CHAPITRE XI
•<iMWUVWMv«^
Le départ. — Installé dans la maloca de Joao j*essayais d'arranger une troupe sûre pour pousser cette fois jusqu'aux Ouayanas, jusqu'à la côte. Et je passais mon temps à faire mes malles, à les refaire, à les réduire au plus petit volume possible.
Chaque fois qu'on se livre aux préparatifs toujours minutieux d'une nouvelle expédition, cette pensée, quelque peu amère, quoi qu'en disent les esprits forts, vous prend à la gorge. Se donner tant de mal pour arriver à mourir peutêtre dans quelques jours, obscurément assassiné, abandonné dans le désert, noyé au passage de quelque cataracte! Dans l'action on est fort, mais dans le repos on est triste : la sensation de l'exil, l'ennui de la maladie, le dégoût de la vie sauvage m'accablent.
Mais voici que je reçois enfin une lettre impatiemment attendue.
Grâce à Dieu! mon malheur passe mon espérance.
Ceux qui m'ont envoyé m'abandonnent, tue désavouent, me condamnent (i).
M«ncM:hlte 26 octobre 1864.
a Mon cher ami,
<n Je reviens de faire une premii^rc campagne sur ma route du haut rio Branco à Cayenne. J'ai poussé jusqu'aux régions qui avoisinent les sources de rËssequIix).
Il ne me reste plus qu a rêver de Mazeppa. A moins que les canaémés me fassent un sort.
N'ayant pas le loisir de toqs rédiger une relation de voyage, force m'est de ne tous offrir que quelques noms barbares qui ne vous permettront guère de me suivre sur nos cartes, la plupart de ces noms n'y figurant pas encore.
a J'ai été assez gravement malade chez les Atorradis, ce qui m'a empêché de pousser plus loin à l'est, de passer tout au moins les sources de l'Essequibo. Ma maladie, et un naufrage que j'ai fait fort mal à propos, ont eu pour résultat de rendre mon voyage moins fructueux qu'il aurait pu l'élre. Cependant je suis presque satisfait.
«c J'ai perdu dans le Couite Aouaou un sextant, un baromètre et ma meilleure boussole, sans parler de ma pharmacie dont j'avais alors le plus grand besoin. C'est le second naufrage périlleux que je fais dans le cours de mes très heureux voyages. Décidément, les gens qui ne savent pas nager sont « innoyables ». Celte fois, la Providence s'est manifestée sous les traits d'un touchau ouapichiane, qui, à la nage, me remorqua inerte quand j'eus perdu connaissance. Il pécha ensuite mon journal, l'intelligent barbare! Reste à savoir si le brave homme, en me ramenant ainsi À la vie par les cheveux, m'a ou non rendu service.
a Aujourd'hui, me voici presque rétabli et tout joyeux, ce qui, je le crains fort, doit présager quelque malheur. Je suis heureux de me sentir seul, bien seul, perdu , abandonné, trompé, oublié. Cela me donne des forces. Autrefois, je ne vivais que dans le lendemain, aujourd'hui j'en ai peur ; je regarde tristement mon passé, long effort qui avortera , mais je serre les dents et me concentre dans mon heure de pénible et anxieux labeur.
a Je repars de suite. Je serai sans doute obligé de revenir encore sur mes pas. Ce n'est plus le Mapa, ici : il y a beaucoup de tribus « bravas d. On n'avance qu'avec une extrême circons[)ection dans un pays impossible, à travers des forêts souvent inondées et où souvent il n'y a pas de sentier. Je reviendrai donc, toujours, — bien entendu, — par une nouvelle roule. Vous aurez de bonnes cartes et des études consciencieuses. Cette fois, j'espère pouvoir pousser jusquaux sourees du Trombetta, ce qui me conduira assez près de nos Roucouycnnes de Tltany. De retour de ce voyage de trois mois au plus, — car me voici fait aux choses et aux gens d'ici et je vais vite, — de retour de ce voyage chez les Taroumans du sud et les Ouayeoués, je repartirai encore, si l'on m'en croit, pour arriver cette fois jusqu'à Cayenne, ma route en main, ayant évité toutes les tribus « bravas » ou traité avec elles. Je prendrais le temps seulement de renouveler à Manàos mes provisions épuisées et mes instruments hors d'usage ou perdus. Ma voie est sûre. C'est une question de temps, de persévérance et d'appui. Si je n'ai plus guère de santé, j'ai encore de la jeunesse, du courage et de la patience, au service de ceux qui m'ont si bravement lancé dans ma voie périlleuse et si délibérément abandonné ensuite.
<i Je suis à moitié Indien. Vous ne me reconnaîtriez plus. Ce seraient mes sauvages qui me trahiraient. Chaque fois qu'ils me posent cette question, je n'ai qu'une réponse : a Comment t'appelles-tu ? — « Français. » Aujourd'hui, le « Français » est I>opulaire chez les nations de la cordillère de Caïrrit.
« Je viens de recevoir la fameuse lettre me dictant le programme Macapa-Oyapock et Ouest. Un fazendeiro du haut rio Branco, À qui elle avait été adressée en mars, me l'a transmise en septembre. C'est bizarre, mais c'est ainsi. Je conserve
Car je ne veux point revenir, comme un coupable; je
poursuivrai, quoi qu'il m'en coûte.
Tel, pensais-je, goguenardant ma misère, le docteur
Faust :
le fugitif errant sans lendemain,
L'insatiable qui va sans repos ni trêve > Torrent précipité de rocher en rocher.
Aspirant à Tabime insondable et sans grèves.
N'importe, continuons.
Aujourd'hui 1 1 novembre, orage et pluie, pour la première .fois depuis des mois. Il n'y aura probablement pas de repiquete de Boyassù cette année, et l'été va se prolonger jusqu'en mars ou avril.
Mes Ouapichianes commencent à me paraître d'un vulgaire à faire pitié. La base de leur conversation roule sur leurs ennemis les Macouchis, qui sont, disent-ils, de mauvaises gens, des canâémés. Il y a canaémé et canaémé, m'ex pliquent-ils. Les canâémés sont les Indiens des tribus bravas : Chiricoumes, Jauapiriset autres. Mais il peut aussi y avoir des canâémés dans une tribu cwilisée comme celle des Atorradis : ce sont leslndiens qui assassinent les gens. 11 ne faut donc pas que j'aie de canâémés dans ma troupe et il faut que j'évite les tribus canâémés. Avec cent variantes sur ce thème, voilà la conversation dont ils me rebattent les oreilles.
Aujourd'hui 14^ grosse fièvre, vomissements, perte de connaissance. Demain je pars. Oii trouverai-je une compensation à ma santé perdue?
En route. — Ma troupe se grossit de trois Atorradis, fuyards des fazendas de la rive droite. Ils m'accompagneront, disent-ils, jusque chez les blancs de la grande mer. Je
l'accusé d'envoi du fazeDdeiro. Si cette lettre avait accompagné la traite de fin décembre dernier, je ne serais pas parti pour Manâos entreprendre mon voyage de l'ouest à Test, premier programme de ces Messieurs, et de fâcheuses histoires eussent été évitées. Mais, comme disent les sages : « Ce qui est écrit est écrit, a
« H. -A. COCDREAU. »
suis bien certain qu'ils n'iront pas plus loin que leurs malocas respectives. L'Indien ment avec très grande gravité et un air de bonne foi candide.
Nous ne suivons pas le sentier que j'ai récemment parcouru, pourtant nous sommes dans la même direction. D'un point à un autre il n'y a pas un sentier unique mais, généralement trois ou quatre, ce qui prête à la confusion sans rien ajouter à l'utilité.
Je me laisse guider par ma troupe. Livré à lui-même, rindien a un rare génie pour procurer le chemin le plus mauvais possible. Entre un sentier bien sec dans une savane haute et des fondrières inondées dans quelque ravin, il n'hésite pas et prend la dernière roule. Cela s'explique en partie par les besoins de sa chasse. C'est dans les endroits boueux, broussailleux, marécageux ou boisés, qu'on trouve de l'eau même pendant l'été, et que le gibier se rencontre.
N'ayant pas de relevé à faire jusqu'à la maison de Touaroude, je cause et regarde.
Le campo brûle de jour et de nuit. Comme les Hébreux dans le désert, nous sommes accompagnés, de jour par une colonne de nuée, et de nuit par une colonne de feu. De jour, la fumée, rapidement poussée par le vent dans une direction unique, donne l'illusion d'un train de chemin de fer qui s'avance.
Nous traversons successivement tous les affluents de gauche du Cuit-Auau. Parfois les petites bordures de bois qui accompagnent le cours d'eau moyen s'interrompent brusquement pour faire place à une grande jungle dans laquelle il semble que la rivière se perde.
Mes trois fuyards des fazendas de la rive droite me racontent de drôles d'histoires à intention ironique à l'endroit des blancs. Parfois tel fazendeiro de Boa-Vista est tout heureux : il tient enfin une triplaçïiOy cinq ou six rapazes i{\i'\\ a envoyé
chercher bien loin, à quatre on cinq jours, près de Touaroude. Le lendemain matin, quand il va réveiller ses hommes pour les envoyer au travail, il s'aperçoit avec stupeur qu'ils se sont tous enfuis pendant la nuit.
Nous allons lentement. Les Indiens sont de médiocres marcheurs. Ils marchent deux heures puis s'arrêtent, se reposent^ perdent une heure. Ils partent tard et s'arrêtent tôt, comme pour ne marcher que pendant les heures cliaudes de la journée. Ils ne peuvent fournir une moyenne supérieure à 20 kilomètres par jour.
