‹ La France équinoxiale (volume 2)Chapitre 55 sur 64 · OU · texte numérisé non relu

OU

Les 9/10 environ de ces revenus provenaient de droits à Timportation et à l'exportation.

Ces revenus se décomposaient ainsi :

Années. Rerenos proTinciaox.

Années. Reyenus Impériaux.

Ceux de la province de l'Amazonas (i), pendant le même laps de temps, ont été les suivants :

(1} Amazonas, prorince de TAmazone, capitale Manâos.

3ï6 l' AMAZONIE.

Années. ReTeniu généraux.

Se décomposant ainsi :

Années. Revenus impériaux.

Années. Rerenus provinciaux.

Ce qui donne pour les revenus généraux des deux pro vinces de TÂmazonie (i) :

Années.

Pour le total des revenus provinciaux des deux pro vinces :

Années.

Et pour le total de leurs revenus impériaux :

(1) On entend spécialement par Amazonie les deux provinces brésiliennes de Gram- Para et de Amazonas,

l' AMAZONIE. 3l7

Années.

Ce qui montre que les revenus impériaux absorbent les 2/3 du rendement total de l'Amazonie; ce qui pousse les Amazoniens à se plaindre, violemment parfois, des Brésiliens du Sud. Les Paraenses surtout, qui se voient enlever par le gouvernement général les 3/4 de leurs revenus.

La delte, heureusement, n'est pas excessive :

Dellc Para : 2.000 contos.

— Amazonas : 500 —

n. — Le Milieu Amazonien.

Climat. — Le climat amazonien est chaud, mais non torride, un peu humide, mais non débilitant. La chaleur est fort supportable, car la moyenne de la température ne dépasse pas 28°. Celte chaleur, pour élevée qu'elle soit, n'est nullement un obstacle à un brillant développement économique et social. La chaleur excessive du milieu de la journée empêche, il est vrai, la force du corps de l'homme et des animaux de se développer complètement, mais cette même chaleur fait produire avec une extrême abondance les choses nécessaires à la vie. De plus, l'inertie et le silence de l'heure de midi sont aisément compensés par l'activité à laquelle invitent les heures fraîches de la journée.

C'est dans des climats autrement chauds que celui de l'Amazonie que se sont développées les premières civilisations. Les cieux torrides du Gange, de l'Euphrate et du

3j8 l'amazonie.

Nil, semblaient devoir présenter de bien plus sérieux obstacles au travail, au progrès et à la civilisation, et cependant les races Hindoustaniques, Cbaldéennes et Égyptiennes, les Aryas, les Kouschites et les Sémites sont arrivés par eux-mêmes, dans une moyenne de température de l\o''j à une civilisation dont la nôtre n'est que Théritière.

La chaleur n'est un obstacle ni au peuplement, ni au travail, ni à la richesse, ni au progrès, l^s maladies endémiques, les épidémies et les fièvres provenant du défrichement, constituent une nuisance, mais une nuisance qui se retrouve aussi bien dans les pays tempérés, et que d'ailleurs l'on arrive toujours à vaincre.

On objectera peut-être que de grandes civilisations ont acquis, il est vrai, un magnifique développement dans la zone torride, mais que ces civilisations sont aujourd'hui caduques et incapables de progresser, tandis que nous ne voyons prospérer la civilisation européenne, type le plus élevé de la civilisation dans le monde, que dans les régions tempérées. Les blancs sous l'Equateur, dira-t-on, ont fourni la civilisation aryaque de l'Inde, mais ils n'ont pu s'y élever à la hauteur de la civilisation de l'Europe. La grande chaleur facilite les évolutions premières, et paralyse les évolutions subséquentes et plus complexes du progrès. Mais si ces races sont aujourd'hui stationnaires ou même en régression, ne serait-ce pas plutôt, tout simplement, parce qu'elles sont arrivées à leur âge de caducité? Cet âge arrive pour toutes les races. I^ progrès est indéfini, mais nulle race n'en est le dépositaire perpétuel, il est légué comme un héritage par les races qui disparaissent à celles qui leur succèdent. Son milieu se déplace, il a déjà évolué de l'Orient en Europe, il évolue actuellement d'Europe en Amérique, pourquoi les siècles futurs ne verraient-ils pas sur les bords de l'Amazone sa plus magnifique floraison,

l'amazonie. 3|C)

comme les siècles primitifs ont vu ses débuts sur les bords des fleuves de l'Egypte et de Tlnde?

