens, portugais, vénézuéliens. Blancs et métis jouissant de l'aisance et de la santé, ils sont heureux. Leur passion est de parcourir à cheval leurs étendues, habitude qui leur donne un air mâle et fier que je n'ai jamais connu au mameluko des forêts.
Ce commencement de colonisation est réellement prospère. Il y a vingt ans, il ne se trouvait pas dans les trois districts plus de 25,000 bœufs et de 5, 000 chevaux. Aujourd'hui je compte environ 17,000 chevaux et 85, 000 breufs, ainsi répartis : Rio-Branco, 25, 000 bœufs, 5, 000 chevaux; Obidos, 5o, 000 bœufs, 10,000 chevaux; Apurema, 10,000
bœufs, 2,000 chevaux. Et cela pour un petit nombre d'in-
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dividus : 35 fazendas (fermes) au Rio-Branco, 60 à Obidos, 1 5 à rApurema, avec une population civilisée de 1,000 indi* vidus au Rio-Branco, 2,000 à Obidos, 200 à TApurema. Ces prairies s'étendent dans le haut Rio-Branco, du Majari au Cuyuini, du Cuite Auaii et du Mocajahiau Roroïma, sur environ i5o,ooo kilomètres carrés; dans la région d'Obîdos, de Faro sur le Jamundà à Macapà, longeant la rive gauche de l'Amazone, sur environ 5o,ooo kilomètres carrés; et dans la région de l'Apurema, deMacapa à l'Oyapock, longeant les terres du Cap de Nord et la mer sur une étendueà peu près égale. Dans ces trois districts il y aurait sans aucun doute immédiatement place pour plus de 120,000 familles. Et dans l'avenir, ces prairies pourraient aisément nourrir une population de 25 millions d'habitants avec autant de têtes de bétail.
Laissez- moi vous esquisser la vie actuelle de ces populations mamelukas, très sympathiques assurément, bonnes, douces, heureuses, et pourtant assez fainéantes. Étant donné l'état de bien-être que se procurent en travaillant une heure ou deux par jour ces populations peu actives et peu indus^ trieuses, vous jugerez de l'aisance que pourrait conquérir là-bas une laborieuse famille d'Européens en faisant des journées de cinq à six heures. Je répète qu'étant donné le climat, le milieu et le genre de travail, le blanc n'a rien à craindre pour sa santé.
Le Caboclo (ou mameluko) a peu de besoins. Dans la forêt, pour manger, il cultive sa roça (i), chasse et pêche; pour acheter son linge, son mobilier rudimentaire, il faut un peu de caoutchouc. Le Caboclo des prairies vit un peu mieux tout en travaillant moins.
Dans les fazendas, la viande de bœuf, fraîche, séchée ou salée, forme la base de l'alimentation. C'est le plat de tous les
(1) Roça, abalis, défrichement cultivé.
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jours, cela finit même par devenir monotone, mais enfin est-ce une nourrilure saine et fortifiante. Leur bétail fournit encore le lait, qu'ils apprécient fort, en dépit de ce qu'en dit Agassiz, qui, il est vrai, n'alla jamais dans les Prairies; le fromage, qu'ils font assez bon; le beurre, dans la fabrication duquel ils sont peu expérimentés. On trouve aussi dans toutes les fermes des porcs et des moutons. Aux ressources de cette alimentation animale il faut ajouter celles de la chasse et de la pêche, qui sont très grandes dans la Prairie.
Les fazendeiros cultivent le maïs, qui donne de trois à quatre récoltes par an et dont la farine peut, sans inconvénient, remplacer celle de froment pour l'Européen; le manioc, d'où ils tirent de la farine, des espèces de galettes appelées beijiis ou cassaves, et le tapioca ; le riz, qui pousse à l'état sauvage dans plusieurs districts de la contrée, les ignames, les patates douces, le manioc doux (macachera), les bananes, les ananas, les papayes, et cent fruits accessoires que je n'énumérerai pas ici.
De même que le maïs, le manioc, le riz remplacent le pain, le café remplace le vin. On boit du café dix fois, vingt fois par jour chez lesCaboclos des prairies de Guyane. Cela leur est d'autant moins coûteux qu'ils récoltent tous une quantité assez considérable d'excellent café.
