CHAPITRE XII
A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES (suite).
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Le chemin des Moonpidiennes. — Nous prenons par le sud et nous nous rapprochons du Moonpidienne Ouà. Le pays est plat, coupé de nombreux petits igarapés à sec et semé d'innombrables petits lacs qui, pendant la saison des pluies, doivent faire, dans cette région de montagnes, comme un marais ininterrompu. Mes hommes m'affirment qu'alors, au beau milieu de la chaîne de partage, on peut faire en pirogue des voyages d'une quinzaine de jours.
Le caoutchouc est très commun ainsi que le batatas, mais l'exploitation devrait être bien peu lucrative dans un district aussi éloigné des centres, si dépourvu de population et où les communications sont si difficiles.
La foret n'a nulle part ce caractère de magnificence que je lui ai vu si souvent prêter dans tant de descriptions. En bien des endroits, elle est grêle, maigre et mesquine. La chasse est rare comme dans les forêts du Tchipe Ouâ.
Nous dormons sur les bords d'un petit lac qui se déverse dans la rivière des Moonpidiennes. Ce petit cours d'eau, comme la plupart de ceux de la contrée, est bordé de petits lacs débordant pendant la saison des pluies, mais presque à sec maintenant. Mes hommes y flèchent quelques
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poissons. Si nous avions une « tarafa » la pêche serait certainement admiral)le.
Mes trois Taroumans et mon Chirioue sont des plus complaisants. Je suis loin de regretter mes gredins d'Atorradis.
i6 décembre. — Hier, nous avons fait sept heures de marche, aujourd'hui^ nous en faisons six.
Nous passons le Moonpidienne Ouâ, large de dix mètres, avec vingt-cinq centimètres d*eau.
Le caoutchouc est toujours abondant.
Nous longeons maintenant la rive méridionale de la rivière des Moonpidiennes. Nous traversons six petits igarapés à sec qui vont à cette rivière, et qui n'ont pas de nom, me dit le Tarouman qui parle ouapichiane.
Nous couchons à une petite montagne qui doit être un contrefort des monts du Tchipe Ouâ.
J'ai donné mon fusil au Chirioue qui revient avec un tatitou que nous boucanons séance tenante. Chacun se chargera un peu plus, mais les provisions, du moins, ne nous manqueront pas.
La forêt est pleine de carajirous et de toukas.
1 7 décembre. — Aujourd'hui , nous marchons huit heures dans une suite de montagnes et de plateaux escarpés; Teau manque. Nous sommes forcés de nous contenter de Teau fétide que nous trouvons dans les bas-fonds des ruisseaux à sec. Ces plateaux se relient aux monts du Tchipe Ouâ et du Moonpidienne Ouâ. Toute la chaîne de Ouaranac à Youroure repose sur un soubassement de hauts plateaux. Ces hauts plateaux, peu élevés comparativement aux montagnes qui émergent de leur masse, constituent la chaîne de partage entre les sources de TEssequibo et celles du Trombetta, et par suite entre TAtlantique et T Amazone.
Le sentier est mauvais. Dans bien des endroits il a com-
plètement disparu. Je marche dîfïicilement, nies chaussures sont hors d*usage et mes pieds sont blessés. Mais je verrai le Couroucouri. Demain, parait-il, nous arriverons à l'A-^ pini, mais ce ne sera qu*dprès-demain que nous trouverons des Moonpidiennes*
i8 décembre. — Le pays redevient plat et le sentier devient meilleur. Aujourd'hui, six heures de marche.
Nous passons huit igarapés sans nom qui vont tous à TApini et qui appartiennent par conséquent au bassin du Trombetta. Les lacs sont toujours très nombreux. Il est bien possible en effet, que, pendant Thiver, ils établissent des communications permanentes pour pirogues entre la crique Moonpidienne et TApini.
Mes gens sont joyeux et montrent toute la bonne volonté imaginable. Toujours et partout, au début n'est-ce pas la même chose? Le Chirioue me dit que , de chez les Moonpidiennes, il me conduira, si je veux, chez lui, à la Canère , et de là chez les Ouayeoués.
Nous atteignons la rive septentrionale de la crique Apini qui n'a que cinq mètres de largeur et est presque à sec. 11 y avait là, autrefois, une maloca moonpidienne, qui a été abandonnée il y a une dizaine d'années. H subsiste encore quelques vestiges de roças. Nous y trouvons même des bananes, des pupunhas, et des ananas qui sont revenus à l'état sauvage.
Chez les Moonpidiennes. — 19 décembre. — Aujourd'hui, après quatre heures de marche, nous arrivons à un petit village moonpidienne composé de trois cases-ajoupas petites et sales. Dès que les Moonpidiennes ont su que le blanc arrivait chez eux, ils ont couru se cacher dans la forêt. Mes hommes vont les chercher, pendant ce temps j'inventorie les ajoupas. Un long examen n'est pas nécessaire pour constater que les Moonpidiennes, malgré la noblesse
de leur race, la beauté de leurs traits, leur vigueur physique qui les met bien au-dessus des Taroumans, sont aussi complètement dépourvus d'industrie que ces derniers.
