‹ La France équinoxiale (volume 2)Chapitre 56 sur 64 · IV. — De la Colonisation de l'Amazonie · texte numérisé non relu

IV. — De la Colonisation de l'Amazonie

En premier lieu, il convient de choisir les terres qui

334 l' AMAZONIE.

seront les plus favorables aux premières entreprises de la colonisation.

Il est des terres dont doivent soigneusement s'éloigner les colons; il est des forets immédiatement abordables, enfin il y a des prairies. Les bords des rivières et des lacs, les confluents, les cours inférieurs des rivières, sont des régions de terres noyées occupant d'immenses étendues.

Ces terres sont de longtemps presque complètement inabordables à la colonisation. C'est dans ces régions que se trouvent la plupart des estradas de caoutchouc actuellement exploités. Pendant huit mois de l'année elles sont sous les eaux. Il sera difficile et coûteux d'arriver au défrichement complet de ces contrées marécageuses.

Dans l'état actuel des choses, il faudrait de gigantesques travaux d'endiguement et de drainage. Il est probable cependant que, dans l'avenir, le déboisement des terres hautes, modifiant les conditions atmosphériques, amènera une diminution notable dans la somme des eaux pluviales de la contrée, par suite une baisse générale des eaux dans les rivières, de sorte que les terres, aujourd'hui constamment ou périodiquement inondées, arriveront à émerger aussi bien pendant la saison hivernale que pendant la saison estivale, et pourront alors être attaquées par la colonisation.

C'est par les terres hautes qu'il faut commencer la colonisation, par les terres hautes des forêts et par les prairies.

Les terres hautes des forêts, plus saines à cause de leur élévation et de leur moindre humidité, plus aisées à défricher à cause du moins d'exubérance de la végétation, peuvent être attaquées en premier lieu.

Tel le territoire de ce fameux lac de Janauary, aux portes de Manâos, lac tant vanté par Agassiz. Les tentatives, malheureusement trop rares, de colonisation blanche qu'on

L^MAZONIE. 335

y a tentées jusqu'à nos jours ont toutes donné Ips plus heureux résultats. Et le climat y est si clément, que j'ai trouvé dans le district de ce lac enchanté plusieurs centenaires dans la population indigène. La fameuse Tia Cliica^ pour ne parler que d'elle, est de soixante années environ l'aînée de M. Chevreul. Elle ne connaît pas exactement son âge, mais elle avait déjà eu un enfant lors de l'arrivée au Rio-Negro d'un fonctionnaire portugais resté populaire dans la contrée, où il débarqua en 1760.

Toutefois, les terres les plus favorables, et de beaucoup, ' à l'installation des premières colonies d'émigrants européens sont incontestablement les prairies'. Mais ceci mérite une étude spéciale (i).

Il ne sera pas si facile d'amener des émigrants européens en Amazonie. Des régions plus tempérées, mieux connues, lui feront tort. II. faudrait étudier, trouver et adopter le régime économique et social le plus propre à rendre Témigration féconde. Il faudrait une' émigration appropriée au climat , celle par exemple des paysans méridionaux ; il faudrait une émigration offrant des garanties, c'est-à-dire des familles ayant déjà un petit capital. Il faudrait un courant modéré et i*égulier, et des lois intelligemment prolectrices, simplifier les démarches et formalités nécessaires pour avoir le droit d'utiliser la terre, rendre efRcaces les garanties données au colon qu'il ne sera pas dépossédé, rendre sûres les concessions d'exploitation et les concessions définitives.

De plus, il faut être très circonspect dans le choix de l'émigrant européen. Les émigrants des villes, habitués à la vie de l'atelier et de l'assommoir, à santé altérée, incapables de résister aux fatigues et aux dangers des premières cultures, n'émigrant, le plus souvent, que dans le fol espoir

(1) Se refiorter au chapitre Vil, De V émigration européenne dans les prairies de la Guyane.

336 l'amazonie.

de faire en peu de temps une fortune considérable, ne pourraient qu'ajouter des éléments paresseux, débauchés et malhonnêtes à la société en formation. Il existe toutefois certains ménages d'ouvriers qui fourniraient des colons précieux, mais il faut n'accepter qu'après bonnes informations les émigrants venus des villes. Les pays neufs n'ont pas à attirer chez eux la lie des sociétés européennes.