L'humidité n'est pas non plus extrême.

On sait que quand l'air est chaud et humide, l'issue de l'eau par la peau et les poumons est très gênée, les fonctions vitales en souffrent, l'homme et les animaux vivent dans un état permanent d'énervement et de langueur provenant de la lenteur du mouvement des fluides à travers les tissus, et de la difficulté avec laquelle s'opèrent les mouvements moléculaires. Ce^n'est pas le climat chaud, c'est le climat chaud et humide qui est énervant. Les antiques civilisations plus haut énumérées, ont pris naissance ou se sont développées dans des climats chauds mais secs, et ceux des habitats plus ou moins humides qui ont vu progresser de grandes civilisations, ont été peuplés par des races ayant fait leur première évolution dans des climats secs, comme cela est arrivé pour les Aryas. Il y a une certaine proportionnalité entre la sécheresse de l'habitat et l'énergie de la race, l'humidité et son apathie. C'est de la zone désertique de l'ancien monde que sont sorties les trois grandes races conquérantes, les Aryas, les Sémites, les Ouralo-Altaïques. L'air chaud et sec est le moteur le plus énergique des actions vitales, cela se vérifie partout, aussi bien qu'on voit aussi les races énergiques s'amollir dans les milieux chauds et humides.

Mais riiumidité n'est pas extrême dans le milieu amazonien. La moyenne des pluies n'y est que de trois à quatre mètres, contre vingt au fiengale et sur la côte orientale d'Afrique. Cependant, cette humidité, pour faible qu'elle soit relativement, n'est pas sans avoir une influence fâcheuse. On a lieu de penser que les deux Amériques ont été peuplées par une même race; or, que voyons-nous?

320 l'oiazonie.

C'est clans les régions sèches, les plateaux de TAniérique Centrale, du Pérou, que la civilisation s'est développée. Les plateaux moyens de TAlleghani et des Grands-Lacs, du Brésil et de Guyane, plus humides, n'ont donné le jour qu'à des populations cie barbares; les régions intermédiaires, plus humides encore, n'ont vu naître aucune civilisation.

Cette demi-humidité de la vallée de l'Amazone n'est pas un obstacle au développement de la richesse et de la civilisation. Même l'extrême humidité ne détermine pas, par elle-même, un développement social inférieur, pas plus que le climat chaud et sec ne provoque, à lui seul, un développement social supérieur. L'énervement des climats chauds et humides ne pousse pas toujours^ comme on pourrait le croire, à la résignation, la passivité, la non-action; l'énergie des climats chauds et secs ne pousse pas toujours au mouvement, à l'action. Ce sont incontestablement les aptitudes psychologiques de la race qui entrent comme facteurs principaux dans l'évolution sociale.

Cette demi-humidité du climat amazonien n'est donc qu'un faible obstacle. De plus, cet obstacle est aisé à vaincre par les déboisements et les défrichements qui rendent le pays moins pluvieux, par les dessèchements et les drainages qui facilitent et accroissent la respiration terrestre, dont dépend la santé générale.

En résumé, chaud mais non torride, quelque peu humide mais non malsain, le milieu amazonien est en principe virtuellement propre à servir de berceau à une des grandes races de l'humanité future.

