VI. — Les Européens dans le milieu amazonien
La beauté de l'Amazonie est au-dessus de tout éloge. Nul n'y contredit. Mais si ces beautés sont mortelles, dira-t-on? Car personne n'a oublié les désastres d'une terre voisine, la Guyane française.
Quels sont ceux qui sont morts au sein de ces terres splendides où la nature a prodigué les édens? Des malheureux qui, trop confiants en d'ineptes protecteurs, avaient négligé, chose insensée et presque coupable, de penser à leurs propres intérêts. Malheur partout à qui n'a pas d'outils pour cultiver la terre, un abri pour se reposer de ses fatigues, quelques avances pour vivre une saison! Ils étaient partis en troupeaux, et les bergers, plus bétes que chiens le furent jamais dans leur profession, les laissèrent périr.
Mais est-ce bien à l'Amazonie que peuvent s'appliquer ces lignes? On rend trop volontiers tous les pays chauds solidaires d'une insalubrité que l'on croit générale. Et nous n'avons fait que répondre par des généralités à cette vague croyance. Nous voyons une terre voisine, la Guyane française, où les entreprises imbéciles de la plus routinière, la plus formaliste, la plus incapable et la plus suffisante de toutes les administrations, coûtèrent la vie à plusieurs milliers de colons européens. Mais en Amazonie il n'en a pas été ainsi. Ni l'administration portugaise, ni l'administration brésilienne, ne se sont rendues coupables de ces criminelles inepties. L'initiative individuelle y a été aussi habile et heureuse qu'elle a été maladroite et malheureuse dans la petite colonie d'à côté. Tous les colons blancs qu'on a introduits à Cayenne y sont morts, tous ceux qu'on a intro-
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duits en Amazonie s'y sont acclimatés, y ont prospéré et y ont fait souche. Cayenne est une petite terre souillée, sinistre et maudite que Ton fuit. L'Amazonie, — climat et milieu identiques d'ailleurs, — est un vaste monde qui ne respire que la richesse et le bonheur, et qui sera d'ici peu un des centres d'attraction des émigrants d'Europe.
Toutefois, quiconque veut aller réparer les injustices que la fortune lui a faites dans sa terre natale, doit avoir le cœur haut et Tesprit ferme. Un pied dans le navire transtalantique, l'émigrant doit dépouiller le vieil homme, et se rendre compte qu'il n'est plus un matricule de l'armée des gueux, mais un homme libre en partance pour l'indépendance et la richesse. Celui qui a visité l'intérieur de l'Amazonie peut affirmer que tels Européens qu'il a rencontrés, blanchis par soixante années de forêts, de rivières, de marais, ne désespéraient pas de fînir leur siècle et se montraient tout aussi verts que ceux de leurs camarades restés en Europe. Tous ces grands vieillards, ces héroïques lutteurs, m'ont affirmé que la proportion de ceux qui étaient morts dans leurs rangs n'excédait guère la moyenne ordinaire des mortalités. Tant l'indépendance^ la liberté, les espérances qui se réalisent sont de puissants viatiques!
Ijbs colons installés sur les bords du grand fleuve n'auront pas h se plaindre de l'isolement. De tous les chemins qui marchent, de tous les grands chemins de la terre, il n'en est pas de plus important que l'Amazone et ses affluents. Le bassin de l'Amazone est plus grand que dix fois la France. A plus de cent lieues de ses embouchures, le fleuve est encore aussi large que le Pas-de-Calais. A mille lieues de l'Océan , il est encore trois fois aussi large que la Seine à Paris. Toute l'Amérique du Sud en est tributaire. La Bolivie a les sources de son plus grand affluent, le Pérou les sources mêmes du fleuve. L'Equateur, la Bolivie, ont la plus grande partie de
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leur territoire dans son bassin. Le plus grand avantage du Venezuela est de posséder le canal naturel qui fait communiquer TOrénoque avec un affluent de TAmazone. Cette grande mer d*eau douce qui s'étend en ligne droite de Marajo au Pérou, et qu'un canal fera un jour communiquer par-dessus quelque bas chaînon de ]a Cordillère avec quelque go]fe du Pacifique péruvien, est navigable sur tout son parcours par des navires de haut bord. Le colon peut s'établir sans crainte aussi loin qu'il le voudra sur les rives du fleuve géant, il aura toujours la mer à sa portée, grÂce à ce prodigieux Bosphore qui partage en deux continents le continent de l'Amérique du Sud .Au septentrion, au midi, des affluents innombrables, dont quelques-uns sont beaucoup plusi mportants que le Danube ou le Volga, viennent apporterau Bosphore américain le tribut de leurs eaux jaunes, noires, blanches ou bleues. La plupart de ces rivières sont navigables jusque dans leur cours supérieur. Et ce merveilleux système d'artères de navigation intérieure offre plus dé 80,000 kilomètres de développement, si l'on ne compte que les rivières pouvant porter des navires de 1,000 tonneaux. Le Mississipi et ses aflQuents n'offrent qu'un développement moitié moins considérable. Après cette comparaison, on ne peut réfléchir sans enthousiasme à l'avenir réservé à cette région magnifique.
