CHAPITRE m
APUREMA ET ARAGUARY.
lAMMM»-
Le campa dtAparema. — Le campo d'Apurema s'étend entre le Lago Novo et le lac des Deux-Bouches jusqu'à la petite fazenda de Manoêl Joaquim, située dans un golfe du. dernier lac. C'est de là que je partis pour me rendre à Nazareth, fazenda du colonel Marinho, l'ancienne fazenda de Macielpère. Un senlier(c.v^r«wfa) y conduit. Uneautreestrada, un peu plus courte que celle que je suivis , conduit également à Nazareth en partant de la première cachoeira de Tartarougal Grande. Je dus faire la route à pied dans l'impossibilité oii j'étais, cavalier médiocre, de faire du relevé et de prendre des notes, à cheval. Parli à 5 heures et dçmie du matin, j'arrivai à 5 heures et demie du soir, avec une demiheure d'arrêt pour déjeuner, et après avoir parcouru environ 5o kilomètres.
Je ne rencontrai d'abord que des arbustes rabougris, les mourouchis, qui font de la savane comme une garenne. Par endroits, les mourouchis ont été coupés et brûlés sur de grandes étendues, ce qui agrandit d'autant le campo limpio.
I^s vautours urubus affectionnent cette contrée. Les broussailles de mourouchis s'étendent à l'infini. La. savane est sèche et le sentier poudreux. L'herbe est maigre et chélive, car c'est l'été. Ici comme dans les savanes de Cayenne on pratique l'incinération, et largement.
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A droite on rencontre des bas-fonds broussailleux avec des bâches; l'hiver ces bas- fonds sont des golfes du lac des Deux-Bouches dont on aperçoit au loin la bordura boisée. Plusieurs sentiers enveloppent ces bas-fonds où les tracajas ne sont pas rares. La savane, plane ou peu ondulée, présente à la vue d'immenses espaces incinérés, noirs et puants de poussière de charbon. La garenne de mourouchis se continue, les aouaras et les bâches sont très rares, ce n'est plus ici la savane de Counani et de Mapa, c'est le plateau-savane. Par endroits on trouve dés clairières de savane libre. On continue à longer les bas-fonds du lac des Deux-Bouches, de petites collines accidentent le campo-garenne. Au sud-est, puis à l'est^ la ligne boisée de Tracajatuba du Lago Novo s'accuse à l'horizon. Les bas- fonds du lac des deux Deux-Bouches se montrent de plus en plus nombreux;' quelques-uns sont encore humides. Pendant l'hiver, la plupart communiquent avec le lac dont ils sont autant de golfes, d'autres forment de petites cuvettes, de petits lacs distincts, et sont bordés de bâches et de caranas, palmiers caractéristiques de la contrée.
A mesure qu'on s'approche de l'extrémité du lac des Deux-Bouches la garenne s'éclaircit, des vallées transversales coupent la savane des mourouchis, la montagne de la première cachoeira de Tartarougal Grande apparaît à l'estnord-ouest. Le campo, presque limpoy s'étend entre la bordure boisée de Tracajatuba du Lago Novo et celle de Tartarougal Grande. L'incinération cesse par endroits et alors l'herbe se montre fine, tendre et menue. Le bétail des fazendas delà Haute-Apurema vient parfois jusqu'ici. Un peu plus loin la ligne d'horizon n'est plus bordée à droite par Tartarougal Grande, mais par un de ses affluents, Tartarouguinha, qui se jette un [peu au-dessous de la première cachoeira .
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Entre Tartarouguinha et Tracajatuba du Lago Novo on trouve de petites collines, d'immenses espaces incinérés et des bcwdures de bas-fonds. Le cours de Tartarouguinha , petit ruisseau plutôt que rio, est bordée de bâches en colonnades, la garenne a disparu, le campo, roux et presque sans herbe, a l'aspect d'un désert.
Lîi terre est argileuse et blanche, on marche par endroit^ dans un nuage de poussière. I^ savane, sèche presque tout entière dans le cœur de Thiver, manque un peu d'eau»
L'été, sous les herbes brûlées, sous la poussière du charbon, se montrent des roches ferrugineuses. Dans les endroits où la savane n'a pas été brûlée, l'herbe est rare, maigre et sèche.
Entre les lointaines bordures de bâches de Tartarouguinha et de Tracajatuba , pas un arbuste, des plaines jaunes et noires tachetées comme une peau de léopard, une atmosphère sèche, chaude et poudreuse : on se croirait sur les frontières du Sahara. L'horizon devient immense, comme la nier.
Par endroits on rencontre des espaces d'herbes dures, sortes de roseaux, quelquefois de petites garennes, quelques champs de bonne herbe. La rhubarbe domine partout. Devant , la bordure des bâches de Tartaraguinha ferme la route.
A l'endroit où on la passe, Tartaraguinha est un maigre ruisseau, large de 2 mètres, bordé de bâches et de grands arbres dans la savane unie et déserte. Le ruisseau est sans profondeur et envahi par les moucoumoucous. Au passage il n'y a pas un mètre d'eau. Ce passage est dans une porte de la muraille des bâches, l^ rive droite est rougeâtre et à nu, c'est une énorme roche faisant suite à des champs de pierres ferrugineuses que l'on passe avant d'arriver au ruisseau. La rive gauche est un petit coteau à
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rherbe rase et rousse formant talus à loo mètres du cours cFeau.
On se rend delà à la cabeça (i) de Apurema qui se trouve à peu près à moitié chemin. C'est par cette cabeça que l'Arema communiquerait pendant Thiver avec le Tracajatuba du I^ago NovOy le Zeiba et Tartarouguinha par le lac du Zeiba. Deux bas-fonds se présentent devant nous avec chacun sa ligne de bâches, le premier est sans importance, le second est assez considérable.
D'ici on entend le crépitement des abatis qui brûlent à Tartarouguinha que nous laissons derrière nous; dans les bas-fonds quelques graminées, sur les collines pas d'incinération mais des savanes pelées, roussies, une herbe rare, chélive, sèche. La fumée des abatis remplit le ciel à l'est.
Les feux des abatis et ceux du soleil semblent menacer les savanes déjà calcinées d'une combustion complète.
Des rideaux de bâches se croisant en tous sens mettent heureusement un peu de vie dans un paysage morne et désolé.