Morphologie de l'habitat. — La morphologie de l'habitat, bien que n'indiquant rien de particulièrement favorable au développement des richesses et de la civilisation dans le milieu Amazonien, prise en soi, n'indique non plus rien de défavorable.

l' AMAZONIE. 321

Le milieu amazonien est une immense vallée entre deux grands plateaux. Ces grandes étendues planes^ remplies de forets, de labyrinthes fluviaux et lacustres , en raison de leur immense étendue, devaient opposer à l'intégration des obstacles insurmontables pour des sociétés dans Tenfance. Les forêts, les retraites des cours d'eau grands et petits, des canaux naturels, des lacs, des marais, sont le refuge des tribus. Les forêts leur fournissent le gibier, les eaux, le poisson, et les profondeurs des déserts protègent leur solitude, leur facilitent d'échapper à la contrainte, de se soumettre à la subordination sociale, de s^opposer à la consolidation des sociétés. Ce sont les plus grands obstacles à lassimilation de la race indigène par la race conquérante. Mais, dans le sens même de celle-ci, les forêts ne constitueraient pas un obstacle, les blancs ne pouvant peupler le pays qu'en détruisant les forêts pour faire leurs cultures; déplus, les lacs, les rivières, les canaux, mieux connus, seront pour eux des chemins naturels que sillonneront les bateaux à vapeur, et qui faciliteront l'agrégation des groupes de peuplement.

Cependant, il faut tenir compte d\m6 particularité géographique qui peut être un obstacle dans certains cas, dans d'autres peut présenter de grands avantages. Je veux parler des chutes qui constituent une force motrice énorme, jusqu'à ce jour inutilisée, mais qui interrompent la navigation au pied des deux plateaux. Tous les grands cours d'eaux dans leur cours supérieur, tous leurs affluents dans leurs cours supérieur et moyen sont encombrés de cliutes , véritables digues de retenues qui empêchent les rios de l'Amazonie de se transformer en torrents algériens.

Un obstacle plus grave, du moins pour les progrès les plus complexes, est l'uniformité même de la grande vallée. De grandes plaines boisées, encore, partout et toujours.

322 l'a3IAZONIE.

On ne trouve qu'un contraste, celui de la terre et de l'eau. Pas d'accidents, pas de variété. Les contrastes entre le climat diurne et le climat nocturne, entre le climat estival et le climat hivernal sont presque nuls. Pas de phénomènes géologiques ou météréologiques importants. Souvent un ciel brumeux, pluvieux et triste dans sa monotonie. La flore et la faune sont uniformes dans toute la contrée.

On serait tenté de croire à la sérénité de l'atmosphère de l'Amazonie, il n'en est rien. Les vapeurs^ les brouillards et les nuages n'y sont pas rares. Pendant l'hiver, d'avril à octobre au sud de la ligne, d'octobre à avril au nord, les nuages et la pluie masquent quelquefois le soleil pendant quinze jours consécutifs, et même, pendant la saison sèche, il est extrêmement rare de passer une quinzaine sans pluie ou sans nuages. L'air n*est guère pur et diaphane. Il est chargé de vapeurs qui se dégagent des eaux et des forêts, et, le plus souvent, les horizons les plus voisins sont noyés dans des buées épaisses qui enlèvent toute netteté aux paysages et attristent le ciel. Ce n'est que rarement que l'atmosphère présente une grande transparence, et l'azur un bleu sombre et profond. L'atmosphère, pendant la plus grande partie de l'année, est saturée d'humidité qui se réduit le matin et le soir en brouillards épais. L'évaporation diurne sur les lacs et les rivières est faible^ et la saturation de l'atmosphère ne s'explique que par la forte proportion des étendues d'eau. Le rayonnement nocturne est presque nul, aussi la rosée et le serein sont-ils très faibles et fugitifs.

Les phénomènes météorologiques sont presque complètement inconnus. Il ne grêle jamais. L'arc-en-ciel est une curiosité. Le crépuscule du soir ne dure guère qu'un quart d'heure et celui du matin une demi-heure. Leur beauté consiste dans les couleurs tendres dont se revêt alors le

bleu du ciel, quand il n'est pas voilé par les nuages. Toutefoisy les étoiles ont un beau scintillement et les clairs de lune sont magnifîques.