Les Moonpidiennes arrivent enfin, timides, mais le déballage de mes marchandises et surtout de fréquentes libations de cachiri, rendent les sauvages confiants et loquaces. Par l'intermédiaire de mon interprète tarouman, ils m'apprennent que leur tribu, jadis très nombreuse, est aujourd'hui bien réduite. Elle ne compte plus qu'une vingtaine de malocas. Ils attribuent cette disparition aux massacres commis par les Garas et surtout les Paricotes. Je trouverais plutôt la cause de leur disparition dans cette loi mystérieuse qui aujourd'hui tue les sauvages en masse, au fond de leurs forêts bloquées par les blancs.
Le costume est le même que celui que j'avais remarqué chez le tuxau boiteux. Ce sont des calembés, des bracelets, des coiffures cylindriques faites en écorce et diversement préparées. Les cheveux sont longs et enroulés dans un étui d 'écorce.
Je persuade à mes hommes et à quelques Moonpidiennes de m'accompagner jusqu'au Couroucouri.
20 décembre. — Le sentier que nous suivons est celui qui va chez les Piannocotes, passant entre les Paricotes et les Caras par les sommets de l'irikouné. On trouve, à cinq ou six jours de marche, le premier village Piannocote. Cette voie n'est guère sûre. Les Caras, les Paricotes et d'autres canaémés du Couroucouri Dekeuou assassinent de temps à autre les vovaaeurs.
En sortant du village moonpidienne, le sentier est bon, comme toujours en pareil cas. Je le poursuis deux heures, mais ces deux heures en valent bien quatre des précédentes.
La forêt est pleine de toukas. Malheureusement leur temps est passé. Nous trouvons aussi quelques maracujas. Nous
passons sept igarapés, les trois premiers vont à TApini, les quatre derniers au Couroucouri.
Aux sources du Tromhetta. — Voici le bras occidental du haut Trombetta, le Couroucouri. A l'endroit où je le rencontre se trouvent quelques bois carbonisés dans un abatis, et les restes d'un petit village disparu qui s'appelait Manouri.
Environ vingt-cinq ou trente Français dorment sur les bords de celte mystérieuse rivière. Depuis quinze ans, cinq ou six expéditions Françaises sont parties pour remonter le Trombetta, quelques semaines après leur départ d'Obidos elles cessèrent de donner de leurs nouvelles. Depuis dix ans, huit ans, cinq ans, on attend. Rien. Tous sont morts sans doute : les fièvres ou les canaémés leur ont fait un sort. Deux surtout de ces expéditions sont populaires à Obidos et au bas Amazone. Celle de Mullet, qui partit avec dix-sept personnes pour étudier les mines du haut Trombetta; et celle de Gaya, médecin de marine qui, vers 1875, en mission officielle je crois, remonta le même cours d'eau.
Sont-ils morts? Quand , dans la haute mer, par un gros temps, une barque est prise par la tempête, la vague éternelle qui roule son linceul sur les victimes englouties ne va pas conter à la terre l'histoire des pécheurs perdus. Si seulement ils avaient pu envoyer leur extrait mortuaire, on se serait mis à les admirer, une fois qu'on les aurait tenus pour massacrés d'une façon bien incontestable et officielle.
Le Couroucouri est une médiocre rivière d'une vingtaine de mètres de largeur, barrée de cachoeiras en cet endroit et presque à sec.
Comme il me serait agréable de poursuivre ma route jusque chez les Roucouyennes! Rien ne me serait plus facile, par les Piannocotes; ou bien, si j'avais des civilisés avec moi, un peu plus bas, je construirais une pirogue, descendrais le Couroucouri, remonterais le Ouanamou, et arriverais ainsi
tout près du Parou. Mais mes ressources sont trop limitées et ma situation est trop incertaine. Je me contente délaisser au Courouco.uri un petit témoignage de ma visite, témoignage vain et fragile comme toutes les choses de ce monde : mes initiales, H. -A. C, gravées avec la pointe de mon couteau sur une roche erratique au milieu de la cataracte.
U amitié des Moonpidientœs . — ai décembre. — Retour au village moonpidienne où nous attend un cachiri monstre* Mon interprète tarouman ayant su, par mes Atorradis, mon faible pour les bananes, les ananas et les papayes, me procure une énorme quantité de ces fruits, estimant que je dois faire aussi mon cachiri. Et pendant qu'ils dansent et qu'ils l^oivent dans le carbet, moi, dégustant les fruits des tropiquQ^, je me sens presque attendri par la touchante attention de ces sauvages. Ils sentent qu'il y a un abîme entre eux et moi, et pourtant ils sentent aussi que je les aime. Plus on étudie rhomrne, plus on trouve qu'il est partout le même, bon et mauvais, complexe et contradictoire, monstre incompréhensible, comme disait Pascal. Ils sont là, fort nombreux; des bandes de Moonpidiennes sont arrivées des malocas voisines. Tous, à moitié ivres, suant, hurlant, s'amusant beaucoup, s'empressent de temps à autre autour de moi. Quels sentiments peut inspirer à ces vieillards, à ces guerriers, à ces jeunes femmes, le visage pâle, le premier qu'ils voient, qui est là, un peu rêveur et assombri, essayant de mettre son âme à l'unisson de celle de l'humanité primitive? Ils viennent auprès de mon hamac et me récitent, sur un ton chantant, des syllabes douces dont je ne comprends pas la signification. C'est peut-être comme cela que l'on parle au prisonnier qu'on va manger. Et l'on me croit mort à Boa Yista, mort à Manâos, mort en Europe. Et la forêt, noire et profonde, qui s'étend à l'infini, et peut-être plus encore mes pensées actuelles, mettent entre la civilisation et l'exilé
un océan dont je ne puis mesurer la largeur. J'en demande bien pardon aux fanatiques de la doctrine fort contestable du progrès indéfîni, mais croit-on qu'il y aurait moins de bonheur à revivre avec les hommes de l'âge de pierre d'aujourd'hui, l'âge d'or des cavernes, qu'à s'enivrer de la fièvre yankee? Pourquoi se donner tant de mal pour se rendre plus heureux? A. quoi bon ? Tessence est la .même et la fin aussi.