Il importe aussi de ne pas perdre de vue certaines vérités. Il ne faut passe faire illusion sur la qualité générale des émigrants. Même dans les campagnes, il existe dans la classe disposée à émigrer quelques individus qui se sont toujours montrés incapables d'un travail suivi, et qui, dans leur patrie nouvelle, ne tiendront guère à s'astreindre à ce travail de la terre, qui cependant leur pourrait procurer, mieux en Amazonie qu'en France, une aisance raisonnable au bout de quelques années de persévérance. Beaucoup essayeront de tous les métiers interlopes pour arriver plu s rapidement à la fortune.

Qu'ils soient paysans, qu'ils soient citadins, il faut s'attendre à trouver une certaine proportion d'inutilisables parmi les individus disposés à émigrer. Il importe aux agents d'émigration de savoir bien discerner l'ivraie du bon grain, aux lois qui régiront la matière de provoquer une sélection nécessaire. La vente des terrains, à très bas prix, bien entendu, car les émigrants ne sont pas riches; la vente des terrains élimine d'abord ceux des émigrants qui n'ont pas cette vertu capitale de l'économie si nécessaire au succès de la colonisation.

Il ne sera point impossible de recruter en aussi grand nombre qu'on le voudra, des familles de paysans laborieux, sobres et honnêtes. Et d'ailleurs, il est vrai de dire qu'à la plus mauvaise émigration il y a un correctif : les pires éléments des campagnes, la lie des grandes villes arrivent à

l'amazonie. 337

constituer, après avoir subi dans leur vie nouvelle une sélection énergique, un bon élément de peuplement.

Il est incontestable qu'il ne serait pas mauvais de faire faire les travaux préparatoires à la colonisation par des nègres ou des coolies.

Le recrutement des coolies de toute race offre aujourd'hui les plus grandes difficultés. De plus, il n'est pas mauvais de faire acception de certaines particularités.

Si Ton. veut faire de l'Amazonie un territoire de peuplement européen, il ne faut pas prendre des coolies en trop forte proportion. Cependant il y a à distinguer.

Les Chinois sont sans aucun doute d'excellents travailleurs, leur éloge n'est plus à faire. Mais ils constituent un élément envahissant, redoutable, ainsi que le prouve l'histoire de la Californie. Cependant les Chinois sont aujourd'hui les coolies qu'il est le plus facile de se procurer. Il faut bien s'attendre à ce qu'il en reste un assez grand nombre dans la phalange des premiers défricheurs. D'ailleurs, il faut tenir compte de ce fait que les Chinois ne se marient pas dans le pays, ne constituent pas ethniquement un élément colonial redoutable, mais que, d'autre part, ils feront une concurrence sérieuse aux ouvriers européens. Enfin , beaucoup d'entre eux, leur contrat expiré, se mettront dans le commerce, dont ils finiront peut-être par s'emparer au détriment des habitants de la contrée.

Pour les nègres, sans aller les chercher en Afrique, ce qui présenterait d'assez grandes difficultés, — la philanthropique Angleterre veillant d'un œil jaloux à enrayer autant que possible tout ce qui peut favoriser le développement des autres nations , — le sud du Brésil les pourrait fournir. Mais il ne faut pas faire grand fond sur de tels auxiliaires, la paresse des nègres libres les rendant de peu d'utilité à la

civilisation.

L AMAZONIE.

On pourrait utiliser des émigrants annamites. Les Annamites sont peut-être les meilleurs des coolies. Ils sont aussi laborieux que les Chinois et moins envahissants. Ce sont de précieux auxiliaires. Ce sont eux qui, à Cayenne, empêchent la population nègre et blanche de mourir de faim. On pourrait les diriger dans tel ou tel sens; ils rendraient de grands services dans les déboisements et dans les premières cultures. Ils sont durs à la fatigue, intelligents, possédant de nombreuses spécialités danslesquelles ils excellent: le défrichement, le charbonnage, la pêche. Ils ne se mêleraient pas non plus à la population et s'écouleraient presque tous par l'émigration de retour.

Il y a enfin l'émigration des coolies de THindoustan, émigration fort difficile à recruter, comme on sait. Les Hindous pourraient se mêler à la population, dont ils n'altéreraient pas sensiblement le type plastique. Cependant, malgré les services qu'ils ont rendus aux Antilles, à Maurice, à Bourbon et ailleurs, force est de constater que ce sont des travailleurs médiocres. De plus, on connaît les vices de cette race dégradée, son peu de vigueur corporelle, les maladies nombreuses, syphilitiques et autres, dont elle est atteinte, et on peut redouter que des croisements avec la race blanche, s'ils se produisaient sur une grande échelle, n'avilissent à la longue le type physiologique et intellectuel de la race supérieure.