Les \ents sont généralement un peu humides. Parfois ils sont terribles. On essuie dans les lacs et les rivières des tempêtes effroyables; les ouragans, les tempêtes avec pluie et orage, les tourbillons aériens, les portées de vent, très rares sur la cote, sont assez fréquents dans l'intérieur. Les tornados, cyclones, trombes, syphons sont peu à redouter.

La tension électrique est très faible sur la côte et faible dans l'intérieur. Sur la côte, les orages sont rares, mais ils le sont moins dans le centre.

On voit que les phénomènes météorologiques sont trop rares pour rien changer à l'uniformité du milieu.

La vallée amazonienne semblerait donc devoir pâtir de ce vice morphologique. Car, toutes choses égales d'ailleurs, les pays uniformes sont moins favorables au progrès social, les causes de différenciation et par suite de progrès, les contrastes, faisant défaut. Rien n'est moins favorable à un développement littéraire, artistique et social.

£t pourtant il n'en est rien, l'Amazonie n'est pas un pays uniforme. Le contraste est entre la plaine elle-même et les plateaux qui la dominent, entre les terres basses riveraines des grands cours d'eau et les terres hautes de l'intérieur, entre la grande forêt, en partie inondée et presque au niveau de la mer, et les hautes et vastes prairies qui s'étendent entre les montagnes des plateaux de Guyane et de Brésil, dans les différences invraisemblables et fantastiques des admirables cantons des plateaux. Le contraste existe, absolument simple mais absolument majestueux.

Et qui a parcouru l'Amazonie ne peut se ressouvenir, sans une douce émotion, de ce monde si magnifique, sim-

pie, grand et dramatique comme une création d'un tragique grec.

Économie des richesses du sol. — Quand la flore est trop pauvre, elle ne permet pas le développement d'une population assez nombreuse pour qu'une société puisse se former. Exemple : l'Australie, où certains districts n'ont pas 1/200°''' d'habitant, au kilomètre carré. Sans les arts agricoles, point de développement des société^ en richesse et en structure, et, par suite, pas de progrès sociaux. Et au début, point d'arts agricoles un peu prospères sans une certaine richesse de la flore.

Serait-ce, au contraire, l'exagération de cette richesse de la flore qui constituerait un obstacle? Certes, l'exubérance de la flore amazonienne a été un empêchement assez grave à la constitution dans ce milieu de grandes sociétés indigènes. Et, d'abord, dans plusieurs régions de la contrée, des forets impénétrables, des marécages couverts d'une luxuriante et inutile végétation, des jungles, sont un impe* dimentum à là prise de possession de la terre. L'exubérance de cette végétation, la nature marécageuse du sol parfois imperméable et fait en partie de terres noyées et couvert d'une végétation broussailleuse presque indestructible, sont autant d'obstacles à la préparation du sol. D'un autre côté, la grande abondance des plantes alimentaires, si elle peut faciliter les premiers développements sociaux, peut aussi, selon la race, constituer dans la barbarie primitive l'immobilité sociale, en endormant les sauvages dans la conflance du lendemain. Aujourd'hui, cette extrême richesse de la flore est encore un obstacle, en rendant les défrichements longs, difficiles, et périlleux à cause du climat, et elle nécessitera l'emploi des Chinois ou des nègres.

Cependant d'immenses étendues en Amazonie, princi-

l'amazonie. 325

paiement dans la région des terres moyennes et des terres hautes, sont faites de terrains sablonneux ou argileux, avec une couche de sol arable fort mince, et la végétation dont elles sont revêtues est assez maigre.

Il est rare de trouver en Amazonie une couche arable de plus de deux mètres d'épaisseur. Cette fertilité, compa- .rativement médiocre, ne constitue pas un fait désavantageux, au contraire. Carey a démontré que les terres d'une fertilité moyenne étaient les premières attaquées par la colonisation, et l'histoire nous apprend que les terres de fertilité excessive n'ont jamais été un encouragement au travail, un excitant au progrès.