Il faut donc que je revienne. Ce n'est jamais sans un sentiment d'amertume que l'on revient sur ses pas. Mes hommes voient que je suis triste et me demandent par l'interprète tarouman si ce n'est point que je mVnnuie de voyager ainsi, seul de ma race, chez des gens que je ne connais pas. L'explication à donner serait trop longue et je me contente de sourire. '
J'ai vu le Trombetta à sa source : mince satisfaction sans doute, mais enfin c'était le but démon voyage, j'avais annoncé en France que j'y arriverais, j'y suis arrivé ; de plus j'ai constaté d'une manière positive qu'on peut aller de Cayenne au rio Branco sans rencontrer de tribus « bravas ». Maintenant^ avec cette modeste fleur, si péniblement cueillie, je vais revenir à mon point de départ.
Et que vais*je trouver à Manâos? Sans doute cinq lignes officielles qui m'obligeront à ne pas rentrer en France, de si tôt.
Eh parbleu ! Nous verrons bien. « Toda a terra é patria pelo forte, »
22 décembre. — Sous le coup d'un vague ennui, comme il arrivequand on a atteint un but difficile, longtemps poursuivi; alors que l'on sent plus fortement qu'à l'ordinaire que la vie ne tient rien de ce qu'elle promettait; obsédé par les incertitudesde ma situation là-bas, énervé par les ennuis de l'attente, je sens que je vais tomber malade encore une fois, quand mon Chirioue me répète l'offre qu'il m'avait
déjà faite au début du voyage, mais que j'avais prise pour une fanfaronnade : a Blanc, veux-tu que je te conduise chez les Ouayeoués? »
Encore une fois j'étais sauvé. Revenir par un autre chemin, c'était toujours prolonger le voyage dans l'inconnu, soutenir l'émotion. MesTaroumans reviennent sur leurs pas, je mets tout ce que je puis dans la malle que je donne à mon Chirioue^ distribue aux Moonpidiennes et aux Taroumans les objets que je ne puis emporter, et nous partons tous deux, mon jeune Chirioue el moi.
Le plateau des Cliirioues. — Il n'y a pas très loin du village moonpidiénne de l'Âpini au village chirioue de la Canère. Cepend^tnt nous passons deux jours, c'est-à-dire environ seize heures de marche à faire ce voyage ; le sentier, ou pour parler plus exactement, la piste, ne faisant qu'escalader des crêtes et se précipiter au fond des ravins. Il existe, entre l'Apini et la Canère, un plateau horriblement bosselé, déchiré, déchiqueté, tourmenté^ que faute d'un nom local j'appellerai le plateau des Chirioues. C'est ce plateau qu'il faut franchir.
Peu après notre sortie du village des Moonpidiennes, nous arrivons à l'Apini. Cette rivière, au point où nous la passons sort d'une grande nappe d'eau, lac à demi desséché que le Chirioue appelle la Lagune de la montagne (Carichie Dekeuou) et qui, dans sa partie méridionale, enverrait un émissaire rejoindre la Canère. Mais cette communication dont je n'ai pas de raison de douter, car les Indiens ne m'ont jamais trompé dans les renseignements géographiques qu'ils m'ont fournis, n'est comme la plupart de celles de la contrée, qu'une simple curiosité géographique. Le lac de la montagne parait avoir encore, bien que nous soyons au cœur de l'été, assez d'eau pour une pirogue, mais l'Apini est actuellement un torrent avec quelques flaques d'eau et l'émissaire du lac
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allant à la Canère doit être dans les mêmes conditions. La communication n'est pas utilisable.
Maintenant nous grimpons le plateau. Le Chirioue, dans sa sollicitude, regarde souvent derrière lui pour voir si je ne perds pas le sentier, mais bientôt il cesse de prendre cette précaution, car il s'aperçoit que moi aussi j'ai l'œil et le pied indiens.
De liants rochers, couverts de plantes grimpantes dans lesquelles grouillent des reptiles, sont jetés au hasard sur le plateau, parfois posés en équilibre les uns sur les autres. Une couche végétale qui recouvre, on ne sait par quel phénomène géologique, ces blocs isolés, est parfois tapissée d'herbes de la prairie et parfois de ornée panacocos gigantesques. Par moments, arrivés au sommet d'un pic, nous découvrons dans les profondeurs de la masse végétale un couloir, une éclaircie, et, au fond, une espèce de piscine dans des rochers blancs. Il y a là, sans doute, des poissons morts, les vautours tourbillonnent à l'orifice du gouffre et des insectes sans nom et sans nombre grouillent en nuage à la surface des eaux croupissantes.