L'Amazonie est peut-être la contrée la mieux arrosée de la terre. Seulement, du confluent du Rio-Negro au cap de Nord, le fleuve reçoit sur la rive gauche plus de vingt grands afflueïits parallèles, dont cinq au moins sont aussi importants que le Rhin. La rive droite est encore beaucoup mieux partagée. Quatre grands cours d'eau, de ceux dont l'importance égale celle du Danube ou du Volga, viennent se réunir au fleuve principal : la Madeira, le Tapajoz, le Xingù et le Tocantins. Ils prennent leur source à trois
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OU quatre mille kilomètres de leur embouchure dans la région aurifère et diamantifère du plateau brésilien. Plus large que le Rio-Negro, qui pourtant a 5 kilomètres à son embouchure (i), communiquant avec le Paraguay comme le Rio-IN'egro communique avec l'Orénoque, la Madeira est un des cours d'eau les plus importants du monde. Entre ces quatre grands affluents coulent parallèlement 20 ou 25 afïluenls de second ordre, tous plus importants toutefois que la Garonne ou la Seine.
La rive droite du Bas-Amazone a sur la rive gauche un grand avantage. Les affluents de droite ne sont généralement encombrés de chutes que dans la partie supérieure de leur cours, tandis qu'à gauche, à partir de 5o ou 100 kilomètres de leur embouchure, les rivières ne sont plus navigables, à cause des chutes et des rapides. Il est à remarquer que plus on s'avance vers l'ouest, au delà du Rio- Negro et de la Madeira, plus les rivières offrent un grand espace proportionnel libre d'obstacles à la navigation à vapeur.
Les cascades des rivières guyanaises tiennent à l'imperfection du système hydrographique de la contrée, contrée qui semble être encore en formation, et dont la main du temps n'a pas encore achevé de façonner la structure. Le plateau guyanais est un immense cône aplati, dont les vallées, au lieu de descendre du sommet à la base comme autant de rayons, s'étagent parallèlement en couronnes concentriques comme des marches d'escalier d'une prodigieuse pyramide. L'absence de pentes régulières, de vallées intérieures, ne permet pas aux rivières de couler; des sources à la zone côtière, elles ne font que sauter et tomber.
(1) Et 32 à 100 kilomètres en amont, à la Bahia de Boyassù; et encore 25 à 800 kilomètres en face de Xlbarù.
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Un observateur qui s'élèverait en ballon au-dessus des montagnes centrales de Guyane verrait, avec une lunette suffisamment bonne, se dérouler entre Para et Ciudad Bolivar un gigantesque ovale dessiné par TÂmazone, le Rio-Negro, TOrénoque et la mer. Au sein des forêts vertes et des savanes jaunâtres, il verrait sortir, des sommets des montagnes en se dirigeant vers le sud, l'est et le nord, les rubans blancs des cours d'eau descendant par des chutes gigantesques les marches d'escalier du plateau, et bondissant vers les terres basses qui bordent le grand fleuve et la grande mer. Ces chutes, dont quelques-unes mesurent 2S mètres de hauteur sur des centaines de mètres de large, sont trop rapprochées les unes des autres pour ne pas présenter un obstacle insurmontable à la grande navigation de l'intérieur; mais elles peuvent être utilisées, principalement celles qui se trouvent dans le voisinage des terres basses, et être transformées en moteurs mécaniques. Si les chemins de fer pénétraient les hautes terres du plateau, soit en suivant les chemins de ronde ou de remparts que les rivières sont obligées de sauter en cascades, soit en les escaladant au moyen de remblais, toutes les chutes pourraient être utilisées par l'industrie, et fournir une force immense, incalculable, force permanente, infatigable et inépuisable, plus considérable sans aucun doute que celle fournie par les 3oo millions de tonnes de houille que l'industrie humaine réduit annuellement en fumée.