L'abondance du gibier et du poisson a été funeste à la race indigène. Avec le gibier, le poisson, les produits spontanés de la foret, les Indiens étaient assurés de leur subsistance et n'avaient pas le stimulant du besoin pour les pousser dans la voie du travail Tout cela serait bien insuffisant pour un Européen; le sauvage, lui, a du superflu dans ses forêts. La fatalité du milieu lui a imposé la chasse et la pêche pour ses principales occupations. Les tribus obligées de courir après le gibier ont pris des habitudes plus ou moins nomades, cause permanente qui fit délaisser l'agriculture , gêna l'accroissement de la population et le progrès individuel. Sans mammifères susceptibles de supporter la domestication, les Indiens n'oqt pu s'attacher au sol et devenir agriculteurs, n'ont pu profiter de leurs prairies et devenir pasteurs. Dans leur carbet, la faune amazonienne ne leur permet <l'élever que des chiens et des singes, avec quelques volatiles : des aras, des perroquets, des marayes, des hoccos, et quelques gallinacés.

La chasse et la pêche, les deux grandes ressources de la faune amazonienne, importent peu à l'Européen. Par

326 l'amazonie.

contre, cette faune lui donne à combattre de redoutables adversaires, non pas le jaguar et les reptiles, beaucoup plus terribles dans les romans de voyages que dans les forêts, mais la plaie des mouches, tourment des hommes et des animaux domestiques, et les fourmis, les termites, les vampires.

L'économie des richesses du sous-sol est peu connue.

En résumé, l'Amazonie présente un climat chaud mais non torride, humide mais non débilitant; un milieu suffisamment varié, un sol riche, mais non d'une exubérance dont l'excès ferait obstacle au défrichement : toutes circonstances qui font de l'habitat amazonien un habitat absolument favorable, n'offrant que des résistances relativement faibles, et assurant le plus magnifique avenir.

m. — La Vie économique.

Le caoutchouc. — Le principal produit de l'Amazonie est le caoutchouc. C'est l'exploitation du caoutchouc qui fait actuellement vivre l'Amazonie.

La gomme élastique est le produit de la sève d'un arbre de la famille des euphorbiacées, dont le nom scientifique est hœi^ea Guyarvetisis ou encore sipkonia elastica. Les Indiens Cambèbes nommaient ce produit cau-uchù, dont nous avons fait caoutchouc. Ici le peuple le nomme seringa et le commerce borracha. Les Anglais lui donnent le nom de rubber; nous, indifféremment celui de gomme élastique ou de caoutchouc. Le siplionia elastica est un bel arbre qui s'élève plus haut que le chêne et dont le diamètre varie de o™,4o à o^'^So. On en voit parfois d'un diamètre supérieur. Son fruit est une graine qui ressemble à celle du ricin, mais est trois fois plus grosse. Il y aurait beaucoup à gagner dans la récolte de ces graines, qui

L AMAZONIE. 021

sont oléagineuses, mais personne ne s'en occupe. Le suc laiteux qui découle des incisions faites au tronc de cet arbre est connu sous le nom de seringa, et devient après une défumation le produit qui nous occupe. La sève n'en est assez abondante pour l'exploitation qu'à partir de l'âge de quinze ans, l'arbre n'est en plein rapport que de vingt à vingt-cinq ans. Au sortir de l'incision, cette sève se montre fluide et blanchâtre ; au contact de l'air, elle s'épaissit et va se coagulant, perdant de sa couleur, qui passe au jaune, puis à des nuances de plus en plus obscures. Après un ou deux mois, les parties immédiatement exposées au contact de l'air deviennent noirâtres, mais les parties non exposées restent claires. On cherche depuis longtemps le moyen de conserver le suc laiteux liquide et clair pour le transporter dans cet état dans les pays manufacturiers. Divers essais ont été tentés à diverses reprises, on a même cru en trouver la solution dans un certain procédé Strauss. La vérité est que l'on s'est jusqu'ici assez mal trouvé de ces essais et que personne, pour le moment, n'est disposé à abandonner le procédé actuel.