Chasse aux pécaris. — Le Chîrioue va devant, et sautant, grimpant, rampant, je le suis. A un certain moment, descendant une pente, je vois au fond d'un ravin rocailleux, portant encore les traces du séjour et des ravages des eaux de l'hiver^ trois cochons sauvages dans des poses méditatives. Je pousse le cri d'appel des Indiens, les pécaris lèvent la tête, mais bientôt, le Chirioue, bondissant comme un fauve dans les broussailles, est près de moi et mê fait comprendre qu'il a compris. H prend mon fusil et, m'indiquant un pic encore lointain, il me fait signe de m'y rendre, car c'est là que nous allons dormir. Lui, il va chasser les pécaris, notre dîner, qui se promène en bas.
Dédaignant le sentier, que d'ailleurs je ne reconnais
plus, droit au but, je dirige mon escalade vers le pic où nous allons dormir. Arrivé, j'installe mon hamac, vais me baigner dans une mare vaseuse qui est à côté, puis, la tête dans la main, mon sabre à ma portée, je me balance dans mon filet de mirilis. Je trompe la faim en Tumant des pipes, et j'écoute sans rien entendre, et je regarde sans rien voir.
La nuit vient et pas de Chirioue. Je vais chercher du bois et fais du feu. J'appelle, pas de réponse; je décharge mon revolver, la forêt n'a même pas d'écho. Et la nuit noire m'environne et les singes commencent à hurler et les tigres à rugir. Chose singulière, dans les milieux civilisés, l'attente m'a toujours exaspéré. Je n'ai jamais pu acquérir cette maudite vertu de la patience. Mais ici que m'importe! Mon Chirioue s'est enfui, il ne reviendra plus, me voici seul dans la grande forêt déserte, à la cime d'une montagne sans nom, dans la Guyane centrale. .. Que m'importe ? Le plus fâcheux , c'est d'avoir perdu mon fusil, mais, demain avant de partir, je déjeunerai d'un chou palmiste, faisant sud-ouest je rencontrerai la Canère que je remonterai jusqu'au village, je ferai comprendre au tuxau que je veux être reçu dans sa famille, et quand j'aurai un arc, des flèches et du curare, je m'en irai à de nouvelles aventures ou bien me naturaliserai Chirioue et ferai ma Thébaïde ici. Je suis libre, indépendant et riche dans ces forêts. Ne suis-je pas citoyen du monde?
Et je m'endors. Mais voici mon Chirioue qui bondit près de mon feu, il s'est fabriqué un panacou dans lequel il porte un pécari dépecé. H a fait le tour de la montagne, courant après un des porcs, l'a acculé, l'a tué à coups de sabre, et comme il a dû se fabriquer un panacou pour transporter la bêle, qu'il n'a pas voulu, sans pren-
dre de bain, rentrer au logis, il est resté trois heures dehors. Il trouve d^ailleurs tout naturel que je ne me sois pas impatienté.
Après ce souper inespéré, je cause avec mon ami le Chirioue. Il sait à peu près vingt mots de ouapichiane, et c'est au moyen de ce petit dictionnaire et de beaucoup de signes que nous nous faisons comprendre Tun par lautre. La montagne de Fattente s'appelle la montagne de TAnana (INana Dekeuou), parce qu'elle a la forme de ce fruit. Demain, nous arriverons de bonne heure à une maloca chirioue.
^3 décembre. — Le soleil était encore peu élevé audessus de l'horizon quand nous arrivâmes à la maloca de Yépou, un parent de mon guide. Elle nous parait abandonnée, mais les femmes se montrent bientôt. Nous ayant vus venir de loin et ne sachant si le blanc et son compagnon n'étaient point des canaémés, elles s'étaient cachées dans la forêt. Elles se rapprochèrent en reconnaissant mon guide. Les hommes sont à la chasse.
Un bambin de la maloca, petit garçon de huit à dix ans, se prend pour moi d'une affection subite, il me presse les mains, me fait des caresses^ et il me dit qu'il veut m'accompagner jusqu'au village. Entre la maloca de Yépou et la maloca voisine de Tépi, nous cheminons sur un vaste plateau découvert, crayeux et nu, sans un arbre ni une herbe, où le soleil nous cuit et où la réverbération nous aveugle. H n'y a personne chez Tépi, mon guide me dit qu'il pense que tous les gens de la maloca sont allés au village.
Nous descendons le plateau des Chirioues par une pente abrupte et périlleuse et arrivons à la Canère qui, profondément encaissée, roule, sur un lit de petits cailloux noirs, ses eaux claires et chantantes. Le cours d'eau a environ dix mètres de largeur, et, si on veut sauter de pierre en
pierre, on peut le passer à pied sec. Au-dessous du point 011 nous sommes, il ne porte plus pirogue.
Village chirioue. — Le village, situé sur l'autre rive, à une portée de fusil, se compose de deux grands hangars et d'une demi-douzaine d'ajoupas. 11 s'y trouve actuellement une vingtaine d'individus. Je ne sais qui a prévenu les Chirioues de mon arrivée, mais, à l'empressement qu'ils mettent à venir me recevoir, je vois qu'ils m'attendaient.
24 décembre. — C'est toujours une grosse affaire que d'arriver dans un petit centre indien, surtout dans une nouvelle tribu. Souvent vos hommes en profitent pour vous dire que du moment que vous pouvez engager en cet endroit de nouveaux porteurs, eux, qui sont fatigués, vont s'en retourner. Ici, le ouapichiane n'est plus entendu, je n'ai pas le temps d'apprendre de nouveaux dialectes, puisque je rentre, et cependant je ne voudrais pas revenir par le Yaore, mais par les Ouayeoués et Ouachare. Pourtant, je ferai tout de même ce voyage, mon bagage est devenu fort léger, le sentier de la forêt m'est devenu familier, et les fatigues comme les privations me sont indifférentes.