Une des particularités les plus remarquables des terres basses de l'Amazone, est la multiplicité des canaux naturels et des lacs qui bordent les rives du fleuve. Igarapés, furos, paranas, forment des douzaines de petits fleuves parallèles à côté du grand cours d'eau, comme de petits sentiers à côté de la grande route. De chaque côté du chenal principal, sur les 20, 3o ou /\o kilomètres qui
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s'étendent de rive à rive, avant d'arriver au nord et au sud de la région des canaux, se trouve un fouillis d'iles et d'ilôts formant un inextricable archipel où seuls les seringueiros, les regatôes et les Indiens sont capables de se reconnaître.
Ces fleuves, ces estuaires, ces anses, ces lacis de canaux, ces lacs en arrière-côte, ces interminables archipels, s'ils constituent une ressource précieuse pour la navigation, ne sont pas moins utiles pour la pèche.
De l'ablette grosse comme le petit doigt, au lamantin gros comme un bœuf, tous les poissons de l'Amérique du Sud, entraînés par le courant, semblent s'être donné là rendez-vous. Sans parler des tortues, dont les variétés sont innombrables et dont quelques-unes atteignent dans ces parages des dimensions colossales, se livrer à une énumération de tous les trésors aquatiques de la contrée serait chose fastidieuse. Il suffit de dire que les industriels de Mapa, de Vigia et de Para, réalisent annuellement avec le pirarucn, le lamantin, la colle de machoiran, des bénéfices énormes qui feraient pâlir d'envie les placériens de la Guyane française; et qu'une bonne partie de la population de ces villes vit dans une large aisance, grâce seulement à ses nasses et à ses filets.
I^s rivières, les canaux, invitent à explorer les forêts, les chutes d'eau invitent à les exploiter. Chacune des innombrables cataractes du plateau de Guyane est destinée à faire mouvoir une scierie, en attendant qu'elle serve de moteur à l'usine qui préparera les plantes industrielles.
Car la richesse actuelle, frappante et palpable, de l'Amazone, c'est sa végétation forestière. Les plus riches mines du monde se trouvent là, ne présentant que peu de difficultés d'exploitation. Chaque hectare possède en moyenne pour i,ooo francs de bois; soit, pour l'immense
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forêt des deux provinces amazoniennes, le chiffre vertigineux de 25o milliards de francs!
Je ne veux pas ouvrir de parenthèse pour énumérer los 260 espèces de bois et les aoo sortes de plantes précieuses que renferment les forêts de la Guyane et de l'Amazone. Ces richesses ont leur réputation faite, et il n'est pas besoin aujourd'hui de vanter les merveilles de la forêt vierge de l'équateur américain.
Où, mieux qu'en Amazonie, trouvera-t-on des cieux favorables, de vastes et riches forêts et de puissants fleuves? La couronne de forêts de l'Amazone est destinée à fournir avant peu et pendant longtemps, le monde de bois d'ébénisterie et de construction, en même temps que les planteurs des plateaux et des vallées d'Amazonie auront pour mission de nourrir la vieille Europe affamée.
Pour ce qui est de prétendre que le fer va bientôt se substituer au bois dans tous les anciens usages de celui-ci, la crainte en est à peu près aussi sérieuse que serait celle d'un bouilleur pleurant à la pensée que l'application immédiate de l'électricité à la traction va faire tomber dans la quinzaine, à un chiffre dérisoire, la cote des deniers d'Anzin.
L'Amazone, en face du Mississipi et du Saint-Laurent, plus rapproché encore du Niger et du Congo, relié par des canaux naturels à TOrénoque et au Paraguay, au centre du bassin terrestre de l'Atlantique , puisqu'il est à égale distance du Canada et de la Plata, de l'Europe du Centre et de l'Afrique du Sud, doté avec profusion de tous les avantages géographiques qui favorisent le développement de la navigation, verra sans doute un jour dans ses immenses archipels, ses estuaires, ses rades, ses canaux, ses lacs, des flottes immenses, les plus puissantes du monde, battant pavillon amazonien. La richesse prodigieuse des forêts sans limites; le nombre, la profondeur, l'étendue et la sûreté
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des ancrages, la quantité innombrable des ports naturels, montrent qu'il est prochain le jour où des chantiers de construction s'établiront dans les iles et sur le littoral de cette prodigieuse mer Egée américaine, dont le climat est plus beau que celui de la Grèce et dont le continent est plus riche que celui de l'Asie. Le fer, dont la terre est faite là-bas, est à pied d'œuvre, l'argile des hauts fourneaux est là inutilisée, le combustible couvre la terre, la nature n'attend, depuis des siècles, que des hommes de bonne volonté. Que les Brésiliens s'adjoignent des frères d'Europe pour utiliser ces incalculables richesses, que leurs appels réitérés soient enfin entendus^ et bientôt le grand Empire Lusitanien deviendra une des grandes nations maritimes de la terre. J'ai toujours pensé que l'avenir réserve au Brésil des destinées plus magnifiques encore que celles qu'il promet aux États-Unis de l'Amérique du Nord.