Terrain. — On a dit que le siphonia elastica ne prospère guère que dans les terres humides, et surtout dans les terrains marécageux. Cela est inexact. On le trouve à toutes les altitudes prospérant très bien, depuis le niveau de la mer jusqu'à 3,ooo mètres et au-dessus. C'est à Loxa, à 3,000 mètres d'altitude, que Lacondamine le découvrit, et, dans toutes les Cordillères, on l'exploite aujourd'hui dans cette zone et dans des zones encore plus élevées.

Tous les hauts bassins des affluents de l'Amazone en sont couverts.

L'Amazone, avec ses affluents gigantesques et ses sousafnuents aussi nombreux que considérables, ses rivages d'une étendue prodigieuse, son delta aussi vaste que riche

328 l' AMAZONIE.

en lies de toutes dimensions, ses grandes étendues périodiquement submergées, contient une quantité incalculable d'arbres à caoutchouc. Aussi les chances de diminution de l'exploitation par suite d'épuisement des arbres sontelles bien faibles, et le concours de tant de circonstances heureuses permet d'affirmer qu'il faudrait encore bien des années d'exploitation par bien des niilliers de travailleurs. Si le courant des émigrants du Sud se dirige vers le Haut- Amazone, ce n'est pas que les districts du Bas-Amazone soient épuisés, c'est parce que là, il trouve une zone plus vaste, inexplorée, riche en lacs et en bras de rivières, le plus souvent sans propriétaires. On ne peut nier que les arbres dont on exige trop s'épuisent au bout de quelques années, mais on vérifié aussi que le repos restitue aux arbres leur vigueur primitive. Les iles du Délia conservent toujours leur ancienne renommée pour l'abondance et la belle qualité, bien que le Jary, que les seringueiros remontent aujourd'hui jusqu a la seconde chute, le Xingu, le Tapajoz, la Madeira, le Purus, le Juruà, le Javary, et tant d'autres, et bien des vastes lacs, envoient aujourd'hui leurs produits. Le champ de l'exploitation s'élargit chaque jour, et pourtant les anciens districts accroissent leur production. Une population de travailleurs augmentant ainsi sans cesse et une immense région encore inexplorée sont de sérieuses garanties pour que l'on ait toute confiance dans l'avenir.

Tra\faiUeurs . — La nombreuse armée de seringueiros se compose d'indigènes, de gens de couleur, de naturels des Républiques voisines et de Brésiliens de diverses provinces; le nombre des Européens est très limité. L'élément servile, qui n'existe plus dans la province de l'Amazone, qui est très peu nombreux dans celle de Para, n'a guère été, avant la récente émancipation, employé

l'amazonie. 3^9

que dans les plantations de sucre, de café et de manioc. Il en est de même pour la province de Para, qui n'aura guère à souffrir de l'abolition de l'esclavage. Les provinces du Sud au contraire, atteintes dans les sources de leurs richesses, enverront dans le Nord des quantités de plus en plus considérables d'émigrants. Ce mouvement a déjà jcommencé d'une manière sérieuse, depuis quelques années, par suite de la sécheresse qui a désolé la province de Cearâ et les provinces voisines, et c'est en partie ce qui a imprimé l'élan actuel au développement de la population et de la richesse de la vallée. Les émigrants du Sud ont été surpris de voir tant et d'aussi faciles moyens de s'enrichir négligés ou faiblement exploités. Aussi, tandis que les émigrants vers d'autres provinces sont revenus chez eux pour y reprendre leurs travaux interrompus, les émigrants vers l'Amazone ont appelé dans la contrée plusieurs de leurs concitoyens, qui sont venus travailler à la richemoisson. On compte aujourd'hui environ 80,000 seringueiros. Ajoutez à cet accroissement de population une plus grande somme d'ambition et naturellement d'énergie de la part d'individus plus actifs et plus entreprenants que les indigènes, et vous pourrez en conclure que le mouvement actuel de production ne fera que grandir. 11 grandira également par l'intelligence qu'apportent dans l'exploitation les nouveaux travailleurs. Tandis que jusqu'ici les indigènes ne travaillaient guère que pour leurs besoins immédiats ou pour quelques petites satisfactions d'un luxe pitoyable, se laissant exploiter par des correspondants de mauvaise foi^ les nouveaux venus se groupent, ne s'adressent qu'à des maisons sérieuses qui les mettent à l'abri des manœuvres déloyales dont étaient victimes leurs devanciers, qui vont de leur côté profitant de ces bons exemples. Pourvus abondamment du néces-

