‹ La France équinoxialeChapitre 10 sur 57 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

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Les lacs. Le Maranliâo. — Le Maranhao, que l*on prend ordinairement pour se rendre aux lacs, a été ouvert récemmenty it y 21 une quarantaine d'années, par une des dernières secousses qui aient été senties dans la région.

Les eaux du grand lac de Mapa, beaucoup plus vaste alors qu'aujourd'hui y ont afflué sur un point et se sont fraye un chemin plus court vers la mer : ce chemin c'est le Maranhao.

Le Maranhao a environ 100 mètres de laideur, 4 ^ ^ i^ètrès de profondeur à marée basse et jusqu'à 8 ou 9 mètres à marée haute .

D'innombrables petits igarapés et furos viennent y aboutir en tous sens. C'est la patrie des flamants, des aigrettes et de tous les oiseaux d'eau.

Le Maranhao a une cachoeira de vase dangereuse à marée basse. Il y a quelques mois un créole de Cayenne, ancien employé de placer, s'y est noyé.

Les furos (i) de la rivière entourent des lies tantôt flottantes, tantôt solidifiées; tout cela était lac autrefois.

On ne trouve pas de palétuviers jusqu'à la côte, ce ne

(1) Furo : synonyme d'arroyo, mot plas connu aujourd'hui en langue française; canal naturel.

l6 LA RÉGION DES LACS.

sont que moucoumoucous, roseaux, plantes marines : une forte marée enlèverait tout.

Le Maranhao est beaucoup plus lai^e en sortant du lac qu'en arrivant aux Mapas. Il sort du Lago Grande par mille canaux enfermant des gazons flottants, des iles d*herbe courte, prairies minuscules étreintes par les eaux, terres plates, vertes, fleuries, couvertes par endroits d'une végétation étrange, bizarre, inconnue, paradis du botaniste. Â Test se perd dans le lointain la ligne des palétuviers de la côte; à l'ouest, à l'horizon, défilent les bordures forestières de la terre ferme derrière lesquelles se déroulent les savanes (i).

Les lacs. — Comment les anciens Indiens de la côte de Guyane, grands navigateurs il est vrai, mais qui pourtant pratiquaient peu la voile, pouvaient-ils affronter avec leurs pirogues les dangers de la haute mer? sans doute, ils ne naviguaient guère que dans les lacs du littoral alors beaucoup plus nombreux et plus importants qu'aujourd'hui, comme tout l'indique, depuis le grand lac de Mapa jusqu'à ceux du cap de Nord. Ce n'est qu'originairement que les envahisseurs Tupi-Cara!bes , nouvellement arrivés de leur patrie inconnue, purent être de vrais marins, par la suite ils n'osèrent affronter que la navigation fluviale ou lacustre.

Lago Grande. — Le Lago Grande est couvert d'iles flottantes et dlierbes marines sous lesquelles il disparait et devient prairie. La partie libre du lac n'est déjà plus guère qu'une rivière lacustre dans laquelle on trouve quelques iles de terre haute, rares et de peu d'étendue.

Les canards, les sarcelles, tous les oiseaux d'eau s'ébattent dans ces végétations aquatiques, ou se penchent sur les quelques arbustes chétifs des petites tles solidifiées.

(1) Pour les savanes, voir tome I : La République de Counani.

LA REGION DES LACS. I y

Le lac esl sans profondeur, il se terre en bien des endroits, il n'a qu'un mètre d'eau à marée basse; l*été il est presque à sec et il faut attendre le flot pour passer. L'hiver, les eaux sont plus abondantes; on peut canoter partout; mais le lac libre n'est guère élargi, les végétations marines se soulèvent avec l'eau, la prairie lacustre monte.

La végétation du lac se compose principalement de champs de roseaux et de plantes grasses appelées vulgairement oreilles d'âne.

On y trouve aussi des plantes fibreuses dont les racines et la tige sont dans l'eau et supportent à leur extrémité aérienne de larges feuilles en forme d'assiette.

D'autres plantes sous-marines, longues, ramifiées, portent sous l'eau upe infinité de bouquets spongieux dont on voit émerger les fleurs jaunes, qui tranchent avec le bleu sombre des fleurs d'oreilles d'âne.

Les quinquins (i) aux couleurs de feu s'ébattent sur ces végétations qui sont comme autant d'éléments constitutifs de la formation de la terre.

En effet, les herbes spongieuses supportent une espèce de couche de mousse, produit de la décomposition de leurs fleurs et de leu;*s rameaux supérieurs ; les graines d'oreilles d'ânes et de roseaux germent et prennent racine dans cette couche peu consistante.

A la longue, la décomposition des végétations plus fortes des oreilles d'ânes et des roseaux donne une espèce de vase végétale presque solide où poussent les moucoumoucous qui mourront quand la terre sera devenue forte et solide et seront alors remplacés par les graminées de la savane.

Dans plusieurs parties du lac je retrouve les chicots

(1) Petits flamants couleur de flamme, gros comme des cailles.

gigantesques que j'avais déjà remarques à Petite^Mapa et que je reverrai jusqu'au lac des Deux-Bouches. Comment expliquer la présence de ces chicots au fond de lacs qui sont les uns en train de se combler, les autres bordés de terres montagneuses? Ce ne peut être que par la théorie d'un affaissement.

Le vent fait du courant quand nous passons dans le lac libre ; il y a là de la mer pendant l'hivernage.

En approchant des ilôts de formation récente je les vois semés de petits mamelons couverts de savanes roses et d'arbustes rabougris; l'eau du lac libre est limpide. Nous voyons d'ici la rivière du Bac. Pendant l'hiver, cette rivière servirait d'émissaire au lac et communiquerait avec l'Océan par Tigarapé de Line (i).

Nous ne tardons pas à rentrer encore dans les végétations marines.

Quand on navigue dans ces districts aquatiques, entre un champ de roseaux et un champ d'oreilles d'ânes, dans un fossé d'un mètre de largeur, et qu'on regarde les voiles des pirogues sillonnant d'autres champs, on a l'illusion de régates dans les herbes d'une prairie.

Parfois on manque le passage, comme cela nous est arrivé; nous courons au milieu des roseaux dont nous voyons la racine à un mètre au fond de l'eau , tout est vert autour de nous.

Mes deux matelots, un Italien de Gênes et un ancien esclave presque blanc venu de Para, montent alternativement au mât pour voir s'ils découvriront le chenal.

C'est le désert de l'égarement, le désert des herbes et des eaux. Il est difficile de ne pas manquer le passage; toutes ces iles flottantes voyagent, et à moins de parcourir le lac

(1) De Line, ou d'Olindo. 11 se parle dans le Mapa un sabir franco-portugais auprès duquel la règle de rorthographe géographique perd ses droits.

tous les jours on ne peut être au courant de sa changeante topographie. Je navigue au milieu de cette terre en formation, faisant fuir les aigrettes blanches et les grands blancs au vol pesant, tout heureux de trouver par accident quelque sentier de crocodile ouvrant pour une minute un bout de chemin libre.

Parfois un courant sous-marin crée un petit lac sans herbes, une clairière d'eau vive dans la foret des plantes marines.

Naviguant ainsi dans la terre, la voile et^ les pagayes suffisent à peine pour avancer d'un kilomètre à Theure. Si Ton n'est pas pressé, l'œil se récrée par la contemplation d'une multitude de fleurs multicolores qui invitent la main à les cueillir. Mais chaque cueillette est le signal d'un fourmillement indescriptible; la nation des moustiques, maques et maringouins, peuple ces régions qui ne sont ni terre ni eau. Nous passons, car nous ne sommes qu'aux premiers jours de septembre; mais, en octobre, il faut bien connaître les chenaux pour diriger les plus petites pirogues dans le lac presque complètement desséché. Cet état nouveau est tout récent : il y a quarante ans toutes ces végétations n'existaient point, le lac tout entier n'était qu'eau libre et profonde, même pendant l'été; les goélettes de 4o tonneaux le traversaient. Mais le lac se comble rapidement; dans peu d'années il ne restera à la place de la partie actuellement libre qu'un petit cours d'eau , comme le rio Souje. Cette partie libre décrit une courbe assez prononcée.

Le rîo Souje, à son embouchure dans le lac, n'est pas fort éloigné de Petite-Mapa, mais il n'existe pas de chemin par terre entre les deux cours d'eau. En arrivant au rio Souje, et d'ailleurs jusque dans le haut des lacs, on voit encore la double ligne d'horizon : les palétuviers de la côte et la bordure boisée des savanes.

Rio Souje. — Le rio Souje, qui amène au Lago Graade les eaux du Redondo, coule, dans la partie inférieure de son cours, au milieu d'un ancien lac disparu. Il est d*abord étroit, n'a qu'une dizaine de mètres de largeur et glisse entre les roseaux comme un ruisseau dans un champ de blé. Près de chaque rive les berges sont presque complètement solidifiées et couvertes de roseaux, avec des bouquets de moucoumoucous.

A l'est et à l'ouest, les lignes lointaines des palétuviers et de la bordure des savanes marquent les contours de l'ancien lac. Le rio Souje est une rivière Fort belle et propre, à l'eau limpide malgré le nom du rio, nom qui veut dire sale. Dans cette première partie de leur cours , les bords du rio Souje présentent un phénomène singulier : les berges, élevées de plus d'un mètre au-dessus des plus hautes marées, offrent un curieux mélange de la végétation marine et des essences du grand bois. Par endroits, la savane de la rive occidentale arrive jusqu'à la rivière.

Un peu plus haut, le rio Souje devient un véritable fleuve, la terre est bien formée et a pris la place du lac. On trouve sur les berges des arbres gigantesques dans les branches desquels des volées de sasas et d'oiseaux d'eau s'ébattent avec un bruit étourdissant. Tous les échassiers semblent s'être donné là rendez- vous. Le rio Souje a environ 12 kilomètres depuis le Lago Grande jusqu'au confluent de Tigarapé da Serra , et 12 autres de l'igarapé da Serra au Redondo. On compte six habitations sur ses bords. A l'embouchure de l'igarapé da Serra le paysage devient magnifique. Au confluent, la rivière, élargie jusqu'à 5oo mètres, présente deux petites îles couvertes de pelouses dans un encadrement de terres hautes et montagneuses couronnées de majestueuses forêts. Des pirogues remontent et descendent l'igarapé da Serra pour aller tra-

vailler le caoutchouc ou transporter la gomme à Mapa. C'est un peu au-dessus du confluent que demeure aujourd'hui José Honteiro, qui fonda le village de Queimado dont il fut le dernier habitant.

Dans toute cette région, on parait travailler activement : on brûle des abatis en plusieurs endroits; nous croisons un grand nombre de canots qui, affairés, courent à des occupations diverses. J'essuyai, au confluent de l'igarapé da Serra, un orage comme je n'en avais pas encore connu en Guyane^ avec d'horribles éclats de tonnerre et accompagnement d'une pluie torrentielle de deux heures.

