CHAPITRE X
MŒURS DES OUAPICHIANES ET DES ATORRADIS.
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Mœurs des Ouapichianes et des Aiorraxlis. — Le type des Indiens de rÂmérique du Sud est sufïisaninient connu pour qu'il ne soit pas nécessaire de refaire ici leur portrait en pied. Il suffira d'esquisser quelques particularités saillantes, constatées chez les tribus du haut rio Branco.
Ni les Ouapichianes ni les Atorradis n'ont de barbe, si ce n'est quelques poils rares, courts et durs, sur la lèvre supérieure et au menton. Cependant les Macouchis sont plus barbus et la plupart des Paochianes ont la moustache et l'impériale tellement longues et fournies que la première fois que je rencontrai des individus de cette tribu, je les pris pour des Annamites.
Le type ouapichiane est agréable. Us sont courts, trapus, robustes, bien faits mais un peu lourds, et leur visage, qui n'est pas laid, a une expression douce. L'Atorradi est plus élancé, plus beau, plus noble. Le profil est presque caucasique et le teint presque blanc. Il est beaucoup d'Atorradis qui ne sont pas plus foncés que des Andalous, des Siciliens ou des paysans du midi de la France. Les Ouapichianes sont généralement de couleur un peu plus foncée, vermillon obscur. 3'ai trouvé souvent chez les femmes Atorradis une étonnante perfection de formes : le nezestaquilin, la bouche petite, les yeux droits, le regard est vif, le visage noble, les
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attaches sont fines , les extrémités fort petites, Fensemble charmant. Ce seraient là de superbes sujets pour le croisement. L'embonpoint est rare chez les femmes, qui, cependant ne sont pas maigres : elles ont plutôt Taspect, avec leur démarche un peu grave, d'une statue bien portante, d*unc Gaiathée qui vient de se mettre à vivre. Mais chez les hommes, j*ai trouvé souvent, surtout à Matiouiouine et à Ouaraïp, le ventre, la tête et le port de feu Louis XVL Ce que je ne m'explique pas, c'est l'air de prospérité de ces malheureux plutôt accoutumés à la famine qu'à l'abondance : c'est là sans doute l'efTet du cachiri.
Pour apprécier le type des femmes, — non pas en anthropologiste, car elles mettaient une trop grande répugnance à se laisser faire des mensurations, — mais en artiste, je les considérai sous deux aspects : de profil et vues de derrière, A ces points de vues la femme Âtorradi est généralement irréprochable. Pas de ces parties charnues, pesantes, molles et tremblotantes, de ces cuisses énormes, de ces gros seins tombants, de ces articulations cachées sous des replis de graisse, de ces tailles carrées qui paraissent enflées, de ces formes ramassées et avachies, qui, si souvent, enlaidissent les femmes Macouchis. H me souvient d'avoir longuement regardé à Touaroude une Atorradi d'une cinquantaine d'années, qui marchait devant moi dans le sentier du campo. Vue ainsi de derrière, elle paraissait complètement nue. La tangue est maintenue à son poste au moyen d'un mince cordon de tucum qui serre la taille, faisant un léger sillon dans les chairs qui ne tardent pas à le recouvrir complètement. Toutes les chairs nécessaires y étaient, mais il ne s'en trouvait pas une once de trop, tout paraissait ferme, et les mouvements de la marche , en contractant les muscles, donnaient à chaque pas, à la vieille Indienne, des poses sculpturales. Je dois dire tout de suite que la beauté
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atorradi est, en somme, une exception, et qu'en général le type indien est bien moins artistique que Taryaque.
Un type franchement laid est celui de ces Zambos et de ces Zambas que je rencontrai à Chouna et à Ouaraïp. C'est un mélange peu harmonique de ce qu'il y a de laideur chez rindien et de laideur chez le nègre. Mais cette population métisse est extrêmement vigoureuse, de haute taille, puissamment musclée et certainement plus robuste et plus endurante que les Indiens et les nègres.