Peut-être trouverait-on dans les Annamites et les Chinois un bon élément de croisement avec la race indigène de l'Amazonie. On sait les affinités qui existent entre les Indiens, qui sont presque tous aujourd'hui d'aspect semimongoloïde et les races de l'extrême Orient. Les Indiens reconnaîtraient peut-être des parents dans les Chinois et les Annamites. Or, Annamites et Chinois, malgré leur petite taille, sont généralement sains et vigoureux; ils appar-

l'amazonie. 339

tiennent à une des races les plus civilisées de Thumanité, il est probable que les produits de leur croisement avec les indigènes constitueraient un remarquable et excellent élément de peuplement inférieur. Il faudrait veiller seulement à ce que la multiplication des métis bi-mongoloïdes ne devienne jamais tellement importante qu'elle ne puisse, par remétissage, être ramenée au type aryaque voulu de la colonie de peuplement.

Nous avons parlé plus haut du parti qu on peut tirer des Indiens. Ajoutons qu'ils constituent avant tout, et c'est là leur plus grande et leur plus réelle utilité, un excellent élément de croisement.

Reste à nous demander comment pourraient être conduites à bonne fin les entreprises si délicates et si complexes d'émigration et de colonisation. Nous ne sommes nullement partisan de l'action de l'État, et avons au contraire une foi profonde dans le succès de l'initiative individuelle. Le principe des sociétés d'émigration, de colonisation, étant admis, on peut, dans la pratique, en varier presque à l'infini les applications.

En dehors des sociétés d'émigration établies sur le modèle de celles qui fonctionnent dans le sud du Brésil, aux États-Unis, en Australie, et qui ont partout donné de si magnifiques résultats, on pourrait essayer peut-être de quelques autres types de sociétés, qui auraient, croyonsnous, des chances de réussir dans ce milieu. Nous indiquons seulement des idées générales, sans vouloir autrement préciser.

Il ne serait pas mauvais que des compagnies se constituassent pour faire défricher et mettre en état de culture des territoires qu'elles revendraient ensuite aux colons véritables. Le défrichement et la mise en état de culture seraient obtenus gratuitement et même avec, bénéfice par

34o l'amazonie.

des compagnies qui emploieraient y par exemple, des Chinois. Les coolies chinois, pendant la durée de leur engagement, transformeraient les forêts en charbon, se hvreraient à quelques premiers essais agricoles, gagneraient quelque argent et en feraient gagner à la Compagnie ; aprèsquoi celle-ci pourrait vendre, selon les lieux, les terres de 20 à ^5 francs riiectare au colon, comme cela se pratique aux États-Unis. Dans ce dernier pays, il existe des émigrants européens, les settlers, qui se livrent d'une façon exclusive à la spécialité des défrichements et de la préparation à la mise en culture. En Amazonie, en raison du climat, des marécages, les travaux préparatoires à la colonisation ne peuvent pas être entrepris par les colons européens, qui auraient à subir une mortalité excessive.

Il faut confier ces pénibles et dangereux travaux à des coolies chinois, nègres ou hindous, dont la plus grande mortalité n'importera que d'une façon relative.

Il serait bon, s'il était possible, de constituer de suite des sociétés d'émigration, de préparation à la colonisation, qui, avec un petit capital, une direction éclairée, mettraient en défrichement des territoires bien choisis, qu'elles revendraient aux colons européens après avoir déjà réalisé des bénéfices sur la part leur revenant des produits obtenus par les défricheurs dans leurs premières cultures. En attendant un courant régulier d'émigration africaine ou asiatique, les sociétés pourraient employer aux travaux préparatoires, des Indiens de la contrée ou des Cearenses.

Certes, ce n'est pas avec leur quote-part de charbon que les compagnies pourraient réaliser de grands bénéfices pendant la période du travail préparatoire des coolies. Le charbon n'a qu'une faible valeur sous un grand volume; il ne supporte guère les frais de transport, et par suite ne peut guère être utilisé que pour la consommation locale. Mais il

n'y a pas seulement le charbon. £n détruisant la forêt on peut en tirer divers produits d'une assez grande valeur. Les arbres à caoutchouc qui se trouvent dans les terres hautes (celles par lesquelles il sera bon de commencer le défrichement) , seront soigneusement conservés , et l'on pourra en tirer un revenu considérable. De même pour la piassaba, le copahu y le castanha. Une connaissance sérieuse des produits spontanés de la forêt permettra aux compagnies de défrichement de vendre, tout en coupant la forêt à pied, les diverses essences précieuses. Mais ce n'est pas tout : la totalité des terrains défrichés ne seront pas immédiatement vendus, à moins d'une immense publicité en Europe et d'un grand succès de réclame.