A partir du confluent de l'igarapé da Serra, le rio Souje devient un fleuve magnifique de 3oo mètres de largeur. Mais bientôt la rive orientale est prise par les roseaux, le fleuve se resserre entre ces roseaux et les hautes berges de la côte occidentale, et sa largeur dépasse rarement loo mètres de courant libre.

Cest aussi à partir du confluent de l'igarapé da Serra que commence le territoire appelé Queimado. Queimado est un mot portugais qui signifie brûlé. Queimado est abandonné depuis juin i883 ; José Monteiro a été son dernier habitant. Queimado se composait du nord au sud : i^ d'un petit cimetière ayant une dizaine de tombes (rive occidentale); 2^ de deux cases assez propres qui appartenaient à José Monteiro (même rive), où Ton trouvait des cocotiers, des orangers, des citronniers, des goyaviers et tous les arbres fruitiers du pays; 3^ un peu au sud, sur la rive orientale, de trois cases, aujourd'hui abandonnées, comme le reste, et situées au milieu d'une petite savane.

Dans le haut de Queimado, la rivière n'a plus que 3o mètres de largeur libre. Queimado et l'igarapé da Serra forment un isthme de terre haute entre deux lacs. En sortant de cette région , le rio Souje (c'est sa dénomination gêné-

rique^ mais il en a plusieurs, chaque habitation lui donne le sien) coule dans une grande prairie de roseaux. Les berges de la rivière sont solidifiées et des bosquets de moucoumoucous émergent du niveau uniforme des herbes. Les lignes des bois spnt assez éloignées ; il y a eu jadis en cet endroit une expansion lacustre.

La rivière traverse encore ensuite un petit isthme de terre ferme, puis elle .présente un peu plus loin deux petites cachoeiras de vase.

Il y a quelque activité dans cette région que les seringueros parcourent actuellement tous les jours. Chacune des six habitations du rio a sa ménagerie. Il y a là évidemment quelque progrès. C'est dans ces parages que je fis connaissance avec les premiers caïmans. Depuis, je n'y pris pas plus garde qu'aux maringouins.

Au-dessus de Queimado, ce sont des fromagers gigantesques qui ornent des champs de roseaux.

Toute cette contrée est magnifique, aussi riche et belle que les environs du village de Mapa sont pauvres et laids.

Plus haut, le rio coule au milieu d'un marais, vestige d'un ancien lac disparu , et n'a plus que quelques mètres de largeur et quelques pieds de profondeur. D'innombrables igarapés et furos parcourent le marais en tous sens : les uns , en plus grand nombre , se rattachent à la branche maîtresse, les autres essayent en vain de se rattacher au Redondo, qui s'avance au nord-est. Un fort courant venant des lacs se fait sentir, il est d'au moins deux nœuds à l'heure. Sur les rives lointaines de Tancien lac disparu se montrent quelques palmiers. Avant d'arriver au Redondo, on prend une espèce d'avant-lac, ou lac intermédiaire, par un canal étroit bordé d'arbustes épineux, qui rappellerait (c le chemin de la prairie », n'étaient les caïmans et les boas qu'on voit s'ébattre dans les fourrés.

Parti du village de Mapa le matin, j'entrai au Redondo à nuit noire , après douze heures consécutives de canotage. Le lac s'annonce par un grouillement de pragas à donner la chair de poule. Hëlas ! je n'étais qu'au début de mes épreuves.

Voici le Redondo. Le rio Souje Bnit comme il avait commencé : il n'est ici qu'un ruisseau étroit et presque vide dans un désert de roseaux et d'herbes marines.

Lac Redondo. — Le Redondo est un joli petit lac circulaire, entièrement libre , aux eaux claires, transparentes et profondes, semé de nombreux petits ilots de terre haute, les uns boisés, les autres gazonnés, qui rappellent au marin qui m'accompagne, créole au langage hyperbolique, l'admirable baie de Rio de Janeiro ! Ce lac serait un vrai paradis sans les pragas qui en dépoétisent le séjour. Il était jadis plus étendu, il se comble comme les autres; ses rives sont prises par la végétation marine.

Le Redondo, à proximité du Fréchàl et de Tigarapé da Serra, est un centre commercial de quelque importance. On y compte trois magasins, celui de Joaquim Belforte, Brésilien de Para, dans une ile de l'est; celui de Castilho, Péruvien, dans une autre ile au sud-ouest ; celui de Covis, créole de Cayenne, dans une ile du nord-ouest.

M. Covis eut l'extrême obligeance de me conduire luimême, avec son bateau, jusqu'au lac des Deux-Bouches, voyage assez dur qui valut à mon hôte , déjà vieilli et fatigué, de faire, au retour, une grave maladie de six semaines.

Honneur à ce brave Français! Âh, si l'on voulait tirer de nosFrançais d'avant-garde tout ce qu'on en pourrait tirer!'...

Il ne me fut pas donné d'assister au Redondo à l'une des fêtes du lac. Ces fêtes se célèbrent par des régates : deux ou trois douzaines de pirogues venues du Redondo et des environs concourent pour desprix de vitesse en sillonnant

une journée entière, d*une rive à Fautre rive, la gracieuse petite nappe d*eau.

Lac Courtmcha. — Le lac Couroucha, que je ne pus visiter, se trouve à Fest-nord-est du Redondo. On le dit fort Taste. Il doit son nom à un industriel français qui y faisait faire la pêche. Non loin du Couroucfaa, du côté de Test, se trouve le G>urtisal. On ignore s*il existe des conimunications par eau entre ces deux lacs.

Rwière de Jabourou. — La rivière de Jabourou , que je prends au sortir du Redondo, va de ce lac au lac Jabourou ; elle reçoit les eaux du Bréo et du Toucounaré.

Le Bréo. — Le Bréo est un affluent de gauche de la rivière de Jabourou. Le rio Bréo traverse un lac assez important avant de s*unir à cette dernière rivière.

Le Toucounaré. — Le Toucounaré envoie une branche sur le lac de Bréo ; cette branche sort du lac de Bréo, forme le lac Toucounaré et tombe dans la rivière de Jabourou. Une autre branche du Toucounaré tombe directement dans le Fréchal.

Lac Jabourou. — Le lac Jabourou, à Textrémité sud de la rivière de Jabourou, a dû élre fort vaste autrefois, car les lignes boisées qui indiquent l'ancien lit ne s'aperçoivent pas d'une rive à l'autre; mais le lac est pris en presque totalité par les roseaux, les oreilles-d'&ne et les moucoumoucous. Du lac ancien et du lac actuel, il ne reste en réalité qu'un chenal central. Vers le milieu de ce chenal central passe la rivière Fréchal , qui coule ouest-est, à travers les herbes marines.

Le Fréchal coule ensuite nord-sud, au milieu du lac envahi, d'où il sort pour aller se jeter dans le Couroucha, qui communique encore avec le Jabourou par un igarapé qui sort au nord-est de ce lac.

Ripîère Prêchai. — A la sortie du lac Jabourou, on suit un

LA RÉGIOir DES LACS. 2 5

instantleFréchal, rivière importante dans son cours moyen, mais rétrécie ici par la végétation aquatique. Quand le Prêchai tourne pour aller tomber dans le Couroucha, on le laisse pour prendre l'igarapé Cyrille.

Jgarapé Cyrille. — L'igarapé Cyrille est presque impraticable, même en pirogue; il est envahi en entier par la végétation marine.

Lac Cyrille. — Le lac Cyrille a dû être jadis important» mais il est pris tout entier; il ne reste plus qu'un étroit chenal au centre.

Bréo, Toucounaré, Jabourou et Cyrille sont le reste d'un seul et même lac avec Andiroba à l'ouest. Cet ancien lac est dès aujourd'hui presque complètement terré; il ne reste plus que les chenaux.

Lac Andiroba. — Le lac Andiroba, à l'ouest, communique avec le Bréo, le Jabourou, le Cyrille et le Pracouba.

Lac Pracouba. — En sortant du lac Cyrille, on entre dans le lac Pracouba. Le Pracouba est un beau lac libre aux eaux profondes, aux rives hautes et bien boisées.

Sur la rive occidentale se trouve l'habitation de Manoêl Preto. Le Pracouba n'a pas d'iles. Il communique avec le Sakaisat, qui est à l'est. Le Pracouba est fameux par ses tempêtes de l'hivernage.

Ce lac est peuplé ; on compte cinq ou six habitations sur ses rives. Au nord, un étranglement du lac est appelée Petit- Pracouba. La passe du Petit-Pracouba au Grand-Pracouba est difficile.

Lac Sakaisat. — Le Sakaisat, que je n'ai pu visiter, passe pour être à peu près aussi grand que le Pracouba. Il s'étend à l'est entre le Pracouba et le Pranari. Le Sakaisat est double ; on distingue le petit Sakaisat et le grand Sakaisat. On ne sait si ce lac communique avec le lac Apezat, dont il est proche.

Rmère Pranari. Le tapis^franc des lacs, — La rivière qui va du Pracouba au Gimprido est appelée Pranari. Le Pranari est une rivière lacustre qu'on serait souvent tenté de prendre pour un lac. Elle s'étend parfois, avec des iles nombreuses, sur 3 ou 4 kilomètres de laideur. Les iles et les rives du Pranari ont des berges élevées; ce sont des terres hautes couvertes de hautes futaies. Un peu avant d'arriver au Tapage, le Pranari est un véritable lac, presque aussi étendu que le Redondo.

Tapage (de tapado^ bouché) est un étranglement du Pranari, qui en cet endroit n'a plus que 1 5 mètres de largeur.

Le Pranari ne communiquait pas autrefois avec le Comprido ; les eaux se sont ouvertes, à Tapage, un passage étroit et profond. J'ai fait sonder, et on a trouvé plus de 5o mètres de fond.

A partir de Tapage, le Pranari s'élai^t un peu , la rivière coule entre de petites collines qui encadrent un paysage charmant. Des iles nombreuses sui^ssent des eaux sombres et profondes; des anses, de petits promontoires, découpent de mille manières la rive haute et boisée, au bas de laquelle une végétation de moucoumoucous , de palmiers et d'arbres inconnus, qui rappellent le pommier, s'étagent jusqu'aux altitudes supérieures où régnent les géants de la forêt. Sur la rive occidentale, au milieu d'une toute petite savane ornée d'un lac minuscule, dans un site délicieux, se trouve la maison de Tapage, le tapis-franc des lacs, le rendez-vous de tous les mauvais drôles du Mapa. A la maison de Tapage, on célèbre i8o fêtes par an, et cela à grand renfort de cachaçay et non sans coups de couteau.

Le Pranari, un peu plus loin, s'élai^it encore démesurément et redevient lac. De nombreux ilôts s'échelonnent sur la côte occidentale, des montagnes de verdure tranchent

sur le sombre des eaux el le jaune paie de petites prairies couchées là en long, au soleil , comme des tigres au pied des monts. Le Pranari s'étrangle brusquement : c'est la passe du Ck>mpridoy courte et étroite.