La marche n'est pas trop pénible; la savane est unie jusqu'à l'ennui, ni déchiquetée ni mottelée. Si l'on a une bonne vue , on distingue sur cette montagne de Tartarougal Grande, qui ne vous laisse que dans le campo de Macapà, des ébéniers au feuillage pâle que l'on prend d'abord pour des roches blanches. Quelques-uns de ces arbres se sont égarés dans la savane, rachitiques. Des bouquets d'arbres vieillots et souffreteux se montrent çà et là comme pour attrister le paysage. Quelques rares flaques croupissantes offrent au voyageur une eau qui lui donne la fièvre.
Ennuyé, je monte à cheval. Quel harnachement fantastique! une selle en lame de couteau qui n'est pas sanglée,
(1} Tête, source.
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des étriers pour monter pieds nus et ne passer que le gros orteil. Ce n'est bon que pour un vaqueiro.
Cest ici la ligne de partage des eaux du Tartarougal et de l'Aragouary. Nous passons un bras qui va à Tartarouguinha. Ce n'est en réalité qu'un bas-fond desséché, mais qui présente encore un peu de verdure. Puis c'est le désert poudreux, monotone, avec des palmiers nains, des arbustes mourants. Le campo de l'Equateur, soùs les feux de septembre, immense, brûlant, silencieux, sans un souffle, me parait lamentable. Derrière nous, toujours la montagne de Tartarougal Grande. Encore un bas-fond desséché, c'est, me dit-on, un igarapé qui va à l'Apurema; sur ses bords se meurent des champs de palmiers nains semblables à des artichauts.
Puis après c'est encore la savane brûlée, pelée, avec des arbres morts et des aspects désolés. Cette contrée est peu pluvieuse, me dit-on, et l'hiver y est presque sec.
Nous côtoyons à droite un petit igarapé qui tombe dans la tête de l'Apurema. Un peu plus loin nous remontons un autre affluent qui vient à notre gauche. Entre ces deux affluaiits ayant chacun leur colonnade de bâches, nous cheminons sur un dos de terre haute entre deux savanes : l'une verte, celle de gauche; l'autre brûlée, celle de droite.
Au bout de deux heures de marche dans cette région des tètes de l'Apurema, les lignes de bâches de droite et de gauche se rapprochent, notre coteau s'élève et devient garenne.
11 a Tair d'un bois récemment planté.
D'immenses plaques noires, rases, exhalant l'odeur de la poussière de charbon, montrent les ravages de l'incinération.
Voici ce qu'on appelle la tête de l'Apurema. C'est un maigre ruisseau de prairie, entre la double colonnade iné-
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vi table, mais nue ici et sans autres arbres que des bâches.
£lle a un mètre de large et croupit sous des roseaux menus. L'hiver, TApurema et le Tartarouguinha inondent la savane sur des kilomètres d'étendue; il faut passer Teau à- la nage ou traîner jusque-là une pirogue. En décembre, les deux ruisseaux sont complètement à sec aux passages.
La savane est toujours sèche; l'herbe brûlée par le soleil est courte et clairsemée. Le campo, aux ondulations molles, sans un arbuste, sans une flaque d'eau, est comme la pleine mer. Les horizons infinis fuient sans cesse. Seuls quelques ruisseaux aux bordures de bâches accidentent d'heure en heure le paysage. — Il n'y a, comme on sait, que les ruisseaux qui aient des bordures de bâches, les rios ou rivières de quelque importance ont des bordures forestières. — Le cours supérieur de l'Apurema décrit une ellipse dans l'axe de laquelle nous marchons. Le campo est limpOy désert. A cette époque de Tannée le bétail se tient dans le marais et les bas-fonds de la rivière; aussi n'ai-je encore vu ni un bœuf ni un cheval.
Nous traversons encore quelques bas-fonds, igarapés desséchés qui pendant Thiver se rendent à l'Apurema. En .nous approchant de Nazareth^ nous trouvons de molles ondulations, une terre argileuse, de bonnes herbes dans les creux de la savane, du gravier sur les hauteurs. De petits bosquets de bâches indiquent la route, les sentiers se multiplient et nous nous y perdons.
La savane devient mottelée, difficile à gravir, sur le coteau rherbe est couchée par le vent, c'est le coteau de la rivière.
Des flaques d'eau et des pripris apparaissent avec des prairies vertes sur leurs bords. Les bœufs, par troupes de dix à quinze, dorment ou paissent dans la savane. De loin les plantes grasses des pripris font l'effet de vignes en fleur
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au voyageur fatigué que trompe le mirage. Aux portes de la terre promise^ on ne voit rien encore, sinon que la savane devient plus humide, l'herbe meilleure et les bosquets de bois plus nombreux. La montagne de Tartarougal Grande est toujours là^ maintenant au nord- nord-est. Après avoir traversé à cheval trois {iriprisy nous arrivons enfin à la fa zenda, où nous rencontrons la rivière des savanes, TApurema, dont la rive gauche baigne Nazareth.
Les feux de Tartarouguinha nous ont suivis, et jusqu'ici le soleil en est pâli, et le ciel en est rempli de brouillards.
L'Apurema, dont nous avons traversé le cours supérieur il y a quelques heures, a décrit une grande courbe dont la concavité est tournée vers le nord-est.
Mais ce n'est pas sur les bords de la rivière que nous dormirons ce soir. Nous descendons un instant son cours, puis nous remontons celui d'un de ses affluents de gauche, le Zeiba.
Rwière Zeiba. — Le Zeiba coule en savane entre une double bordure boisée, comme les autres rivières de la région; sa largeur est presque aussi considérable que celle de l'Apurema, elle est de [\o à 5o mètres. Nous remontons ce cours d'eau jusqu'à Carmo, la fazenda de Manoêl do Santo, fils de Ma ciel, de Nazareth. Un peu en aval du Carmo,, le Zeiba reçoit un afl^luent de gauche, l'Acanouera, qui en hiver communique avec le Lago Novo; l'été la communication n'est interrompue que sur les bords du lac.
Le Zeiba s'alimente Thiver au lac du même nom où le Tartarouguinha, l'Apurema et Tracajatuba du Lago Novo prennent aussi des eaux.
D'innombrables oiseaux d'eau s'ébattent sur les bords du rio Zeiba. Les chasseurs du pays ne font cas que des plus gros morceaux.
Le lendemain matin je pris congé du sieur Manoël do
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Santo et continuai mes explorations dans l'Apurema. Rivière Apurtmit, — La rivière coule au milieu des savanes entre une double bordure de bois. Elle a , depuis Nazareth jusqu'à son embouchure dans l'Aragouary, une laideur moyenne de 5o mètres et une profondeur de 5 à lo m.