33o l' AMAZONIE.

saire par des correspondants plus scrupuleux, ravitaillés par de nombreuses lignes de vapeur, les Cearenses et autres émigrants peuvent produire sans distraction beaucoup plus et beaucoup mieux.

La récolte de la gomme ne peut se faire toute Tannée dans les terres basses, à cause de la crue des eaux qui submerge en plusieurs endroits les plus fertiles districts. La récolte n'a guère lieu que de la fîn de juillet à la mi-janvier. En dehors de cette période, le travail est non seulement difficile par suite des pluies, mais encore dangereux par suite des fièvres.

Exploitation, — Leseringueiro est possesseur ou locataire du district à exploiter. Le locataire paye au propriétaire, qui divise son district en diverses sections nommées estradas, environ i5 kilogr. par estrada. A mesure que Ton s'avance vers des terrains inexplorés, ces terrains vont appartenant pour Texploitation aux premiers occupants.

Commerce. — Les frets des vapeurs, dans Tintérieur, sont facilement supportés par la gomme et varient suivant les distances. A l'entrée, il est payé à Para un droit d'octroi de 8 reis par kilo (i). Très souvent les arrivages sont vendus à l'avance, et les commissionnaires, très souvent aussi, ont déjà reçu le montant probable de la marchandise. Aussi peut-on affirmer que ce produit est presque un monopole que se partagent, non sans lutte^ une dizaine de maisons, parmi lesquelles cinq sont hors de pair. Deux ou trois commissionnaires pour l'intérieur et surtout la toute-puissante maison Elias José Nunes da Silva et O", sont loin de se plier aux caprices des spéculateurs. Cette maison a eu jusqu'à plus d'un million de kilogrammes emmagasinés, attendant un prix qu'elle

(1) Le caoutchouc a payé à sa sortie de Para octroi, droits provinciaux, droits impériaux, une totalité d'environ 30 pour cent de sa viileur.

l' AMAZONIE. 33 1

avait fixé et qui a été obtenu, dominant ainsi parfois même les marchés consommateurs.

Les principales maisons d'exportation du caoutchouc sont les suivantes : Sears et O^, Américains achetant pour le compte de maisons américaines et expédiant aux États-Unis;

Samuel G. Pond et C, expédiant à sa propre maison : New- York, Burdelt et Pond;

Gonçalves Vianna et C*, établis au Havre, Vianna frères, expédiant pour le compte des États-Unis, l'Angleterre et la France;

£. Schramm et C*^, Allemands achetant pour le compte de l'importante maison de Londres Heilberth Symmons;

Martins et C'®, Portugais expédiant pour leur compte aux États-Unis et en Angleterre.

Parmi les autres maisons, se détache la maison française Denis Crouan et O*, qui expédie la plus grande partie de ses envois à Londres pour le compte d'une maison de cette place. Dans l'exportation de la gomme de Para, la France vient bien loin après les Américains et les Anglais.

La gomme vendue est livrée dans le magasin du vendeur, où elle est pesée et coupée par des nègres qui ont la spécialité de ce service. On la coupe, afin de constater la présence de l'entrefine et au*ssi pour déjouer les fraudes qui se pratiquent avec le sernamby dans lequel on introduit quelquefois des corps étrangers. La gomme, pesée et coupée, est mise en caisses de sapin fabriquées à Para, avec des planches expédiées des États-Unis ou du Canada.