Lac Comprido. — Ce lac est aussi un lac double ; il comprend le haut Comprido et le bas Comprido. Le bas Cornprido est moins vaste que le Redondo , il est complètement libre, découpé de baies nombreuses; ses rives hautes et basses ne sont pas envahies. Le bas des berges est couvert de pinots qui se mêlent aux arbres des grands bois. La passe du bas au haut Comprido est courte et n'a pas plus de loo mètres de largeur.

Le haut Comprido est un grand et beau lac complètement dépourvu de toute végétation envahissante. Ses ties, petites et gracieuses, n'obstruent pas le centre, mais sont toutes distribuées au périmètre. Les berges, fort élevées, sont couvertes de palmiers de toutes sortes, au-dessus desquels commence la forêt, bordure de la savane. Les terres, au Comprido , sont encore plus élevées qu'à Pracouba , où les terres hautes ne font que commencer. Cependant on ne compte que deux ou trois habitations sur les bords du lac, bien que le Fréchal coule là , derrière , à peu de distance , dans des forêts de caoutchouc, au milieu de magnifiques savanes qui se continuent jusqu'à Tartarougal, d'un côté, et à Mapa, de l'autre. Un affluent de gauche du Pranari communiquait jadis avec le passage des deux Compridos; un barrage interrompt maintenant cette communication qui abrégeait la route de Pracouba. Du Comprido on commence à voir les montagnes du Tartarougal qui accompagnent le voyageur jusque dans la savane de Macapa. Le passage de sortie du haut Comprido n'a que 3o mètres de largeur; il est fort court et aboutit de suite au lac Coujoubi.

Lac Coujoubi. — . Le pourtour du lac compte des tles

nombreuses, mais le centre est libre. Le périmètre du lac et les tlots qui le bordent sont découpes de détroits , de baies et de furos innombrables. Sur les rives, qui sont fort élevées, les bâches et les pinots croissent parmi les grands arbres. Ce sont là les caractères de tous les lacs de terre haute, Pracouba, Comprido, etc. La région devait être jadis peuplée : le cimetière, rive ouest, compte 4^ tombes. Ce cimetière est entretenu par un individu qui a fait aussi le vœu de se charger tous les ans de la célébration de la fête de la Toussaint. Cet homme est Joao Despaz, le saint de Coujoubi. Outre l'habitation de Joao Despaz, on en compte encore trois ou quatre autres , dont celle de Joao da Silva, où j*ai passé la nuit. La savane touche presque au lac. On va de Coujoubi, par savane, au Redondo en une heure de cheval. Toutes les habitations actuelles de Coujoubi ont des ménageries : j'y ai vu aussi du coton et de l'indigo, mais on ne cultive pas en grand. On sort du lac pour entrer dans la rivière Petit-Coujoubi par un passage étroit de 5 mètres de longueur sur 2 de largeur, juste la passe du canot.

Rivière de Coujoubi. — La rivière de Coujoubi est un cours d'eau large, profond et fort important. Il irait plus loin, à ce qu'on m'assure, que le Fréchal lui-même. La rivière de Coujoubi a 100 mètres de largeur un peu au-dessus de son embouchure dans le lac. Un peu plus haut, c'est un cours d'eau lacustre enfermant des lies nombreuses, mais envahi par les végétations aquatiques.

Je remontai un de ses affluents de gauche , assez étroit, coulant en marais et présentant une cachoeira de vase. Plus haut, cet affluent coule en forêt, se rétrécit de i5 à 20 mètres, mais est libre d'herbes. Des bois tombés barrent son cours en divers endroits. Je rencontrai le caoutchouc à l'habitation de Joao de Salles, que je visitai.

Au Coujoubi, la population est maladive ; le district parait malsain.

Rivière Petit-Coujoubi. — Pour se rendre du lac Coujoubi au lac Itoba^on prend la rivière Petit-Coujoubi. Cette rivière est d'abord bouchée par les oreilles-d'àne et les moucoumoucous, puis elle s'élargit peu à peu et devient complètement libre. Alors la rivière est belle, large, bordée de hautes terres boisées au sommet et ornées à la base d'une bordure de palmiers caranas. Le paysage devient montagneux, la rivière a un kilomètre de largeur sur quatre mètres de profondeur, mais elle est en partie envahie par les herbes marines. C'est encore là une rivière lacustre, un ancien lac à demi disparu. Plus loin, la rivière est de plus en plus envahie, sa navigation devient difficile, il faut pousser le canot avec les fourcas. Sur la rive occidentale on me montre une croix isolée ; on appelle l'endroit <c cimetière de l'Espagnol. », parce que, il y a quelques années, un Espagnol y a été assassiné et enterré. Un peu plus loin, on entre dans le Choumbique.

Rivière Choumbique. — La rivière Choumbique n'est plus qu'un chenal au milieu d'un lac déjà complètement terré. Le chenal de Choumbique conduit au lac Terre-Jaune.

Lac Terre-Jaune. — Le lac de la Terre-Jaune est petit, rond, moins grand que le Rodondo, et n'est envahi qu'au pourtour. Il doit son nom à des champs de terre jaune qui se trouvent du côté de Choumbique. On sort de ce lac pour entrer dans la rivière d'Itoba par un passage étroit, difficile, presque complètement bouché.

Rivière dlioba. — La rivière d'Itoba, qui va du lac Terre- Jaune au lac d'Itoba, est large, mais envahie. Itoba vient de deux mots tupis : taob (taoub), et toub, (i) explétif qui signiez Toub : en portugais, tuba.

3o LA REGION DES LACS.

fie abondance. Itoba : Taob-toub : lieu où il y a beaucoup de taoubs. Les laoubs sont, en effet, très communs dans le district.

Grande rivière dlioha. — La rivière dltoba, affluent du lac du même nom, coule dans le grand-bois au milieu de cônes d'érosion semés à tous les coudes du cours d'eau. L'Itoba a de 20 à 4o nièlres de largeur. On trouve deux habitations à l'embouchure et deux dans le haut. Celles du haut appartiennent, Tune à un Paraguayen réfugié, Tautrè à Mariano Ribeiro, qui va me conduire au Lago Novo. Dans les hauts, la Rivière Grande d'Itoba se rapproche, me dit* on, à nn quart d'heure de marche de Tartarougal Sinho.

hac dlloha. — Le lac d'Itoba est le paradis des pragas ; nulle part je n'en ai vu autant : on passe la journée à agiter son mouchoir pour écarter les insectes. Le lac est rond, petit, sale, plein de plantes marines dont les petites feuilles rousses et les petites fleurs jaunes donnent aux eaux une couleur de sang. Du lac Itoba pour aller au lac Macacouari il faut traverser une région déplantes marines, roseaux et oreilles-d'àné qui obstruent presque complètement le passage ; le barranca est des plus mauvais.

C'est à l'entrée du lac Itoba, non loin de l'embouchure de la Rivière Grande d'Itoba, que se trouve l'habitation d'Antonio da Silva Cameta, ainsi appelé du nom de sa ville natale. C'est peut-être le plus honnête homme de la région des lacs. Sa bonne hospitalité me fit oublier mes fatigues, et les pragas qui rendent le district presque inhabitable. La fille de Caméta est mariée à Cavenne avec un surveillant militaire. Cette bonne et honorable famille a de plus pour moi la qualité de parler le français et le créole de Cayenne.

Ijac Macacouari. — Après le barranca d'Itoba, on tombe dans le lac Macacouari. Une des branches du Macari y passait autrefois. Aujourd'hui le lac est presque complète*

LA. RÉGIOIf DES LACS. 3l

ment envahi par les herbes marines. Le chenal est libre à peu près partout, mais il est étroit^ et de chaque côté s'étendent des champs solidifiés de roseaux et de moucoumoucous. Le chenal arrive au Macari en passant au milieu d'une foret de moucoumoucous nains.

Rwiire Macari. — On suit un instant le Macari avant de prendre la rivière des Deux- Bouches. Le Macari est le reste misérable de Tancien fleuve. Entre Macacouari et la rivière des Deux-Bouches, le Macari a de 5o à loo mètres de largeur, dont une dizaine seulement de libres. Sur ses rives on trouve la végétation du grand-bois déjà poussée sur le marais solidifié : des pinots, des bois-canon parmi des moucoumoucous et des cambrouzes. Le Macari vient de la savane de l'ouest; de ce côté, son cours est peu étendu. Pendant l'hivernage il reçoit, par un canal qui court derrière le lac des Deux-Bouches, le trop-plein des Tartarougals. Vers Test, il est bouché au bout de deux heures de canotage. On ne saurait le pratiquer jusqu'aux lacs côtiers : son cours est en partie efTacé. Il faudrait traîner les pirogues pendant deux ou trois jours dans des marais à moitié solidifiés, au milieu des herbes coupantes, dans la patrie des jacarés et de toute la vermine tropicale, pour arriver au lac Da Jac, d'où sort le Macari pour tomber dans l'Océan.

Riçière des Deux-Bouches. — La rivière des Deux-Bouches coule du Macari au lac des Deux-Bouches. Elle est de peu d'étendue. Ses rives sont couvertes de forêts de moucoumoucous d'où émergent des pinots, des bois-canon, quelques grands arbres et où habitent de nombreuses tribus de ramiers. Elle a 20 mètres de largeur.

Lac des Deux- Bouches. — Ce lac est ainsi nommé parce qu'il possède les deux bouches du delta du Tartarougal : la bouche qui envoie les eaux au Lago Novo et aux lacs côtiers , la bouche qui coule vers les lacs du Mapa. C'est un

3a LA. REGION DES LACS.

graod et beau lac complètement libre , avec des berges bautes et bien boisées, des iles nombreuses, des c6tes profondément découpées.

En entrant, on voit distinctement, au sud-ouest, les montagnes des Tartarougak : Tartarougal Grande, Tartarougai Sinbo et Masiranduba.

On compte trois habitations au fond des trois golfes du lac : au nord est celle de Manoël Joaquim , au fond d'un golfe plein de chicots dont la présence en cet endroit ne peut guère être expliquée que par la théorie d'un affaissement. L'habitation de Manoêl Joaquim est en savane; cette savane, qui s'étend entre le lac des Deux-Bouches et le Lago Novo, est la tête du campo d'Âpurema. Manoél Joaquim est un vaqueiro de Marajô. C'est lui qui me conduira à Nazareth. Au fond d'un golfe, au sud-est, habite Joao Belforte, fonctionnaire brésilien. Ce monsieur, espèce de subdelegado ou d'inspecter, est chaîné de signaler à Macapa ceux des fazendeiros de l'Apuréma qui, pour éviter de payer les droits au gouvernement , feraient passer leur bétail par les lacs. Dans une ile de la rive occidentale habite Joao Antonio, chez qui je passai deux journées agréables. L'habitation de Joao Antonio est dans un site splendide. C'est en même temps une des plus élégamment construites de la contrée. La nuit, on voit de là les feux du campo d'Apurema , boucans, abatis qui brûlent. Chacune des trois habitations a une petite ménagerie.