A l'embouchure, l'Apurema est large d'environ 80 mètres. De petits vapeurs peuvent aisément remonter la rivière jusqu'à Nazareth. Les grands bateaux tapoiiyes viennent jusque-là faire le commerce. Chaque grand fazendeiro de la rivière a le sien, notamment Marinho et Augusto, qui en ont parfois deux ou trois. J'ai compté, en passant, sept de ces goélettes mouillées en rivière.
L'eau de l'Apurema est claire et profonde. Les ramiers, les oiseaux d'eau , sont extrêmement nombreux sur les rives; mais les chasseurs du district ne s'attaquent qu'aux canards. Les plongeurs (niergou liions) sont innombrables, ils pèchent le poisson au milieu des caïmans qui les regardent passer avec indifférence. Les caïmans sont fort nombreux dans le rio, mais peureux. On les voit se promener par bandes, calmes et sinistres, laissant derrière eux un lent et léger sillage, leurs yeux rouges au-dessus de l'eau. J'en ai vu un jour sept à la file qui sortaient d'un igarapé. Les domestiques et les femmes des fazendas, de race indienne ou croisée d'Indien pour la plupart, occupent volontiers leurs loisirs à chasser, avec l'arc et la flèche, les oiseaux d'eau et les poissons de la rivière; ils dépêchent aussi aux caïmans quelques coups de fusil pour les intimider. '
L'Apurema ne possède pas seulement du gibier à plumes et des poissons de grosseur médiocre. Sans parler delà taupe, e de marsouin que l'on voit s'ébattre dans les flols, elle de le pirarucû, abondant surtout l'été, alors que le lac iba, desséché, lui envoie sa population aquatique. On lussi les loutres, qui sont fort nombreuses, traverser
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de temps à autre la rivière; et plusieurs variétés de singes, notamment les sapajous, s'ébattant dans les bois de la rive. Les tracajas n'y sont pas rares non plus et vont généralement faire leurs œufs sur les bancs de sable de TAragouary. Le tigre, enfin, attiré par le bétail, est commun^ et les fazendeiros le pourchassent dans les bois qui bordent la rivière.
De Nazareth à l'embouchure, l'Apurema présente un caractère d'uniformité remarquable. Les petites nuances, les particularités quelque peu sensibles ne sont pas nombreuses à noter. C'est une rivière libre aux berges reclilignes et propres. C'est alternativement à droite et à gauche que les berges sont le plus élevées. Parfois sur loo ou 200 mètres de longueur, la savane arrive sur le bord de la rivière et la l)ordure boisée disparait. C'est principalement en aval du confluent des grands igarapés. Quand on se rapproche du confluent, la marée se fait sentir fortement, les cambrôuzes se montrent, couvrant de leurs branches, sur chaque rive, un quart de la largeur du cours d'eau; les pinots marient leur panache vert sombre à la verdure blonde des bambous, et les moucoumoucous, dont les racines sont à nu à marée basse, accusent que le flot marin s'élève à plus de 3 mètres à l'embouchure de la rivière.
On trouve par endroits quelques bois tombés, dont les habitants du district, plus soigneux que ceux des lacs, ont coupé le tronc à coups de hache, de façon à ce qu'il ne gène en rien la circulation des goélettes.
Enfin, après une ile de verdure qui s'allonge au milieu de son cours, l'Apurema va à l'ouest dans l'Aragouary où elle se perd.
L'Apurema reçoit quelques affluents qui méritent une mention : à droite, le Cobre et la Prata (le Cuivre et l'Argent), dans la partie supérieure de son cours; et, dans la
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partie inférieure, l'igarapé de Santo-I^gine, qui, pendant riiiver, communique avec l'Aragouary, un peu en aval de la case de Procope. A gauche, le Zeiba, qui sort du lac -du même nom, dont on connaît le rôle hydrographique; l'Âacanouera, affluent du Zeiba qui communique pendant Thiver avec le Lago Novo, et à l'embouchure de l'Âpurema, un peu en amont, le Repartimento d'Apurema, qui a une communication hivernale avec TAacanouera et le Lago Novo. Le seul cours de l'Apurema est connu ; son régime hydrographique ne l'est encore qu'imparfaitement.
L'importance du district, en revanche, n'est un secret pour personne, surtout pour les Brésiliens, qui y installent en ce moment une colonie militaire.
District cCApurema. — Le district d'Apurema comprend le bassin de la rivière de ce nom. Sur la rive gauche du cours d'eau s*étendent, jusqu'au Lago Novo, des savanes ininterrompues; sur la rive droite on trouve d'autres savanes semées de collines de plus en plus accidentées et élevées à mesure qu'on approche de l'Aragouary. Ces collines se rattachent fort imparfaitement au soulèvement rocheux de Masirandouba-Tartarougal.
Seules les savanes du bord du rio, de Nazareth à l'embouchure, possèdent du bétail; le reste du territoire est inutilisé.
Mais cette étroite bande de prairies a par elle-même une importance considérable qui ne date pas d'aujourd'hui.
Dès 1862, une nation européenne avait jeté les yeux sur l'Apurema. C'était au lendemain de la conférence francobrésilienne pour la fixation des limites. L'Angleterre, voyant que ce terrain n'était à personne, pensa tout naturellement qu'il devait être à elle. Elle expédia incontinent un capitaine Brown faire la topographie de l'Apurema et du bas Aragouary. Le capitaine resta plusieurs mois dans le pays.
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Les meilleures cartes de la contrée doivent se trouver aujourd'hui à Londres. Cependant TAngleterre ne fut pas heureuse dans son entreprise. Le cabinet de Rio eut la main plus prompte que celui de Saint-James.
L'Apurema est depuis vingt ans une colonie brésilienne, colonie civile jusqu'à ce jour, mais bientôt colonie militaire comme on le verra plus loin.
Nous étudierons ailleurs, en son lieu, l'organisation politiqiie actuelle de l'Apurema.
L'Apurema compte une douzaine de Fazendas possédant en totalité de six à huit mille tètes de bétes à cornes et une population de cent individus.
Nazareth et Marinho. — Nazareth, rive gauche de l'Apurema, et Espirito-Santo, rive droite, en face, un peu au fond, comptent environ, à elles deux, mille têtes de bétail. Elles appartiennent à Antonio Marinho, lieutenant-colonel de la garde nationale de Macapâ.