Le type de la cabaeune (la maison, la maloca) n'est pas absolument uniforme, cependant il n'est guère varié. Généralement les Indiens ont soin de bâtir leur case à une demiheure du plus prochain igarapé, pour éviter d'être inondés pendant l'hiver. Cette particularité les oblige, pendant l'été, à boire une eau plus ou moins croupie, chaude et sale. Quelques-unes d'entre elles, le plus petit nombre, sont rectangulaires, les autres de forme ronde ou ovale ,^ avec une porte d'un mètre de hauteur, un toit en cône aplati, ressemblant assez à un four. On nettoie un coin de savane, on coupe dans la forêt des pieux que l'on plante tels quels, en rond, en les reliant entre eux avec des lianes; un grand poteau au milieu pour soutenir le toit en feuilles de palmier, et en quinze jours voilà une maison construite. Dans les grandes malocas , au lieu d'un seul poteau, on en compte jusqu'à sept à huit, auxquels on suspend dix, quinze, vingt hamacs. Il y en a parfois deux couches superposées. Le mari et la femme ne couchent presque jamais dans le même hamac, chacun a le sien ainsi que chacun des enfants jusqu'au nourrisson exclusivement. La maloca est aussi le lieu d'habitation des chiens, des poules et des perroquets. Ce n'est pas toujours très poétique, ces grandes malocas. Généralement les Indiens ne sont ni malpropres, ni sales, ni grossiers , cependant on en trouve. Et alors il se dégage, du
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phalanstère ténébreux et enfumé, des bruits et des odeurs tout à fait réfractaires à l'idéalisation. Quelques maisons atorradis ne méritent réellement pas un autre nom que celui de huttes. Elles sont absolument coniques, sans le cercle de pieux pour soutenir l'échafaudage; la paille tombe jusqu'à terre : de plus elles sont très petites, avec une porte étroite d'un mètre de hauteur que souvent la paille bouche complètement. De loin , je prenais ces cases attoradis pour des poulaillers, qui ont cette forme chez les Ouapichianes. A l'intérieur, lescabaeunes (i) ouapichianes et atorradis portent au-dessus de la porte un ornement dont je n'ai constaté l'absence dans aucun cas. C'est un trophée de chasse : des têtes de cerf, des tibias du même, des mâchoires de tapiir (2), vous disent que le maître de céans est un vaillant chasseu;r devant l'Éternel.
On s'en convaincrait aisément en regardant les vingt ou trente chiens qui se mettent à aboyer, bien moins terribles d'ailleurs que les fait la légende, dès qu'un visiteur entre dans la maloca. Cependant ces chiens ne sont point des coureurs de gibier : ils sont là seulement comme ornements vivants, absolument inutiles et fort peu nourris. Les tortues, leurs compagnes, également captives^ servent au moins à quelque chose, de temps à autre on les tue, on les mange, et leur carapace sert de siège à côté des petits bancs décrits par Crevaux. En parlant, après les hamacs et les chiens, des perroquets, des singes, des tortues, des petits bancs, des bouncs (couis), on aura une idée du mobilier de la maloca. On trouve toujours, dans une case d'Indien, quelques douzaines de bonnes pendues par un crochet à une ficelle. Aux jours de grand cachiri les femmes apportent un coui plein
(1) Maison, en ouapichiane.
(2) TaplJr : tapir.
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jusqu'aux bords à chacun des invités, et les coupes de Famitié et de l'ivresse circulent à la ronde.
La vie domestique et économique des Ouapichianes et des Âtorradis est en somme à peu près identiquement celle des Indiens en général. L'agriculture se réduit à la culture des roças ; l'industrie à la fabrication des armes et des engins de pêche; le commerce à des voyages d'agrément auxquels l'échange d'une parure contre un instrument de musique, d'un fusil contre un chien , d'une râpe à manioc contre un couteau , servent de prétexte. Pour la vie domestique , les liens en sont passablement relâchés.