Le chemin des Ouajeoués. — 2 5 décembre. — Mon Chirioue fidèle m'accompagne jusque chez les Ouayeoués du Bourecochie, avec sa femme et sa petite fille. Le fils d'un tuxau ouayeoué, en villégiature à la Canère, se joint à nous. Quatre personnes; mais voici maintenant que je voyage comme Stanley! Quelle Tour de Babel, tout de même, que mon expédition! Les Chirioues ne parlent que tarouman, le Ouayeoué ne parle que son dialecte, et je n'entends ni l'une ni l'autre de ces deux langues. Ce qui n'empêche pas le Ouayeoué et le Chirioue de s'égayer beaucoup ; ils s'amusent à se crier des phrases de leur idiome que chacun d'eux répète consciencieusement sans y rien comprendre. Et de rire jusqu'aux larmes!
Ce qui m'affecte le plus, c'est l'ëtat de mes pieds qu'une marche forcée blesse et fait enfler outre mesure. Je ne puis plus, depuis quelques jours, lacer mes souliers, d'ailleurs en loques. C'est le moment de serrer les dents. Il y a aussi mon eczéma, mais j'y suis* habitué, mon traitement aux sucs corrosifs occupe mes loisirs. La maladie du corps guérit l'inquiétude de l'esprit. De nouveaux cercles et de nouveaux boutons apparaissent qui crèvent en laissant de petites tumeurs rouges. Cela m'empêche maintenant de prendre des bains devant mes Indiens que ma maladie effraierait. Je suis anémique à faire peur. Le traitement de Tanémie est pour plus tard; pour Teczéma, je m'en débarrasserai en France, en absorbant de l'arséniate de soude à fortes doses. En attendant, il faut marcher.
De la Canère au Mapouerre, le pays est désert. On compte un jour de la Canère au Chioudecoure, et deux du Chioudecoure au Mapouerre. Dans ces régions, l'évaluation d'une distance en heures de marche ne saurait avoir absolument rien que d'approximatif. Il faudrait pouvoir tenir compte à la fois des sinuosités du sentier, des difficultés de l'escalade des montagnes, du nombre et de la raideur des pentes, toutes particularités dans lesquelles il n'est pas possible d'apporter une évaluation scientifique.
Noël. — Aujourd'hui 25 décembre, jour de Noël en Europe, nous allons coucher au Chioudecoure. Après le village, nous nous engageons dans une grande plaine, maigrement boisée, d'où nous distinguons très bien le talus méridional du plateau des Chirioues. Nous longeons un lac et passons de larges igarapés qui s'y rendent. Ce lac débouche dans la Canère par un petit émissaire. Aujourd'huiy lac, igarapés et émissaire sont taris, boueux, va-
seuxy fétides. Les vautours y mangent les poissons morts. Une végétation d'arroumans et de maripas couvre la contrée. Les grands arbres ont presque disparu.
Un peu plus loin, c'est un autre lac, mais encore pleia d'eaux vives, pourtant diminuées. Des collines demi*circulaires Tenlourent du côté de Test; du côté de l'ouest, à l'époque des grandes eaux, il se déverse peut-être par le lac précédent.
Ensuite, c'est l'ascension du Youroure. Je ne sais si Youroure, en tarouman ou en ouayeoué, signifie touka, toujours est-il que cette montagne serait mieux nommée de ce dernier nom. De la base au sommet, et sur les deux pentes, on y trouve le touka en famille ou à peu près. L'ascension du Youroure est facile , cette montagne est un énorme dos d'âne sans rochers ni ravins avec une forêt très propre sans végétation parasite, lianes ni fourrés. Arrivé sur le sommet du Youroure, on embrasse tout le panorama des grandes montagnes de la chaîne centrale : Ouachare , Mapouerre Ouâ Dekeuou , Couroucouri Ouâ Dekeuou, Irikouné, décrivant un immense arc de cercle qui remplit l'horizon.
Plus près, à nos pieds, c'est la grande plaine du Chioudecoure avec un pic isolé qui n'a pas de nom dans le pays, et qu'une malheureuse aventure arrivée à mon Chirioue me fit appeler le pic du Tigre.
Dans la plaine du Chioudecoure, plus élevée et mieux boisée que celle de la Canère, nous passons cinq igarapés presque à sec, puis nous arrivons à la rivière qui, à l'endroit où nous la passons, a environ une quinzaine de mètres de largeur et peut encore porter pirogue.
De mon hamac, sous lequel flambe un petit feu, car il ne fait pas chaud dans cette forêt, je contemple une poétique scène de la vie sauvage. Mon jeune Chirioue
et sa jeune femmes tous les deux assez laids, encore plus sales et très barbouillés de génipa, tous deux nus, sont assis Tun en face de Tautre, à la façon des Turcs ou des tailleurs. Ils sont très rapprochés ; leurs genoux et leurs poitrines se touchent. Ils se prennent innocemment la tête et se tirent mutuellement leurs poux qu'ils mangent à belles dents,
26 décembre. — Ce matin, je tue un aigle. Mon peuple en a oublié de déjeuner. Il passe le temps à se partager les plumes de ma victime.