Marinho est chef, dans son district, du parti conservateur qui vient aux dernières élections de Macapà (fin octobre i883), de l'emporter sur le parti libéral. (On sait que c'est le parti libéral qui était alors au pouvoir au Brésil.)
On sait aussi que les mots de conservateur et de libéral n'ont, dans l'empire, aucune signification, qu'ils servent simplement de marque, ou, si l'on préfère, de masque à des personnalités rivales,
Marinho est un homme de quarante ans. Ses partisans le trouvent remarquable.
Il est originaire de la province de Maranhao.
La fazenda Nazareth, dont il est propriétaire, appartenait jadis à Maciel le père, et alors elle comptait deux mille tètes.
Aujourd'hui, elle en compte à peu près le tiers. A la mort de Maciel le père, les bestiaux se partagèrent entre ses deux enfants, Manoêl et Antonio, entre les mains desquels ils dé-
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périrent. Les deux jeunes gens vendirent Nazareth à Marinho et établirent ailleurs leurs fazendas.
La Nazareth actuelle, bien moins importante que celle-du père Maciely est assez bien tenue. On y remarque un cimetière de famille. L'Âpurema a deux autres cimetières, Tun un peu en aval de la fazenda d'Auguste, un autre plus bas.
Marinho confie sa fazendR à deux employés principaux : Tun qui s'occupe du bétail, l'autre de la maison. On rencontre à Nazareth deux créoles de Cayenne, un petit nègre appelé Jules et un mulâtre, marié avec la fille du capitaine Bastien, du Maroni. Pour Marinho, il passe la moilié de son temps à Macapa où la politique du district le réclame.
Santa-Cruz et Auguslo. — Un peu plus bas, Santa-Cruz, rive gauche de l'Apurema, appartient à un P(H*tugais d'Europe, Augusto Teixeira Bastes. Santa-Cruz compte plus de mille têtes. C'est aujourd'hui la fazenda la plus importante de l'Apurema. Santa-Cruz appartenait primitivement à un autre Portugais d'Europe, Carvalho. Augusto, parti jeune du Portugal, cherchait fortune aux Tartarougals où il était seringuero, quand il apprit que son père était mort lui laissant cent contos de reis fortes (5oo,ooo francs). Le jeune homme avait pris goût au pays. Il troqua l'héritage paternel contre la fazenda de Carvalho, qui rentra en Europe. Depuis, entre les mains intelligentes d' Augusto, Santa-Cruz a prospéré. Aujourd'hui, Santa-Cruz donne deux cents veaux par an et cent bœufs valant 4O5OO0 francs. La plus importante des fazendas de l'Apurema comme têtes de bétail et comme rendement, Santa-Cruz l'est aussi pour l'excellence des savanes et leur étendue. Elle a pour limites l'Apurema, le Zeiba, l'Acanouera jusqu'au Lago Novo, et l'igarapé da Gloria. Augusto Teixeira Bastes a maintenant quarante ans. Je passai deux jours chez lui. J'ai rarement trouvé un homme aussi aimable. Il parle excellemment le français.
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Autres fazendas. — Le senhor , Romualdo de Brazzao, Brésilien blanc, collecteur des impôts à l'Apurema , a été aussi fort aimable pour moi. Il est le beau-père de Augusto Teixeira Bàstes. Il possède trois fazendas; Livramente est la plus importante, elle est située sur la rive gauche de l'Apurema, c'est une fazenda bien tenue, avec une maison fort commode, très propre et même peinte. I^s deux autres fazendas du senhor Brazzao sont situées sur la rive droite et sont en formation. Les trois ne comptant pas ensemble cinq cents têtes de bétail. Brazzao est libéral et l'adversaire de Marinho.
Toutes les autres fazendas ne comptent que de deux à quatre cents têtes de bétail. .
Manoël de Santo, fils du père Maciel, en a deux : Carmo, que je visitai, rive gauche du Zeiba, et San-Bento, plus haut, sur la rive droite de la même rivière. Antonio de Santo, frère de Manoêl, a, sur la rive gauche de l'Apurema, Concessao, un des séjours favoris des pragas, et sur la même rive, dans le fond, Livramente et Espirito-Santo.
Vital a San-Joao, sur la rive droite de l'Apurema.
Castorio a aussi une petite fazenda sur la rive du même cours d'eau.
Enfin, dans le haut de l'Apurema, au-dessus de Nazareth, il existe, parait-il, de petites fazendas en pleine prospérité, qui auront bientôt une grande importance.
Économie générale de CApurema. — On a peu de chevaux dans les fazendas , seulement pour le service de la ferme , pour faire la battue des bœufs qu'on veut parquer pour les vendre , les marquer ou les castrer. Les chevaux sont les chiens de berger de la fazenda : sans chevaux pas de bœufs. Les fazendeiros de l'Apurema manquent de chevaux et en achètent volontiers; les maisons les mieux fournies, Augusto, Marinho, Brazzao, en comptent à peine une dizaine chacune. Il y a très peu de moutons, les pragas
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les font beaucoup souffrir et finissent par les tuer; les chèvres sont également fort rares. Les volailles sont plus communes que dans les Lacs, malgré Textréme abondance du gibier. On élève beaucoup de chiens, qu'on dresse à chasser les tigres, nombreux dans la contrée.
Sur place, une génisse se vend 100 francs, un bœuf de 300 à 3oo francs, un cheval de 36o à 45o francs.
Le bétail ne reçoit aucun soin, il parcourt librement d'immenses espaces, ne rentre jamais aux parcs si l'on n'organise de grandes battues avec les chevaux ; les vaches mettent bas dans la solitude, la mère et le petit sont abandonnés à la nature. Les animaux se guérissent ou meurent seuls. Parfois, en se promenant dans la savane, on trouve quelque béte morte à l'ombre, les chiens disputent ses entrailles aux urubus. L'agonie a parfois duré trois, quatre, cinq jours, les gémissements de l'animal sont venus jusqu'aux oreilles du fazendeiro qui souvent n'en a cure.
S'il fallait qu'il soigne toute sa ménagerie il n'aurait pas un moment à lui; il n'est pas vétérinaire d'ailleurs, et puis, une tète de plus ou de moins importe peu.
Les animaux ne rentrant pas aux parcs, on ne trouve ni beurre, ni lait, ni fromage dans le district, mais on abuse des conserves.