Rien n'est beau dans sa simplicité majestueuse comme ce milieu amazonien. Les savanes couvrent à peu près le cinquième de sa surface, et forment comme de vastes clairières dans l'immensité du grand bois. Et des rivages de palétuviers qui bordent la mer et le fleuve jusqu'aux sommets des plateaux, rien n'est varié comme la forêt. Sur les hauteurs, à côté des essences précieuses de la zone torride, la température relativement douce des altitudes a donné droit de cité aux essences d'Europe. Les voyageurs aux Tumac-Humac, qui ont exploré la grande gibbosité de rOyapock, Adam de Bauve, Leprieur, affirment y avoir rencontré le chêne.
Rien d'ailleurs n'est aussi étrange, aussi complexe, moins régulier et moins uniforme que la forêt tropicale de l'Amazone. Les espèces n'y poussent presque jamais en famille, et l'exploitant doit s'attaquer à de grands espaces à la fois,
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où il abattra tout pour classer ensuite les essences. Cette exploitation ne ressemblera en rien à celles de nos forets civilisées, régulières, bien plantées, taillées, échenillées, avec un tapis de mousse sous les pieds, et sur la télé des perspectives, des échappées dans les profondeurs, faites a souhait pour le plaisir des yeux. Cette architecture classique des forêts d'Europe et de l'Amérique du Nord est en opposition complète avec le romantisme touffu, gigantesque, inextricable, du style amazonien, dont la richesse inépuisable est prodigue et désordonnée.
A côté des trésors qu'elle réserve à la grande exploitation, la foret réserve au chasseur des richesses aussi nombreuses que variées. Des oiseaux de toute chanson et de tout plumage, depuis le perroquet jusqu'au pigeon, depuis le héron jusqu'à la poule d'eau, depuis le vautour jusqu'à la tourterelle, depuis l'oiseau- mouche jusqu'à l'aigle, s'ébattent dans les feuillages, planent dans le voisinage du ciel ou se promènent gravement sur la berge des cours d'eau. Des animaux innombrables, timides ou farouches, le lièvre et le lapin du pays, le porc sauvage, la biche, le lapir, s'offrent à la flèche et au fusil.
Les serpents y chassent aussi, guettant leur gibier, mais leur nombre est loin d'être aussi considérable qu'on se l'imagine. Boas et crocodiles sont en somme des voisins inoffensifs. Le fusil de l'Européen, dès que l'un de ces monstres aura fait sa connaissance, chassera les autres du canton. J'ai, mainte fois, rencontré dans la forêt caïmans et serpents gigantesques, plus rarement des serpents venimeux, jamais je n'ai eu à me plaindre d'eux. Les hôtes les plus incommodes, sinon les plus dangereux que, l'homme rencontre dans les forêts sont les insectes, moustiques, maringouins, maques, qui habitent aussi la savane et la rivière, et sont en réalité ce que l'Equateur présente de plus désa-
gréable. Tigres, caïmans et serpents font plus de peur que de mal, mais les armées d'insectes bourdonnants et piquants causent plus d'ennui qu'ils ne font de peur. Il existe toutefois des préservatifs plus ou moins efficaces, et, à la longue, on arrive à supporter avec patience ces ennemis agaçants. D'ailleurs, les criques ne sont pas rares où ni moustiques, ni maringouins, ni piaos ne tourmentent notre épiderme. C'est là que le colon installera son hamac ou son lit, et l'exploiteur des bois son campement.
Ces idées, ces faits, ces inductions, vraies pour le Bas- Amazone, plus spécialement étudié par l'explorateur, ne le sont pas moins pour l'Amazonie entière.
Vn. — Les Français en Amazonie.
La colonie française de l'Amazonas est plus nombreuse, plus prospère, plus riche que celle de la province de Para. Les Français de la province de l'Amazonas jouissent auprès de la population brésilienne d'autant d'estime et de plus de sympathies que n'importe laquelle des autres colonies étrangères.
Il est un fait connu de tous à Manâos et dans l'intérieur : la colonie française est la plus nombreuse et la plus riche. Les autres colonies, anglaise, allemande, américaine, italienne, hispano-américaine, sont beaucoup moins importantes.