Ils utilisent mal ce qu'ils ont. Ils récoltent tous du maïs mais ne s'en servent que pour en faire du cachiri. On trouve des roças de canne à sucre, mais ils n'utilisent la plante qu'en en mâchant la pulpe pour se désaltérer. Ils ont cependant des moulins primitifs à broyer la canne. Un gros pieu est fixé en terre. Un trou pratiqué dans le grossier appareil donne passage à un bâton appuyant sur une espèce de dent taillée dans le pieu. On prend la canne entre le bâton et la dent et le jus s'écoule. Une autre dent a été taillée un peu plus bas pour que le jus ne tombe pas à terre. Un grand coui est installé au-dessous de cette seconde dent. Un homme fait levier avec le bâton, un enfant maintient la canne en pression. C'est très lent et assez sale. Les Indiens n'utilisent qu'en cachiri le jus ainsi recueilli. Même ignorance pour ce qui est du tabac. Ils en récoltent de qualité supérieure , mais leur mode de préparation est détestable.
Leur industrie, en dehors de la fabrication des armes et des engins dépêche, travail connu, s'occupe encore de la préparation des calebasses. J'en ai trouvé pouvant contenir jusqu'à vingt litres. Elles sont généralement de forme sphérique ou ovoïde, on les perce d'un orifice à l'extrémité supérieure, et on orne le vase d'arabesques variées dessinées
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au génipa. Ce sont leurs cruches , leurs seaux, leurs eu vettes; ils en ont de très grandes quantités, j'en ai compté jusqu'à dix douzaines dans une même maloca. Les couis, les catourisy les pagaras, sont également nombreux.
La préparation des poisons est une des branches les plus intéressantes de l'industrie indienne , mais elle n'est guère prospère chez les Ouapichianes et les Atorradis. On trouve chez eux de magnifiques sarbacanes, longues de trois à quatre mètres, avec lesquelles ils lancent de petites flèches empoisonnées Gxées à une petile boule de coton, mais ces sarbacanes viennent de chez les Mayongcong. C'est également des Mayongcong que leur vient Tourari dont ils se servent.
Les Atorradis vont acheter des grages à manioc chez les Taroumans. Ce sont des planches un peu concaves , garnies en dedans d'épines fort dures. Non seulement ils en emportent pour leur usage personnel, mais chacun d'eux en achète pour les revendre. Ce sont les Indiens du Takutu qui viennent leur acheter ces produits , ainsi que des tambourins, des acangatares, du carajiriï, des butons de brai pour les flèches. Mais il ne se vend guère par an , dans tout le district du Takutu et du rio Branco, que quelques douzaines de chacun de ces objets. Ces échanges ne constituent pas un commerce régulier.
Tous les Indiens de cette contrée sont bien moins industrieux que ceux du Uaupès. Ils n'ont rien qui mérite de figurer dans une collection ethnographique. Ils n'ont rien qui leur soit spécial, et les objets et ustensiles qu'on trouve chez tous les Indiens sont travaillés fort grossièrement chez les nations de Caïirrit.
La vie domestique des Indiens de Guyane est également bien connue, depuis Crevaux. Je n'entends parler ici que de quelques particularités qui m'ont paru originales dans la vie des Ouapichianes et des Atorradis. £n premier lieu
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on doit citer la façon dont se font les mariages^ Dans les malocas où il y a beaucoup déjeunes filles , on passe un jour à préparer un cachiri monstre et l'autre jour à le boire. C'est dans les cachiris que les filles sont enlevées : c'est là le mariage. Ils n'ont guère de relations sexuelles que surexcités par de grandes libations de cachiri. On peut affirmer que la plupart d'entre eux ont été conçus dans l'ivresse.
Un autre côté piquant du caractère indien est la foi aveugle qu'ont dans nos remèdes pharmaceutiques les individus ayant eu quelques relations avec les civilisés. Je m'exécutais de bonne grâce : je droguais les gens j leur foi les guérissait. Je purgeais, je donnais de la quinine, des vomitifs, de l'arsenic, de l'arnica, de l'acide phénique, un peu à tort et à travers, mais avec un très grand sérieux, et les populations me bénissaient.
Les Atorradis ont une façon singulière de recevoir leurs amis. Quand un Atorradi reçoit des visiteurs il s'enfonce dans son hamac où il se dissimule en ramenant le hamac sur lui, et là, complètement enveloppé, il attend sans mot dire. Chacun vient à son tour, fait les politesses d'usage au maître de la maison, debout, puis se retire. Le maraud donne réellement audience. Cette coutume n'est pas spéciale aux Atorradis, mais c'est chez eux que je l'ai trouvée le plus caractéristique.