Il y a en somme beaucoup plus de civilisation à l'Âpurema qu'à Mapa et dans les Lacs. Le genre des maisons est perfectionné. Ce n'est plus la case-poulailler, sur pilotis, avec une échelle faite d'un bois entaillé et un plancher de jusards sous lesquels se promènent, quand les eaux de l'hiver se sont retirées, les poules et les cochons; c'est une maison confortable dans laquelle un Européen fraîchement débarqué habiterait sans répugnance. La nourriture est celle d'un homme civilisé et non d'un Tapouye.
Si, loin d'abuser de la cachaça, on en fait à peine usage,
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ce que j'ai constaté avec admiration, en revanche on sort de réternel dilemme du couac et du pirarucii. Le matin k six heures : café noir; à neuf heures : café, beurre et biscuits; à onze heures : déjeuner à l'européenne; à quatre heures : thé et beurre; à sept heures : diner substantiel; et à neuf heures un dernier thé.
Enfin, si démocrate que Ton soit, on apprécie à TApurema certains côtés aristocratiques des mœurs, contrastant avec régalitarisme grossier des Lacs.
Nous sommes ici en pays à esclaves, et les distances entre maitres et domestiques sont parfaitement observées.
Les mœurs cependant sont sans rien de farouche et de rigide, elles sont même fort libres. Cest ainsi que j'ai fait d'inutiles efforts pour trouver à TApurema un homme marié. On s'unit à sa guise, sans formalité aucune, devant le soleil. Dame!... le Brésil n'a pas encore pensé à doter le district d'un officier de l'état civil. Pour le prêtre, dont ces excellentes personnes, sans être bien religieuses, s'accommoderaient faute de mieux, il faut qu*il vienne de Cayenne, car il n'y en a pas à Macapà, et il faut des contos de reis pour faire mouvoir ceux de Bélem.
Longtemps le Brésil s'est contenté de percevoir des droits à TApurema sans consentir, en compensation, au district, la moindre œuvre d'utilité publique, pas une route, pas un pont, pas un service à vapeur. Les riches peuvent voter k Macapâ, il est vrai; mais le cens est élevé, et seuls Marinho et Brazzao sont k même de profiter du droit électoral. Mais aujourd'hui l'empire va installer k l'Apurema une colonie militaire de douze ou de vingt hommes.
Jnsqu*k ce jour le Brésil a frappé de 62 fr. 5o de droits la sortie de chaque tête de bétail de l'Apurema. M. Brazzao, qui vote k Macapa, percevait l'argent qui entrait au trésor de Bélem.
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Si quelque fazendeiro récalcitrant, malgrç la longueur et les ennuis du voyage, son coût, les difficultés de transporter par terre les marchandises de retour qui ne se véhiculent pas elles-mêmes comme le bétail, si quelque fazendeiro faisait passer ses bœufs par les Lacs, le subdelegado-inspector était là, aux Deux-Bouches, pour dénoncera Para le délinquant. Il parait que le Brésil va maintenant abaisser à 6 fr. 25 le droit de sortie par tète de bétail.
D'ailleurs chacun a déjà renoncé à la voie des Lacs et le senhor inspector se trouve avoir une sinécure.
Le fleuve Âragpaar)\ — La France n'a rien dit quand, en 1840, les Brésiliens passèrent pour en occuper militairement la rive gauche, le fleuve Aragouary, qui, pourtant, n'avait jamais cessé d'être, même aux yeux des représentants les plus timorés de notre ancienne diplomatie, la frontière des territoires qui n'appartiennent pas sans conteste au Brésil.
L'Aragouary, au confluent de l'Apurema, rappelle, me dit mon placérien, l'Oyapock en aval de Cafesoca. Il a au moins 5oo mètres de largeur et partout plus de 10 mètres de profondeur. Les rives sont élevées et couvertes des essences des grands bois entremêlées de pinots et de cambrouzes. La bordure boisée de chaque rive a parfois un kilomètre de largeur; au delà s'étendent les savanes. Je remontai le fleuve sur \l\l\ kilomètres environ, jusqu'à la première cataracte. Chemin faisant, je visitai les habitations ou sitios qui se trouvent sur ses bords. Elles sont une douzaine environ.
Les sitios. — On rencontre d'abord le sitio de Procopio, commerçant originaire de Cametà établi sur la rive gauche. Procopio est blanc.
La capuera du roi est sur la rive droite. Son propriétaire est un mulâtre.
\PUREMA ET ARA.GUARY. 'JC)
Lirias, au-dessus du poste, rive gauche, est commerçant.
Benjamin, rive gauche, Tapouye de Cayenne, est ne, a passé son enfance et sa jeunesse à Cayenne, par suite parle aussi bien le français et le créole que le portugais.
Domingo, rive droite, Tapouye séringueiro.
Elias, rive droite, séringueiro.
Gabriel, rive droite, le seul nègre du fleuve. Gabriel fournit à lui seul l'Âragouary de farine de manioc. Il travaille aussi le caoutchouc.
Sa case est un peu en amont de l'estrada de Macapâ.
Âprijio, rive gauche, jeune commerçant entreprenant, d'origine blanche. Il a une ménagerie d'une trentaine de bétes sur les bords du fleuve, et une autre moins importante au Fréchal, près de Macapâ, où il a surtout des chevaux.
Près de la cachoeira, rive gauche :
Désidère, encore un fonctionnaire brésilien, un inspector. On n'a pas pu me dire ce qu'il inspectait. C'est un pauvre séringueiro, chargé de famille et besoigneux.
A Tracajatuba d'Aragouary on trouve deux habitations, dont l'une, celle d'un ancien militaire appelé Elias, est la plus importante.
Dans la savane d'entre Aragouary et Apurema existent deux ou trois petites fazendas comptant chacune une vingtaine de têtes.
Les richesses de rAragouarj. — L'Aragouary a actuellement trop peu d'habitants pour exploiter ses richesses. Une dizaine de familles ne suffisent pas^ il s'en faut, pour utiliser une région aussi vaste et aussi prodigue de trésors. En 1873, la population totale du district et de la colonie était officiellement évaluée à deux cents personnes, aujourd'hui on en trouve à peine un cent.
Le caoutchouc est très commun dans les bordures forestières du fleuve. Au-dessus de la chute, région où Ton ne
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trouve plus que des Indiens plus ou moins bravos , il est encore plus abondant.
Quelques seringueiros Ty travaillent presque tout Tété. L'arbre n'est pas rare non plus à Tracajatuba d'Aragouary.
Le cacaoyer sylvestre existe aussi dans les forêts des deux rives et principalement au-dessus de la chute. Là, il vivrait en famille ainsi que le caoutchouc.