Le lac des Deux-Bouches, comme les autres lacs, a son cimetière. Celui-ci en a même deux, sur la route de Tartarougal.

L'embouchure de Tartarougal dans le lac n'a rien de majestueux, elle a moins de loo mètres de laideur, et un peu plus haut la rivière se resserre à 3o mètres environ.

Tartarougal est aujourd'hui un des centres du travail du

caoutchouc dans la contrée. C'est à Tartarougal que se trouvait alors mon subdelegado. Ce fonctionnaire, pas fier, était à travailler le caoutchouc en attendant de l'avancement. J'avais à cœur de voir ce personnage. Mais je partis d'al)ord pour le Lago Novo, où Mariano Ribeiro avait hâte de me conduire.

Rivière du Lago Nova. — La rivière du Lago Novo sort du lac des Deux-Bouches au nord-est. Elle a loo mètres à son embouchure, puis se rétrécit bientôt de moitié. Elle coule quelque temps dans le grand bois qu'on laisse ensuite pour prendre une végétation de marais, moucoumoucous mêlés de cambrouzes, de pinots et de bois-canon. Puis la rivière se réduit à 20 mètres, tout en conservant de 4 ^ 8 mètres de fond et toute la limpidité de ses eaux.

Un peu plus loin commencent les végétations qui font de cette rivière et du lac auquel elle aboutit (régions que n'avait encore visitées aucun voyageur européen) un des plus étranges cantons de ces terres étranges du cap de Nord.

Végétation des marais. — Les roseaux et les marécages commencent. On trouvera jusqu'au lac des ilôts de terre haute, mais ils deviennent déplus en plus rares. Sur les rives on ne voit plus que des roseaux, des mpucoumoucous entourés de plantes grimpantes, des arbustes chétifs au milieu des cambrouzes. Le courant entraîne les eaux avec une vitesse de deux nœuds vers le Lago Novo, immense déversoir du Tartarougal, tête du système méridional du delta de ce fleuve. Sur les rives, à droite et à gauche, les indications habituelles accusent un lac disparu.

La végétation des palmiers règne de plus en plus exclusive, La rivière, devenue crique, devient chenal , et le courant des eaux resserrées précipite sa violence vers le lac.

Aux champs de roseaux et de palmiers succède une im-

cnense forêt de ^bâches qui n'a pas moins de quatre à cinq kilomètres de profondeur. Si loin qu'il puisse pénétrer dans les dédales de la gigantesque colonnade sylvestre , Tœil ne voit rien que Teau des marais , le soleil de Téquateur et la colonnade des bâches, monotone, infinie, sans solution.

Je navigue au milieu d*une végétation marine qui se pourrit, puante et grouillante d'insectes , au pied des palmiers. Le sentier de pirogue suivi, barré en plusieurs endroits par les bâches tombés , n'est plus qu'un affreux chemin de caïman, large de cinquante centimètres, presque i>ans eau, mais d'une profondeur insondable dans les détritus végétaux. Les sasas au plumage de feu et à la maigre aigrette, nos compagnons des rivières , ont disparu ; quelques canards s'ébattent dans l'eau tiède du marécage; quelques ramiers reposent au hasard dans le chapiteau d'un palmier quelconque de la palmeraie sans fm, leurs ailes fatiguées.

Parfois nous laissons le sentier de caïman que le hasard nous a fait suivre, et nous naviguons n'importe où, sur deux mètres d'eau, dans la forêt inondée.

C'est déjà le lac, mais le lac pris. Quand on sort de l'immense forêt des bâches à la fois maigres et décapités, on entre dans le domaine des moucoumoucous, qui plongent leurs racines dans quatre mètres d'eau, n'élevs^nt que quelques pieds de tige au soleil.

Des algues de dix mètres de tige abandonnent, au fond du marais, leurs rameaux souples et flexibles à l'action multiple des courants. J'essaye de boire, mais il faut choisir l'endroit; l'eau, chaude dans les végétations marines, n'est fraîche que dans les clairières où elle vit et court des profondeurs à la surface.

Parfois, dans ces endroits limpides, elle est tellement transparente qu'elle laisse admirer dans leurs moindres détails les merveilles de la végétation sous-marine.

LA nÉGlON DES LACS. 35

Plus on approche du lac, plus sont nombreuses et vastes les éclaircies dans la forêt des moucoumoucous. 1^ vent se fait déjà sentir dans ces clairières où Ton pèche \epeixe-bol' (lamantin). On traverse deux ou trois avant-lacs avant d'arriver au lac véritable.

De là ^ on voit s'ébattre aymaras, marsouins, caïmans, pirarucus et tracajas. Un peu plus loin les lames nous prennent, c'est le lac.

Logo Noifo. — Je suis le premier Européen qui visite ce lac, le plus vaste et le plus curieux, me dit mon guide, de tous les lacs de la contrée.

Le Lago Novo est libre sur toute son étendue, mais renpli d'ites nombreuses qui le divisent en un grand nombre de compartiments ayant chacun un nom spécial. Le premier compartiment que l'on rencontre est le golfe Comprido ou Long, ayant deux ou trois kilomètres de largeur sur cinq ou six de longueur.

Les rives du golfe sont bordées de moucoumoucous où s'entortillent les plantes grimpantes et d'où émergent des bosquets de pinots et des flots de terre haute. Le golfe Long est séparé du golfe Laurence par la presqu'île Saïsat, à l'extrémité de laquelle, sur un cap, se trouve un carbet où les pécheurs de lamantins et de pirarucus se réfugient pendant la nuit.

Même dans ce premier golfe, le lac est agité ; dès qu'on laisse la rive pour courir le large, on rencontre de fortes lames qui mettent la pirogue en péril. Le golfe, comme la totalité du lac, a beaucoup de fond; je fais sonder et trouve de six à huit mètres. Aussi, pour traverser le golfe et courir sur le lac, le vrai lac , faut-il alléger la frêle embarcation. Sans cela, la violence des vagues se chargerait de nous ensevelir au seuil du lac mystérieux, du Lago Novo ou lac du Roi, comme on l'appelle encore.

Ce nom de lac du Roi, dit la légende, vient de ce qu'un roi de France avait jadis envoyé des hommes pécher par là.

Le passage n*est pas sans péril; la lame, courte et pro* fonde, roulant slir douze mètres de fond, imprime à la pirogue un mouvement combiné de roulis et de tangage capable de donner au plus vaillant un véritable mal de mer.

Quand on a passé le golfe, le grand lac, coupé au milieu par deux archipels très allongés, se présente devant nous, s'étendant à perte de vue au sud-est. Je fais encore sonder, et partout on trouve de dix à douze mètres de profondeur. On ne peut s'empêcher de se faire cette réflexion qu'il n'y aurait qu'à ouvrir, ou plutôt élargir, vers l'Araguary ou l'Amazone, un canal de dix à douze kilomètres, canal naturel existant déjà mais insulTisant, pour installer à la bouche du grand fleuve de l'Amérique du Sud le plus gigantesque et le plus magniBque des ports de refuge, de guerre et de commerce. Toutes les flottes de l'Europe pourraient évoluer dans le Lago Novo.

Le Gibraltar de l'Amazone est là.

La profondeur du lac, son étendue, les terres élevées de ses rives et de ses tles, ses innombrables bassins qui se protègent les uns les autres feraient du Lago Novo une position stratégique et commerciale de premier ordre, à la seule condition d'ouvrir un canal de grande navigation vers l'Amazone ou l'Aragouary.

Le premier grand bassin du lac est situé entre l'archipel plus haut mentionné, la côte orientale et le second archipel. Entre le premier archipel et la côte se trouve un détroit long et profond, espèce de fleuve de deux à trois cents mètres de large sur dix à douze de profondeur, à l'eau claire, sombre et limpide comme dans tous les parages du lac.

Tempête au Logo Now. — Nous pensâmes périr dans la traversée du premier archipel au second. Au lieu d attendre le matin , nous traversâmes dès le soir au soleil couchant. Le lac moutonnait, faisait de la mer; mes Indiens regardaient autour des pirogues, d'un air inquiet et eflaré, cette mer des orages, menaçante. C'est dans ce bassin, que nous traversâmes tous dans la frayeur, entre le premier et le second archipel, que se pèche le lamantin.

Nous ne pensions guère alors à la vache marine. La seconde pirogue, montée par un Indien et deux petites filles, offrait un spectacle navrant. L'esquif se remplissait, la vague entrait par l'avant, par l'arrière, par les bordages, et quand la frêle embarcation ne disparaissait pas dans le sillon des flots, nous pouvions voir les deux enfants vider l'eau avec une énergie désespérée entre deux chiens qui les regardaient faire, béants, stupides, jetant de temps à autre à la tempête des hurlements lamentables.

On ne court plus de dangers en longeant les iles du second archipel. Ces iles sont de terre haute, fort élevées, et arrêtent le vent. Sans cet archipel, qui partage le lac dans sa plus grande longueur, la navigation en pirogue serait ici impossible aussi bien que dans la haute mer.

La traversée du deuxième archipel au troisième offre assez de sécurité.

AKfenir du Lago Novo. — Cette partie du lac est semée d'ilôts extrêmement nombreux. La plupart du temps on ne trouve pas de bassin libre, mais seulement des canaux naturels entre les iles, canaux larges et profonds entre des terres hautes et boisées. Plus tard, en voyageant dans les canaux qui font communiquer l'Amazone et le Tocantins, je me rappelai les archipels du LagoNovo ; ceux du bas Amazone leur sont inférieurs en richesse et en beauté. Ces bassins libres et ces canaux naturels seraient on ne peut plus

favorables au développement d'une population de marins. De même, les îlots de terre haute se prêteraient à merveille à rédification de petites villes de pêcheurs et de trafiquants. L'absence des pragas est un bienfait de plus.

Et cela sans parler de la ville militaire et maritime que le Lago Novo pourrait voir s'élever; car Maraca n'est rien, dit-on, une presqulle de boue au niveau de la mer, avec une végétation de palétuviers et un sol non aflermi.

Les flottes du Lago Novo commanderont un jour le passage de l'Amazone.

Ce qui favoriserait tout particulièrement le développement de la prospérité du lac, c est qu'au sud, au sud-ouest et au sud-est, la grande nappe d'eau est entourée de savanes. Ces savanes sont autant de golfes du grand campo d'Apurema, extrémité méridionale de la grande savane d'Oyapock-Amazone.

Des savanes infinies sur son pourtour, des bois de construction dans ses lies, les poissons les plus précieux du globe dans ses eaux, telles sont les richesses de cette mer intérieure aujourd'hui déserte et ignorée.

On ne voit pas les savanes en parcourant le lac, car la nappe d'eau est entourée d'un cordon de mai*ais, puis de grands bois au delà desquels seulement elles se montrent.