Voici encore les gens de Maracachite qui mangent du Macouchi. Décidément, la base et la substance de la conversation ethnographique d'unOuapichiane,du plus sauvage au plus civilisé, est la phrase suivante qu'il ressasse de cent manières : i< Les Macouchis sont canaémés, ils flèchent les gens ; mais chez les Ouapichianes il n'y a pas de canaémés, les Ouapicliianes sont bons, m Les Macouchis sont Verbfeindy la nation ennemie, la vieille rivale des Ouapichianes.
Uheure du campement. — Quand on n'est pas gai en voyage, — cela arrive, — un des moments les plus goiUés est, sans conteste, l'heure du campement. On choisit une rivière et une petite clairière sous les arbres. Un grand feu, qui servira à faire la cuisine et dont les restes brûleront toute la nuit pour écarter les fauves, est allumé sous les branchages. A Fentour, huit ou dix hamacs sont pendus aux arbres. Cinq ou six malles, quatre ou cinq paquets, sont épars dans les feuilles mortes qui jonchent le sol. La marmite et la cafetière bouillent fraternellement côte à côte à un petit feu isolé. Sur une malle plate un diner est servi. Des branches basses, accommodées en cabinet de toilette, portent le chapeau, la sacoche de voyage, le couteau-ceinturon, la couverture de laine du blanc qui, assis sur une autre malle, à la lueur d'une bougie, écrit en fumant sa pipe. Tous les Indiens sont occupés :
l'un se fait des savates, les autres se baignent dans l'igarapé, celui-là cuisine de petits poissons qu'il vient de prendre. Trois fusils, desarcs,des flèches sont debout au pied d'un gros arbre.
Indiens et Indiennes sont nus au bain, vêtus de tangues et de calembés au campement. Leblanc, tête nue, a de gros souliers, un pantalon de laine et une chemise de flanelle. La troupe emmène quelques perroquets privés qui crient et gesticulent attaches aux branches et sur les malles. Des couis pleins d'eau sont à terre. Le hamac du blanc, plus grand et meilleur que les autres, est solitaire. Un singe rôtit au feu du bivouac. Des ignames découpées attendent d'être bouillies. Une bouteille de piment pilé promet de l'appétit aux mangeurs. Puis, le diner absorbé en dix minutes, quelques pipes, et dans la nuit profonde, livré au sommeil réparateur qui procure l'oubli et lespérance, je vais rêver que je suis Waldstein et que je commande à cent mille braves à larges bottes et à hauts panaches.
La marche. — A l'aube, on lève le camp et l'on s'en va, dans l'ordre inévitable de la file indienne, à travers les espaces de la savane nue et déserte. Si enragé qu'on soit d'opérations géodésiques et de mensurations anthropométriques, cela n'empêche pas de goûtera pleins poumons et à pleine âme la fraîcheur et la poésie des fugitifs instants crépusculaires. c( C'est le matin, sans pareil et suprême. La gloire des cieux semble faire à la terre l'aumône d'un peu d'estime. Tous les cœurs se sentent capables de prier , et s'élèvent vers l'azur. » Puis c'est le soleil, les premières effluves chaudes, des rayons d'or qui se jouent dans l'herbe de la prairie, dans les feuillages des forêts, sur les lointains bleus des montagnes; le sourire de la nature, les ardeurs du printemps. « Arrête, ô fleuve, arrête, car ta beauté m'enivre et ma joie en est au faîte. » Mais le voyageur marche, « toujours poussé vers de nouveaux rivages, »
A TRAVERS LES FORlÊTS VIERGES. 325
Maintenant la caravane traverse un miritizai et disparait complètement dans la jungle. Plus loin c'est une grande rivière. Tous, bondissant de roche en roche, arrivons à l'autre rive après avoir sauté par-dessus ies courants, les remous, les tourbillons, les écumes et les Tumées de la cachoeira. Plus bas un homme fait passer les malles sur un radeau qu*il dirige en nageant.
La conversation indienne, — Viens ici,, Joao, nous allons causer un peu. (Joao est l'Indien le plus civilisé de ma troupe. Or, rien n'est moins intéressant qu'un Indien civilisé.) C'est un brave homme cet Indien chez qui nous allons? — Oui,
— On dit cependant que l'année dernière il a assassiné un de ses voisins? — En vérité? — Qu'est-ce qui est la vérité?
— Il est canaémé. — Pourquoi a-t-il tué son camarade? — Je ne sais pas. — Mais est-ce un brave homme celui qui tue son camarade? — Je ne sais pas. — Tu le connais beaucoup ce misérable? — Oui. -^ Est-il ton parent? — Oui.
— C'est ton cousin, ton frère, ton oncle? — Oui, c'est mon oncle. — Et celui qu'il a tué était-il aussi ton parent? — Oui, c'était mon frère. — Mais c'est un affreux scélérat celui qui tue ses parents? — (Avec un geste de parfaite indifférence) : Oui. — C'est donc un grand misérable que ton oncle? — (Sur le même ton) : Oui. — Et Joâo, sans hésitation aucune, me conduit chez son oncle à qui il ne songe même pas à rapporter un traître mot de la conversation qu'il a eue avec le blanc. On peut s'assassiner entre Indiens, c'est pour des raisons que nous ne connaissons pas, nous n'avons rien à y voir.
Joao n'est pas un aigle, mais il excelle à fabriquer les flèches à trois pointes avec lesquelles on attaque les gros poissons. Dans sa maloca, des douzaines de ces flèches sont piquées dans la toiture. Mais Joao veut se détacher. Il me débite alternativement les deux mauvaises raisons que dans leur malice naïve les Indiens vous servent quand ils ne veu-
lent plus vous accompagner : « Blanc, c'est bien loin. » II ne sait pas où je vais. « Et puis, ajoute-t-il, il y a des canaémés. »
Peu accommodant sur ces deux points, il Test beaucoup sur tout le reste. Ce sont de bonnes gens que les Macouchis, dis, Joao? — Non, Monsieur, ils sont canaémés. — Bah ! les Macouchis en disent autant des Ouapichianes. Les Macouchis sont de braves gens? — Oui, Monsieur. Un Indien civilisé ne dément jamais un blanc en face. Il n'en est pas d'ail> leurs moins haineux ni moins vindicatif pour cela.
Rien de curieux comme la conversation des Indiens civilisés.
Tu viens avec moi? — Je ne sais pas. — Tu viens. Prends ton hamac et allons-nous-en. L'Indien n'a nullement envie de vous suivre, mais il obéit, prend son hamac, vous accompagne, et fuit la nuit suivante. Il est rare que l'Indien dise non au blanc , mais il n'en fait pas moins à sa tête.
Pourquoi as-tu fui d'avec ce blanc ^ il n'était donc pas bon? — Si, Monsieur, il était bon. — Pourquoi l'as-tu abandonné pour aller avec un autre que tu savais méchant? — C'est vrai, Monsieur, l'autre est méchant, il ne donne pas à manger et il me bat. — Pourquoi ne reviens-tu pas avec le blanc qui était bon? — Je ne sais pas.
Touaroude. — J'arrive à Touaroude, épuisé. Ma santé ébranlée depuis quatre ans par une demi-douzaine de secousses terribles, ne peut même plus résister aux fatigues d'un petit voyage de quatre ou cinq jours de marche rapide.
Après un court repos je me décide à faire l'ascension de la chaîne, qui a près de mille mètres de hauteur absolue.
I^ route par Touaroude (il n'y a plus de sentier), par les cols de la chaîne, franchit de hauts plateaux escarpés et boisés qui s'étendent entre les montagnes centrales et les contreforts* C'est plus longet plus mauvais que par l'Aïkoué.
On escalade des rochers à pic, on marche toujours au sommet de hauts plateaux rocailleux ou au fond de ravins humides, et on tombe parfois dans des « serrados » presque impénétrables. Au centre du grand plateau de Touaroude, plateau qui est un campo broussailleux, se trouvent deux cases inhabitées. De ce point on distingue fort bien la grande coupole centrale de Touaroude. C'est un énorme rocher noir qui d'un côté et à son sommet est couvert de grands arbres serrés, poussés droits sur la tête du roc. ' INous passons d'abord, dans des ravins , trois affluents du Maanadi, puis cette rivière, affluent de l'Urubu, puis, au centre de Ja chatne, dans une région fort tourmentée et couverte de hautes forêts, le Coumati Ouâ et le Ouerrire Ouâ qui vont à l'Aikoué; et enfin, sur les pentes orientales, le Cach Ouâ et l'Otitioune qui vont au Namatchi Ouâ. Cette dernière rivière, qui a encore près de dix mètres de large à l'endroit oii nous la franchissons, limite à l'est les hauts plateaux de Touaroude. Au delà commencent les plateaux moyens, savanes zébrées de forêts, à l'extrémité desquelles, déjà dans le grand campo du Takutii , se trouvent les deux cases Atorradi des Plateaux. Nous avons seize heures de marche depuis les deux maisons de Touaroude.
Aujourd'hui 21 novembre, repos au INamatchi des Plateaux. Le maître de la case d'à côté a fait, l'an passé, un voyage chez les Ouayeoués et il se promet bien de n'y plus retourner. Le village de la rivière, où je passai lors de mon premier voyage, a été transporté à un kilomètre de là, de l'autre côté du Namatchi, et les trois cases ont été brûlées à là suite de la maladie du vieux que les pagets traitaient. L'incendie du village fut im des points de leur ordonnance.
Je me rends au Namatchi de la rivière et là suis obligé d'attendre sept jours pour me refaire une nouvelle troupe. Tous nos gens de Macarachite, de Ouichbine et de Courati,
s'en retournent chez eux* Je reste seul avec un petit Atorradi : Pedro. Les gens du Namatchi vont à Chouna me chercher des Zambos pour me conduire chez les Taroumans et les Moonpidiennes.
Dilettantisme au Namatchi Oud, — J'utilise 4nes loisirs à faire un peu d'ethnographie et de géographie.
