‹ La France équinoxialeChapitre 15 sur 57 · L AMAZONE ET LE RIO NEGRO · texte numérisé non relu

L AMAZONE ET LE RIO NEGRO

qu'aux Froatières de la Guyane, où j'étudierai Tintéressante nation des Uaupes.

Dans le cours supérieurs du Padauiri et sur les bords du Marari, son adHuent de droite, on trouve, parait-il , quelques nialocas d'Indiens Barauanas , parfaitement mansos, mais fort peu nombreux, comptant au plus une centaine d'individus.

Je suis retenu chez Marcel Bettouyth par de violents accès de fièvre qui, huit jours de suite, m'obligent à garder le hamac.

Pendant ce temps, mon marin, le Cayennais Demont, prend une résolution énergique : il se marie avec Catarina, la belle-sœur de Bettouyth. Le mariage, à ces hauteurs, consiste en un acte sous seing privé fait double entre les deux contractants. Ensuite, quand on a le temps, on va régulariser son union à Manaos.

Le 12, à midi, je pars avec Roche et des Indiens du Padauiri, et en deux jours nous descendons jusqu'au rio Negro, semé de mille ilesen cet endroit.

Les archipels du rio Negro. — Ces paysages insulaires sont d'une beauté ravissante. Ici, c'est une haute verdure, sombre et épaisse comme celle du Grand-Bois; là, un immense bosquet de palmiers; à côté, des dépôts sablonneux couverts d'une végétation jaune et rabougrie arrivant à peine à hauteur d'homme; ici et là, sur le bord desiles, des champs de roseaux maigres et menus; parfois des buissons de myrtes en fleur servent de contreforts aux hautes végétations; souvent s'ouvrent les perspectives lacustres du rio soudainement élargi; ailleurs, deux ou trois plans de végétation se superposent dans le vague et fuyant horizon des eaux.

Nous passons la nuit sur une plage à maringouins, près des ruines d'une ancienne baraque de seringueiro. L'estrada a été abandonnée à cause du fléau des mouches.

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Nous nous préparons au grand voyage au sitio de Xibarû, dans l'un des plus beaux sites du rio Negro où la rivière a environ cinq kilomètres de largeur libre. Le sitio est riche en acajous à fruits, en araças (goyaviers sauvages) , en maracujâs (marie- tambour de Cayenne), en goyaviers, en citronniers, en mombins, cocotiers et cacaoyers; et contient de Tindigo^ du maïs et de la canne à sucre.

De Xibarû à Pcuwré. — Le 17 février nous partons à huit heures du matin de l'idyllique Xibarii. Nous voguons à pleine voile sur le rio Negro, au milieu de la tempête. Saores, le subdelegado de Thomar, lieutenant de la garde nationale, mon patron, nous égayé de ses facéties. Après une bonne journée de grand vent , on stoppe , on dine et on couche dans la forêt.

A. six heures du matin nous hissons la voile, une bonne voile deux fois trop grande pour notre petite montaria. Du moins profitons-nous de la tempête. Nous filons presque dix nœuds à l'heure sur ce redoutable Parana Pixuna (i) dont les eaux sombres qui moutonnent et se creusent brillent sous un beau soleil blanc.

Nous passons, à cinq heures, le sitio du Portugais Fructuoso, puis, un peu plus tard, nous nous arrêtons à une case d'Indiens. On nous a pris pour des regatôes. Ces messieurs ont si bonne réputation que les indigènes, dès qu'ils nous aperçoivent, se sauvent dans la forêt.

Aujourd'hui 19, pas de vent, peu de route, nous dînons et dormons dans la forêt.

Le rio Negro commence à présenter sur ses rives des plages de pierres , et dans son lit des roches à fleur d'eau et des lies rocheuses. De magnifiques plages de sable se déroulent sur de grandes étendues. Ici commencent les

<1) Nom indien du rio Negro; parana, rivière ; pûrvna , noire.

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terres hautes; la rivière est animée : cinq canots à voile courent autour de nous.

Point cT arrêt du vapeur. — Voici, rive gauche, la case de Palheta où s'arrête le vapeur du rio Negro. L'endroit s'appelle Sania^Izabel Velha. £n compagnie de la fièvre et des insectes je passe la nuit dans un abatis.

Au premier rapide. — Le courant est très dur à remonter, d'autant plus que l'on ne peut utiliser le vent, au milieu de ces lies de pierres et de ces bas-fonds. Depuis le rapide que nous avons passé avant d'arriver à la case de Palheta , rapide qui s'appelle l'apurucuara , jusqu'à Santa-Izabel Yelha; et de Santa-Izabel Velha à Santa-Izabel Nova, la rivière est encombrée de courants, de petits rapides et de roches. Ce n'est pas avec des gens comme le vieux Soares, ou comme nos deux hoinmes d'équipage, Mandû, un xMacu stupide, et Pedro, unCaboclo voyou et fainéant, que l'on surmonte sans périls et sans fatigues de semblables difficultés. Nous trouvons dans ces parages une douzaine de bateaux. Avec leur roufle, leur voile et leur petit drapeau fantaisiste, ils rappellent autant de jonques chinoises. I^s Caboclos et les Indiens sont là comme chez eux. C'est un nouveau trait de ressemblance avec les Chinois. Mais ces gens-là ne sontils pas à moitié mongoloïdes? Les Tupi-Guarani-Caraïbes étaient des conquérants blancs ou sémites ou chamites ou koushites peu nombreux. Mais la masse de la race primitive, Âymorè, Tapuya, Macu, devait être apparentée aux Mongoloïdes andins.