C'est l'hiver qu'on fait la cueillette des cacaos.
Le chocolat de cacaoyer sylvestre est, si on sait le débarrasser d'une amertume qui lui est particulière, tout aussi bon que celui de cacaoyer cultivé.
Les forêts des chutes sont riches aussi en copahus et en toucas dont l'exploitation est encore peu importante.
Enfin on trouve, dans une ile située un peu en aval du confluent de l'Âpurema, et appelée Tarlarouguinha, les graines appelées carosses de roucouri, que l'on n'est pas obligé d'aller chercher aux Iles de l'Amazone, ce qui facilite d'autant Tinduslrie des seringueiros. Cette industrie est actuellement la plus importante et, avec l'élève du bétail, la principale source de richesse de l'Aragouary. La pêche des tortues (tracajas et tartarugas) et la récolte de leurs œufs qu'elles déposent par centaines dans les iles sablonneuses du fleuve, ne sont pas sans être aussi d'une certaine importance.
L'Aragouary a sa flottille qui lui sert à transporter ses richesses à Cayenne, à Macapa et à Para.
Désidère, Lirias et Procopio ont chacun leur goélette. Le poste a aussi son bateau tapouye, le San-Sebastiao^ qui a coûté 20,000 francs au gouvernement, qui Ta, il est vrai, laissé perdre complètement faute d'une petite réparation.
Le commandant de la colonie, le major Castro, a aussi sa petite goélette (un canot ponté) pour le plaisir de ses voyages en rivière, le service de sa propriété de Boa-Vista, près du poste, et pour son commerce.
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L'Aragouary a encore d'autres ressources que toutes celles déjàénumérées; il est très poissonneux. Le pirarucù abonde dans ses eaux. Au milieu des savanes de la rive droite se trouvent des lacs qui passent pour être aussi riches que ceux du Mapa.
Enfin y on a trouvé dans le district, Tor de quartz, la houille et le pétrole. Un ingénieur américain a fait récemment une exploration géologique complète de la région comprise entre le moyen Aragouary (un peu en aval de la première chute;, le chemin qui va de TAragouary au Matapy, et le Matapy. Il a trouvé des gisements de quartz aurifère, du minerai de fer, du charbon de terre et enfm des sources de pétrole. Une compagnie américaine s'est immédiatement formée pour exploiter ces richesses. I^ concession a été sollicitée et obtenue du gouvernement brésiHen. L'exploitation doit commencer incessamment.
Le bassin inférieur de l'Aragouary, au-dessous du confluent de l'Apurema, est presque complètement désert. On n'y trouve, m'a-t-on dit, que deux ou (rois petites habitations. A proprement parler, il n'existe pas dans cette région de postes de douaniers. On y trouve seulement un ou deux messieurs, trois parfois, espèces d'inspectors-subdelegados, genre Joâo Belforte ou Désidère, qui sont chargés de dénoncer aux autorités les fazendeiros de l'Apurema qui feraient sortir leur bétail par l'Aragouary sans avoir payé au préalable les droits au collecteur Brazzao.
Du confluent de TApurema à l'embouchure de l'Aragouary, les goélettes mettent quatre jours. Le fleuve a de nombreuses sinuosités qui en rendent la navigation longue et très difficile pour un bâtiment à voiles. Par contre, un grand vapeur ne rencontrerait aucune difficulté pour remonter le fleuve jusqu'à la première chute. C'est à la bouche que se trouvent les moindres profondeurs, et cependant le chenal
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d'entrée offre encore 8 mètres d'eau à marée basse dans les endroits les moins profonds.
Plus haut, jusqu'à la chute, pas un banc, pas un écueil, et des profondeurs de i5 mètres. Mais il ne faut pas oublier qu'on ne peut passer que quinze jours par mois, à cause de la pororoca. U faut attendre que les rapports de marée aient fait tomber la terrible barre^ dans laquelle ce serait folie, courir à une perte certaine, que de s'engager.
C'est dans cette partie inférieure de son cours, non loin de son embouchure, que l'Aragouary reçoit la crique appelée bouche du Lago Novo.
Le Lago Novo déverse, par cette crique, une partie de ses eaux dans le fleuve.
Cette crique, que l'on a cessé de pratiquer depuis quelque temps, a, parait-il, quelques barrancas et des iles flottantes, qui en rendent la navigation difficile, même en pirogue. Un peu plus loin, on trouve une autre crique que l'on croit être la bouche du lac du Roucou.
Je ne pouvais laisser l'Aragouary sans visiter ces fameuses chutes. Je partis du poste avec des soldats comme pagayeurs, et le lieutenant qui pagayait aussi.
On mè montra, en passant, la bouche de cette estrada de Macapà, sentier de i4o kilomètres en savane que je devais bientôt parcourir à pied.
La cachoeira. — Arrivé à la cachoeira, je me trouvai en présence non d'une chute gigantesque comme je m'y attendais, mais d'un simple barrage de roches. C'était le premier des trois contreforts de la grande Pancada. Quand on les a franchis tous les trois, et pour cela il faut une journée entière de canotage dans les rapides (dont la longueur totale, avec leurs intervalles libres, est d'une dizaine de kilomètres), on se trouve en présence de la grande cataracte, qui tombe de quinze mètres à pic et barre le fleuve dans toute sa lar-
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geur. Mais je n'allai pas jusque-là. J*avais pris les sezoes, ou fièvres bilieuses, d'Aragouary, j'étais déjà miné par quatre jours consécutifs de fièvre, je dus me contenter de voir les deux premières des trois petites pancadas.
La première cachoehra (a pancada primeird) fait sud-ouest. Avant d'y arriver, on remarque, sur les rives du fleuve, d'énormes entassements de blocs erratiques. On passe une petite lie, le fleuve s'élargit, dépasse i,ooo mètres de rive à rive. La pancada primeira le barre dans toute sa largeur. C'est un barrage de pierre entre deux collines; un immense champ de rochers semés dans le fleuve sur près de deux kilomètres de longueur. Du milieu des rapides, les plages de la rive, d'un sable jaune d'or, attirent nos regards.
C'est là que les tracajas et les tartarougas font la ponte.
La seconde pancada (du Mergouilion) fait ouest-sud- ouest. Elle est un peu moins importante que la première.