La savane sud-ouest est celle de Tracajatuba du Lago Novo. Cette savane se confond avec celle de l'Apurema. La rivière Tracajatuba du Lago Novo elle-même communique pendant l'hiver avec l'aniuent du Zeiba qui passe près de chez Manoël do Santo et qu'on appelle l'Acanouera. L'Acanouera fait la séparation de la savane de l'Apurema et de celle de la Tracajatuba du Lago Novo. Les bœufs de Nazareth viennent, l'été, boire sur les bords du grand lac.

On m'a montré derrière les deux archipels des fonds, des golfes du Lago Novo , que Ton appelle des lacs : lac ou fond

LA RÉGION DES LACS. 3c>

de rHopital, lac Marsoin, lac Carré, lac du Fond, Escarvadodo MattOy lac des Ananas, lac Mongouba^ lac des Quatre- Coins.

Je visitai aussi la bouche de la rivière du Comprido, qui: continue la branche méridionale du delta duTartarougal, et porte vers le lac da Jac et l'Océan le trop plein des eaux du Lago Novo. J'ai visité toutes les criques du sud et du sudest, saufCarana. Toutes ces rivières viennent des savanes.

Foyage dans les marais de Traça jatuba, — Je n'oublierai? jamais le voyage d'un jour que je fis dans les parages de Tracajatuba do Lago Novo. Je partis de la factorerie de mon Indien Ribeiro à dix heures du matin. Mes hommes étaient ivres. Ils surchargèrent d'une grande voile notre pirogue à trois places.

Nous laissons l'ilot de Ribeiro et passons ensuite derrière celui du cimetière. (Chaque lac a le sien ou les siens.) Nouscinglons ensuite vers la côte sud-est. Je visitai le delta de la crique Génipa, situé en plein marais, comme celui de la crique Trinidad et celui de Tracajatuba.

Tracajatuba était mon objectif. Tracajatuba vient de deux, mots tupis : tracaja, espèce de tortue, tuba, explétif qui signifie abondance.

£n marais, nous naviguons sur un mètre d'eau, parfoisdeux, trois et même quatre. Autour des parties libres on trouve des roseaux et des moucoumoucous que dominent des pinots et des caranas; le tout est rachitique.

Dans l'eau se décomposent des amoncellements de plantes marines qui entravent la marche de la pirogue, en attendant qu'ils réussissent à constituer une terre ferme.

Je passai cinq heures dans ce marais de l'équateur, de onze heures du matin à quatre heures du soir, avec un soleil de Sahara sur la tête, sous un ciel aveuglant, sans un nuage, sans un souffle, sans un bruit, immobile dans la pi-

4o LA RÉGION DES LACS.

rogue, entre la boussole et le cahier de notes. Par endroits, Teau du marais dans les herbes épaisses était chaude à cuire un œuf, ailleurs tiède; dans les endroits libres, ayant du courant, elle était fraîche.

C'est là que je me donnais des douches pour éviter et prévenir une insolation mortelle suspendue plusieurs heures sur ma tête. La précaution suffisait, car, bien que n'ayant le plus souvent comme couvre-chef qu'un vieil astrakan défraîchi et troué, le soleil de midi dans les marais du premier degré de latitude ne m'a jamais valu la plus légère migraine. Et les novices qui gagnent une insolation à Cayenne en traversant à onze heures, pour aller déjeuner, la place du Gouvernement!

Tout en relevant ma route, je regardais mon Indien Mariano Ribeiro harponner les tracajas.

La chasse aux tortues. — Le tapouye, tête nue, le chef protégé par ses gros et longs cheveux plats^ debout à l'avant, immobile dans un nuage de moustiques, tenait à la main son arme de chasse, faite d'un beau bâton lisse et léger, long de trois mètres, emmanché d'un harpon aigu d'acier fin.

Du regard il interrogeait les eaux et les herbes marines, muet. Quand il voyait l'eau bouillir, c'est-à-dire faire à la surface un petit cercle d'écume, il indiquait du doigt aux deux autres pagayeurs^ aussi silencieux que lui-même, une évolution qu'ils exécutaient sans bruit; les pagayes, habilement maniées, ne laissaient même pas de sillage. Le tracaja nageait à un mètre ou deux de fond. Quand le harponneur étai( à portée, d'un bras nerveux, d^une main sûre, il envoyait le harpon percer au fond de l'eau la carapace de la tortue, qui était ensuite lentement ramenée à la surface, comme on retire d'un puits un seau qui s'est perdu. On sort le harpon de la carapace du tracaja que l'on paralyse en 1^ mettant sur le dos.

LA RJÉGION DES LACS. ^l

Les Iracajas sont des tortues grosses comme la tête, qui se vendent 20 centimes dans les Lacs, 1 franc à Cayenne et de 8 à 10 francs à Para.

Les tracajas rôties sont un mets excellent; leurs œufs sont délicieux; pendant huit jours, je n'eus pas d'autre nourriture. On met les tracajas sur le dos, dans un brasier ; elles gigotent, rendent leur eau, meurent, cuisent. On leur brise la carapace, et chacun tire à pleines mains des lambeaux de chair dont on se régale avec du citron et du piment.

Je me délectai aussi de soupe à la tortue ; malheureusement je devais la faire au biscuit ou à la farine de manioc, ce qui est un peu inférieur. Toutes les régions de Trinidad et de Tracajatuba, lacs et rivières, sont également riches en tortues, ainsi qu'en lamantins et en pirarucijs.

Las de pécher, je remontai quelque temps la rivière des Tracajas. A son embouchure dans le marais, c'est une rivière de 20 à 3o mètres de large coulant, un peu plus haut, entre de hautes terres lK>isées. Ces districts sont très rarement parcourus par les pécheurs. On peut, me dit Ribeiro, rester là une année sans voir passer une pirogue.

Le Tracajatuba de Lago Novo n'avait non plus jamais été visité par un voyageur européen. Au retour de Tracajatuba, nous errâmes dans le lac où s'épanche le cours d'eau ; puis, de marais en marais, traits d'union des lacs, nous regagnâmes la case du Tapouye.

Formation du sol quaternaire» — J'observai aussi, sur les bords du Lago Movo, la formation du sol quaternaire actuel, et les règles de cette formation ne me parurent guère différentes de celles que j'avais précédemment observées dans les autres lacs. Ce sont les mêmes lois de décomposition végétale.

J'observai seulement de plus près, dans les parages du

l\'A LA BKGION DES LACS.

Lago Novo, les lois d'après lesquelles s'opère le tassement. En bien des endroits couverts d'oreilles-d'âne et de roseaux le fond est à trois et quatre mètres, et les fourcas ne trouvent pas de point d'appui. Jusqu'au Fond, de haut en bas , la végétation lacustre pourrit. Les dépôts de vase se font d'abord à la surface, les poissons naviguent entre le fond des lacs ou des marais et la couche superficielle de terre formée. Puis, peu à peu, les dépôts supérieurs se tassent, et le sol, à la longue, finit par envahir tout l'espace lacustre et se solidifier. Les dépôts se forment souvent sur les bords des champs de roseaux et d'oreilles-d'àne, où le courant les apporte. Voici des dépôts actuels : après les oreilles-d'&ne , les roseaux, la vase, la végétation broussailleuse du sol vaseux, puis enfin le tassement complet et définitif. Mais jusque-là, les communications, bouchées à la surface, existent toujours sous les barrancas ou les champs solidifiés, mais les poissons seuls en profitent.

Pèche du pirnrucû, — Je ne laisserai pas la région des lacs sans consacrer quelques lignes à la plus intéressante des industries de la contrée : la pèche du pirarucii (ou cury, en créole de Cayenne).

Le piranicù est un gros poisson de deux à trois mètres de longueur; il donne en moyenne quinze kilogrammes de chair et peut en donner jusqu'à trente. Le pirarucù séché et salé se vend à Cayenne n fr. i5 le kilogramme et à Para G fr. Dans les lacs, on l'a pour 5o centimes le kilogramme.

Le pirarucii vit quatre ans, mais à deux ans il a atteint son développement à peu près complet. Il a de grosses écailles, larges comme des feuilles d'artichaut.

Le pécheur, debout à l'avant du canot, généralement tète nue, guette le pirarucii. H faut un œil bien exercé pour deviner le poisson à un filet d'écume, à une légère ondulation de l'eau superficielle, d'autant plus que c'est de grand

LA RÉGION DES l^ACS. 4^

matin et le soir qu'on le pèche dans les herbes marines où il se cache pour n'être pas vu du pécheur. Celui-ci le harponne sans voir, dans Tëcume savonneuse qu'il laisse à la surface de l'eau. Le poisson une fois atteint par le harpon, le pécheur lui donne de la corde, le fatigue, l'attire près du canot et l'assomme à coups de sabre ou de bâton sur la télé.

Les gros (il en est qui, sortis de l'eau, pèsent plus de 5o kilogrammes) résistent parfois une heure entière.

Mort, le poisson est écaillé; puis, séance tenante, on le découpe en tranches qu'on sale et qu'on fait sécher sur lin boucan.

J'ai vu dans les lacs de jeunes garçons prendre dans leur journée jusqu'à cinq pirarucus, ce qui, malgré la modicité du prix dç ce poisson dans la contrée, représente un fort beau bénéfice ; souvent aussi le pécheur rentre bredouille.

Le pirarucii est précieux dans toute la région amazonienne, et on peut dire qu'il est la base de l'alimentation des classes pauvres.

Les commerçants de Mapa, de Vigia et de Para mènent des goélettes à la découverte des lacs riches en pirarucus.

Actuellement, c'est dans les lacs du Mapa et du cap de Nord que ce poisson est le plus abondant.

Imcs côtiers. — En dehors des lacs que j'ai visités dans mon voyage de Mapa à Macapa, il en est d'autres sur lesquels j'ai recueilli des renseignements tellement nombreux, concordants et circonstanciés, de la part de toutes les personnes intelligentes et honorables dont j'ai plus haut fait mention, qu'il m'est impossible de ne pas consacrer à ces lacs une mention particulière.

Ces lacs peuvent être désignés sous le nom générique de lacs côtiers et se trouvent compris entre le Lago Novo, l'A mazone et l'Océan.

J'ai VU la rivière du G>mpri(lo sortir du Lago Novo et couler vers le nord. Ribeiro, Paraguay, Joâo Antonio, Cametà, Magalhens et plusieurs autres qui ont fait le voyage sont tombés séparément d'accord pour m'afYirmer qu'après s'être déversée dans le lac Comprido(qui est l'ancien Maprouenne ou à peu près), la rivière du Comprido sort du lac pour aller tomber dans le lac da Jac (du Corossol). Dans cette dernière partie de son cours, elle serait, sur un kilomètre environ, en grande partie tarie pendant l'été et présenterait deux barrancas toutefois peu diiBciles à franchir. Au sudouest du lac da Jac, la rivière du Comprido enverrait un bras vers le lac Apezat, et le lac da Jac enverrait lui-même un bras à l'est sur le Courtisai. Apezat, d'autre part, communiquerait lui-même avec le lac da Jac. Les communications entre Courtisai et Couroucha^ d'une part, Apezat et Skaîsat, de l'autre, ne sont ni prouvées ni infirmées; mais il parait qu'il n'y a aucun canal entre Courtisai et Apezat.