Ces bons Indiens , qui ne sont pourtant pas voleurs , ont cependant, très développés, le goût et le génie du maraudage. L'un de mes hommes a intentionnellement laissé tomber mon trépied dans un des ravins de Touaroude. Pour reprendre l'objet et le rapporter, triomphant, à sa femme, il va faire cet affreux chemin de deux jours au lie|] de prendre la route plus courte et meilleure de Chitecarire et de Berria/de.
Dans l'oisiveté du désert, on arrive à faire des constatations singulières. Voici huit jours de suite que je remarque que tous les soirs et tous les matins, de cinq à six heures, des volées de perroquets, babillards comme des enfants qui sortent de l'école, passent au-dessus de nos têtes en nous assourdissant de leurs cris. Où vont-ils, d'où viennent-ils? Que signifient ces voyages réguliers au lever et au coucher du soleil?
Pourquoi, quand on chante la chanson du paget,les agamis et les hoccos domestiques qui forment la basse-cour de mon hôte, se rapprochent-ils très près pour mieux entendre?
Elle est étrange la chanson indienne. Les Macouchis, les Ouapichianes , les Âtorradis, les Taroumans, les Moonpidiennes, les Ouayeoués, les Taroumans, et la plupart des Indiens de Guyane n'ont qu'une chanson. Tous la chantent, hommes et femmes, jeunes et vieux; elle sert à endormir les enfants au berceau et est employée par les pagets pour traiter les malades. C'est un rythme triste et monotone,
simple mais non sans charme, condensant en quelques modulations la poésie de tout un peuple. On y adapte des paroles variables.
Je vivais à l'indienne , rêvant, couché tout le jour dans mon hamac. Car les Indiens ne "se promènent pas comme nous pour le plaisir de marcher^ de se dégourdir les jambes, ils ne vont pas ici ou là sans motif, et leur vie se passerait dans le hamac s*ils ne se trouvaient dans Tobligation matérielle de sortir de la maloca.
Par la porte de la maloca, machinalement, sans fin, je fixais, béat, le campo pour y découvrir les choses que Tœil ne voit pas. L'hiver c*est le non-être, Tautomne c'est le mourir. On a parfois dans ces savanes des semaines entières d*un ciel revêtu de cette mélancolie étrange qui caractérise nos jours d'automne et qui est comme la poésie des approches de la mort. Et dans l'air se berçaient des méloppées bizarres , le rythme de la chanson du paget interrompu de temps à autre par quelques cris aigus des oiseaux des forêts.
Puis je parlais géographie avec le vieux du INamatchi Ouâ. Il m'apprit qu aux sources de la rivière, près de l'Ourouaye, se trouvait un village de cinq cases atorradis. Dans la forêt du nord de Ouintiae on trouve deux malocas ouapichianes. Mais il n'existe pas de chemin de Namatchi Ouâ ou de Chouna pour Ouintiae ni l'Ourouaye.
Les Indiens du rio Branco (j'entends les plus civilisés, ceux qui parlent portugais), quand ils se rendent du Takutu au Mapouerre, ne se doutent pas le moins du monde qu'ils laissent la terre brésilienne pour voyager en terre anglaise puis revenir en terre brésilienne. Ils savent qu'ils vont chez des amis, les Taroumans et les Ouayeoués, que le chemin est long et pénible, et qu'un peu au sud de la route sont embusqués des Chiricoumes, des Coucoichis et autres canaémés. Mais on ne fera jamais entrer dans la tête d'un de
33o A TRAVERS LES FORlèxS VIERGES.
ces Indiens que tous les blancs ne sont pas de la même nation (i).
Et toujours c'était Tétude de la parure. Je notais, pour ainsi dire sur le vif, la façon dont les beautés du Namatchi portaient leurs colliers de perles. Elles en ont au-dessus du genou, lesquels sont presque toujours de perles de couleur bleue; à la cheville, à la ceinture, généralement bleues comme celles du genou; au poignet, au bras touchant Taisselle; le tout large comme la niain et souvent épais comme le doigt. Au cou, elles portent des colliers ovales, simples ou doubles, de perles plus grosses. Les vieilles femmes n'en sont pas moins friandes que les jeunes. C'est fort drôle de voir la passion d'enfant de ces vieilles sauvagesses nues pour les perles fausses et les bijoux de cuivre. Toutes, beautés fraîches ou fleurs séchées, rivalisaient de zèle. Elles m'apportaient ananas et papayes par douzaines, et tout ce qu'elles avaient. On ne saurait rien refuser à de si séduisants bijoux.
Je trouvais aisément le placement de mon cuivre comme celui de mon verre. Hommes et femmes ont les oreilles, la lèvre inférieure et la cloison du nez percées pour y passer des ornements quelconques. Partout où je voyais un trou j'y accrochais un de mes pendants d'oreilles à dix centimes. C'est ainsi que je devins populaire chez les Atorradis du Namatchi Ouâ.
La findu campo. — Enfin, on m'a arrangé six porteurs de Chouna , trois hommes et trois femmes, et nous partons. Trois hommes du Namatchi nous accompagnent.
(1) Ah! les nations indiennes de Guyane, de noire Territoire indien, de notre grand-sud guyanais! Si elle n'est pas pour jamais éteinte, la race des Chainplain, des Cartier, des Cavelierdela Salle, des Villegagnon, et de cent autres ignorés dans notre France trop riche en grands liommes, — s'il s'en manifestait jamais un seul de ces fondateurs d'empire qui, en passant, ont jeté au monde le Canada, la Louisiane, le Brésil, — on en reparlerait de nos nations indiennes de la France équinoxialc...
A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 33 f
Aujourd'hui, sS novembre , nous arrivons à Chouna par un chemin un peu plus au sud que celui que j'avais suivi la première fois.
Les gens de Chouna n'habitent que temporairement le village « leurs cases sont au Dad Ouâ, leurs roças sont à la montagne de Chouna , à deux heures au moins du village et à trois du Dad Ouâ.
La ligne ouest de Chouna passe un peu au nord de la serra, et va entre Touaroude et Ourouaye. Ouacoume parait dans le fond, un peu au sud de l'Ourouaye qu'il prolonge. Le mont Ountiae est à peu près exactement au sud de Chouna, i\ une quarantaine de kilomètres de distance.
Dans une région mamelonnée , coupée de ruisseaux à sec, nous passons par derrière la montagne de Chouna , qui, vue de l'est, est un énorme rocher noir^ lisse et nu.
De Chouna au Mirireouàoure nous mettons six heures. Je relève dans mon itinéraire l'Irare Ouà, deux petits igarapés, puis le Masse Ouà, le Chouna Ouà, ensuite deux autres petits igarapés, puis enfin le Pouéébarre Ouâ et l'Adorère. Tout est à sec, sauf l'Adorère, le plus important de ces cours d'eau. A gauche, nous longeons la petite montagne boisée de Ouarriroud. Le Mirireouàoure, qui reçoit tous les igarapés précédents, est un afïluent important du Takutû. 11 a vingt mètres de largeur à l'endroit où nous le traversons, à un barrage de pierres. Toule cette contrée est une savane broussailleuse fortement accidentée.
II nous arrive un habitant de Vintiae qui se joint à l'expédition. Il veut bien me fournir des renseignements topographiques sur son district. Vintiae, me dit-il, est un peu plus important que la montagne de Chouna, ainsi que Paraouname de l'ouest. Tamara et Paraouname de l'est sont à peu près de l'importance de cette montagne. Ouachare et Camo sont comme Touaroude. Généralement les Indiens
se souviennent admirablement des montagnes qu'ils ont vues, du nom des rivières qu'ils ont traversées, des endroits où l'on trouve des malocas, des détails géographiques les plus insignifiants.
Pour remercier le Ouapichiane de Vinliae de ses renseignements et me faire l'ami de mes hommes du Namatchi Ouâ et de Chouna, je donne du café à tout le monde. I^s Indiens boivent très bien le café, le thé, le vin, et n'hésitent pas, sans le moindre apprentissage, à trouver tout cela excellent. On sait leur passion pour le tafia. Il leur serait facile de se procurer ces douceurs en agrandissant leur roça et en en vendant les produits. Mais ils semblent attendre qu'Allah leur envoie la provende. Us sont apathiques comme des musulmans.
Aujourd'hui 29, j'ai couru dans le campo après un tapir que j'ai tué à coups de revolver. Crevaux parle d'un tapir furieux comme d'une chose terrible; c'est comme si on parlait en termes dramatiques d'un mouton enragé.
Nous passons le Sourouba loua qui va au Mirireouâoure. A gauche nous laissons le Soucouretonne qui prend sa source dans une ile de forêt, à côté du sentier. Une maloca est cachée dans le petit bois. Jusqu'au Soucouretonne, sousaffluent du Repunani, la savane est nue, sans un arbuste, semée de hautes coupoles isolées. De chaîne de partage, point.
On rencontre ensuite le Taroumanire Ouâ, deux igarapés, puis le Ouerrire Ouâ, le Ouiche Ouâ, tous complètement à sec et coulant entre de larges bordures de bois, puis on passe le Repunani à une petite montagne boisée, qui est rive gauche. Le Repunani, à cet endroit, a encore six mètres de large et trois de profondeur, mais il est à sec. Nous y rencontrons, par bonheur, encore une flaque d'eau. Du Mirireouâoure au Repunani, on compte six heures de marche.
J ai dans ma troupe un jeune sauvage très grave et très majestueux, vêtu d'une acangatare. Nous l'avons trouvé au milieu de nous en nous réveillant au Mirireouâoure, poussé là comme un champignon pendant la nuit. Il ne dit ni d'où il vient ni où il va. Il est vraiment intéressant, autant que peut l'être un Jndien tout nu. Serait-ce un agent politique? Jouerait-il ou aspirerait-il a jouer dans sa tribu quelque rôle administratif ou sacerdotal? Ce garçon-là m'intrigue. Il parle trop peu et nous regarde, mes hommes et moi, de trop haut, pour voyager seulement pour se former le cœup et l'esprit. Quel peut être ce Télémaque? — Il est plus que probable que le mystérieux chevalier errant vient simplement d'accomplir un voyage d'un mois ou deux pour acheter l'acangatare qui lui orne le chef. C'est la possession de ce noble objet qui le rend si digne et si hautain. On sait que tout galon, épaulette, toge ou acangatare, donne à qui le porte un air de supériorité.