Entre les deux pancadas se trouvent, rive gauche, deux petits ilôts : Destacamento et llha Seconda. Nous faisons une magnifique moisson d'œufs de tracajas. kxx delà de la seconde pancada, le paysage devient de plus en plus montagneux. On me parle d'igarapés qui rouleraient de l'or audessus de la grande chute. La fièvre m'empêche de risquer une semaine dans ce pays, pourtant si peu connu. On me raconte encore, à la pancada, l'histoire de cet habitant de Cachipour, un habitant civilisé, parait- il, qui, étant de voyage aux sources de l'Oyapock, s'engagea de propos délibéré, par amour des explorations et des découvertes, dans une petite rivière qu'il croyait être le haut Cachipour. Il partit dans sa pirogue avec ses engins de chasse et de pèche, sa femme et son chien. Il descendit maint rapide, sauta mainte chute, traversa les territoires de trois tribus d'Indiens mansos et, après un terrible voyage, exténué, à nioitié mort de faim et de fatigue, arriva à la grande pancada. L'habitant civi-
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lise de Cachipour ne put maîtriser assez tôt le courant. Il fit le plongeon avec son canot, sa femme et son chien. 11 eut la consolation de sauver ce dernier, mais la pirogue s*était ëventrée et la femme s'était brisé la tète. Le pauvre homme se rendit à la colonie de Pedro II. L'intelligent commandantdirecteur prit le moribond pour un espion. Cependant^ dans la générosité de son âme, il se contenta de ne lui infliger qu'un mois de cachot. Le chien mourut de douleur. La double moralité de cette diabolique histoire, arrivée il y a vingt ans en pays civilisé, est qu'il est fort imprudent de risquer sa vie pour la science sans être dûment couvert d'estampilles, et que TAragouary prend ses sources non loin de celles de l'Oyapock (i).
Des montagnes des premières pancadas, on voit, par un temps clair, la ligne bleue de la Cordillère des Tumuc- Humac franger l'horizon lointain.
Avant de m'engager dans la terrible estrada de Macapa, il me faut aller passer une semaine à la colonie militaire de dom Pedro II d'Aragouary, que j'aurai tout le loisir d'étudier en me guérissant de la fièvre contractée en arrivant au fleuve.
La colonie militaire de dom Pedro IL — Les limites de la colonie sont : l'igarapé Mongouba au nord, Tracajatouba d'Aragouary au sud, l'Aragouary à l'est, Tartarougal Grande à l'ouest. Au delà s'étendent, vaguement délimitées, les dépendances de l'Apurema^ auxquelles on va maintenant, sans doute, donner des frontières, puisque après vingt ans d'organisation civile, on se décide à installer une colonie militaire.
Le poste fut inauguré en i84o, l'année de la reculade de M. Guizot à Mapa. Le 5 mai i84o, le premier directeur,
(1) Voir, dans la carte de la Guyane, les sources de l'Oyapock. Elles sont indiquées d'après la relation d'Adam de Bauve.
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Joaquin Manoèl Bahia de Menezes, inaugura la colonie, qui se composait de vingt-sept soldats mariés et comprenait un total de soixante-seize personnes. Le poste fut tout d abord, et intentionnellement, établi sur la rive gauche.
Le Brésil ne semble pas avoir jamais attaché une grande importance à ce poste.
Le poste de dom Pedro II est établi sur un petit coteau pelé/au milieu d\m abatis, sur la rive gauche du fleuve, à 2^0 kilomètres de Tembouchure. L'emplacement est un des plus malsains de TAragouary; toute la garnison est malade.
Ce poste est un hameau misérablç, composé de quatorze carbets en clayonnage d'argile couverts de feuilles de palmier.
La plus grande case, qui est sans étage comme les autres, sans plancher ni en bas ni en haut, qui ne ferme même pas à clef, sert au commandant de chambre à coucher, de salle à manger, de cabinet de travail et de salon.
Derrière la chambre à quatre Ans du commandant, se trouvent la cuisine et deux espèces de petits magasins.
Ces magasins étaient -presque complètement vides quand je visitai la colonie. Le commerce, — tous les commandants en font, — allait mal.
Les carbets sont disposés sur trois lignes et sont situés au pied de la colline. La première ligne, en venant du bas de la rivière, compte cinq petites cases de soldats; la plus rapprochée du fleuve est celle du cadet. La seconde ligne en compte quatre, qui sont, en montant de la rivière vers la hauteur : un petit atelier, une pharmacie, la chapelle, un parc à bœufs.
Ces deux premières lignes des carbets sont perpendiculaires à la rivière; la troisième lui est parallèle. Elle comprend la grande case du commandant et trois carbets de soldats.
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Derrière, un peu plus liaul, se trouve un petit cimetière avec quelques croix de bois.
Sur la colline est planlë le mat de pavillon brésilien. A côté se trouve Téglise en construction : une toiture en feuilles de palmier supportée par des bois mal équarris. Cest de beaucoup inférieur à Téglisede Mapa ou à celle deCounani. En attendant leur installation dans cette malriz qui s'élève bien lentement, saint Pierre, le patron de Tendroit, et son camarade le nègre saint Benedit, trônent dans la cliapelle provisoire à côté du parc aux bœufs. Une fois par semaine, ou même plus souvent, la garnison du poste, qui pour la solennité endosse Funiforme et met des souliers, va réciter^ à genoux, aux saints nuilticolores de la chapelle, de gémissantes litanies.
Us ont bien raison de pleurer, lespnuvres diables, de pleurer leur triste sort. Ce poste fait pitié, il est dans l'abandon le plus complet.
Le gouvernement n'envoie pas un reis. 11 y a quelques années, le cheval delà nation fut mangé parles tigres; depuis il n'a pas été remplacé, et quand le commandant veut se rendre à Macapâ, s'il lui parait trop pénible de faire la route à pied, ce qui est dur, en efTet, il faut qu'il loue un cheval /|00 francs ou une goélette 600.