Le lac da Jac (ou Mapépécou, ou Carapapori, ou Pourdâo) serait aussi grand que le Lago Novo et complètement libre, sans iles, venteux comme la mer; les pirogues seraient, parait'il, obligées de ne pas abandonner la rive.l^s jacarès (caïmans), sucurijiSs (boas), janaos (petits singes très voraces qui passent pour attaquer l'homme), y seraient plus braves et plus nombreux que nulle part ailleurs. Pas de terre solidifiée dans la région ; de lacs à lacs, des lacs à l'Océan, des marais flottants de roseaux et de moucoumoucous, sans arbres. Le lacda Jac se déverse dans l'Océan par le fleuve Macari (l'ancien Carapapori) et le Jourdao (Pourdao); l'embouchure de ces criques est parfaitement connue.

Le lac da Jac se rattache à tout un système de lacs cô-

tiers moins importants : au lac du Vent, qui communique

avec le lac Floriane, lequel communique avec le lac des

Ganses (ibis), qui communique avec Piratouba. Piratouba

se déverse dans l'Amazone par la crique Sucuriju et le rio Piratouba, et dans TOcéan par une autre crique plus importante. Le lac Piratouba et le lac des Ganses sont les seuls fréquentés par les pécheurs qui vont y chercher le pirarucii et les lamantins.

Les marais du cap de Nord, — Mariano Ribeiro, après m'avoir présenté le voyage sous des couleurs assez sombres, m'avait cependant promis de me conduire aux lacs côtiers* D'abord, m'avait-il dit, on ne peut y aller qu'en pirogue, à cause des barrancas et de l'endroit sec. De plus on y trouve des caïmans qui ne voient presque jamais l'homme, sont bravos et vont à l'attaque des embarcations ; il est de ces caïmans qui ont jusqu'à lo mètres; il faut organiser une flottille de trois montarias et s'armer sérieusement pour ne pas être mangé. Sur les rives de ces lacs cotiers , disait-il encore, ce n'est que le marais ^ pas de terre ferme, des roseaux, des herbes coupantes, des oreilles-d'âne et des moucoumoucous sur :2 mètres d'eau; jusqu'au Lago Novo, au sud, et à l'Océan, au nord, pas deux branches d'arbre pour pendre son hamac. Les palétuviers de la côte et les bois du Lago Novo sont beaucoup trop loin. Il faut dormir dans les canots, que l'on dispose de façon à ce qu'ils se protègent les uns les autres quand les caïmans les attaquent.

Enfin il faut se prémunir contre les janaos qui habitent lesmoucoumoucousdu marais; les sucurijus, qui sont nombreux, et lespragas, qui constituent un vrai fléau.

L'expédition des lacs côtiers devait durer trois semaines.

A la fln, Ribeiro finit par céder aux prières de sa femme et de sa fille, me fit ses excuses et me déclara qu'il resterait au Lago Novo à pécher le pirarucii.

J'appris, depuis, qu'un habitant de l'île de Brig, a l'embouchure de l'Amazone, pourrait me servir de guide, avec

ses fils, pour tous les lacs côliers. C'est le sieur Xavial, qui établit en ce moment une ménagerie à l'emboucliure de l'Aragouary, rive droite. Mais il était alors trop tard pour entreprendre le voyage et surtout pour aller chercher un guide à Brigou à la bouche de TAragouary. D'ailleurs, j'étais bien loin d'être sûr de leur consentement. Ceux qui connaissent les lacs ne tiennent pas à vous y conduire ; ils veulent garder pour eux le secret et le monopole de leur pèche .

Bouche du lac du Roucou. — C'est le cas du pécheur qui a le secret du lac du Roucou. Ce lac mvstérieux se trouve

entre l'Amazone, le Lago Novo et le Piratouba.

Le pécheur y fait fortune ; il enlève les mâts de sa goélette et passe en se dissimulant dans les moucoumoucous.

Il a fait construire récemment trois bateaux tapouyes dont il recrute l'équipage parmi des Brésiliens lointains, de Ceara et d'Espirito Santo. On a vu plusieurs fois les bateaux entrer, mais généralement la nuit, et on n'a pu les suivre.

Le lac était jadis connu, ainsi que son émissaire. 11 fut découverte l'époque de la guerre civile du Para de i834- 37, par un harponneur tapouye de l'Amazone, obligé par les événements politiques de fuir la cidade. Depuis, le lac du Roucou a été oublié.

Ces gens à monopole n'aiment pas à accompagner le voyageur européen, qui divulguerait, pensent- ils, leurs secrets.

A l'Apurema, j'appris l'existence du lac du Zeiba. LeTracajatuba du Lago Novo, l'Apurema et la Tartarouguinha s'y alimentent pendant l'hiver. Pendant l'été, le lac est en partie couvert d'herbes dures sur lesquelles on marche sans enfoncer; l'eau dort sous la couche végétale. L'hiver, il est rempli par les pluies et les exsudations souterraines, et cou-

LA RÉGION 1>ES LACS. /j^

vre la plus grande partie de la savane haute dans laquelle il se trouve.

Iitv*îère de Tartarougal Grande. — Au retour de mon excursion au Lago Novo, je partis immédiatement pour Tartarougal. Tartarougal vient du mot tupi tartaruga, qui désigne Aine espèce de grosse tortue.

L'embouchure de Tartarougal dans le lac des Deux-Bouches est étroite, comme nous Ta vous dit plus haut ; large d'abord de loo mètres, le Tartarougal Grande se rétrécit bientôt à 3o. Un peu plus haut se trouve une nouvelle embouchure du Tartarougal Grande, ce qui donne au fleuve une espèce de delta. .

Cette embouchure est un petit canal qui avait encore un peu d'eau quand je le visitai. Pendant l'hivernage, ce canal déverse une partie des eaux de Tartarougal Grande dans le Macari, qui par lui-même est un cours d'eau de peu d'importance venant d'une Faible distance dans la savane.

On remonte Tartarougal Grande pendant quatre heures environ jusqu'à la première cachoeira provoquée par la montagne de Tartarougal Grande. La montagne se continue par une petite chaîne de roches nues qui longent la rivière du côté de la savane; elle suscite deux autres chutes peu dangereuses, ainsi que la première.

En amont du troisième saut, la rivière n'est guère moins large qu'en aval du premier. Elle a encore une cinquantaine de mètres, mais sa profondeur dépasse souvent dix mètres. C'est en amont du troisième saut que se réunit un bras large d'une trentaine de mètres et profond de 3 et plus, qui se rapproche de très près, dans son cours moyen, du Tracajatuba d'Araguary, coulant au milieu des magnifiques savanes, vastes et nues comme la mer. Il n'y a pas de ligne de collines tant soit peu accentuée, des cachoeiras de Tar-

tarougal Grande à FAraguary , mais on compte plus de cinquante petits chaînons isolés et épars.

Tartarougal Grande et Tartarougal Sinho coulent dans une forêt qui ne s'interrompt pas de Tun des cours d'eau à l'autre. C'est la seule solution de continuité de la grande savane d'Oyapock-Amazone. Toutes les autres forêts de prairie sont sans importance; ce ne sont que de simples bordures le long des cours d'eau.

Rwiere Tartarougal Sinho (i). — Tartarougal Sinho n'a pas plus de lo mètres de largeur à son confluent avec Tartarougal Grande. Dans cet endroit , elle est complètement bouchée par les roseaux, les moucoumoucous etJes oreilles-d'âne; le chenal n'a pas plus de a mètres, et en plusieurs endroits il faut pagayer dans les plantes marines. La végétation des rives est toute marécageuse. Les rivières, — c'est un fait presque général dans la contrée, — ont une embouchure mesquine.

La raison en est que le plan incliné de terre haute qui forme le versant de la rivière arrive sur un marais plat avant de tomber dans le lac ou dans la masse d'eau principale; les eaux couvrant alors la terre dans toutes les directions, l'embouchure est souvent sans importance.

Quel immense travail ce serait ici que la régularisation du cours des rivières, si la nature et le temps n'en avaient l'entreprise! Peu à peu tout s'étend, s'élargit, devient libre; le marais disparaît, on entre dans le grand bois. La pirogue passe d'abord sur des bâches tombées qu'elle enfonce. Plus haut, la rivière atteint une largeur de 3o à 5o mètres qu'elle conserve jusqu'à sa bifurcation en deux branches. On trouve encore quelques bois tombés sur lesquels se chaufTent au soleil des familles de tracajas, qui plongent d'aussi loin

(1) Petite Tartarougal.

qu'elles nous voient. La rivière coule entre de nombreux blocs d'érosion; l'eau est froide et profonde , le courant rapide.

Les berges s'élèvent peu à peu . En plusieurs endroits^ elles atteignent trois mètres à pic, indice de l'or, me dit mon compagnon, un placérien à qui les parapets de Tartarougal Sinho rappellent ceux deSinamary. Les Américains ont déjà prospecté le petit Tartarougal, ils ont trouvé de belles alluvions; mais ils n'ont pas exploité, faute de sécurité, de gouvernement.

Joaquim Magalhens a eu un placer à Tartarougal Sinho ; il avait vingt hommes venus de partout, jusque du Ceara ; ces ouvriers de hasard ne connaissaient pas le travail. Magalhens dut abandonner le placer, après y avoir dépensé une assez forte somme.

Ici c'est le grand bois, riche en arbres gigantesques. La rivière est profonde, la sonde donne partout plus de dix mètres. Tartarougal Sinho viendrait de plus loin que Tartarougal Grande, d'après l'indigène qui me conduit.

Les sauts doivent être nombreux dans les hauts : maintes fois notre pirogue s'érafle sur des roches à fleur d'eau. Le bois est limpoj pas de végétations pourries, pas de pragas.

Gmetière indien. — C'est dans cette région que je fus visiter sur la rive droite un cimetière indien. Ce cimetière contenait quatre urnes; l'une d'elles esta la préfecture apostolique, à Cayenne. Un préfet apostolique en tournée à Mapa s'enquit un jour à Joaquim Magalhens des antiquités indiennes de la contrée, et celui-ci, toujours obligeant, envoya un canot chercher, à quatre jours de voyage, l'une des urnes en question. J'enlevai les autres, que j'envoyai à Cayenne, au gouverneur de la Guyane.

Les tombes étaient situées sur' une même ligne, faisant

5o LA RÉGION DES LACS.

exactement est-ouest, et perpendiculaire à la direction de la rivière, dont les urnes étaient distantes d*une vingtaine de mètres. Elles étaient à un mètre les unes des autres, et situées à fleur de terre, au milieu d'un en droit à peine boisé, accusant une assez récente exploitation.