On calcule le poids pour les caisses de fine à environ i3o kilog., et pour celle de sernamby à environ 200. Les droits de douanes à la sortie sont de 9 pour 100 pour toutes les sortes. On paye en outre comme droits provinciaux de sortie, i3 pour 100 pour la première qualité, 12 pour 100 pour la seconde et 11 pour 100 pour le ser-

532 l'amazonie.

namby. Ces droits sont calculés sur une valeur établie par une commision composée d'employés de la douane^ sur la moyenne des prix de la semaine antérieure. La différence des prix entre les qualités est la suivante : étant donné le prix de la fine qui est le prix régulateur, Fentrefîne vaut 200 reis de moins, le sernamby 1 5oo reis. Avec tous les frais , la gomme mise à bord est surchargée de 25 à 28 pour 100 de droits. Il faut en outre estimer la perte en poids qui peut varier de i à 5 pour 100 suivant le temps du séjour en magasin et surtout suivant la distance du lieu de production. La gomme des Jles arrive à Para humide et jaunâtre, et celle du Haut-Purus sèche et noire.

On expédie pour l'Angleterre sur vapeurs au fret de 4o fr. par tonneau et, pour les États-Unis, par voiliers au fret de un quart de cent par livre (1).

Marches producteurs. — La supériorité actuelle de la production de TAmazone, comme quantité et comme qualité vis-à-vis des autres pays producteurs, est affirmée par les statistiques de l'Angleterre et des États-Unis.

Les prix de la gomme, qui, dans Tannée 1877, ont été en janvier de 2 fr. 85 par livre, et en juin de 2 fr. yS pour celle de l'Amazone, étaient seulement de 2 fr. ^o en janvier et de 2 fr. 25 en juin pour celle de l'Amérique centrale. En janvier 1881, celle de l'Amazone valait 4 fr. 25 et l'autre 3 francs. En juin, celle de l'Amazone était à 4 fr. 40 cl Tautre à 2 fr. 85. Dans la période de 1871 à 1881 le maximun a été pour l'Amazone 5 fr. 25, en octobre 1879, contre 4 fr. i5 pour celle de l'Amérique centrale. JNous laissons de côté celle de Madagascar, de Zanzibar et des autres points de l'Afrique; celle de Bornéo, d'An- Ci) Lèvent, monnaie yankee, vaut un peu plus de 5 centimes. La livre en question pt'se un peu moins que la nôtre.

l'amazokie. 333

nâm et des autres points de l'Asie, qui ne figure aux États- Unis qu'en quantité relativement petite. La seule rivale de la gomme de l'Amazone est celle de l'Amérique centrale.

En i883, la gomme de l'Amazone valait 5 fr. 60, et celle de l'Amérique centrale 4 francs, sur le marché des États-Unis.

. Dans les marchés anglais, la supériorité de la gomme de r Amazone n'est pas moins bien affirmée.

Conclusion. — Cette source de richesses est pour ainsi dire inépuisable. Quel que soit le nombre des travailleurs, quelle que soit leur activité^ l'Amazone et ses nombreux tributaires leur opposeront bien longtemps encore une production supérieure à leur travail. Par suite de diverses causes, une émigration de Brésiliens d'autres provinces se dirige activement aujourd'hui, et se dirigera plus ac< tivement encore dans quelques années vers cette vallée.. La production ira donc en augmentant sans que l'on puisse prévoir pour le moment une cause d'épuisement dans l'avenir. Circonstance plus surprenante encore, la hausse des prix accompagne et surpasse celle de la produc* tion. C'est que nous nous trouvons en présence d'un produit qui s'adresse à une industrie presque naissante, lequel se prête aux expériences de la science et aux inspirations de l'invention, trouvant ainsi des applications de plus en plus nombreuses qui le rendent de plus en plus précieux. . Il est triste de constater que la France ne vient qu'au troisième rang dans le mouvement d'exportation de la gomme de l'Amazone, et que ce sont des vapeurs anglais qui, en plus grande partie, importent cette gomme chez nous.

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