Si l'on veut du vin, de la farine de froment, d'autres douceurs, on les fait venir de Manaos, de Para, de Cayenne ou des bourgades intermédiaires. Ces produits reviennent au colon des prairies à deux ou trois fois leur prix d'Europe, Si notre colon travaillait en vue de bénéfices, soit le café, soit le cacao, soit le tabac, cultures qui constituent plutôt un passe-temps qu'un travail véritable et qui, par conséquent, ne le fatigueraient pas beaucoup, il est bien certain que tout en se payant le pain, le vin, un certain confort que pauvre ouvrier ou paysan d'Europe il n'avait probable-
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ment jamais connu, au bout de dix années de travail a six heures par jour, il aurait acquis, non pas la fortune, mais une solide aisance avec quelques titres de rente en portefeuille. Le chef de famille laborieux qui émigré, ne doit pas rêver pour lui la fortune rapide, ce serait folie, mais seulement la transformation de sa situation douloureuse de manouvrier misérable en celle de propriétaire à son affaire, ayant son titre de possession sur parchemin et des économies dans son coffre.
Déjà j'avais vu, au Rio-Branco, à Obidos, à TApurema, des familles portugaises qui venaient chercher dans ces déserts la grande liberté et le solide bien-être. Toujours entreprenant et audacieux, cet illustre petit peuple qui fut si grand jadis, au siècle où il découvrait Tlnde, l'Afrique et l'Amérique et essayait de s'approprier tous ces mondes lointains!
Il y a dans cet exode actuel en Amérique, dans cette installation dans les solitudes de nos prolétaires et de nos ennuyés, autre chose qu'une opération économique ou financière, il y a un haut enseignement philosophique.
Voyez-les ces fatigués de l'Europe. Sur la lisière de la forêt, sur la plage de quelque grand cours d'eau, s'élève l'habitation de l'homme libre. Le bateau qu'il a construit lui sert de trait d'union avec la civilisation des villes. Sa hache et son fusil sont pour lui le palladium de la liberté infinie et de la richesse prochaine. En amont, en aval, dans les clairières, sont les demeures de ses voisins, comme lui fils révoltés de l'Europe marâtre, et comme lui régénérés par le baptême des solitudes. Et toutes ensemble, ces familles d'hommes nouveaux luttent en chantant pour la conquête de la richesse.
La richesse et l'indépendance constituent le souverain bien. Et que sont les richesses toujours mesquines et toujours précaires que le travailleur d'Europe recevra si le
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hasard le favorise, pour prix d'une vie de luttes et de privations, à côté des richesses illimitées que la liberté des grands espaces et des pays nouveaux invite à conquérir?
Les forêts exploitées, les essences précieuses vendues, les troupeaux paissant dans les savanes, les cultures grimpant des plaines sur les coteaux : c'est le château qui remplace la ferme, le bateau à vapeur qui remplace l'humble canot, de nombreuses et puissantes machines prêtant le secours de leurs muscles d'acier au planteur et à ses enfants. Jadis simple soldat de l'armée des malheureux, l'homme hardi finira ses jours dans les jouissances infinies de la liberté sans restriction et de la richesse qui ne compte pas. Et ses enfants, libres et vigoureux citoyens des déserts fécondés et des fleuves soumis, seront des heureux et des hommes à l'âge où il n'était lui-même qu'un pauvre petit fonctionnaire nécessiteux et effaré ou un manouvrier misérable vivant de privations dans le désespoir.
Il m'est difficile de parler sans une certaine émotion de ces splendides prairies de la Guyane, où, bien que tout seul avec des sauvages, souvent sans nourriture, les pieds en sang, la tête en feu, j'ai vécu, en somme, mes seules heures vraiment heureuses. Vous me demanderez pourquoi? Je n'en sais rien. Et pourquoi le renégat de Chateaubriand avait-il trouvé le bonheur à s'enfoncer au galop de sa jument rapide dans ces déserts d'Egypte où ne vivent que la soif et la faim? — De plus, en regardant avec moi ce million d'Européens qui fuient tous les ans l'Europe pour aller s'établir en Amérique devenue un autre Chanaan, ne trouvez- vous pas qu'il y a là un phénomène grandiose et étrange, gros de changements et de révolutions pour l'avenir matériel et moral de l'humanité?
Après quatre années de Guyane, quatre années pendant lesquelles j'ai vécu la vie blanche, la vie nègre et la vie