Chez nos deux tribus du campo oriental du rio Branco comme chez toutes celles de Guyane, l'organisation politique et sociale est absolument embryonnaire. Les tuxaus (chefs) n'ont aucune autre autorité que celle que peut leur donner une grande supériorité individuelle; les pagels, qui sont les médecins et les linguistes de la maloça ou de la tribu , ont peut-être une autorité un peu plus grande, mais d'un caractère absolument moral. C'est l'anarchie pure réalisée chez un peuple simple et sans besoins.
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Cet état anardiique ne s'est établi et ne se maintient que grâce à certaines qualités qui ont entraîné avec elles de graves inconvénients. L'Indien endure sans murmurer de très grandes privations que ni le blanc ni le nègre ne supporteraient. Mais où est le mérite? à endurer de cruelles privations sans se plaindre ou à savoir se procurer les choses nécessaires à la satisfaction des besoins? L'Indien a pris la qualité héréditaire de vivre de presque rien ; le civilisé celle de travailler (ou de faire travailler) énormément pour satisfaire des besoins factices toujours plus exigeants. Lequel est le plus heureux ? Répondre à ces questions serait refaire le Discours de Rousseau sur V Inégalité,
EuXj cependant, ils sont heureux. Ils sont graves mais nullement sombres; à leurs heures ils sont joyeux et rieurs. Dès qu'ils sont un peu animés par le cachiri, ils crient comme des sourds et font entendre de longs rires^ stridents. Us ont des loisirs, nul souci du lendemain; ils sont indifférents au passé et à l'avenir, plus libres que n'importe quels citoyens d'Europe ou d'Amérique, sans chefs, sans fonctionnaires; leurs filles sont belles, leur tabac est bon, ils ont une boisson qui les enivre; n'ayant pas la notion de la perfectibilité , ils ne se mettent pas en quatre pour progresser; — en faut-il davantage pour être heureux ? Puis ils ont un grain de fatalisme musulman et de résignation indifférente que nous n'avons pas le bonheur de posséder, nous autres Européens. Une fois j'avais quatre fusils. Mes hommes ne chassaient plus et nous n'avions plus de provisions. Je leur en fis la remarque. <c Nous n'avons [plus ni plomb ni poudre, me dirent-ils, quand tu nous en donneras nous chasserons. » Il y avait trois jours qu'ils ne mangeaient que de la cassave. Quand ils sont fatigués, ils s'arrêtent, fût-ce au milieu du campo et à cent mètres d'un igarapé; quand ils ont sommeil ils dorment, et cependant si
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VOUS voulez les faire marcher, de jour et de nuit , sans manger, ils vous obéiront, résignés, placides, indifférents. Ils aiment peu, ne haïssent guère : ce sont des sages.
C est surtout dans leur façon d'exercer riiospitalilé qu'ils sont intéressants. A cinquante mètres avant d'arriver à la case ou au village, les visiteurs poussent un grand cri pour informer de leur arrivée. Après les pourparlers d'usage ils entrent. On ne leur offre ni un siège ni un hamac, s'ils attendaient qu'on les invitât , ils resteraient constamment debout, les maîtres du lieu étant assis ou couchés. Installés sur les petits bancs et les carapaces de tortue, ils engagent la conversation. Bientôt une femme de la case apporte la cassave, une marmite contenant du piment bouilli, dépose le tout sur une natte, et maintenant, visiteurs, accroupissezvous et régalez-vous. Ils plient les genoux , et , assis sur les talons^ ils prennent un morceau de cassave qu'ils trempent dans la marmite. En cinq minutes ce repas modeste est terminé, la femme donne un coui plein d'eau pour qu'on se rince la bouche et qu'on se lave les mains. On se lève , on dit merci et c'est fini. Et ils ont raison d'en agir ainsi. Un ordinaire sobre fait le corps sain et l'âme heureuse. De temps à autre pourtant, comme de vrais civilisés, nos Indiens font la fête, un grand cachiri. Alors on s'empiffre du gibier et des poissons tués par les hôtes, puis on boit. Ils boivent coup sur coup pour se procurer plus vite l'ivresse qui, dans le moment, est réputée le souverain bien. J'en ai vu boire en une demi-heure jusqu'à quatre ou cinq litres de cachiri. Ils le vomissent presque aussitôt après. C'est reçu , c'est la coutume, c'est de bonne société. Ils débarrassent ainsi leur estomac sans fausse honte, entre eux , entre amis, avec la plus grande désinvolture, sans bouger du hamac dans lequel ils se balancent, avec une certaine grâce, entre deux rires. Puis ils recommencent à boire. Bientôt ils sont
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ivres j ils parlent beaucoup, ils chantent, ils sont amoureux, et quand ils s'affaissent à terre ivres-moris, c'est sans doute pour y faire des rêves de fumeur d'opium ou de mâcheur de haschich.