Nous trouvons très fréquemment des cases brûlées, ce qui ne prouve pas précisément que la population ait dimi* nué, mais seulement qu'elle a le goût du déplacement.
Les bordures boisées deviennent de plus en plus épaisses; nous marchons dans d'étroites savanes , clairières sans horizon ; d'épais brouillards nous cachent le soleil qui parait comme malade à travers leur voile.
A peu de distance du Repunani commence la forêt de Cabé loua large de deux lieues. Nous passons cinq igarapés à sec et arrivons au Cabé loua , étroit ruisseau lui-même, mais qui a de l'eau tout l'été. La région est montagneuse.
Nous trouvons au Moucha loua , qui est en cet endroit presque aussi large que le Repunani au passage de la petite montagne, trois cases atorradis. Nos gens sont pauvres, nous ne trouvons rien à acheter, et comme nous avons été malheureux à la chasse ces jours derniers, il faut nous rési-
gner à n'avoir jusqu'au Yaore, pour ordinaire quotidien, que de la cassave et du piment. Mes Indiens, lourdement chargés, supportent avec gaieté nos privations et nos marches forcées.
Nous passons le Rod Ouà puis nous arrivons à TOuerrire Ouâ par une forêt où dominent les maripas {ouerrire^ en ouapichiane). Un peu avant d'arriver au Ouerrire, au milieu du campo, se trouvaient trois ou quatre pieds d'acajou francs alors chargés de fruits mûrs. Bonne aubaine pour des estomacs criant famine. Pourtant on ne se rassasie pas avec des acajous, pas plus qu'avec des prunes ou des cerises.
Mais ma troupe est stoïque. Ils détaillent avec une minutie passionnée tout ce qui se trouve dans mes malles, puis ils ajoutent : a Et avec tout cela ne pas trouver à acheter à manger! » Alors ils rient de toutes leurs forces, et, brandissant leur arc : « Toutes les richesses des bladcs ne va* lent pas un bon arc de bois de cèdre. » Et les malheureux partent en chasse pour se reposer d'une course de huit heures. Us reviennent une heure après, et les sceptiques : fi Nos arcs ne valent pas mieux que tes richesses, ici la foret est aussi pauvre que la maloca. » Et ils se consolent en fumant des cigarettes dans leur hamac et en racontant des histoires des jours d'abondance. Pedro qui avait emporté un fusil, plus heureux, revient bientôt avec un agouti.
Nous sommes à l'étroit dans un paysage ennuyeux. Nous longeons de près la chaîne des montagnes centrales mais nous sommes ici sur les plateaux inférieurs et nous ne voyons pas même Ouachare ni Camo.
Le pays est sillonné d'innombrables ruisseaux. Toutes ces rivières, jusqu'au Takutù et même jusqu'au rio firanco, peuvent être aisément traversées l'été. Mais l'hiver il est nombre d'entre elles qui sont trop larges pour qu'on y jette un pont fait d'un arbre abattu. Alors il faudrait absolument
trouver un gué, car il n'est pas possible de passer les malles à la nage. Je ne sais s'il serait possible de trouver partout ces gués nécessaires.
L'approche du grand bois remplit ma troupe d'allégresse. L'Indien est chez lui dans la forêt vierge, comme le poisson dans l'eau. Le soir, autour des marmites, les groupes chantent et rient en s'entretenant de la canoue (la forêt). Car l'usage du repas en commun ne me parait pas aussi répandu chez les Indiens que certains voyageurs se sont plu à le raconter. Quand il y a des femmes dans la troupe, elles font la cuisine pour leur mari et les amis de leur mari, cela fait autant de marmites à part.
Je ne me suis jamais beaucoup préoccupé des vivres pour mes hommes, les Indiens se nourrissent comme ils peuvent, ils trouvent cela naturel. Mais j'ai toujours eu un patron de leur race qui mangeait avec moi et était absolument à mon régime. Cela flatte les camarades.
Après le diner, autour du feu du campement, je faisais souvent faire de la musique par mes artistes indigènes. L'un d'eux était épris d'une passion aussi violente que malheureuse pour l'accordéon ; les autres y allaient de leur flûte, qui de son tambourin, d'autres chantaient : cela faisait un charivari tellement horrible, que je finissais par rire aux éclats. L'essentiel en voyage, et même partout, est de conserver sa bonne humeur, le plus précieux des biens.
Arrwée au matto geraL — i*'"' décembre. — La grande forêt s'annonce par des transitions successives : des bois de plus en plus grands, semés de clairières; des campos de plus en plus petits.
Nous passons, après le Ouerrire, des petits igarapés à sec, puis nous entrons dans le matto gérai qui commence sur la rive du Couyououini. On traverse cinq ruisseaux; puis le Canaouâ Ouà, plus important, puis on arrive au
Couyououini qui a vingt-cinq mètres de large et que nous passons à un gué avec de Teau jusqu'à la ceinture. Nous avons mis quatre heures du Ouerrire au Couyououini.
D^ici, le Couyououini est désert jusqu'aux sources. A quatre jours de pirogue en aval, près du confluent avec le Tchipe Ouâ il y a une case atorradi.
Sur l'autre rive, c'est la forêt vierge, le grand bois, ininterrompu jusqu'à Cayenne. On ne peut penser sans frémir à l'horrible situation où vous mettrait, au milieu de ces forets désertes, une entorse pourtant si facile à attraper à chaque pas qu'on fait dans ces broussailles et ces fondrières.
Ma troupe commence à me donner d'alarmants simptômes de mauvaise volonté. Mes hommes sont beaucoup plus raisonnables, plus maniables, moins désireux de m'abandonner, de retourner sur leurs pas, plus prompts à exécuter mes ordres, plus complaisants, plus contents de leur sort, quand ils souffrent depuis deux ou trois jours de la privation presque complète de nourriture que quand ils ont bien mangé. Pour être paradoxal, cela n'en est pas moiqs la vérité absolue constatée par tous ceux qui ont fait travailler les Indiens. Ainsi, nous avons trouvé du poisson au Couyououini, et voilà que mes hommes commencent à être mauvaises têtes. Ils sont désespérés de ne pas trouver de pirogues pour descendre le Couyououini jusqu'au Tchipe Ouâ. Ce chemin ne ferait pas du tout mon affaire et l'absence de ces pirogues, que les Touroumans ont l'habitude de laisser là , parait-il , quand ils reviennent de faire leurs voyages chez les Atorradis, m'enchante. Pourvu qu'ils ne repartent pas tous pour le Namatchi Ouâ demain matin! Ils sont bien capables de m'abandonner ici, libre si je veux de continuer mon chemin tout seul. Us m'avaient pourtant affirmé qu'ils ne pensaient point à descendre le Couyououini,
mais que, conformément à mon désir, nous irions par terre jusqu'au ïchipe Ouâ par le sentier qui coupe le Yaore. Pao pantio e pdo, <c du pain, de la toile et du bâton » dit le proverbe local, voilà ce qu'il faut à l'Indien .
Prenant le prétexte des pirogues qui manquent, ils viennent de me déclarer qu'ils veulent s'en retourner. Demain c'est le 2 décembre. Sera-ce Âusterlitz ou le coup d'État?
Ils s'engagent à vous conduire à un mois de chez eux, et à mi-chemin ils vous déclarent qu'ils ne vont pas plus loin. Parfois même ils fuient sans rien dire au risque de vous laisser mourir de faim dans le désert. Et je suis seul, je ne dispose d'aucun moyen coercitif. Ah si j'avais un de ces équipages de Zanzibarites qui traversent l'Afrique de la mer des Indes à l'Atlantique! A quoi tiennent les grandes renommées !
2 décembre. — Ils se sont décidés à poursuivre.
Nous passons cinq petits igarapés à sec, puis nous arrivons au Bayecoure Ouâ qui a encore un peu d'eau. D'heure en heure nous rencontrons quelques vestiges du passage des Taroumans et des Atorradis, un ajoupa sur le bord d'un ruisseau, un panacou abandonné. La forêt est épaisse, chaude, humide et silencieuse.
^près le Bayecoure Ouâ trois igarapés à sec, puis le Yamara Ouâ qui est comme le Bayecoure, puis l'Iriquichi, grand affluent du Couyououini , à peu près de l'importance du Moucha loua.
Nous avons six heures de marche depuis le Couyououini.
Ces marauds ne font que ruminer et geindre. Il vaudrait bien mieux retourner, disent-ils. Dès qu'il s'agit de faire im voyage dépassant la limite de leur tribu , ils ne marchent qu'à contre-cœur, obéissant mal et ne pensant qu'à fuir. Or, il n'est pas si facile de renouveler son équipage dans chaque tribu nouvelle sur le territoire de laquelle on arrive,
338 A TRAVERS LES FQRÊTS V[ERGES.
OU rayant renouvelé, de se servir du nouveau; pour cela il faudrait parler tous les dialectes.
La connaissance des dialectes est d'une extrême importance. Grâce à elle, le cantonnement dans quelque tribu vierge de toute civilisation européenne deviendrait possible et serait extrêmement fructueux, surtout si Ton avait eu soin de se faire accompagner de quelques civilisés énergiques, déterminés, prêts à tout.
3 décembre. — Après Tlriquichi loua, nous passons un petit igarapé à sec, FAïchère; cinq petits igarapés à sec; le Mab Ouâ avec une flaque d'eau sale; trois petits igarapés à sec, le Tamanouâ Ouâ dont le lit est fait d'une boue humide. Nous avons huit heures de marche et n'avons pas trouvé d'eau potable. C'est une eau boueuse et fétide qu'il nous faut boire.