Le tigre et le poison indien. — Aujourd'hui, c'est jour de chasse. En arrivant sur les bords d'un petit lac, au pied du pic isolé, le Chirioue, apercevant je ne sais quoi, prend une de ses flèches empoisonnées, et, à pas de loup, s'en va l'arc tendu. Pour être prêt à tout événement, j'arme mon fusil. Pendant que je regarde, j'entends soudain un formidable et horrible rugissement : c'est mon jeune homme qui vient d'envoyer dans le corps d'un tigre une de ses flèches enduites d'ourari. Les effets du poison sont rapides, cependant le fauve ne meurt pas sur le coup. Il écume, rugit avec fureur, et, comme aveugle, bondit dans tous les sens, pendant que le Canerien, sa moitié, sa progéniture et l'ami Ouayeoué, se sauvent comme de beaux diables dans toutes les directions. Avec une double décharge de gros plomb au défaut de l'épaule, j'achève le camarade que mon Chirioue avait mal tué.
Nous faisons peu de chemin aujourd'hui. Après avoir passé trois igarapés qui vont au lac du pied de la montagne, nous nous arrêtons au pied de Mapouerre Ouâ Dekeuou pour y passer la nuit.
27 décembre. — Cela va être une rude journée aujourd'hui. Il va nous falloir escalader la montagne et traverser ime assez grande plaine pour arriver jusqu'au Mapouerre
où se trouve la nialoca d'un tuxau ouayeoué, le père de mon compagnon.
Outre mes deux maladies (Teczéma et l'enflure des pieds), il vient de s'en déclarer une troisième. Me voici comme le conservateur du musée de Cayenne, M. Voisin, qui avait toujours en même temps six maladies différentes , dont la plus bénigne suffisait à l'empêcher de travailler. Il ne lui manquait que le choléra. Cependant le brave homme mourut très vieux. Mais je ne sais s'il m'en arrivera autant. J'ai maintenant au gros doigt du pied gauche une profonde blessure que je me suis faite en me baignant, et qui rend du pus en abondance. Je m'en vais avec mes trois maladies, dont la dernière m'empêche de remuer un ^ pied, entreprendre un voyage d'un mois de marche. Et il n'y a pas moyen d'hésiter, il faut marcher. Attendre, en soignant des maladies, l'échéance de quelque grande nouvelle qui doit être nécessairement très heureuse ou très funeste, semble être, depuis dix ans, Tinévitable refrain de la ballade de mon existence. Comment ne pas devenir philosophe dans de pareilles conditions? Toutefois, ce n'est pas gai , et, par moments, il me prend envie (pardon de la confession, qui n'est d'aucun intérêt pour la science géographique) de me marier pour voir si la chance tournera.
La montagne du Mapouerre , dans laquelle nous traversons cinq igarapés, les deux premiers allant à l'Âpini, les trois derniers formant l'Âpati, affluent de gauche du Mapouerre, est une large montagne fortement ravinée, séparée en autant de massifs distincts par les ruisseaux qui la traversent, et rappelant Touaroude, dont elle doit avoir, à peu de chose près , l'altitude. Les arbres à caoutchouc sont très communs dans ses ravins; par endroit ils vivent en familles. N'était le manque de voies de communication, il y aurait certainement quelque chose à faire en s'installant le premier
dans une grande tribu comme celle des Ouayeoués et en s'y assurant pour quelque temps le monopole de Texploitation de la gomme.
Mais il n'existe aucune voie de communication praticable. Les canaémés empêchent d'aborder les Ouayeouës par le sud; or, rien n'est plus affreux que les sentiers qui conduisent du haut Essequibo chez les Ouayeoués. Pour ce qui est, par exemple, du sentier du Mapouerre Ouâ Dekeuou, il est à peine praticable par des Indiens. Qu'on imagine une montagne rocheuse à pentes successives très rapides, un sentier à peine indiqué dans une forêt inextricable; des ravins au fond desquels il faut se laisser glisser; des murailles de granit sur le flanc desquelles on grimpe en s'accrochant aux lianes et aux parasites; des abîmes que l'on passe sur des troncs d'arbres parfois pourris; des hectares de forêts déracinées par la tempête au milieu desquelles il est indispensable que l'homme se souvienne de ses facultés de l'époque simienne , passant dessous, dessus , grimpant le long des branches; ajoutez à cela la frayeur qu'inspirent aux Indiens les canaémés de Couroucouri, et vous auriez une idée des douceurs que réserve au touriste une promenade dans la montagne du Mapouerre, surtout si vous êtes déjà à moitié éclopé.
Nous avons commencé notre ascension à cinq heures du matin, et le soleil se couche comme nous franchissons, avec le dernier affluent de l'Apati, le dernier contrefort de la montagne. C'est au clair de la lune que nous passons trois petits ruisseaux qui vont au Mapouerre, et que nous arrivons enfin sur les bords de ce cours d'eau. Le Mapouerre, en cet endroit, a vingt-cinq mètres de largeur, et il aurait encore assez d'eau pour porter des pirogues, mais il n'y en a pas au village.
Arrivée chez les Ouayeoués. — Le village du tuxau , situé
sur la rive droite du Mapouerre , se compose de la maloca du tuxau et d'une autre maloca.