Ces urnes sont d'un travail grossier, sans ornement, en mauvaise argile. C'est là probablement un travail de la décadence, nouvel indice d'une origine peu éloignée. Chacune d'elles avait un petit couvercle muni de trous pour le fixer. Quand on les découvrit (il y a une dizaine d'années, à l'époque où Magalhens fit fouiller), elles contenaient des ossements qui ont été dispersés. Par-dessus le petit couvercle était une grande couverture en grossière poterie ; cette couverture était cachée sousuii tertre minuscule. C'est l'urne de l'est, la plus belle probablement, qui a été enlevée par le préfet apostolique.

Dans l'urne de l'extrémité occidentale, petite urne plus élégante que les autres, urne d'enfant sans doute, je trouvai des perles blanches et bleues, grosses comme des grains de blé et qui devaient provenir du collier du petit Indien... La seconde urne, en allant vers l'est, contenait de grosses perles rouges et bleues, un collier d'homme peut-être. La troisième ne contenait que de la terre. Il n'est pas rare, me dit mon guide, de voir les Indiens des serras descendre le Tartarougal pour des motifs inconnus; ils fuient les habitants et vont faire dans la foret des promenades mystérieuses. Peut-être vont-ils faire leurs dévotions à quelque sanctuaire sauvage ignoré.

A quelque distance au-dessus du cimetière, la rivière est complètement barrée par une cachoeira formée par une roche de deux à trois mètres de hauteur avec deux contreforts en aval. Il faut haler le canot, après l'avoir déchargé.

LA RÉGION DES LACS. 5l

Le sentier de halage se trouve sur la rive gauche. Cette chute est sans beauté ni majesté. Elle est faite de pierres entassées couvertes d'herbe jaune et sale, morte par endroits, sur laquelle glissent, presque sans bruit et sans écume, quelques maigres filets d'eau.

La cachoeira est provoquée par une montagne de terre rouge, à pic, située sur la rive droite. C'est la montagne de la Petite Tartarougal, rattachée par une ligne de rochers à la montagne Masiranduba, ou des Balatas, qui se trouve sur la rive gauche à quelque distance.

Sur la montagne de Masiranduba, qui est la plus importante de la région, se trouve un petit lac plein d'eau, même dans le cœur de Tété.

Dans cette région on fait de la jutaïcique (gutta -percha), mais en petite quantité. C'est aussi au-dessus de la cachoeira que commence la région où l'on travaille le caoutchouc.

Un peu plus haut se trouve le confluent des deux repartimentos (petites rivières) qui forment le Tartarougal Sinho.

Sur la rive droite de celui du nord se trouve une première estrada au pied d'une petite chute.

Je remonte le répartimento du sud, où travaille le subdelegado-inspector Joao Belforte.

Dans le ruisseau. — Le répartimento du sud est plus important, me dit-on, que celui du nord. Cependant il est sans profondeur. La pirogue ne trouve presque jamais plus de cinquante centimètres de fond, en quelques endroits il faut se mettre à l'eau et tirer par la bride le canot entre le sable qu'il laboure et entre les bois tombés qui à chaque pas obstruent le cours de la rivière. C'est un joli ruisseau, à l'eau limpide et froide; mais actuellement le répartimento est presque impraticable même en pirogue à cause du peu

d'eau de son étiage, et de ses barrages de bois et de roches. C'est aussi une crique à parapets, indice presque certain de l'or.

Pour ajouter au pittoresque de ce paysage de forêt vierge, de petits singes appelés coatas viennent devant nous laver leurs petits au ruisseau, en les frottant vivement avec la main.

Nous arrivons bientôt à une chute; la rivière est barrée sur cent mètres de longueur par d'énormes blocs d'érosion. Les pirogues ne passent pas : il faudrait les traîner par terre au-dessus de la cachoeira, et il n'existe pas de sentier.

Les forêts voisines sont riches en miel, ce délicieux miel sylvestre, liquide, parfumé, exquis, que je retrouvai plus tard chez tous les fazendeiros de l'Apurema.

Vis-à-vis de la cachoeira, sur la rive gauche, est l'estrada du subdelegado Joâo Belforte, seringueiro à ses moments perdus. Comme il se trouve que le personnage ne mérite pas une description, je passerai de suite à celle de l'exploitation du caoutchouc.

Exploitation du caoutchouc. — Le seringuero explore d'abord la forêt pour trouver les arbres. Le caoutchouc est un des plus hauts et des plus gros de la contrée. Il atteint 5o mètres de hauteur. Son écorce est blanchâtre, son bois est mou, blanc et médiocre.

L'arbre est droit, l'écorce est lisse quand le bois est jeune, et devient noueuse et mousseuse avec l'âge, en commençant par le pied pour monter vers la cime.

Le tronc est comme celui d'un peuplier d'Italie, mais les branches ne poussent parfois qu'au sommet, formant une grosse touffe divergente. Les feuilles sont menues, lancéolées, arrondies à l'extrémité, avec un pédoncule moyen; elles sont d'un vert pâle et rappellent à première

vue celles des peupliers. L'arbre est très commun dans les Tartarougals, cependant il n*y pousse pas en famille, chose d'ailleurs bien rare en Amazonie. Il afTectionne le bord des criques et les endroits humides , cependant on le trouve aussi sur les hauteurs.

L'arbre trouvé, le seringuero trace un chemin circulaire {estrada, sentier) passant au pied de chaque caoutchouc. L'estrada dessert cent arbres en moyenne, c'est tout ce qu'un homme peut travailler dans un été. Le chemin de ronde tracé, une maison-carbet est construite au port (dégrad) de la rivière. Le seringuero construit aussi un ou plusieurs appentis en foret; c'est là qu'il défumera la gomme. Une famille a parfois plusieurs estradas. Les estradas de caoutchouc sont au premier découvreur et exploitant : nul gouvernement n'est là pour donner ou vendre des concessions.

Les instruments du seringuero sont : une petite hache dont le tranchant a deux ou trois centimètres, et avec laquelle il fait les incisions; des godets hémisphériques creux, en n'importe quelle substance, en argile généralement, de la contenance d'un décilitre environ, pour recevoir le lait de l'arbre incisé; de l'argile pour fixer les godets au-dessous des incisions; une petite corbeille pour porter dans la tournée l'argile et les godets; une terrine en fer battu, d'un décalitre environ, pour recevoir le lait recueilli dans les godets ; des graines appelées carosses de roucouri, qu'il faut faire venir des iles de l'Amazone, le Tartarougal n'en produisant pas : ces graines, mises dans un petit fourneau creusé dans la terre, serviront à défumer le caoutchouc qu'elles aident à se coaguler et auquel elles donnent, prétend-on, des qualitésdiverses;] le bouillon, cruche sans fond, au goulot fort étroit, qui est mise sur les graines enflammées de carosse de roucouri : l'épaisse fumée des graines se dégage

54 LA RÉGIOn DES LACS.

par rétroît orifice du bouillon ; la palette, ronde, de 3o centimètres de diamètre, avec un manche de un à deux mètres : la palette reçoit le lait qui est versé sur ses deux surfaces au moyen d*un petit coui, le lait est étendu en couches successives de chaque côté de la palette et chaque couche est successivement tournée et retournée sur la fumée qui s'échappe du bouillon. Quand la palette devient trop lourde, le seringuero s'aide d'une corde fixée à quelque branche ou traverse et qu'il enroule autour du manche de son instrument. Quand la palette supporte de chaque côté im tourteau de 7 à 8 kilogrammes, qu'elle a fait son arroba (i5 kilog), avec un couteau on sépare l'un de l'autre les deux tourteaux situés de chaque côté de la palette et le caoutchouc [borrachà) est marchand. .11 est blanc d*abord, puis brunit à la longue.

On travaille le caoutchouc tout Tété, de Mapa Grande à l'Amazone.

Les centres principaux sont après l'Aragouary, Tartarougal Sinho, Fréchal et l'igarapé da Serra.

Les trois meilleurs mois sont septembre, octobre et novembre. Avant et après, le lait est plus aqueux et il en faut alors plusieurs litres pour donner un kilogramme de gomme.

1^ pratique est simple. Les arbres trouvés, la saison venue, le seringuero nettoie la mousse qui est au bas de larbre, incise une première fois les arbres pour faire descendre le lait : il saigne le bois. Une semaine plus tard il fait aux arbres saignés des incisions nouvelles.

11 donne jusqu'où son bras peut atteindre, avec la petite hache, un coup de bas en haut dans l'écorce, en évitant soigneusement de joindre le cœur ce qui peut être mortel pour Tarbre. Il fait le tour du siringa, en donnant suivant l'âge, la grosseur, et le plus ou moins de travail déjà

subi, de six à douze coups en tournant rapidement autour de l'arbre avec son instrumenl. Puis il adapte un godet audessous de chaque incision. Au bout d'une semaine les godets sont remplis d'un lait blanc qui reste blanc dans les godets et la terrine et ne se coagule pas de sitôt.

Chaque semaine ou tous les quinze jours, l'opération se renouvelle pour chaque arbre jusqu'à la fin de la saison.

Chaque incision donne par arbre en moyenne 90 centilitres (9 godets), et chaque arbre peut supporter par saison six incisions que l'on fait en descendant de quelques centimètres chaque incision nouvelle vers la terre. Ce qui donne, par arbre, un rendement moyen de 5 litres 4o centilitres par saison. Le rendement du lait en poids est très variable selon l'âge de l'arbre, le plus ou moins de travail, l'état prématuré, avancé ou favorable de la saison. Les seringueros comptent généralement une moyenne de un litre et demi de lait pour 1 kilog. de gomme. Ce qui donne 3 kil. 600 par pied et par an, soit, à 5 francs le kilogramme, 18 francs par pied et par année. Un homme pouvant entretenir aisément une estrada de cent arbres pourra recueillir 36o kilog. dans la saison et se faire 1,800 francs.

Un bon seringuero, me disait Joào Belforte, n'a pas de peine à^ faire ses vingt-quatre arrobas.

Tous les seringueros du Mapa, de Tartarougal, d'Aragouary, que je suis allé visiter au fond de leurs forêts, sont d'accord sur ces chiffres que je crois plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité.

Il ne faut pas négliger cependant un léger correctif : tous les seringueros ne vendent pas leur borracha 5 francs le kilog. Ceux qui ne peuvent aller vendre eux-mêmes leur marchandise à Para sont obligés de la céder à de petits commerçants qui viennent les trouver dans leur rivière et les exploitent sans vergogne, achetant leur caQUtchouc à,

3 fr. 5o ou même 3 francs le kilog. Ceux-là mêmes qui portent leur borracha à la ville sont souvent de pauvres diables en relations d'affaires depuis longtemps avec quelques-uns de ces commerçants interlopes qui pullulent dans ces contrées. Alors le pauvre manœuvre, ignorant, endetté, confiant, passe par les fourches caudines de son suzerain répicier louche qui lui achète sa gomme à 3 francs et lui vend à 3oo 7o ^^ g^^^ ^^ rebuts falsifiés dont il tient boutique. Aussi Tépithète de seringuero est-elle à peu près synonyme de celle de meurt-de-faim : le bénéfice est pour les marchands et non pour les travailleurs. Il essaie bien de voler aussi à son tour, le pauvre homme. Avec le mauvais lait qui reste au fond de la terrine il fait un caoutchouc de seconde qualité qu'on désigne sous divers noms : biaibiai, cabiau, sernamby. Le commerçant ne coupe pas ce caoutchouc comme celui de première qualité pour en vérifier la tranche. Le seringuero en profite pour y ajouter du tapioca et de la terre, ce qui en augmente considérablement le poids. Mais ce sont là petits profits qui répugneraient à l'honnêteté des commerçants respectables dont il est parlé plus haut, qui eux n'opèrent que sur une grande et honorable échelle.