Dans le Solimoens, sur 55 maisons de commerce, 23 sont françaises, 20 portugaises, il n'y en a que 12 de brésiliennes ou étrangères. Au Madeira, au Purus, au Rio-Negro, au Javary, et principalement au .luruà, on compte un très grand nombre de Français établis au regatôes.
Il est difficile d'en faire un recensement exact, nos compatriotes répugnant à se faire enregistrer au consulat ; mais, se basant sur des renseignements pris auprès des principaux
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commerçants français de la contrée, il semblé qu'on puisse actuellement porter à 4oo le nombre des Français se trouvant dans la province de TÂmazone, contre 200 dans celle de Para. Ce chiffre de 600 Français, presque tous notables, constitue une forte proportion, une respectable minorité, si l'on ne tient compte dans la population totale que de la partie réellement civilisée dans le sens européen du mot. Nous sommes à la tête du mouvement progressiste dans l'Amazonie occidentale. La distribution de ces colonies par ordre d'importance intrinsèque et relative est, dans l'ordre descendant, Solimoens, Juruà, Madeira, Purus, Javari, Rio- Negro. Le commerce aujourd'hui considérable du Juruà a été monopolisé par une maison française, la maison Kahn, Polack et Compagnie, comme celui du Purus l'a été parles maisons anglaises.
Il faut ajouter comme auxiliaires importants bon nombre d'Israélites marocains (Tanger, Tétuan et RifF) et espagnols (Gibraltar), qui parlent tous français, se réclament de la France, et que la population brésilienne considère comme nos compatriotes.
Il y a environ i5o ou 200 de ces Israélites répandus dans toutes les rivières, où ils se font, très consciencieusement, les propagateurs de notre langue et de notre influence commerciale.
La colonie française de l'Amazone ne se compose pas exclusivement de commerçants. Elle compte des agriculteurs cultivant le cacao, de petits industriels ayant des plantations de canne à sucre et distillant de la cachaça, exploitant dans des seringaes à eux le caoutchouc, et dans leurs piaçabaes la piaçaba. Il faut aussi enregistrer une industrie spéciale : on compte plusieurs chaloupes à vapeur françaises dans les rivières de l'intérieur, dont une au Rio-Branco. Leurs propriétaires les affrètent au taux de 200 francs par jour et
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s'en servent pour aller acheter eux-mêmes les produits de la contrée, prenant du fret pour compléter leur chargement s'il y a lieu.
 Manàos il existe une douzaine environ de bonnes maisons françaises. La plus importante est celle de MM. Kahn, Polack et C'^. (]ette maison a inauguré une organisation originale et nouvelle de l'exploitation de l'intérieur. Cet exemple, qui a été imité, peut être considéré comme type. Cette maison a une vingtaine de jeunes gens voyageant dans l'intérieur. Ces espèces de commis ne sont nullement des vagabonds, des aventuriers plus ou moins tarés, mais des jeunes gens de bonne éducation, d'une assez bonne instruction, intelligents, laborieux, entreprenants. La maison, sur la simple garantie de leur moralité, donne à chacun d'eux pour vingt ou trente mille francs de marchandises, moyennant une commission. Ils partent avec leur pacotille, et s'en vont faire régatôes dans l'intérieur. Après huit ou neuf mois d'absence, ils reviennent du haut Jurua ou du haut Punis avec un petit pécule, et ils recommencent jusqu'à ce qu'ils en aient assez pour s'établir à leur compte. Beaucoup d'entre eux sont juifs d'Alsace. J'ai connu aussi parmi eux quelques Parisiens. Il est curieux de voir ces jeunes gens blonds et frêles, revenir bronzés et avec un air martial de leurs courses toujours très pénibles, quelquefois périlleuses, ayant ramé eux-mêmes leur canot pendant des mois entiers, traversé le Brésil et passé sur les territoires boliviens, noblement fiers des quelques contos de reis qu'ils ont si durement gagnés, la mémoire pleine des souvenirs de leur héroïque canipagneetl'imaginationenflammée à l'espoirde nouvelles aventures. Au bout de quelques mois deManaos, ces jeunes gens, devenus tristes et moroses, n'attendent plus, et avec une impatience fébrile, que l'occasion de repartir : la nostalgie du désert les a repris. Le vieux sang de la noble race se remet
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à bouillonner avec enthousiasme au souvenir et dans l'action des grandes aventures, et c'est là une particularité que Ton ne saurait trop mettre en relief. Le Français, toujours ami des Indiens, toujours brave et endurant, se révèle sous son plus beau jour dans les grands voyages du haut Purus et du haut Jurua! Ajoutons que tous ces jeunes gens, non seulement parlent portugais, mais encore, bien souvent, plusieurs dialectes indigènes.