Nous nous arrêtons au sitio d*un Caboclo appelé Belisario. Nous y trouvons l'officier de justice (garde-champêtre) de Castanheiro , un petit Indien d'ailleurs fort aimable et rempli de prévenances, mais pénétré de l'importance de ses fonctions.

Ce rio Negro, depuis Manâos, n'est véritablement qu'un

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long archipel. Je n'ai pas encore vu de rivière, mais seulement des iles et de temps à autre une rive.

SarUa-Izabel No\^a. — Nous voici à Sanla-Izabel Nova : cinq cases en clayonnage, couvertes en feuilles de palmier composent le village où habitent une cinquantaine d'individus. Deux veaux et trois vaches paissent au milieu des orangers dans la place publique couverte d'herbe. L'église est assez bien tenue. La population , de race indienne pure, y a placé des saints inattendus que le calendrier européen ne connaît pas. Nous sommes heureux de trouver à passer la nuit dans une étable qui est gracieusement mise à notre disposition. Et nous rêvons, pendant notre sommeil souvent troublé par les mugissements des bétes à cornes, que ces camarades de chambrée vont nous faire un mauvais parti.

On ne trouve rien aux environs de Santa-Izabel : c'est une région de famine jusqu'à Xibaru et jusqu'à Castanheiro. Ni chasse ni pèche, ni palmiers ni caoutchouc.

Au sud-ouest quatre montagnes s'échelonnent sur la rive droite du rio Negro. D'abord Jacami Uitera (la montagne de l'Agami), puis Acutiranlia (dent d'Agouti), la plus élevée; puis Buburi Uitera, et enfin Macuri Uitera. Dans le sens opposé nous entrevoyons un instant, au coucher du soleil, par un ciel pur, les crêtes vaporeuses de la chaîne de partage entre le Haut Orénoque et le Haut rio Negro.

À cause des insectes, fort nombreux sur les plages, nous faisons des pataouas pour dormir sur les pierres. Le pataoua est formé de trois longs bâtons attachés ensemble au sommet, et posés en équilibre sur une roche. C'est là qu'on suspend les hamacs.

Les vents sont tombés. Nous n'allons pas vite avec nos deux hommes. Nous passons des baraques de seringueiros brûlées et encore fumantes. Quand ils n'en ont plus besoin,

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en les abandonnant, ils y mettent le feu afin qu'elles ne servent pas à d'autres.

Nous passons la nuit en forêt, sous une pluie battante. Nous sommes transis de froid dans nos hamacs mouillés. Mais il n'y a pas de place sous le ronfle de la montaria.

Sitio de BiHi Vista. — Nous trouvons, rive droite, le sitio du Capitao Joao Ricardo composé d'une douzaine de petites cases et d'une grande et belle maison de maître. Ce sitio, qui est le plus beau du rio Negro, s'appelle Boa Vista.

Un peu plus loin nous nous arrêtons dans un sitio d'Indiens, en pleine forêt. Ce sont des gens de fort beau type, presque blancs, d'aspect vigoureux. Les chemises n'existent pas ici : les hommes ne sont vêtus que d'un pantalon et les femmes que d'une jupe. Toute la nuit, gros temps d'orage et de pluie. On entend, du fond des bois , les gémissements et les menaces du Parana Pixuna agité et soulevé par la tempête.

Premières montagnes, — Ce matin , 38 février, nous passons au pied de la serra do Jacami, élevée d'environ trente mètres au-dessus du niveau de la rivière. C'est un petit cône pointu dont le sommet est fait de roches dénudées. L'ensemble de la montagne ressemble à l'avant d'un navire à éperon. Au sommet du rocher se trouve une croix de fer fixée dans un tas de pierres et ornée d'une chemise sale. Au pied de la croix se trouvent quelques offrandes : du billon brésilien,' des bananes pourries, des épis de mais.

Les plages de pierres succèdent aux plages de sable, et partout ce ne sont que de gros rochers nus sur les rives et des courants violents dans la rivière. Dans cette région sans poissons ni gibier les vivres nous manquent. Les choux palmistes forment la base de notre alimentation.

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Castanheiro. — Voici Castcuiheiro précédé d'une pelouse qui sert de place publique. Le village se compose d'une douzaine de maisons représentant une population de plus de cent cinquante habitants. Le type des constructions est le même qu'à Santa-Izabel^ l'église seule est couverte de tuiles. La population est composée exclusivement d'Indiens purs. Castanheiro est un des rares villages du rio Negro où l'on ne trouve pas de maison de commerce.