28 décembre. — On m'avait installé hier soir dans un recoin isoié de la maloca du tuxau. Personne ne m'y a dérangé. Aussi, ce matin y quand je me réveille, il est midi. La marche d'hier m'avait brisé. Le fonctionnaire Ouayeoué en pensera ce qu'il voudra , les Ouayeoués pourront bien me faire cuire , s'ils veulent , pendant mon sommeil, mais je déjeune à la hâte, et puis je redors. Il y a des moments où l'organisme est tellement exténué qu'on cesserait volontiers de vivre pendant deux ou trois jours, pour êlresùrde ne pas rêver, une fois les yeux clos et la bouche entr'ouverte, aux horribles fatigues endurées.
29 décembre. — Je suis matinal , il n'est que huit heures. Le tuxau sourit, c'est bon signe, son fils lui aura parlé en assez bons termes de son compagnon blanc. Mais voici que le monarque parle ouapichiane. Dieu, quelle joie! c'est presque comme s'il parlait français : « Nrouaribaraka caraî^ aouna ténarénan, aoueune ngouaré mecarignc\ macoun apouerre miane. Denap mbaarare, denap canoucy aouna caiméfia caraiite. » (Tu n'es pas vieux et tes cheveux sont blancs , tes yeux sont malades , va-t-en dans ton pays. Les chemins de la savane et de la forêt ne sont pas bons pour les blancs. )
Je fais comprendre au digne potentat que je veux aller jusqu'au Bourecochie, puis, de là, rentrer chez les Atorradis parles Tarims, les Japiis et les Toucanos. 11 secoue la tête d'un air de doute; cependant, affectueux et bon, il me donne quelques provisions de roule et autorise son fils à m'accompagner jusqu'au Bourecochie.
Aujourd'hui, nous allons passer la montagne duTarouéné, et nous arrêter chez un paget qui habite la rive gauche de ce cours d'eau.
Lîi montagne du Tarouéné est moins élevée et moins difficile à franchir que celle du Mapouerre. Cependant, bien que nous n'ayons aujourd'hui que six heures de marche, je suis extrêmement fatigué quand j'arrive chez le paget. Toutefois, je résiste assez bien aux marches forcées et à la privation de nourriture, malgré mes blessures et mon état d'épuisement. Les Indiens n'ont pas cette surexcitation nerveuse qui nous rend capables d'endurer, quand il le faut, des fatigues, des privations, des souffrances excessives. Ils n'ont pas non plus à subir les réactions terribles et parfois mortelles qui suivent les surexcitations nerveuses trop prolongées.
Le paget du Tarouéné habite, comme le tuxau du Mapouerre, un grand hangar circulaire à toiture faiblement conique. Ce n'est plus le type de construction du rio Branco et de l'Essequibo. La construction ouayeouéerappeUe plutôt celle des Ouayanas. Le mobilier est à peu près le même partout. Les animaux domestiques, chiens, aï, hoccos, marayes, agamis, tortues, perroquets, aras, sont beaucoup plus nombreux qu'au Rio Branco. Les volailles ne sont pas rares. Ici , les habitations , le genre de vie, rappellent beaucoup plus les races primitives.
3o décembre. — Aujourd'hui, nous nous rendons au Bourecochie. Nous passons le Tarouéné , guère moins important que le Mapouerre, puis leCamenare, qui est près qu'à sec; l'Apachi, sur la rive gauche duquel se trouve un village de six maisons, hangars ouverts, groupés au milieu d'un immense abatis, puis TOuroumionâoure, qui a dix mètres de largeur et très peu d'eau, et sur les bords duquel se trouvent quatre malocas, puis le Téréquerre et le Caraouirre, qui ont chacun une habitation, et arrivons au Bourecochie, petit affluent de l'Ouroumiouâoure. Sur la rive droite du Bourecochie, se trouve le premier des grands centres ouayeoués.
Le village du Bourecochie se compose de neuf grandes malocas disposées sur deux rangs. La rue sert en même temps de place publique, elle est large et bien sarclée. Les maisons sont des bangars ouverts, rectangulaires ou circulaires, abritant chacun quatre ou cinq familles. II y a assurément plus de deux cents personnes dans ce village.
Depuis le Mapouerre, j'ai vu environ trois cents individus de race ouayeoué. Malgré la rapidité de mon passage j'essaierai cependant de faire quelques généralisations.
Les Ouajreoués. — Les Ouayeoués sont une belle race, aux traits nobles, aux belles formes, au port majestueux. Ils appartiennent à laristocratie des tribus de Guyane. Les autres nations s'appellent iMacuchis (fils de Macous, aborigènes), Ouapichianes (gens du Ouapi, bois dur dont ils faisaient leurs arcs), Atorradis (gens du petit crocodile), Taroumans (gens de la grenouille); eux s'appellent les Ouayeoués, les blancs (de ouayeoué, le tapioca, dont la couleur est d'une blancheur parfaite). Ce doivent être des Caraïbes purs.
Ils sont d'assez haute taille et de complexion vigoureuse, cependant ils sont très doux et fort craintifs. Je suis bien certain que si je n'avais avec moi le fils du tuxau des Ouayeoués du nord, je trouverais toutes les malocas vides; à mon approche , la population se cacherait dans les bois. I^ détonation d'une arme à feu les fait tous trembler de frayeur.
Les femmes ont les formes un peu plus rondes et moins élancées que celles des Atorradies; elles sont cependant fort bien faites. Le visage est plein , régulier et d'expression très douce. La plupart du temps ce n'est qu'à Tâge de la nubilité, ou même après le mariage, que les jeunes femmes prennent la tangue.