Nous sommes tellement brisés par ces premiers jours de marche en forêt que nous nous endormons de suite, malgré la soif et la faim.
La înarche en forêt, — Quand on n'a pas l'habitude du sentier de la forêt vierge ou quand on l'a perdue, rien n'est dur comme le voyage dans les grands bois.
Mille petits ennuis rendent la marche insupportable. Les lianes vous prennent les pieds et vous tombez; une branche épineuse accroche votre chapeau au passage et quand vi^us vous retournez il est à dix pas derrière vous. Pendant que vous vous relevez ou que vous retournez prendre votre couvre-chef, ceux qui sont devant font du chemin, vous ne reconnaissez plus le sentier à peine tracé et vous vous perdez dans la forêt.
Parfois le sentier traverse une fondrière. A chaque mètre, il faut sauter de deux ou trois pieds en haut ou en bas. Le sentier est brusquement interrompu par la végétation, et il faut en chercher la suite dans les fourrés à quinze pas alentour. Ou bien encore, vos hommes sont devant vous, assez
A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. SSq
loin. Vous suivez le senlier. Tout à coup il bifurque et les deux pistes suivent à peu près la même direction ; vous criez, on ne vous entend pas, que faire?
Une distraction et me voici perdu da:ns la forêt. L'élat ordinaire de l'Indien est de ne penser à rien du tout, c'est ce qui fait des Indiens les plus heureux des hommes. Ils oublient facilement mon existence surtout maintenant que nous sommes en froid. Je crie, cherche le sentier, le retrouve, le reperds et finis par rejoindre ma troupe. Ce sentier ne vaut absolument rien , il est problématique même pour les Indiens qui cinquante fois par jour le perdent. Il est plein d'arbres tombés, souvent les uns sur les autres, formant des barricades dans les broussailles. On trouve tellement de ces colonnes couchées à terre, qu'on s'étonne qu'il ne vous en tombe pas plus souvent sur la tête. Ce sont ceux-là qui ne l'ont vue qu'en peinture qui ont fait dos descriptions enthousiastes de la forêt vierge des tropiques : c'est sale, laid, en désordre, mal peigné, plein d'épines et de ronces, humide et chaud. Ce qui frappe, c'est le désordre et le parasitisme de la végétation.
11 n'est pas d'occupation stupide comme de marcher à pas rapides, sautant les obstacles, la tête baissée pour ne pas en perdre un seul de vue, dans une forêt vierge en suivant un sentier d'Indien. Toutes les facultés physiques et intellectuelles sont occupées d'un seul objet, la conservation de l'individu : ne pas se briser fa tête contre cette branche, se déchirer le visage à cette ronce, se casser le cou en tombant dans ce précipice : voilà de quoi, et exclusivement, l'esprit est occupé toute la journée. A la fin du jour on se sent devenir d'une stupidité exaspérante; exténué, faisant de suprêmes efforts, sautant, courant à pas pressés, tête baissée, sans rien dire, sans rien voir, sans penser à rien, hébété, furieux, rageur : c'est idiot.
34o A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES.
Ce serait un tableau de genre assez réussi que celui de la marche dans la forêt. Dans la foret obscure et épaisse^ huit Indiens^ deux ou trois conservant encore qui une loque de chemise, qui de pantalon; quatre sont chargés de malles, quatre de panacous. Tête baissée, le corps plié, passant les fourrés, couchés pour passer sous un gros arbre tombé, la malle sur le dos, avec des fondrières de chaque côté. Une liane a pris le pied de l'un qui tombe; un autre se débat avec une ronce qui s'est entortillée autour de sa jambe qu'elle déchire ; celui qui est devant, le guide, ayant perdu le sentier, le cherche dans les fourrés , s'ouvrant un chemin avec son sabre; une branche projetée par un quatrième qui vient de bondir pour franchir un obstacle cingle le visage d'un cinquième. Le blanc, costume connu, les jambes et les bras écartés, la tête dans un buisson de maripa , lutte contre une épine qui lui a tiré la chemise du pantalon, son chapeau est pendu à dix pas en arrière à une branche, un Indien lend la main pour le décrocher et le rapporter à son maître, un autre escalade un échafaudage d'drbres tombés. Et le soir, au feu du campement, on se tire mutuellement les épines et les insectes qui sont entrés pendant le jour dans toutes les parties du corps.
V eczéma. — Et puis il y avait mon eczéma. Je le gardai huit mois cet eczéma. Après avoir perdu mon acide phénique dans mon naufrage du Cuit-Auaii, quand je n'eus plus sous la main la sève de l'arbre de marais qu'ils appellent lacre, j'usai du suc corrosif de l'amande de l'acajou vert. G; suc forme une croûte noire qui tombe après la dessiccation qui dure dix jours. Tout cela est assez douloureux, le moindre mouvement fait mal : le matin, la première demi-heure, je souffrais comme un damné, puis cela s'échauffait. Je chassai plus de dix fois ces espèces de plaques lépreuses, mais elles revenaient en d'autres endroits; jamais je n'avais
A TRAVERS LES fORlÊTS VIERGES. 34 I
eu le sang aussi complètement viciç. Comme tout cela est intéressant et poétique! Mais il est bon de tout dire. Le patriotisme, le dévouement , puis la fatalité, m'ont poussé dans cette voie des voyages pour laquelle je n'ai , en somme, ni préférence ni aversion, étant, par tempérament, assez disposé, après le quart-d'heure de joie ou de colère, à accepter tous les événements quels qu'ils soient, comme on accepte la pluie et le beau temps. Mais on est pris aujourd'hui de la rage d'explorer, il n'y a lycéen qui ne rêve une fois en sa vie d'être le Christophe Colomb de quelque rivière ou de quelque tribu, comme s'il y avait à cela grand mérite. Or, l'exposé des petiles misères du métier fera peutêtre plus pour modérer ces ardeurs dignes d'un meilleur emploi que de dramatiques récits des périls bravés et des difficultés surmontées.
Mauvaise volonté des Alorradis. — Aujourd'hui^ nos Atorradis viennent de comploter entre eux, ils s'en retourneront s'il n'y a pas d'oubas au Yaore. Quel plaisir de voyager avec de pareils drôles qui m'avaient si solennellement promis, au début, de me conduire chez les Moonpidiennes! S'ils m'abandonnent, je construirai un radeau, y chargerai mes malles, descendrai le Yaore et arriverai tout seul chez les Taroumans.
C'est bien peu connaître les sauvages que s'imaginer qu'on peut obtenir d'eux, par la mansuétude et la persuasion, la bonne foi et la bonne volonté. Il est bon nombre d'honnêtes gens qui, avec candeur, se figurent que pour traverser les tribus d'Afrique ou d'Amérique il suffît d'avoir à la bouche et dans le cœur les maximes de fraternité zoologique à la mode aujourd'hui. Sans appareil de force, vous avez des chances sérieuses de ne pas traverser trois tribus. L'appareil de force inspire la crainte, et en cela il est excellent. De plus, il est bien des cas où il devient absolument indispensable pour
triompher de la iiiaiivaise foi et de riiostiiité des indigènes. Ces gens-là, souvent y ou tout au moins quelques-uns d^entre eux, méprisent, insultent et au besoin volent et tuent celui qu'ails ne craignent pas : il faut être au milieu d'eux puissant autant que riche. L*idée contraire qui nous ferait volontiers voyager chez les sauvages et les barbares comme des espèces d'apôtres laïques, moines mendiants de la science, tête et pieds nus et la bouche en cœur, est inspirée par cet absurde paradoxe de Jean-Jacques Rousseau , que Thomme de la nature vaut mieux que Thomme de la civilisation. Pour certains ultrafratérnitaires, ce sont ces pauvres sauvages qui ont toujours raison et ces brigands de civilisés qui ont toujours tort. Le sauvage n'a qu'une idée, traiter le blanc comme un frère en Jésus-Christ; le civilisé ne pense qu'à une chose , persécuter cruellement le pauvre sauvage et fînalement Je massacrer. Comme si un explorateur était un guerroyeur, comme si la chose dont il a besoin par-dessus tout n'était pas la paix ! Ces partisans de l'éducation sentimentale des anthropophages ne pardonneront jamais à Stanley, type parfait, modèle accompli du voyageur contemporain , d'avoir brûlé quelques villages de nègres féroces et d'avoir exterminé ces fauves à face humaine, quand leurs hordes l'attaquaient. Être missionnaire évangélique est une chose, et être missionnaire scientifique en est une autre. Être mangé par des cannibales doit être pour un ministre du vrai Dieu une chose pleine de douceur et tout à fait désirable : cela vaut à ces messieurs comme qui dirait un fauteuil d'orchestre en paradis. Mais pour nous autres, pauvres laïques : quatre lignes de nécrologie dans les Bulletins géographiques, un petit buste dans quelque jardin de province! £t, quand nous ne sommes plus que poussière, une imperceptible notice, souvent inexacte, dans quelque Biographie Michaud !
Mais que faire quand on est tout seul à la merci des sauvages?
Nous suivons un senlier ridicule, toujours tournant, dans un terrain peu accidenté, presque plat. J'ai deux de mes Âtorradis du Namatchi Ouâ qui deviennent très agaçants. Ce sont deux gros garçons aux traits épais, Fausses et paresseuses créatures; il faut autant que possible éviter d'employer ces complexions lymphatiques. Mes deux Zambos, deux grands diables, maigres et musculeux, taillés à coups de hache et tout semblables à des Wallons, sont les deux meilleurs hommes de ma troupe , laborieux , ingénieux et soumis.