Les lendemains de ces jours de fêtes ne sont pas aussi tristes que le poète voudrait nous le faire croire. D*abord on recommence; et tant qu'ils ont encore leur raison ils s'abandonnent à des délassements artistiques. Ils se donnent une matinée musicale et dansante. Ce sont de grands musiciens à leur manière. Leur musique, qui est èminemmenl celle du passé le plus primitif^ pourrait bien, mieux comprise, devenir celle de l'avenir. L'orchestration laisse un peu à désirer, mais les instruments sont d'une originalité rare. C'est la flûte à deux ou trois trous, faite d'un tibia de cerf; le tambourin; le teiquiem plus haut décrit; le yéoué, bambou de deux mètres entouré au tiers de la hauteur d'un paquet des graines sonores. On secoue cet instrument, on en frappe la terre, on l'élève au-dessus de la tête à bras tendus en faisant force moulinets et grimaces. On a aussi le yaté, espèce d'arc dont la corde, qui est passablement sonore, agite ime calebasse à une de ses extrémités; et le maraca, la calebasse pleine de petits cailloux et munie d'un manche. Ajoutons enfin le tilélé, fait d'une douzaine de roseaux attachés latéralement et dont on tire un petit son aigre-doux. •
Pendant que les uns boivent et que les autres dansent ou font de la musique, les gens graves, un peu isolés de la bande joyeuse, causent solennellement entre eux ou écoutent un orateur. Ce sont de grands parleurs et de beaux parleurs, j'aimais beaucoup leurs chroniques pittoresques et leur éloquence imagée. Leur langue est à la fois sonore et douce, très riche en voyelles, ils ont même notre u français. Le ouapichiane est une espèce de langue
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générale pour les tribus de Caîirrit. Les autres tribus ont chacune leur dialecte, mais toutes entendent le ouapichiane. Déjà les Atorradis, les hommes du moins, ont abandonné presque complètement leur ancien dialecte pour ne plus parler que le ouapichiane qui est là-bas l'idiome de la .civilisation et du progrès.
Ces tribus (Ouapichianes, Atorradis, Taroumans, Moonpidiennes) ont des contes dans lesquels il est question d'aventures fabuleuses arrivées aux pagets ainsi qu'aux animaux de la contrée. Ces contes dénotent une assez grande pauvreté d'imagination. Dans quelques-unes de ces compositions, une partie est chantée. On trouve aussi ces contes, plus ou moins modifiés, chez les créoles de la côte de Guyane. A trois années d'intervalle j'ai entendu les mêmes, en créole, chez les nègres de Cayenne, et en ouapichiane, chez les Atorradis. Il y en a de modernes dans lesquels on fait jouer aux blancs .un rôle généralement ridicule.
Je ne laisserai pas nos Ouapichianes et nos Atorradis sans parler de leurs parures. La parure est une très grosse affaire chez un peuple qui va nu. C'est peut-être la plus grande affaire de la vie, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Je ne sais si c'est à eux ou à elles que revient la palme de la coquetterie. Tout est motif à parure. Aussi bien ne traiterai-je point méthodiquement un sujet comme celui de la mode chez les sauvages. Les Ouapichianes, par exemple, se passent dans la cloison du nez une épingle à laquelle ils suspendent une pièce de métal. C'est, je crois, l'ancien signe distinctif de la tribu.
