‹ La France équinoxialeChapitre 20 sur 57 · X. Dabaro · texte numérisé non relu

X. Dabaro

La nouvelle de la commission du fourrier est déjà arrivée à Jauarité. Deux cents soldats, a-t-on dit aux Indiens, se rendent au Uaupès.

On vient de nous donner un adolescent Indien, de la tribu Tucano qui est réellement d'une remarquable beauté. Avec son fm duvet, sa tète intelligente, ses grands yeux noirs et vifs, ses cheveux coupés droits sur la tête, il a l'air d'un étudiant du moyen âge.

XI. Nous passons sans encombre la cachoeira de Sac- Miguel, très dangereuse, surtout aux grosses eaux.

Les montagnes de Sao-Gabriel, que nous voyons fort bien d'ici, se composent d'aval en amont, de quatre pics : Boyacuara, Uanari qui a environ f\oo mètres, Cabari qui en a près de 5oo, Carangueijo.

XII. j4puciiUané Irapecuma; XIH. Gojabacû Igarapé; XIV. SàO'Miguel Mirim; XV. Vacatuma Igarapé; XVI. 6aruciif Mirim; XVII. Matupj; XVIII. Tamû; XIX. Uanari.

Cette région a l'air d'un désert; on n'y rencontre ni sitios ni voiles.

Ce soir, le vieux Soares nous enmiène cérémonieusement diner chez monsieur son frère qui habite au Lanari. On se fait mainte politesse. Soares nous gratifie de cent

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contes idiots, puis, peu après, monsieur son frère nous dit} en bon portugais, que nous pouvons aller nous coucher. Quand ces gens-là sont ivres, ce qui leur arrive chaque fois qu'ils en trouvent l'occasion, il n'est facétie qu'ils se refusent.

Encore des baptêmes à Uanari. Le vieux Soares, qui est encore ivre^ manque de nous noyer tous dans le courant de la cachoeira de Cabari (XX).

Cabari est aussi le nom du sitio du lieutenant Jesuino Cordeiro, qui a actuellement plus de quatre-vingts ans. I^e vieillard se meurt, et son sitio, qui se meurt aussi, a l'air de porter par avance le deuil du maître. C'est ce Jesuino qui a remonté le premier le Uaupès jusqu'à ses sources, en i854.

Plus de pilote pour passer le reste des cachoeiras. Ni Antonio le Paraense, qui nous avait accompagnés depuis Sao- Gabriel et qui s'en est retourné, ni Joâo José, qui nous avait pilotés quelque temps, mais que le fourrier a repris définitivement avec lui-, reste Soares!

Nous passons des sitios dans des situations impossibles, sur des rochers à pics, au milieu des rapides. Ces gens sont obsédés du rêve de l'isolement. Et rien de modeste comme ces sitios : une petite case en clayonnage enduit d'argile et couverte en feuilles de palmier, une douzaine de bananiers, des enfants nus qui courent et se cachent dès qu'ils nous voient de loin, des chiens féroces qui aboient, une pirogue au port, un vague défrichement derrière la case.

Des îlots innombrables, rocViers escarpés, s'élèvent entre deux remous du courant.

XXI. Voici Carangueijo. Soares commande à la fois en portugais et en nheengatù (lingua gérai), et les hommes, qui ont perdu confiance, pensent nous noyer encore une fois.

De Camanàos à Sao-Joaquim il n'y a pour ainsi dire qu'un seul rapide. Ils se succèdent de si près qu'il y a ra-

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rement un kilomètre entre deux. La topographie rigoureuse de la contrée serait bien difficile à faire : chacun donne un nom à lui aux petits rapidçs, plusieurs ne sont pas nommésy et la physionomie des cataractes change avec la hausse et la baisse des eaux. Les cinq cachoeiras les plus dangereuses sont Camanàos, Sao-Gabriel, Fortaleze, Sâo-Miguel et Tamanduà. Pour peu que les eaux soient fortes, il ne faut pas manquer de décharger le canot pour passer, les marchandises et les voyageurs vont par terre, les Indiens tirent l'embarcation vide dans les rapides.

Un incident sanglant. — Dans un sitio voisin la commission militaire a tiré un homme et Ta blessé. C'est le fourrier qui a tiré. Il allaitsurprendreMandu, un des assassins de Jauarité, dont on lui avait montré la retraite, quand un autre Indien, beau-frère de Mandii, alla prévenir celui-ci. Le fourrier, qui croyait avoir affaire au bandit en personne, le somma, par trois fois, de s'arrêter, et comme l'individu se sauvait à toutes jambes, le fourrier lui dépécha deux coups de feu dont l'un l'atteignit à l'épaule et l'autre à la cuisse. L'individu put tout de même aller informer Mandu, qui échappa. La plupart des gens d'ici protègent les assassins.

Nous nous arrêtons le soir au sitio du mulâtre Calazancio. Les accordéons et les boites à musique constituent en ce pays-ci une onzième plaie d'Egypte.