La nuit, — C'est la nuit, le vent souffle dans les feuilles, de vieux arbres pourris craquent et tombent avec un bruit d'ouragan, la foret est pleine du hurlement des singes. Mais tout se tait quand le tigre se met à rugir. L'obscurité est profonde et des feux voltigent autour de nous. Roulés dans leurs hamacs, mes hommes bavardent comme dans un salon, et de temps à autre crient : « Tais-toi, x> aux tigres qui troublent la conversation. C'est le plus grand des Zambos qui a la parole. Il raconte avec beaucoup de flegme qu'un de mes patrons, mon vieil ami Aïroup, de Maracachite, a la mauvaise habitude de tuer quelquefois ses voisins, de les faire cuire et de les manger, après quoi il va les pleurant et maudissant les canaémés qui ont assassiné ses amis dans la foret. Depuis, des civilisés de Bôa Vista m'ont également alfirmé le fait. Ce ne serait même pas pour fabriquer des élixirs cabalistiques, ce qui serait une circonstance atténuante, que le vieux paget dépèce ses connaissances, mais uniquement pour satisfaire une passion condamnable mais impérieuse pour nos côtelettes. Le grand Zambo apprécie sévèrement la conduite du vieux camarade : (c Aouna caïmène, » dit-il; ce qui signifie à peu près : c< Ce n'est pas gentil. »
4 décembre. — Aujourd'hui, six heures de marche.
Nous ne faisons guère que i5 kilonaètres par jour à cause des dinicultés de la marche et des sinuosités du sentier. Le gibier est 1res rare. Nous passons aujourd'hui un autre Âïchère, qui est plus important que celui de l'ouest et qui a un peu d'eau, puis TAramanhore qui est a sec, et nous arrivons enfin au Yaore qui a une trentaine de mètres là où nous le rencontrons.
J'ai été tellement assailli par les chiques et les carapates que j'en ai le corps enflé. On se familiarise vite avec les chiques, on en est quitte, pour les extraire, de s'enfoncer un canif ou une aiguille dans les chairs; mais les carapates ne peuvent être expulsés qu'en coupant la chair avec des ciseaux, et ils laissent dans leur ancien domicile je ne «ais quel venin qui occasionne des pustules dont la guérison demande parfois plus d'un mois.
Nous commençons à avoir du gibier. Ici les cochons sauvages ne sont pas rares, et même pourchassés; ils fuient l'homme. H vaut mieux, autant qu'on peut, voyager sur les rivières; on se fatigue moins et on y souffre moins de la faim. La savane et la forêt fournissent peu de poisson et de gibier au voyageur.
Nous trouvons providentiellement une pirogue en afnont du point où nous atteignons le Yaore. Les Taroumans sont des gens aimables et prévenants pour leurs visiteurs.
Deux de nos hommes s'en vont. Ils m'ont dit qu'ils voulaient s'en retourner, je les ai payés et ils ont disparu comme par enchantement, sans dire adieu ni à moi ni aux autres.
Descente du Yaore. — 5 décembre. — Aujourd'hui, je navigue sur le Yaore, petite rivière de vingt à trente mètres dont la direction générale est est. Nous faisons environ cinq heures de canotage. La pirogue est faite pour prendre deux ou trois pécheurs, et nous sommes six là-
dedans, avec quatre malles et un pagara. C'est tout simplement insensé, nous n'avons pas coulé aujourd'hui, mais nous coulerons probablement demain. Nous avons passé plusieurs embouchures d'aflluents, d'abord à gauche l'Ich Ouâ, puis à droite le Zab Ouâ et le Caradi.Ouà, puis encore à gauche le Pâtira Ouà et deux émissaires de lacs.
Nous avons passé de petites chutes, la rivière a beaucoup de rochers et de rapides, mais elle n'a pas de plages de sable; la végétation est assez maigre. ,
G décembre. — La rivière est très riche en excellents poissons. Nous en avons aujourd'hui une cinquantaine de kilos, de plus j'ai tué un tapir et un porc sauvage, ce qui charge d'autant la pirogue déjà trop chargée; cette nuit nous allons boucaner tout cela.
Nous passons de petites cachoeiras, nombreuses, mais peu dangereuses. Ajourd'hui, c'est huit heures d'exercices d'équilibre, c'est-à-dire de navigation en pirogue, juché à la cime d*une malle. Je ne me suis jamais expliqué comment, dans certains moments, on peut arriver à faire vo« lontairement dépendre sa vie d'une étourderie d'un sauvage.
A notre droite se trouve la chaîne du Yaore élevée d'environ 5oo mètres. Plus au sud, la chaîne de Camo, entre Bourboure Ouà et Camo Ouâ, chaîne qui a peutêtre looo mètres de hauteur.
Nous avons passé aujourd'hui plusieurs bouches d'affluents , à droite , le Coudoui , le Maraca , le Carichie qui draine parait-il un grand lac; à gauche l'Aïté, à droite, l'Amanhore Ouâ, puis encore à gauche le Mab qui parait important, puis à droite, le Piriti et le Baraka. Nous nous arrêtons à une cachoeira où mes hommes me montrent une tête grossièrement dessinée à l'entaille sur
un rocher; c'est Schomburgk qui a fait son portrait ici, disent les Atorradis. Le vieux voyageur est légendaire de TEssequibo à l'Orénoque (i).
On trouve toujours beaucoup de petits rapides et de bouches de petits lacs.
7 décembre. — Imprudent comme un Indien, je navigue maintenant la nuit. Nous passons quatre rapides par lin Faible clair de lune. On finit par perdre Tinstinct du danger et la notion de la conservation.
La rivière augmente sensiblement en largeur mais peu en profondeur à mesure qu'on approche de rembouchure. Passons à droite le Déésouli, puis à gnuche l'Arimerac et le Polito, encore à droite le Nrénan Ouà, puis le Boureboure Ouâ , presque aussi important que le Yaore; le Marina , à gauche TÂpiti , encore à droite , rAîclière , puis, dans une région de lacs, -on arrive au barrage des Caripounes. Ces énormes blocs de granit, disent les Atorradis, sont autant de guerriers Caripounes qui furent tués dans une attaque contre les Taroumans et ensuite métamorphosés en pierres. En aval, on trouve encore, à droite, le Tarouman Ouâ et Tlté Ouâ; à gauche, le Téébarre Ouà et au confluent avec le Tchique Ouâ, le rocher du Paouich.
Je compte aujourd'hui quatorze heures de pirogue, de Schomburgk au confluent du Tchipe Ouà. Au confluent, le Yaore est moins important que le Tchipe Ouâ, mais, un peu en amont de son confluent, la largeur du Yaore égale celle de l'autre cours d'eau et atteint environ une cinquantaine de mètres. Ce sont deux rivières sœurs, d'égale importance. Le Yaore est complètement désert, du confluent à ses sources.
(1) Par contre, pas un tuxau , pas un paget de la contrée n'a gardé le souyenir de Brown qui, en 1871 , explora le pays entre le haut Essequibo et le haut Corentyne.
A TRAVERS LES FORêTS VIERGES. 347
Le haut Essequibo et les Taroumans. — 8 déceinl)re. — Voici ce fameux rio Sipo qui fait tant rêver les bonnes gens de Boa Visla. Il y a longtemps que j'avais deviné que c'était ^Essequibo. En face du confluent du Yaore se trouve un ajoupa précédant un abatis. Un peu en aval et du même côté on trouve ensuite le Tara, affluent de quelque importance qui contourne les deux montagnes de Ouaranac et de Atibé. On passe quatre cachoeiras, puis la grande chute du Tamanoi, sur la rive droite, la bouche de la rivière Tamanoi qui vient de Ouaranac et celle du grand affluent du Bouna Ouà qui vient de hautes montagnes, peu connues; puis, à six heures de pirogue de la bouche du Yaore, sur la rive orientale du fleuve, on arrive à deux habitations taroumans.
Ces maisons sont coniques comme celles des Atorradis mais sont un peu plus grandes. Les deux cases, entourées d'une immense roça, sont construites dans la forêt, de la rivière on ne les aperçoit pas, masquées qu'elles sont par une bordure de forêt conservée à dessein.
La race est laide et rachitique, les beaux types sont très rares. Cn des plus intéressants que j'aie rencontrés chez les Taroumans est celui d'un vieux paget chauve, à flgure avenante et intelligente, qui habite l'une des deux cases du Tamanoi. L'étofle ici a presque complète* ment disparu. Lecalembé est le plus souvent d'écorce, la tangue de perles subsiste. Les Taroumans ne connaissent guère les Anglais dont ils ne voient que très rarement les explorateurs; ils en parlent comme d'une race lointaine d'hommes blancs qui leur est absolument étrangère. En revanche, ils comblent de prévenances et d*atten* tions les Atorradis, leurs bons voisins, qu'ils appellent Ouapichianes, et dont un certain nombre d'entre eux parlent la langue.