C'est passablement laid. Mais une coutume plus laide encore est celle qu'ils ont d'arracher aux jeunes filles les deux incisives du milieu de la mâchoire supérieure. Heureusement que ce n'est pas absolument général.
A côté du laid il v a le drôle. La coutume coolie de
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porter comme ornement des pièces d'argent passées en colliers autour- du cou ou tombant sur la poitrine est fort répandue chez les Oiiapicbianes. Mais c'est principalement aux enfants que cet ornement est réservé. Ces pièces sont généralement anglaises, ce sont des schellings et des demischellings. Cependant on en trouve des nationalités les plus inattendues : j'ai vu des Atorradis porter au cou des pièces de 5o centimes à l'effigie de Napoléon III.
Après les pièces d'argent ou de nickel, il faut citer les perles, d'un usage bien plus général. Les perles sont le vêtement des femmes. Elles coniposent la tangue, seul voile nécessaire à la pudeur indienne, et quand la femme sauvage possède à discrétion les précieux grains colorés, elle s'en fabrique des bracelets, des colliers, des ceintures, aspire à s'en couvrir le corps. Quelques-unes en font une véritable débauche. Elles en ont des kilomètres sur le corps, aux poignets, aux chevilles, à la ceinture, au cou; mais pas comme les Galibis au-dessus et au-dessous du mollet; elles en ont deux fois, trois fois en un même endroit , d'énormes colliers faisant des centaines de fois le tour de la jambe et parfois superposés bien que de couleur différente. De bonnes femmes passent des journées entières, couchées sur le dos dans leur hamac, à enfiler avec une satisfaction visible des kilomètres de perles, pendant qu'un gros bébé qui déjà marche, va dans le hamac téter l'un après l'autre les seins maternels. Rien n'est plus drôle qu'une vieille femme vêtue d'une tangue et couverte de perles , mais ce costume va fort bien à une jeune et jolie fille.
Chez les hommes, l'usage de porter en sautoir de grands colliers est assez répandu. Ils en ont même de doubles passant sur chaque épaule, fort gros, formés de cinq ou six cordons de perles parfois multicolores.
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Les épingles jouent aussi un assez };rancl rôle dans Tornementation indienne. Les Ouapichianes des deux sexes ne manquent jamais de s'en passer deux, quatre ou un plus grand nombre, dans la lèvre inférieure. Cet usage est chez eux bien plus général et plus exagéré que chez les Galibis. Hommes et femmes, jeunes et vieux, tous en portent. Cela ne les gène guère, n ayant pas Thabilude de s'embrasser.
On utilise aussi les boutons dont on fait des colliers, les boucles de pantalon, de vieux sous brésiliens (20 reis) tout noirs. On fait grand cas de certaines boules de verre creuses dont les enfants et les adultes se font des colliers qu'ils se passent autour du cou. Pour les marmots, les parents riches leur mettent au cou un collier de dents de porc. C'est un moyen infaillible de les rendre bons chasseurs.
Ces artistes ont cependant le bon goût de ne pas trop se tourmenter la chevelure. Les femmes ont les cheveux coupés « à la chien » sur le front, elles les portent longs sur les tempes et sur la nuque. Quand elles ont un peigne pour les fixer après les avoir enroulés, cette coiffure ne manque pas d'élégance. Les hommes portent les cheveux de la même manière mais plus courts. De la sorte, les uns et les autres ont un piquant cachet moyen âge. Leur chevelure, qui est assez fme, serait irréprochable n'était la déplorable habitude qu'ils ont de l'enduire, dans les grands jours, de je ne sais quelle pommade onctueuse d'odeur suspecte. Un élégant de Namatchi Ouâ n'entreprend pas un voyage de deux jours sans emporter avec lui le long étui en roseau dans lequel il met sa pommade.