Le delta du IJaupès, La dernière chute. — 20 mars. Nous laissons le rio Negro à droite et prenons le Uaupès. Le Uaupès s'unit au rio Negro par deux bouches ou branches, la septentrionale et la méridionale. C'est la branche méridionale que nous prenons, l'autre est plus longue de trois ou quatre heures.

La branche du sud, à son confluent avec le rio Negro^ est barrée par une triple rangée de roches. Nous passons

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ces trois barrages par un canal naturel sans courant en ce moment. La triple cachoeira est connue sous le nom de Tamandud (XXII). Dans la branche septentrionale se trouve une autre cachoeira, celle de Carapand (XXIII).

Nous passons la nuit en face de la cachoeira de Tamanduâ , dans un sitio de la rive droite du Uaupès. C'est une grande baraque de style indien , de 20 mètres de long sur i5 de large, presque toute en pignon, n'ayant que deux ouvertures, deux portes basses situées chacune k chaque extrémité latérale, k l'intérieur, règne, toute la journée, une demi-obscurité. Cette construction , sans compartiments intérieurs , peut loger une dizaine de familles. De nombreuses colonnes , bois durs à peu près bruts , reliés entre eux par des traverses, supportent tout l'édifice. Des feuilles de palmier tressées couvrent la maison et tapissent, intérieurement et extérieurement, les murailles de bois. C'est d'un style élégant. La cour est très propre, et plantée, au périmètre, de bananiers et de palmiers. A notre arrivée tout le monde s'est enfui dans la forêt, il n'est resté ici que deux enfants et un vieillard.

Nous allons côtoyant la grande ile qui sépare le Uaupès du rio Negro. La rivière est pleine de rochers, d'îles, et bordée de plages de sable , avçc quelques sitios sur ses rives. Nous arrivons au climat continental : les jours deviennent de plus en plus chauds^ beaucoup plus chauds qu'au Bas rio Negro, et les nuits sont très fraîches. L'air est plus vif, chacun se porte mieux.

Nous avons à notre droite l'embouchure de la branche septentrionale du Uaupès. Elle paraît moins importante que celle que nous avons suivie.

SûO'Joaquim. — Sao- Joaquinx , sur la rive droite du Uaupès , à la tète du delta de la rivière , est bâti sur un tertre gazonné bordé de rochers. Le village se compose

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d'une église et de douze cases plus misérables que oncques y dont deux ou trois sont actuellement habitées , par accident; la plupart du temps toutes sont désertes. Les habitants sont à leurs sitios.

Le village est construit avec régularité : deux rangées de cases parallèles à la rivière laissent entre elles une rue pleine d'herbes comme l'esplanade sur laquelle est construit le village. La population s'est enfuie à l'arrivée des soldats. On remarque deux ou trois cases à peu près propres, dont celle de r« inspector ». Sao-Joaquim est exclusivement indien .

Sao-Joaquim est dans une magniBque situation, commandant le llaupès et le rio Negro, au point de réunion des chemins de l'Orénoque , de l'Amazone et des Andes.

Comme toujours , la maison la plus proprette est l'église. Les cloches sont dehors, selon l'usage du pays; il y en a deux, une grosse et une petite, soutenues par quatre bois équarris, et couvertes par un petit pignon de feuilles de palmier. Le cimetière, placé derrière l'église, est soigneusement entouré d'une bordure de petits rondins. Une chapelle orne son centre. Quelques petites croix plantées en terre apprennent au voyageur que l'on meurt aussi , à Soa-Joaquim.

Des Indiens devaient venir aujourd'hui pour faire baptiser leurs enfants. Mais, soit par frayeur du macacaraua, emblème sacré de .lurupary, que le P. Mathieu s'amuse- à traîner dans sa malle , soit par peur des soldats, les bons Indiens sont restés dans leurs sitios.

Utilité des ecclésiastiques. — Dans ce pays-ci on peut avoir les poches pleines d^argent et ne pas. trouver à acheter un poisson ni une banane. Les gens ont peu de vivres et ne les vendent pas. S'ils ont de la considération pour vous, ils vous donnent ce qu'ils ont. Les soldats du

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fourrier, individus peu sympathiques aux Indiens , crient famine.

Grâce au P. Mathieu, nous avons à peu près de quoi manger. 11 a su acquérir une immense influence, toute morale d'ailleurs, sur ces hommes primitifs. On ne devrait jamais voyager dans ces contrées sans se munir, au préalable, d'un ecclésiastique quelconque, moine surtout, franciscain, dominicain, carme, jésuite, ou autre. Ce sont des gens admirables et bien précieux, chez les sauvages tout au moins.

Cette nuit, tempête et pluie. Demain matin, 22 mars, nous nous engageons défînitivement dans le Uaupès (1).

(0 On ortograghie généralement ce mot : Uaupes ; mais aussi parfois : Uanpès, ce qui serait un peu plus conforme à la prononciation. En français, Uaupes ou Uaupès se prononce approximativement, ouaoupaijc.

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