Un exemple pour finir. J'avais vu partir en mai 1884 deux jeunes gens, un instituteur parisien et un élève de l'école d'horlogerie de Besançon. Ils étaient, l'instituteur surtout, pâles et maladifs, et l'on considérait leur entreprise comme une pure folie. Pendant six mois on n'eut pas de leurs nouvelles. Ils revinrent en mars i885, après des fatigues et des aventures dignes du temps de la conquête, bronzés et robustes, ayant découvert dans la région des sources du Jurua qu'ils remontaient, un seringal qui fera probablement leur fortune.
Regatôes, exploiteurs des produits de la forêt, planteurs de canne ou de cacao, armateurs, commerçants^ artisans : on voit que la colonie française de l'Amazone, colonie pleine de sève, embrasse déjà bien des spécialités. H faut dire aussi qu'elle réussit parfaitement. Nous n'avons nul doute sur les magnifiques destinées qui l'attendent.
Aussi l'influence intellectuelle delà France, langue, littérature, et le reste, est-elle plus grande à l'Amazone qu'au Para. Un seul exemple peut donner la mesure de la chose : la bibliothèque de Manàos (7,000 volumes environ) compte les deux tiers de ses livres écrits en français. Les deux tiers des habitants delà ville parlent ou lisent notre langue.
Vin. — Les idées séparatistes.
Un homme considérable de Para, le baron de Marajo,
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deux fois président de province, dans un ouvrage publié en i883, A Âniazonia, dit ce qui suit :
« La lecture des journaux publiés à Para et à TÂmazone dans ces dernières années, ne peut laisser d'impressionner celui qui connaît le caractère pacifique et résigné de la po* pulalionde T Amazonie, et aussi la ténacité des Amazoniens, leur opiniâtreté dans leurs revendications, quand ils sont une fois, bien persuadés que leurs intérêts ou leurs droits sont dédaignés ou sacrifiés.
« Les journaux des différents credo politiques qui divisent ces provinces^ en tout adversaires passionnés les uns des autres, se retrouvent d'accord dans un seul camp : ils font campagne ensemble contre le gouvernement central, tyran des provinces amazoniennes.
(c II n'y a journal, conservateur ou libéral, libre penseur ou clérical, qui, dans chacun de ses numéros, ne se fasse le champion d'une réaction contre la prédominance des provinces du Sud.
« La façon peu bénévole, je dirai même agressive, dont fut traitée la population amazonienne par un président du conseil des ministres, qui la qualifiait de « citoyens d'arcs et de flèches, » quand il fut question de l'augmentation de la députation, et quelques articles peu réfléchis publiés par les journaux du Sud, ont eu pour résultat de faire croire à la population de l'extrême nord de l'empire, que le gouvernement et même quelques représentants des provinces méridionales considèrent la population amazonienne comme composée des parias de la société brésilienne, et seulement tenue à payer les taxes.
« De là est résultée une propagande systématique dont les forces vont toujours croissant, et qui aujourd'hui présente la question sous une forme périlleuse pour l'intégrité du Brésil : à savoir, s'il y aurait ou non avantage pour la
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population amazonienne à vivre de ses propres ressources, séparée du reste de Tempire. Et comme les plaintes des Amazoniens contre une centralisation excessive, une fiscalisation égoïste, sont justes, que Torgueil que leur impose la richesse et la prospérité de leur pays est légitime, il est probable qu'il faudrait peu de chose pour mettre en péril cette intégrité du Brésil, peu menacée tant que vivra l'empereur, mais, dans Tavenir, si sérieusement compromise. » L'hostilité des Amazoniens contre leurs présidents venus du Sud est à peu près constante. On ne nous envoie du Sud, disent-ils, que des créatures incapables ; et ils citent ce légendaire président de Para, José Bento daCunha Figueiredo, qui avait dépensé des sommes énormes à bâtir des levées pour conquérir de nouvelles terres sur l'Océan, dans un pays dont les terres désertes pourraient nourrir une population trois cents fois plus nombreuse que la population actuelle.
Et pourtant, disent les Amazonenses, nos provinces ne sont-elles pas à la tête du mouvement de propagande de l'instruction publique dans l'empire? Nous dépensons à Para 600 contos, et à l'Amazone 404^ pour subventionner nos écoles primaires et nos collèges; et, eu égard à la proportion de la population, aucune autre province de l'empire, pas même la Cour, ni Rio, n'en dépense autant que nous. Nous ne sommes donc pas des citoyens d'arcs et de flèches, et on ne devrait pas nous traiter en colonie. Et il est incontestable que le développement du progrès est extrêmement rapide en Amazonie, et que le Sud pourrait bien d'ici à fort peu de temps être singulièrement distancé.