La race des lacs. — Le Tartarougal est sur la frontière de ta région des Lacs et de celle de l'Apurema. — Quand on sort de la région des I^cs pour entrer dans celle de l'Apurema, il semble qu'on change de nation. La race, les mœurs, l'esprit public, le mode de vivre, tout est différent. De l'Apurema à l'Araguary et à Macapa la transition est douce, mais les Lacs constituent un monde à part.

Il me parait difficile de porter un jugement complet, circonstancié, n'admettant que peu de correctifs, sur cette population mal connue. Je m'abstiendrai même de toute conclusion. Mais il ne sera peut-être pas sans intérêt de

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reproduire ici quelques notes éparses, quelques observations parfois sans lien entre elles, que me fournirent mes quelques semaines de séjour dans la contrée.

Le Brésil qualifie volontiers de voleurs, de bandits, d'assassins, les habitants du village de Mapa et ceux des Lacs. Il y a là beaucoup d*exagération. Je mettrai d'abord de côté les dix ou douze personnes d'une honorabilité parfaite dont j'ai cité plus haut les noms.

Pour le reste de la population, elle vaut mieux que le renom qui lui a été fait.

Sans doute, je connais aux Lacs et au village plusieurs caissiers infidèles qui ont volé la caisse à Para et ont préféré prendre le chemin du Mapa que celui du bagne. Il me serait aisé de citer les noms de ces messieurs. Je connais à côté de ces chevaliers de grande industrie, des voleurs au petit pied, piètres escrocs, pauvres maraudeurs qui ont également su élire domicile dans la terre hospitalière du Mapa. Peut-être, en bien cherchant, trouverais- je des assassins? Mais je n'ai pas. Dieu merci, à fouiller de dossiers. Ce qu'il m'importe de savoir c'est le degré de sécurité qu'offre présentement cette espèce de présidio fortuit , la façon dont vivent ces fautifs de la veille retrempés aujourd'hui par la liberté illimitée.

Qu'ont fait de ces coupables échappés à la justice des hommes les dix ou douzse honnêtes gens qui les emploient et à côlé desquels ils vivent depuis des années?

Eh bien! cette population est douce, pacifique, timide, un peu triste, et comme honteuse de son passé. Les vols sont très rares et les coups de couteau plus encore. Il y en a, cependant. Les notables de la contrée — je dis les notables, car les capitaines n'ont aucune autorité, présentement il n'y en a plus qu'un seul, iqtérimaire, et intérimaire ayant démissionné, — les notables ne sont pas obligés.

une fois tous les dix ans, d^envoyer à Cayenne ou à Para tel misérable ayant tué ou. tenté de tuer dans l'ivresse ou par vengeance.

D'ailleurs les anciens voleurs de caisse ou au petit pied ne constituent qu'une minime partie de la population totale qui est de cinq à six cents personnes pour le village et les Lacs.

La masse se compose de déserteurs tapouyes à côté desquels on trouve quelques esclaves noirs fugitifs.

Déserteurs et fugitifs n'ont ni plus ni moins que les défauts ordinaires des races asservies. Les gens d'origine indienne, — le fait frappera tout observateur impartial, — sont dans la contrée généralement inférieurs aux nègres en moralité et en activité. L'égalité se retrouve entre les deux races devant l'impuissance à se civiliser à l'européenne. Ces pauvres Tapouyes sont bien inofTensifs, en vérité, mais ne sont guère intéressants. Cette race est d'une fainéantise lamentable. C'est l'indifférence et l'apatbie personnifiées. Leur vie est végétative. Ils font une heureuse journée d'une banane, s'immobilisent du matin au soir à la même place ou se balancent lentement dans leur hamac, stupides, n'ayant pas de besoins, ne pensant à rien, aux trois quarts prostrés. La race heureusement n'est ni isolante ni persistante et sera aisément noyée dans l'élément européen. Ils ont conservé plusieurs des traits de mœurs de leurs frères du Calenibé, sur lesquels ils n'ont guère de supériorité marquée. Depuis que les Indiens ont pris le pantalon, qulls sont devenus Tapouyes, ils sont moins dociles, moins sincères, moins originaux, et voilà tout. Leur passage dans les cadres de l'armée brésilienne ne leur a pas été non plus d'une grande utilité. C'est la même horreur du travail suivi, le même dédain haineux de la civilisation européenne, qui leur fait peur.

Leur penchant à l'ivrognerie n'a fait que s'accroîlre avec les moyens de le satisfaire. Dn père vendra sa femme et ses enfants pour quelques bouteilles de tafia.

Le tafia fait la base de toutes les conventions. Si vous ne cachez pas soigneusement votre cachaça vous êtes certain que vos Tapouyes vous la voleront, quitte à vous demander, le lendemain, pardon en pleurant.

C'est ce qui m'arriva au Lago Novo, où mes trois pagayeurs me burent en une heure quatre litres de tafia.

Au contact de la civilisation, leurs mœurs sont devenues plus corrompues que celles de leurs pères sauvages. Sous son carbet rustique le Tapouye est dépravé.

La polygamie est à peu près générale. . I^ sodomie est un fait banal, même, chose incroyable, dans l'intérieur de la famille. L'isolement, Toisivetc, le ferment des idées et des passions sauvages, une conscience troublée, enfantent dans ces solitudes des mœurs sans nom dont nul ne rougit. L'inceste même ne fait sourciller personne.

L'instinct ancestral revit tout entier dans les occupations ordinaires du Tapouye. H est éminemment nomade. Le fils embrasse sa mère le matin, et le soir, si l'idée lui en vient, il partira sans mot dire pour l'Apureraa, l'Aragouary, l'Amazone, où il restera cinq ans sans donner de ses nouvelles. Le fait est fréquent. La pirogue est la vraie maison du Tapouye et l'eau sa vraie patrie. J'ai vu le bambin de Mariano Ribeiro, petit indien de dix-huit mois, pagayer toute une journée avec une pagaye appropriée à sa taille. Quand le Tapouye met sa femme dans sa pirogue il ne sait pas en réalité s'il reviendra au carbet. Quand on voit une de ces familles en voyage on se demande comment la pirogue ne coule pas; tout le mobilier de la case a été embarqué : ustensiles de cuisine, malles, fusils, hamacs, enfants, chiens, ustensiles de pêche, tout y est, avec les femmes qui pagayent.

6o LA RÉGION DES LACS.

Ce qu'ils ont peut-être perfectionné, ce sont leurs engins de pèche; rien de plus compliqué : harpon longuement emmanché pour tortues et pirarucus, hameçons de toutes dimensions, ligne courante^ ligne flottante, ligne de fond, senne, nasse, rien n'y manque. Et ils n'oublient pas non plus leurs flèches qui, devenues pacifiques, ne sont plus destinées qu'aux poissons et aux oiseaux. Une famille tapouye en voyage, c'est une famille tupinamba'ou caraïbe en voyage. Il n'y a de changé que le langage de ce peuple taciturne qui ne parle pas. Et ils sont tous les mêmes. J'en ai vu de Tlracoubo au Tocantins et de l'Atlantique au Uaupes, je n'ai pu constater dans les mœurs la plus petite différence essentielle. Dispersés, cachés au fond des bois, fuyant la civilisation qu'ils craignent tout en la dédaignant, vaincus, découragés et assombris, ils vivent un peu de chasse et de pêche avec l'appoint d'un peu de farine de manioc : race condamnée qu'attend un anéantissement prochain dont elle n'a nul souci.

Plus malléable, le nègre a pris, espèce de cire molle, Tempreinte de la civilisation européenne. Il porte avec orgueil les noms illustres de ses maîtres, les puissants fazendeiros qui le possédaient jadis.

Comme eux il est religieux, les saints sont même une des calamités du pays, il y en a une centaine de fêtés. Si c'est aujourd'hui la Sahit-Benoit ou la Saint-Christophe ou telle autre, les nègres ne travaillent pas. Pour les uns c'est devenu conviction, pour les autres prétexte à paresse. Le nègre travaille un peu cependant, mais infiniment moins que l'Européen. Il travaille par ostentation, pour arriver à paraître riche. Il fera du caoutchouc pour vivre, mais pour lui ce n'est pas une industrie. Son ambition c'est le bétail. Avec cent têtes il se croira millionnaire. Il touchera à peine au lait, souvent il ne sait pas traire les vaches. Jamais il ne

LA. REGION DES LACS. 6l

fera du fromage ou dubeurre^ ne mangera un veau, mais enfin il sera fazendeiro comme son maître qu'il veut copier en tout (i). On retrouve même sous son humble toit certains traits de mœurs particulières et typiques empruntes à l'aristocratie brésilienne de l'intérieur de l'empire : par exemple, le respect superstitieux pour la cuisine qui est sacrée à l'égal du gynécée qu'elle remplace et que l'étranger ne visite jamais.

Les deux populations, nègres et tapouyes, ont plusieurs traits de mœurs identiques, elles sont également hospitalières, la case est toujours ouverte à tout visiteur, le sei* gneur de céans partage sans morgue sa misère avec tout le monde; le café, sa principale jouissance, vous est offert à toute heure de la journée.

Populations également étranges, présentant ce phénomène extraordinaire, bien digne des méditations de la philosophie sociale, d'un agrégat des plus mauvais éléments constitutifs d'une société, esclaves fugitifs, soldats déserteurs, voleurs et filous, tous individus ignorants et grossiers, vrais barbares, rebut des races et des peuples, que la liberté illimitée a moralises et qui vivent sans police, sans lois, sans juges, sans gouvernement, sans organisation aucune, honnêtes, paisibles et satisfaits dans leur état anarchique.

Pauvres races en somme, également inférieures et impuissantes, qui n'ont pas même su bâtir une bourgade de 3oo âmes de Cayenne à Macapa^ sur prèds e i,ooo kilom. de côtes; pauvres races qui reposeront bientôt pour jamais dans le sein de cette terre qui fut pour elles la terre de servitude. Car cette terre des prairies de l'équateur d'Amérique est une terre riche, saine et belle, et les blancs en auront besoin .

(1) On trouve àMapaetdans les Lacs 35 pelites fazeadas comptant en tout environ 2,000 tètes de bétaU.

Nous n'avons qu'à nous rendre à TApurema pour nous faire une idée des richesses dont pourra s'enorgueillir un jour cette contrée magnifique.

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