La coutume de s'épiler n'est guère répandue, mais ils aimeraient beaucoup à se raser. Ces gens, à peu près imberbes, font beaucoup plus de cas d'un rasoir que de dix mètres d'étoffe. Cependant leur esthétique veut qu'on soit imberbe. Tout au plus tolère-t-elle les moustaches. Elle veut
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aussi qu'on ramène les cheveux sur le front. J'inspirais à certaines bonnes âmes je ne sais quelle répugnance mystérieuse, avec mes cheveux droits sur la tête et ma barbe en broussaille. 11 est évident que j avais dans les traits quelque chose de sinistre et de fatidique.
Ils n'abusent pas non plus de la peinture. Quelques zébrures de génipa au front ou sur les cuisses, dans les grands jours. Parfois un tatouage sur le bras pour rappeler quelque action vaillante.
Les chaussures complètent le vêtement indien. Car les Indiens se fabriquent des chaussures quand ils ont de grandes marches à faire. Rien n'est plus simple. Les explorateurs qui ont été obligés de marcher pieds nus. avaient bien tort de ne pas se faire un peu savetiers. Les Ouapichianes taillent leurs derkelis (savates) dans des spathes de palmiers miritis qu'ils chauffent préalablement au feu pour les amollir. Ces derkelis sont fixés par une corde qui passe entre le gros orteil et l'index du pied et revient s'attacher derrière le talon. En voyage, ils se confectionnent chaque jour une paire de ces chaussures primitives, vite usées, mais fort utiles quand on a à passer des régions pierrreuses.
Est-ce un vêtement, est-ce une parure le paîtéli? Ce n'est ni l'un ni l'autre, et pourtant le pa'Uéli participe des deux. Les jeunes filles délicates s'asseyent sur une gracieuse natte concave qu'elles ont artistement tressée ellesmêmes, et elles sont là dans leur nudité comme un joli fruit sur un plat. Les autres ont la partie postérieure sale de poussière.
Un mot sur le calembé et la tangue et le sujet sera épuisé.
Les Ouapichianes portent un tururi (calembé) de toile bleue, large comme la main, tombant par devant de cinquante centimètres et par derrière de dix seulement. La
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longueur du calembé est dans une certaine mesure un indice de l'importance du personnage^ parfois il tombe jusque sur les pieds y et dans ce pays ceux qui ne se mouchent pas avec les doigts se mouchent quelquefois avec leur calembé.
La tangue des femmes est le plus souvent de perles blanches et ornée au milieu d'une grande croix noire, singulier emblème en un tel endroit. La tangue est un peu plus large que la main, plus large que haute. Aussi quand elles se baissent est-ce d'une façon rigide, les jambes serrées. Et quand elles sont assises il ne faut pas qu'elles se relèvent trop brusquement.
Quand elles s'asseyent, elles ramènent le pied droit devant la seule partie de leur corps qui soit vêtue, mais parfois le mouvement réussit mal, ou bien encore, quand elles se lèvent avec précipitation, le vêtement suit le mouvement général du corps et saute à moitié sur le ventre. C'est par la coquetterie et non pour la pudeur que la tangue a été inventée. On peut en dire autant de tout vêtement. Le vêtement n'a d'abord été qu'une parure, dans les pays chauds tout au moins. I^ sauvage, à qui l'on donne pour la première fois une chemise, met ses perles par-dessus. Ils appellent les vêtements les cacliourous (perles, colliers) des blancs.
L'instinct de la propreté, assez développé cependant chez les Indiennes, le cède à celui de la parure. On ne lave jamais les tangues parce qu'elles ne seraient plus aussi jolies. On les met au rebut quand elles sentent trop mauvais.
Tel est le costume des Indiens Ouapichianes et Atorradis. Quand on leur donne des vêtements ils les mettent par-dessus le calembé ou la tangue, par-dessus les perles, les boutons et les boucles de pantalon, il faut aller jusqu'à Maracachite ou à Cunaouani pour trouver un Indien nu dans son pantalon et sa chemise, une Indienne sans tangue sous sa chemise
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et sa jupe. Ce sont des parures par-dessus d'autres parures. Dans le dernier cas comme dans le premier, Tidëe de pudeur n*entre pour rien ou entre pour bien peu de chose dans la recherche du vêtement.
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