Ils se targuent aussi, et avec raison, de la libéralité de leurs sentiments, il n'y a déjà plus d'esclaves dans la province de l'Amazonas, et l'on en compte à peine 20,000 dans
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celle de Para. L'Amazonie sera depuis longtemps purgée de rcsclavage, que Tinstitulion sera encore une question de vie ou de mort pour le Sud. C est qu'au Nord on a le travail des Indiens, et que rien ne pourra au Sud remplacer de sitôt le travail des esclaves.
Les griefs des Amazoniens sont d'ailleurs nombreux et sérieux.
C'est une idée acceptée de tous en Amazonie, que les deux provinces du Nord sont oubliées et dédaignées par le gouvernement central et les provinces du Sud. Pendant longtemps ces plaintes ne furent qu'un murmure, on espé^ rait qu'avec l'augmentation des revenus fournis par la contrée au gouvernement général, celui-ci montrerait plus de sollicitude pour les provinces amazoniennes. Mais ces espérances ayant été déçues, le murmure de mécontente* ment est devenu une clameur qui n'est pas sans inquiéter le gouvernement de Rio. Ce n'est pas seulement de l'abandon dans lequel ils sont laissés que sont indignés les Amazoniens, mais, aussi de l'indifTérence avec laquelle on accueille toutes leurs réclamations, de l'ignorance si sou* vent démontrée dans laquelle se trouve le gouvernement de Rio à l'égard des choses du Nord. Les tristes résultats des injustices commises, les inconvénients de l'extrême centralisation, déterminèrent une propagande qui d'abord ne proclama que la nécessité urgente de la décentralisation, mais aujourd'hui ne craint pas d'afficher ouvertement ses désirs de voir se réaliser la séparation de l'Amazonie du reste de l'empire.
Cette propagande, il faut le reconnaître, devient chaque jour plus active, et elle continuera sans doute, parce que les réclamations sur lesquelles elle s'appuie sont justes, parce qu'elle se base sur des faits que la population tout entière connaît et qui impressionnent très vivement la par-
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lie la plus éclairée de la population. Pour ces grands problèmes de la vie sociale du Brésil, toutes ces grandes questions, ces besoins urgents, auxquels sont consacrés les rêvenus nationaux, qu'est-ce que le gouvernement général a essayé de faire en Amazonie, malgré les revenus très considérables envoyés par les deux provinces à Rio ?
L'émigration, la civilisation des Indiens, la division et l'acquisition des terres, l'augmentation de la représentation parlementaire, le désintéressement du gouvernement central à l'égard de l'instruction publique dans les provinces, l'arsenal de marine, l'arsenal de guerre, le manque de subventions aux travaux publics, l'énormité des impôts comparativement aux autres provinces, la question du contesté avec la France, sont autant de raisons qui entretiennent le mécontentement des Amazonenses à l'endroit du gouvernement central.
L'émigration. — II est certain qu'on ne pourrait citer un seul fait, un seul ordre du gouvernement, tendant à faire affluer l'émigration pour les deux provinces du ^ord.
On sait que pour faire des tentatives de colonisation en Amazonie, en raison d'un climat spécial, de cultures et d'industries différentes, il serait nécessaire de préluder par quelques études méthodiques. Le gouvernement central ne s'en est jamais préoccupé. Jamais des études, si rudimentaires qu'elles soient, n'ont été entreprises sur l'initiative du gouvernement central, sur la question des travaux préparatoires à faire en Amazonie. Le gouvernement central, épris avec exagération peut-être de la colonisation allemande, s'est désintéressé de l'Amazonie en pensant, ce qui est d'ailleurs exact, qu'elle était impropre à la colonisation germanique. Mais des immigrants de race latine. Portugais, Français, Italiens et autres, ne pourraient-ils pas s'y accH*
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mater? Pourquoi n'y a-t-il pas introduit, comme le désirait le conseiller Cansansao de Sinibu, des travailleurs asiatiques?
Des millions ont été dépensés par le gouvernement pour favoriser Témigration dans les provinces du Sud, et le gouvernement ne se souvient des provinces du Nord que pour leur faire payer des impôts.