Les Taroumans sont une race craintive. Quand, pour expérimenter leur bravoure, je décharge mon revolver, ces pauvres gens courent se cacher dans la foret. Je demande des renseignements à ceux d'entre eux qui parlent ouapichiane, ils ne m*entretiennent que d'histoires de canaémés. l^s canaémés ont récemment tué des Ouayeoués en voyage à la cordillère de G)uroucouri. Ils auraient, parait-il, des cases à cette montagne; ils usent de flèches empoisonnées au ourari. liCS Taroumans et les Ouayeoués en ont une peur teririble, ils leur prêtent des chapeaux rouges; ce doivent être des Caras.
yeux sources de VEssequibo, — 9 décembre.. — En remontant le Tchipe Ouâ^ on voit, de temps à autre, s'élever les chaînes qui forment en cet endroit la cordillère centrale de la Guyane. En plus de celles que nous connaissons déjà, il faut citer la montagne de Bouna Ouâ entre les deux bras de cette rivière, la montagne des Moonpidiennes entre le Bouna Ouâ et la rivière des Moonpidiennes, Tchipe Ouâ Dekeuou entre la rivière des Moonpidiennes et la Ginère, Youroure entre la Canère et la Chioudecoure. Ces montagnes, avec Camo et la montagne du Yaore, rattachent le système de Caïirrit à celui du Trombetta. Il est difficile d'évaluer, au jugé, la hauteur de^ montagnes de la rive droite de l'Essequibo, cependant elles paraissent moins élevées que Camo Dekeuou. Après Ouachare, Caïirrit se continue par deux chaînes parallèles, Âouarriouâ aux sources de l'Essequibo; puis une chaine entre le Mapouerre et le Tarouéné; plus loin, Mapouerre Dekeuou et Tarouéné Dekeuou; plus à l'est, le système de Caïirrit semble être réduit à une chaine unique qui, sous les noms de Couroucouri Dekeuou, Irikouné Dekeuou, se prolonge au sud du Couroucouri et du système du Trombetta. Ces grandes chaînes sont des cordillères discontinues, formées de mon-
tagnes disjointes, blocs énormes dont quelques-uns ont jusqu'à cinquante kilomètres de longueur et qui surgissent brusquement d'un soubassement de plateaux de hauteur médiocre.
Continuant à remonter le Tcbipe Ouâ, nous passons à côté de la haute montagne de Courecourebahé, qui domine la rive droite du fleuve, puis, après six heures de pirogue, nous trouvons, rive orientale, une case tarouman.
A un kilomètre de la case, dans la foret, se trouve un village; on y va par un sentier sinueux barré de bois tombés et coupé d'un ruisseau. Le village se compose de cinq cases toujours du même style conique et pointu. Quelquesunes sont ouvertes par le bas, c'est-à-dire que le cercle de pieux n'a pas été fermé par la paille ni un clayonnage, ce quh le fait ressembler à un parapluie demi ouvert. Quelle différence avec les rivières où les missionnaires ont passé, comme le Uaupès par exemple!
lin immense roça circulaire entoure le village. Le manioc^ les caras, les bananes, les cannes à sucre, les ananas sont cultivés ici sur une grande échelle. L'établissement a un cachet franchement sauvage qui plait. Sur le tronc des grands arbres brûlés de la roça, des artistes indigènes ont gravé des ornements en grecques et en losanges, des figures capricieuses qui signifient peut-être quelque chose. Toutes les maisons, fort rapprochées les unes des autres, mais pourtant pas symétriques sont absolument identiques, toutes coniques, pointues avec une porte petite, étroite et basse; recouvertes d'une paille artistement tressée. Chacun cultive son coin de roça, c'est le phalanstère primitif sous la direction de deux pagets.
Ces braves gens sont formalistes et solennels. Ils reçoivent leurs visiteurs d'après des traditions toujours bien observées; ils parlent à tous, cinq minutes à chacun, en commen-
35o A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES.
çant par ceux qu'ils connaissent ou par les plus vieux. Ils sont de très bonne société, ils ont toujours l'air, quand j'arrive, de me donner audience. Mais cela est assez commun à toutes les nations indiennes. Ce qui caractérise les Taroumans, c'est le rythme chantant des discours d'introduction.
Le type n'embellit pas, les Taroumans ont les yeux fort obliques, aux trois quarts fermés et les sourcils leur font défaut. L'obliquité et la petitesse de leurs yeux est généralement accompagnée de quelque infirmité de cet organe. Souvent l'iris est blanc ou même toute la prunelle. Les cas de cécité ne sont pas rares. L'état sanitaire est certainement de beaucoup au-dessous de celui des civilisés. Comme les Ouapichianes, ils usent fort d'épingles passées dans la lèvre inférieure, mais, bien plus que ces derniers ils ont le goût des tatouages capricieusement dessinés au génipa sur le front, les bras, les jambes et la poitrine, ils ont également pour les pendants d'oreilles de toutes sortes une véritable passion. Ici les pièces d'argent, les perles, tous les objets de provenance européenne sont fort rares. Il m'a fallu visiter toutes les malocas taroumans pour arriver à rencontrer une chemise. La plupart des Taroumans ont sur les bras et les jambes des cicatrices longitudinales qui restent blanches; ils se les font avec la pointe d'un canif, surtout lorsqu'ils sont fatigués par une marche. Cette perte de sang les allège et les repose.
Ces pauvres gens se plaignent que les Anglais du bas du fleuve, quand ils vont travailler pour eux, les payent mal, et ils ont raison si l'on en juge par leur dénuement et leur nudité comparés à la situation des Indiens du Takutii et du rio Branco qui sont vêtus et abondamment pourvus des choses qui leur sont nécessaires.
lo décembre. — J'ouvre la journée par un véritable succès. Je montre aux Taroumans des gravures du Tour du
Monde^ représentant les hommes et les choses de Guyane. C'étaient les livraisons des voyages de Crevaiix. Plus intelligents que je ne supposais, mes Taroumans reconnaissent presque tous les ohjets, tous les animaux et tous les personnages. Celui-ci est un paget, cela est un tapir, cette chose ronde est une maloca. Et de rire aux éclats, et de faire cent remarques piquantes avec des gestes animés. Ah! si j'eusse voulu vendre mes gravures!
Nous faisons huit heures de pirogue en amont du village. D'ahord, rive occidentale, nous trouvons une roça, puis au-dessus d'une cachoeira, à environ quatre heures au-dessus du village, la bouche de la petite rivière des Moonpidiennes. L'élé, elle est impraticable aux pirogues, mais l'hiver, les Taroumans la remontent et les Moonpidiennes la descendent pour aller les uns chez les autres. Il n'y a pas de Moonpidiennes sur les bords de cetlc rivière, les premiers se trouvent à l'Apini, affluent du Couroucouri. On trouve deux cases taroumans dans l'intérieur, non loin des bords de la rivière des Moonpidiennes.
A chaque instant, sur les deux rives, les Taroumans me montrent des bouches de lacs. A l'époque où nous sommes, c'est-à-dire au plus grand étiage, ce sont de véritables réservoirs où l'on va faire des pêches miraculeuses.
Le fleuve se rétrécit jusqu'à trente mètres et même vingt avec peu de fond. Il ne va pas aussi loin que les Anglais le marquent sur leurs cartes; il prend sa source un demidegré plus au nord, il coule entre de hautes montagnes élevées de 5oo à i,ooo mètres, que l'on ne voit pas toujours de la rive, mais qui en sont peu éloignées; à l'ouest, Yaore et Camo; à l'est, Ouaranac, Atihé, Courecourebalié, Moonpidiennes Dekeuou, Tchipe Ouâ Dekeuou, Yourcure, Mapouerre Ouâ Dekeuou. C'est la chaine de partage, à travers laquelle le Tchipe Ouà a dû se frayer un passage.
II décembre. — Nous parlons à quatre heures du inatia avec noire escorle tarouinan. Nos pirogues font la course dans les rapides. Après deux heures, au-dessus d'une cachoeira, nous trouvons Tembouchure du Camo Ouâ (la rivière du Soleil). Celle rivière est déserte, comme le Yaore.
Le fleuve, rétréci à vingt mèlres, est embarrassé de bois tombés, sans profondeur, très sinueux, avec de nombreux rapides et presque partout guéable. Le Tchipe Ouâ est pauvre en poisson, on n'a guère de chances d'en trouver que dans les lacs. En somme, celte rivière, comme le Couyououini, est bien moins poissonneuse que le Yaore. Le Yaore est désert et les deux autres cours d'eau sont relativement peuplés.
Nous trouvons une roça sur la rive orientale, puis, un peu plus haut, sur la rive occidentale, la maloca du tuxau borgne. C'est à la maloca du tuxau borgne qu*aboutit le sentier de la forêt qui part du dégrad du Yaore. Ce sentier est de trois jours, par conséquent ce chemin est plus court de trois jours que le chemin par eau par le Yaore et le Tchipe Ouâ. Il coupe le Bourboure Ouâ , passe le Camo Dekeuou et le Camo Ouâ.
Il y a une douzaine d'hommes dans la case du tuxau borgne. Une conversation très animée s'engage.
La cons^ersation taroiiman. — Quand les Taroumans parlent entre eux, répétant les phrases de leur interlocuteur, avec leur ton animé, parfois chantant, ils ont l'air de réciter quelque dialogue d'un tragique. Ils passent par tous les tons, par l'enthousiasme, la fureur, la tristesse, sur le module psalmodié d'une leçon mal récitée par un écolier distrait : c'est bizarre. On dirait un prêtre faisant réciter une page de catéchisme, et étant obligé de la crier sur un ton vif et varié pour que l'enfant prêle attention et répèle, et cela très rapidement. Parfois ils font un chœur,
en criant en même temps leur récitatif. Quand ils ne répèteqt pas la phrase que vient de prononcer Tinlerlocuteur, cette phrase, si courte, si insignifiante qu'elle soit, est immédiatement, instantanément suivie d*une autre phrase de même longueur, sans doute aussi banale, pour montrer qu'on prête attention. Toutes les phrases sont de la même longueur et se terminent par un <c an » nasal, mis là en affirmative. De temps à autre; à intervalles égaux, vient une phrase que les deux interlocuteurs vocifèrent en même temps comme un refrain. Ce sont les choses les plus indifférentes du monde qu'ils se disent sur ce ton passionné et dithyrambique. Âpres ce dialogue, qui est de rigueur à l'arrivée, ils causent naturellement et rient comme de bons enfants. C'est un reste des vieilles mœurs : l'abord de deux guerriers sauvages.
Ce qui prête encore à l'illusion de la déclamation est qu'ils causent sur le ton que l'on sait, sans se regarder, d'un air distrait, en tournant la tête à côté, polissant une flèche ou faisant quelque besogne indifférente, scandant avec rythme, comme des vers. Ils paraissent chanter des psaumes en conscience, en s'eunuyant, mais en observant la mesure.