En tout cas, il serait toujours facile de constituer une réserve : dans les terrains défrichés disponibles on pourrait faire des récoltes annuelles ou bisannuelles par exemple de manioc^ de maïs ou de riz, produits fort rémunérateurs, ou bien encore planter des arbustes et des arbres industriels, comme le café, le cacao, etc.

Les terrains ainsi plantés acquerraient une valeur vénale plus grande, et au cas où ils resteraient quelques années sur les bras de la société, la société agricole en retirerait des bénéfices qui représenteraient au moins le centuple de l'intérêt normal du capital engagé.

Pour tout cela, point n'est besoin de travail servile, mais seulement de travail coolie.

En dehors des compagnies de défrichement et d'émigration , il pourrait se former des compagnies purement agricoles, basées sur le travail coolie. Il est évident que dans aucun pays de la terre, et surtout dans les pays chauds, on ne verra jamais exclusivement une agglomération de petits cultivateurs, travaillant chacun pour leur compte avec leurs familles. Il faut avoir une foi socialiste bien robuste pour

342 l' AMAZONIE.

croire que les ouvriers, les domestiques, les salariés du travail privé, disparaîtront jamais de nos sociétés.

Je voudrais voir quelques-uns de nos plus fervents adeptes des écoles communistes, venir, surtout au début de la colonisation, cultiver le manioc sous Téquateur, en compagnie de leurs frères et amis, ces bons indiens ou ces bons nègres. C'est surtout dans les régions tropicales que les races inférieures, jusqu'à complète extinction, trouveront leur emploi en fournissant des coolies aux Européens, qui n'auront à s'occuper que de la direction générale des travaux.

Il faudrait veiller à éviter la dissémination, ne concéder de terres que sur /\o kilomètres, par exemple, de chaque côté de la rivière, choisir des centres de peuplement bien appropriés. L'exploitation du caoutchouc sera un obstacle à la colonisation agricole, d'une part en attirant à elle tous les bras, de l'autre par la difficulté de donner des concessions en territoires à caoutchouc. Il y a plus. N'y auraitil pas un intérêt majeur à la conservation de ces arbres? Alors il y aurait un intérêt non moins majeur à la conservation de tous les arbres industriels, de toutes les plantes industrielles de la forêt. Selon nous, cette protection est impossible. Le mieux est de laisser faire. On peut toujours accorder des concessions agricoles. Elles n'auront guère de chance de trouver beaucoup d'amateurs, tant qu'il y aura dans la forêt d'immenses quantités de produits spontanés pour peu d'exploitants.

Toutefois, le jour où il y aura dans la contrée des populations plus nombreuses, l'exploitation des produits spontanés, qui, pour être réellement lucrative, demande à être faite sur des lieues carrées de terrains, deviendra beaucoup moins fructueuse étant pratiquée sur des étendues beaucoup plus restreintes.

l' AMAZONIE. 343

C'est alors que commencera réellement la colonisation agricole.

Alors cette colonisation, pour peu qu'on ait soin de l'éclairer, ou même sans cela , aura garde de détruire les arbres et les plantes de la forêt qui produiraient des richesses spontanées sans cesse renouvelées.

D'ailleurs, quelques-unes d'entre elles, le caoutchouc par exemple , poussent principalement dans Jia région des marécages, région actuellement inabordable à la colonisation agricole.

Pour les autres, poussant dans les terres hautes, elles n'empêcheront pas , tout en étant conservées, de se livrer à la colonisation culturale. Et même, sur bien des points sans doute, on fera des plantations régulières de ces plantes poussant spontanément dans la forêt. Alors il sera nécessaire de modifier le régime de concession des terres : ces concessions ne devrpnt pas comporter pour un seul individu des territoires immenses, comme cela se pratique aujourd'hui, mais seulement de 200 à 5oo hectares pour commencer, en allant en diminuant dans l'avenir. Enfin, les frais de délimitation ne devront pas, comme aujourd'hui, être à la charge des colons, mais elles devront être faites par la province, qui devra constituer un corps de bons ingénieurs et de bons employés du cadastre.

Page 1