La cmlhalion des Indiens. — Qu'a-t-on fait pour la civilisation des Indiens? On devait créer des centres indigènes, mais on n'a installé jusqu'à ce jour que des directeurs des Indiens qui auraient dû être précieux, mais qui ne sont que des sinécuristes, quand ils ne trouvent pas moyen de vivre à la fois et aux dépens des indigènes et aux dépens du trésor. Les missionnaires, en très petit nombre, semblent être soigneusement choisis parmi les plus mauvais. Les missions ne sont malheureusement trop souvent que des établissements de commerce et des écoles de dépravation.
Et pendant ce temps, la catéchèse des Indiens dans les provinces du Sud a donné les plus heureux résultats.
Division et acquisition de terres, — Il n'existe pas encore pour le Nord, ni pour l'alotissement des terres ni pour leur vente, un système de législation supportable. Les frais de délimitation, extrêmement onéreux, sont à la charge de l'acheteur; et pour la mise en vente, elle se fait sans plan, au hasard de la demande; il n'existe ni cadastre ni bureau de renseignements.
augmentation de la représentation parlementaire. — Un autre sujet de plainte des populations de Para et de l'Amazonas est la faiblesse numérique de leur représentation au Parlement de Rio. Para se plaint d'avoir aujourd'hui, malgré l'augmentation de sa population et de ses richesses, le même nombre de députés qu'en 1824 ; d'être la quatrième province de l'empire comme importance de ses revenus im-
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pénaux, et une des dernières pour rimportancedesa représentation parlementaire. Certaines provinces du Sud ont un député pour 5o,ooo habitants, Para un député pour i4o,ooo. Para, qui a i3,ooo élèves dans ses écoles primaires et secondaires, qui dépense 600 contos pour l'instruction publique, se place dès aujourd'hui au premier rang des provinces de l'empire pour le développement du mouvement intellectuel. Mais cette raison n'a pas encore paru suffisante pour lui donner le nombre de députés auquel elle a droit, pas plus que le mouvement du commerce général qui place la province de Para au quatrième rang parmi les provinces de l'empire. Instruction publique. — Toutes les provinces reçoivent une subvention du gouvernement général pour l'instruction publique. L'Amazonie n'en reçoit aucune. Jusqu'à ces dernières années, la province de Para avait touché une subvention dérisoire de un conto , qui vient d'être supprimée.
L'arsenal de marine. — Para, à la bouche de l'Amazone, devrait être l'entrepôt des magnifiques bois de construction navale de la contrée; mais le gouvernement central ne s'est pas ému de cette question. Bien plus, cet étrange arsenal ne possède pas un seul chantier de construction, pas une seule scie mue à la vapeur, pas une scierie, pas une fonderie, pas un dock, pas une digue; et la station navale se compose, au grand complet, de quatre navires, dont le plus important, la corvette Paraense, est à peine en état de faire un voyage sur la côte de Marajô.
L'arsenal de guerre, — Cet arsenal, dit le baron de Marajô, est une indécence pour les Paraenses : c'est un ancien bâtiment de douanes, dont on a réparé les ruines avec des constructions en bois. Cela a à peu près la valeur défensive d'un hangar ou d'une halle.
Bien digne de l'arsenal de guerre est l'Hôpital Militaire,
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qui a été fort adroitement édifié dans un centre d'infections palustres accélérant singulièrement les convalescences.
Pas de subpentions aux travaux publics. — Les Amazonenses se plaignent aussi du désintéressement absolu que montre le gouvernement général pour tous les travaux publics entrepris en Amazonie, notamment de Tabsence des subventions pour la construction de nombreux édifices publics indispensables, pour le chemin de Ter de Bragança et celui de Madeira-Mamoré , etc.
Inégalité des impots. — Enfin, les Amazonenses affirment, et leurs hommes d'État prétendent prouver, que dans les deux provinces la proportion des impôts payés au gouvernement général est plus forte que dans le reste de l'empire.
Territoire contesté, — Les hommes politiques de Para reprochent amèrement au gouvernement général de n'avoir pas su résoudre jusqu'à ce jour le différend pendant avec la France au sujet des territoires situés au nord de l'Araguary. L'existence de cette marche inattribuée entre la province de Para et la colonie française est, selon eux, la cause unique de l'absence presque complète de relations de commerce entre leur ville et celle de Cayenne.
Telles sont les principales causes de cette fermentation autonomiste, ou même séparatiste. Cette fermentation ne saurait être indifférente à une nation qui a en Amazonie d'aussi grands intérêts de commerce et d'influence que ceux que nous y avons actuellement. Il se prépare de grandes choses de ce côté. Nos hommes d'État ne feraient pas mal d'étudier un peu la question amazonienne.
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