Je remarque à Castanheiro quelques cocotiers en pleine vigueur et de beau rapport, ce qui contrarie singulièrement la théorie d'après laquelle les cocotiers ne peuvent pousser que sur les plages sablonneuses du bord de la mer. Le port de Castanheiro n'est pas de sable et d'argile comme celui de Santa-Izabely mais de grandes pierres et de roches d'érosion. En face du village, de l'autre côté de la rivière, se trouve un sitio qui parait fort riche.

Nous rencontrons à Castanheiro huit soldats et un fourrier, arrivés parle vapeur de février et qui s'en vont dans le Uaupes, où les missionnaires les demandent. J'aurai donc le plaisir de faire le voyage avec une Commission militaire brésilienne. Ils vont là-haut pour arrêter des Indiens qui ont commis un assassinat à Jauarité.

Le rio Negro est animé. Quinze voiles luttent de vitesse autour de nous. D'ici on voit distinctement la chaîne du Tapiirapecù et celle de Cababuri.

I*'' mars^ — La rivière arrive à l'étiage. De nombreuses plages de sable se succèdent. Par endroits elles semblent barrer complètement le rio. On en trouve qui s'élèvent de plus de 2 mètres au-dessus des eaux actuelles.

Première cataracte, — Nous allons passer la cachoeira de Masarabi. Déjà le rapide s'accuse par de nombreux bancs de rochers et de larges traînées d'écume au milieu de la rivière. On navigue au milieu des pierres pointues^ dans

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un étroit chenal périlleux, puis on arrive au pied de la chute. Mais la cachoeira n'est pas mauvaise maintenant, parce que les eaux sont basses, ce n'est qu'un amoncellement de rochers avec des courants violents dans les passages. La chute a de magnifiques perspectives.

y4rutiy SaO'José, Arurd, — \o\c\ Aruti y village de cinq maisons et de cent habitants. La tempête et l'orage qui sont maintenant quotidiens donnent à mes fièvres un caractère aigu.

Un peu en amont à'kvuXx^Sao-José, avec quatre maisons cinquante habitants et une église.

Cette navigation du rio Negro, à cette époque de l'année, avec un vent de tempête qui nous expose sans cesse à être jetés sur des pierres à fleurs d'eau, est des plus désagréables.

Sur les rives on est en proie au fléau des abeilles. Ces petites abeilles, guère plus grosses que des moustiques, afTectionnent de préférence les yeux dans lesquels elles se fourrent résolument, et les cheveux dans lesquels elles s'enmélent. Elles rendent la rive presque inabordable.

Nous couchons au sitio de Lionel Castro , de Thomar. Ce sitio s'appelle Ârurd, il est situé sur la rive gauche. Il est en assez mauvais état, les toitures sont percées, et, comme toute la nuit nous avons eu orage et pluie, le matin, nous levant sans avoir dormi , nous nous apercevons que nous sommes complètement trempés.

Fièçre et famine, — Aujourd'hui une forte fièvre me cloue à Arura. Toute la journée, pluie et vent. On fait, dans la maison à la toiture percée, un ajoupa sur mon hamac.

Il suffirait des souffrances du roufle, de la mauvaise nourriture, de la pluie, de la fièvre et des névralgies pour empêcher ce voyage de ressembler à une partie de plaisir. Mais nous a^ons aussi les abeilles. Et aussi nos deux Indiens

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qui nous jettent obstinément sur les roches : c'est à croire qu'ils ont reçu de Soares la consigne de nous faire sombrer.

Sur la rive droite se dessinent les collines de Maracana.

Âpres un diner aux choux palmistes nous couchons sur une plage au milieu des cris des Fauves et du bourdonnement des insectes.

Nous partons au petit jour. Le canot fait beaucoup d'eau. Nous courons deux risques : celui de sombrer et celui de mourir de faim.

Curicuriarij Pao d Avco, et ivrognerie, — Sur la rive droite du Parana Pixuna se dresse le massif majestueux des montagnes de Curicurîari. On distingue d*al)ord un cône effilé, véritable pic, puis la serra tout entière à laquelle les commissions brésiliennes ont assigné une hauteur de looo mètres. Le massif du Curicuriari est le prolongement, au delà du rio Negro, du Cababuri et de la chaîne du plateau de la Guyane centrale.

Nous nous arrêtons, pour y passer la nuit, à Pao cT.^rco, sitio appartenant au vieux Caboclo Marsalino.

Il m'est donné assez souvent d'assister à des scènes d'alcoolisme local, car ces Caboclos du rio Negro sont d'intrépides buveurs de cachaca. Mais en voici une des mieux réussies,

Depuis deux heures qu'il boit, le Caboclo, un personnage, ne tient plus sur ses jambes. En proie à une épilepsie de tafia, le forcené va hurlant des heures entières, tout le reste du jour et de la nuit, débitant des discours formidables, marchant sur tout le monde, gesticulant de tous les membres, absorbanttout, jusqu'à la dernière minute de la conversation, jusqu'à la dernière goutte de la bouteille^ jusqu'au dernier grain de patience de ses victimes. Puis il tombe en quelque endroit et se vautre dans des convulsions nerveuses. Demain il recommencera, s'il plaît à Dieu, et s'il reste encore de la cachaca.

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