Elle est triste comme une ruine, la colonie militah*e de nom Pedro II d'Aragouary. J'y vois quatre bœufs maigres,/e5 bœufs de la nation^ qui dorment tout le jour à côté de la chapelle; des femmes étiques et minées de fièvre, couvertes de haillons sordides , marchant lentes et funèbres comme des ombres, enveloppées dans de grands manteaux troués. (Le guerrier brésilien peut se marier et emmener sa moitié avec lui.) Des bébés nus grelottent au soleil à côté de chiens galeux. Des soldats nègres, tapouyes ou sang mêlé, en costume de toile, pieds nus, sales, moroses, mercenaires à
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i5 francs par mois pour les plaisirs et à 2 francs par jour pour la nourriture, soldats à perpétuité ayant déjà dix, douze, quinze ans de peine, meurt*de-faiai de Ceara que la misère a poussés à s'enrôler et que la paresse maintient dans les rangs, soldats triés sur le volet, sans éducation militaire et sans discipline, sachant à peine se servir des vieux fusils à piston qu'on leur a confiés pour écarter les tigres, sont là au nombre de i3, y compris le cadet et le caporal. « Heureuses contrées, tout de même, que celles où Ton respecte si scrupuleusement la liberté naturelle que Thomme n'y est pas obligé, même pendant seulement vingt années de sa vie, d'être la chose de l'État. Et il en est ainsi dans toute l'Amérique! Ici, ce sont les droits de l'homme; chez vous, les devoirs du citoyen ». Ainsi me parlait le tenenle du poste.
Il s'y passe des choses curieuses, au poste de Sa Majesté dom Pedro. En premier lieu, on y jeûne tous les jours, c'est la règle et c'est ce qui frappe le plus le visiteur. Le lieutenant n'ose pas tuer un bœuf de la nation ^ et les soldats, qui n'ont ni argent ni farine, mangent des pommes d'acajou. Ils ont été plus nombreux autrefois, car le poste est dans un état d'abandon très visible, et pourtant ils n'ont jamais trouvé moyen de faire un jardin. Quand on pense aux merveilles que font en ce genre, dans nos quartiers de la Guyane, un brigadier et deux gendarmes, un surveillant et deux transportés, on ne peut s'empêcher de prendre en pitié ces pauvres êtres indolents.
Pendant mon séjour à la colonie, un soldat y est assassiné. Il y a vingt-cinq ans environ, vers i858, les soldats fusillèrent un commandant, et voulurent faire au prêtre du poste l'opération qui immortalisa Abélard. De rage, les soldats fusillèrent la sentinelle qui avait laissé le padre s'échapper. Depuis, plus de padre à la colonie de Pedro II. De tels dangers font réfléchir un homme, surtout quand il tient à se
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créer une nombreuse famille, ce qui est une des règles du clergé de ces contrées. Bientôt un navire de guerre, de la nation^ rentre dans TAragouary : le cadet, chef du complot, se suicide, deux soldais sont fusillés, un autre condamné aux galères à perpétuité ; et depuis Tordre règne à Varsovie.
Ces scènes tragiques ne se sontplus renouvelées. Les cancans du fleuve n'ont aujourd'hui à enregistrer que quelques volées de coups de trique essuyées de temps à autre par tel commandant, pour des galanteries intempestives auprès des dames de ces messieurs les soldats.
Parfois, c'est un soldat qui déserte, parcourant d'un pied léger les savanes, de la colonie à Nazareth et de Nazareth au lac des Deux- Bouches; ou quelque histoire de chasse ou de pèche, la découverte d'une plage pleine d'œufs de tracajas.
On s'imagine peut-être qu'on visite la colonie militaire de Sa Majesté dom Pedro II tout naturellement, tout simplement , en faisant passer sa carte au directeur. Il n'en est rien.
Quand j'arriv^^i au poste, le commandant directeur intérimaire, tenente (i) Francisco Moreira da Rocha, du i" bataillon d'artillerie, me fit déclarer que l'Aragouary était fermé aux pavillons étrangers comme jadis l'Amazone, et qu'il ne pouvait laisser un étranger visiter le poste.
Abasourdi, je regardais avec stupéfaction le lieutenant et, tout en promenant mes regards du galon rouge de son panama à ses sabots éculés, en passant par son paletot de toile grise, son pantalon de coutil bleu et sa chemise de couleur vague, je cherchais un biais. Je me souvins d'un talisman que j'avais dans ma poche : le visa de mon passeport par le vice-consul brésilien à Cayenne, l'honorable Pissa-
(1) Lieutenant.
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rello. Ce visa m'ouvrit la forteresse. Avant Texhibition du visa de Pissarello j'étais un étranger, peut-être un ennemi, après l'exhibition je fus chez moi. Sésame s'ouvrit.
Je devins bientôt J'ami du lieutenant da Rocha, un fluminense (i) d'origine française, aux goûts champêtres, artistiques et musicaux, qui aurait préféré gagner ailleurs qu'à l'Aragouary ses 480 francs par mois. Il m'offrit l'hospitalité la plus cordiale. Il m'accompagna jusqu'à la chute, car il ne connaissait pas le fleuve, même sur le papier, attendu qu'il n'existe pas à la colonie une seule carte de l'Aragouary ni de TApurema.
Intérimaire, il se considérait comme en exil. Il ne voulut voir en moi qu^un compagnon. Nous soignâmes notre fièvre ensemble, en nous traitant le mieux qu'on peut dans un tel pays. Le caractère français du lieutenant me plaisait, il était parfois joyeux et enjoué jusqu'à l'enfantillage. Il jouait toute la journée sur sa flûte la Marseillaise et Popolj s'amusait à faire dormir ses poules en leur mettant l'aile sous la tête et en frappant, à côté, trois petits coups sur la terre. Je lui récitais des vers de Victor Hougue. Et nous achevâmes la provision de haricots du poste.
Le commandant titulaire de la colonie est le major Castro. Il était parti depuis cinq mois pour Rio de Janeiro, où il avait été mandé par le ministre de la guerre pour affaires privées. Castro est propriétaire de l'habitation de Bôa- Vista, un peu en aval du poste, sur la même rive.
J'ai vu le major à Macapâ ; il est un peu plus jeune que da Rocha : il parait avoir trente ans. C'est un ancien douanier, engagé volontaire delà guerre du Paraguay • Il est fluminense; il passe pour actif et entreprenant.
J'appris, étant au poste, sa prochaine rentrée à la colonie
1) Orif^inaire de Rio de Janeiro.
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par MarinliOy qui revenait de Macapâ. Le tenente colonel nous apprit aussi, au lieutenant et à moi, que la colonie allait être incessamment fortifiée, qu'un poste allait être crée à Nazareth.
Ma fièvre guérie, j avais hâte de me rendre à Macapa pour prendre le vapeur du 17, que je devais manquer de six heures. Ne trouvant ni occasion par goélette, ni chevaux à louer, je dus prendre le parti de suivre les soldats du courrier mensuelde la colonie à Maaipà, et je me misen route, souffrant encore un peu de la fièvre bilieuse et des douleurs rhumatismales que m'avait valu ce district malsain.