Le dialogue dure une demi-heure pour chacun et tous parlent à chaque arrivant. Cela peut durer plusieurs heures de suite. Si vous ne faites pas armer votre hamac, vous restez là , debout, à regarder, sans que personne, en apparence, fasse attention à vous.
Ils ne s'offrent le cachiri qu'après cet échange du discours d'usage, souvent long et agaçant. La diffa n*est jamais autre que cassave et sauce au piment, et il n'y a pas toujours diffa. Ils ne vous invitent jamais à entrer dans leur maloca, et Tlndien, si on ne l'invite pas à prendre cette privante, n'entrera pas dans la maison de celui
qu'il va visiter; il restera dehors. N'est-ce pas par antiphrase qu'on a vanté l'hospitalité indienne?
Continuant à remonter le fleuve nous passons le confluent de la Canère, aussi importante en cet endroit que le Tchipe Ouâ lui-même. Au-dessus de ce confluent, TEssequibo, qui est réduit à moins de dix mètres de largeur et donne difficilement, à cette époque de Tannée, passage à une pirogue, n'est plus qu'un ruisseau sans importance.
Nous nous arrêtons au port du tuxau boiteux dont la roça et les ajoupas sont dans la forêt, rive droite, un peu dans Tintérieur. En tout, nous avons aujourd'hui douze heures de pirogue.
La source de TEssequibo est au mont Aouarriouà, dans a direction sud-sud-ouest du port du tuxau boiteux. L'hiver, on met deux jours en pirogue pour arriver d'ici au pied de la montagne. Maintenant l'Essequibo n'est pas navigable par les plus petites pirogues au-dessus du point où je suis. Aouarriouà étant sur la ligne qui joint Ouachare à Couroucouri Dekeuou, il s'ensuit que les cartes anglaises et celles de Pétermann font l'Essequibo trop long d'un degré. Aouarriouà est désert comme Camo et Ouahare, on n'y trouve ni Indiens bravos ni Indiens mansos. Le point où je suis est le dernier point habité du fleuve et la maloca la plus méridionale des Taroumans.
arrivée chez le tuxau des Taroumans. — Le tuxau boiteux, le grand tuxau des Taroumans, arrive solennellement au port. Le vieux chef est suivi de sa nombreuse famille diversement barbouillée de génipa. Quelques-uns en sont couverts des pieds à la tête, d'autres, plus modestes, ne se sont noircis que les bras ou les jambes, d'autres, plus artistes se sont dessiné de capricieuses zébrures, des raies, des losanges, des carrés, des grecques, au hasard sur le corps et les membres, voire même des moustaches ou des
favoris. Les femmes portent sur leurs seins des demi-douzaines de petits chiens qui crient. Je suis assis dans mon hamac, et le vieux, debout, appuyé sur son bâton, me parle en mauvais ouapichiane. Quarante personnes sont autour de nous, de vrais sauvages avec des cheveux de femme. Au bas de la scène, le modeste ruisseau du Tchipe Ouâ. Plus de parures européennes, plus de calembé d'étoffe, seule la tangue de perles tient bon.
Ils examinent, avec une curiosité enfantine, mes objets . les plus usuels. Le tuxau boiteux, bon vieux inoflensif et peu intelligent, passe une revue générale de mes bagages. Je vide mes trois malles devant lui et lui donne sur chaque objet des renseignements détaillés pour satisfaire sa curiosité de vieux sauvage pour qui la visite d'un blanc est un événement extraordinaire dans la vie.
Ces pauvres Taroumans ne sont guère intéressants. Les femmes sont laides, elles sont déformées, avec les seins aplatis jusqu'à être absents dès la première jeunesse. Elles sont généralement d'une exiguité de taille ridicule, rachitiques et sales, barbouillées d'un génipa mal posé qui déteint. Je n'en ai pas vu une seule qui ne soit laide. Les hommes sont un peu moins mal, et plus grands.
Rien n'est misérable comme cette tribu. Quelques-uns ont des couteaux, mais ils n'ont à eux tous ni une hache ni un sabre. La plupart d'entre eux ne savent se servir ni des aiguilles, ni des allumettes, ni du fusil. J'apprends l'exercice du fusil au vieux tuxau émerveillé.
Le grand chef des Taroumans me fournit mainte indication géographique dont je vérifiai depuis l'exactitude.
Mes plus proches voisins, me dit-il, sont les Chirioues, tribu autrefois nombreuse, maintenant bien réduite; on ne compte plus qu'une vingtaine de Cliirioues, à un jour d'ici par la forêt, sur les bords de la Canère. Viennent ensuite les
Moonpidiennes qui habitent TApini, affluent de gauche du Couroucouri. Les Ouayoués habitent le bassin moyen du Mapouerre. Les Ouayeoués sont une des tribus les plus nombreuses de la contrée. Le haut du bassin du Mapouerre et du Tarouénë est habité par trois tribus mansas comme toutes les précédentes : les Tarims, les Japiis et les Toucanes. Dans le bassin du Couroucouri habitent, non sur les rives du cours d'eau mais dans les forêts de l'intérieur, trois autres tribus mansas, les Yaous, les Nères et les Coudouis. Détail très important : aucune de ces tribus n'a de pirogues. Au sud des tribus du Couroucouri et à Test des Ouayeoués habitent les Piannocotes, grande tribu mansa, dont les territoires s'étendent des Ouayeoués aux Ouayanas^ les Roucouyennes de Creyaux.
Toutes les autres tribus sont bravas. Ce sont les Pa* ricotesy nation nombreuse qui habite le Kik, affluent de droite du Couroucouri, et qui interceptent souvent les communications entre les Ouayeoués et Piannocotes. 11 est parlé de leurs méfaits à l'Irikouné. Ce sont encore les Caras et les Ouatcha qui habitent l'Imahou, bras occidental du Ouatouman. L'Itapou, bras oriental de cette rivière, est désert dans la partie supérieure de son cours. Toutes les autres tribus bravas connues du tuxau se trouvent au sud-ouest et appartiennent au groupe Chiricoume- Jauapiry déjà nommé.
Après quoi le bon vieillard, tout heureux de m'avoir vu prendre des notes pendant qu'il causait, m'emmène visiter ses domaines. Le vieux monarque n'a pas de maison, je vois seulement une douzaine d'ajoupas des plus primitifs, abris pour tendre le hamac et faire le feu, dispersés dans une roça en formation.
12 décembre. — Je vois ici deux Chirioues, un Moonpidienne et deux Ouayeoués. Ces Indiens n'ont sur eux
absolument aucun objet de provenance européenne. Leurs bracelets, leur calembé sont d'écorce d'arbre, tous leurs ornements sont en plumes, ils portent les cheveux comme les femmes, mais enroulés dans une écorce blanche serrant la chevelure en spirale, ce qui fait ressembler cet appendice à une carotte de tabac.
Défection des Atorradis. — Celte fois, c'en est fait. Les Atorradis viennent de me déclarer qu'ils s'en retournent. Tant mieux, je suis heureux d'être débarrassé de ces drôles impertinents. Ils prenaient des airs de rodomonts et ' de civilisés avec ces pauvres Taroumans. Aucun d'eux ne parlait portugais. Bugres pour Bugres, j'aime autant les Taroumans, je vais tâcher d'en arranger au moins un qui parle ouapichiane.
Les Atorradis sont tout de même un peu déconcertés de me voir prendre leur défection avec tant de désinvolture. Ils pensaient m'obliger à retourner avec eux.
i3 décembre. — Moonpidiennes, Ouayeoués, Chirioues sont tous partis ce matin pour leurs tribus respectives et les Taroumans se sont dispersés. Ces malheureux ont une peur terrible du blanc. Le vieux tuxau, quand je lui parle, est pris d'une émotion qu'il ne peut cacher. Ce nVst qu'avec le temps qu'on pourrait les rassurer, et encore faudrait-il parler leur langue.
Les Taroumans me conduiront-ils ou ne me conduirontils pas? Les voici hésitants, mes chenapans Atorradis leur content des histoires. C'est la pire des conditions d'être à la merci des tribus. On ne peut voyager en pays indien qu'avec un équipage étranger, il vaut mieux avoir à faire la guerre aux Indiens qu'à subir leur protection. Avec une douzaine de nègres et de bons fusils, on peut traverser de force n'importe laquelle de ces petites tribus de Guyane, même les bravas. Je serais bien aise d'avoir
en ce moment avec moi une demi-douzaine de nègres de Mana ou de TOyapock. II faut que l'équipage se suffise à lui-même pour la nourriture, le transport des bagages, la construction des pirogues, et le chef doit, à la rigueur, avec sa boussole et ses cartes , pouvoir se passer de guide. Il faut être outillé et organisé, et je ne le suis pas.
Le petit Chirioue. — Enfin, j'arrange un Chirioue, petit jeune homme qui parait intelligent, et deux Taroumans dont un parle ouapichiane. Nous descendons au village prendre le chemin des Moonpidiennes.
i4 décembre. — Aujourd'hui, près de dix-huit heures de pirogue. INous sommes partis en pleine nuit et nous arrivons au village après le coucher du soleil. Mon ami le vieux paget me fait une excellente réception. Il me fournit de nombreuses indications sur le voyage et me donne un homme de plus. Nous en avons, parait-il, pour cinq jours dans la forêt déserte. I-e vieux paget charge l'homme qu'il m'a donné d'un grand panacou plein de cassave et de tapir boucané. C'est un gentilhomme que ce vieux paget, malheureusement tous les Indiens ne lui ressemblent pas.
i5 décembre. — En route pour le haut Tombetla (Couroucouri).
Me voici encore dans le maudit sentier de la forêt vierge , mais cette fois il est meilleur que celui du Yaore ; on voit qu'il est beaucoup plus fréquenté.
-nAAAA*-