Les tatouages ne sont guère usités. Les ornements sont assez compliqués, mais aucun objet européen n'y entre.
Tangues et ca ïambes sont décorés. Les pendants d'oreilles sont faits de graines delà forêt, artistement travaillées. Les bracelets sont en écorce d'arbre blanche ou peinte. Us portent des colliers faits de dents de porc avec des espèces de dragonnes et plumes d'aras. Us portent assez volontiers les cheveux partagés sur le milieu de la léte, se terminant sur les épaules par une natte à la chinoise. Leurs acangatares sont petites et peu soignées.
Les Ouayeoués sont plus industrieux que les tribus du Campo. Ils fabriquent de jolies flûtes en tibias de biches, qui sont fort appréciées dans toute la contrée. U est rare de rencontrer, dans les sentiers de la forêt, un Ouayeoué sans sa flûte. Utire de son instrument des sons dont la gaieté, la netteté, le timbre sonore, étonnent celui qui est habitué aux mélopées vagues et tristes de la musique indienne. Une autre industrie assez remarquable de cette nation est la fabrication du fil qu'ils tirent du tucum et du carata, et qu'ils arrangent artistement en pelotes grosses comme le poing.
Les Ouayeoués s'étendent, au sud, jusqu'au delà de l'Equateur. Ce sont les Âssahys qui les empêchent de descendre jusqu'à Manaos. A l'est, ils habitent au sud des montagnes du Couroucouri et de Tlrikouné , où ils ont un village assez voisin d'un village piannocote. Les relations entre ces deux grandes tribus mansas et amies, ont lieu par le revers méridional de l'Irikouné. Elles sont assez rares, à cause des attaques fréquentes des Paricotes, des Gara et des canaémés des montagnes du Couroucouri. Un sentier va du village de l'ÂpachiauxPiannocotes; celui qui aboutit au Bourecochie se continue vers le sud, et un troisième unit ensemble les deux premiers. U parait qu'à eux tous, les Ouayeoués n'ont pas une pirogue, et que dans la région où le Mapouerre pourrait porter toute l'année des embar-
38o A TRAVERS LES FORlÊTS VIERGES.
cation, les Ouayeoiiés sont dans l'inlérienr, le long de leur sentier, ne s'aventurant guère à la rivière, que remontent, dit-on, des canaémés. Le Mapouerre n'est aulre que l'Urubu de Silves. Je ne crois pas qu'on puisse évaluer à moins de trois ou quatre mille le nombre total des Ouayeoués.
J'aurais bien voulu passer la journée de demain au village du Bourecochie, mais il me faut profiter de suite de la bonne volonté de ma famille chirioue et de mon jeune chef ouayeoué, qui s'offrent de me conduire au premier village tarim, point d'où ils reviendront sur leurs pas.
Fia (tannée, — 3i décembre. — Malade et cheminant péniblement dans les forêts vierges de la Guyane centrale. Il pleut. Cette fin d'année ne ressemble guère à la précédente, avec son dîner d'adieu au consul de France et à mes amis, à V Hôtel do Comercio, à Para! Ne vaut-il pas encore mieux être dans le grand bois, sous la pluie, avec des sauvages, que d'être astreint à faire des visites de corps, à écouter ou à prononcer des discours officiels, à subir tous les usages ridicules dont notre civilisation formaliste a encombré cette malheureuse journée? C'est ainsi que l'on se console de tout. Donc, en avant! Les pieds couverts de plaies, pouvant à peine me traîner, courant pour suivre mes hommes, n'ayant à boire qu'une eau fétide qu'on n'avale qu'en se bouchant le nez, à ne manger que la mince épiderme des fruits du palmier caumou. Un peu de maladie met de la poésie dans l'existence : l'optique de la vision interne et externe en est changé.
Nous repassons à sec le Bourecochie, sur les bords duquel se trouve une case ouayeouée actuellement vide, le Caraouirre, le Terequerre; puis trois petits igarapés allant tous les trois à l'Ouroumiouâoure et ayant chacun une maloca sur leurs rives. Enfin, nous arrivons à ce dernier cours d'eau sur la rive septentrionale duquel se trouve im
petit village tarim. Il y a un peu d'eau potable dans la rivière, la première eau potable que nous trouvons depuis ce matin. La forêt a été plate, broussailleuse, le sentier très mauvais, et la marche assommante.
Premier janvier. — i'** janvier i885. — Tarims, je vous souhaite la bonne année! Les Tarims sont une fraction anciennement détachée de la tribu des Taroumans. Ils occupent le cours supérieur de TOuroumionâoure et le cours moyen du Tarouéné et du Mapouerre supérieur. Leur type, celui de leurs habitations, rappellent les Taroumans. Ils occupent une grande plaine basse, qui doit être en partie inondée l'hiver, entre la montagne du Tarouéné et celle des Japiis. La tribu ne compte pas plus d'une dizaine de malocas, soit deux cents individus environ.
Les Tarims n'ont jamais vu de blancs. C'est la première fois qu'un Européen s'aventure dans ces parages. Il n'y a guère de danger cependant, car ces populations sont pacifiques. Il n'y aurait à craindre qu'une attaque des Chiricoumes ou des Coucoichis qui, de temps à autre, pillent quelques malocas dans le Tarouéné et le Mapouerre.
A mon arrivée au village on organise un grand cachiri pour fêter le fils du tuxau des Ouayeoués du nord. Les Tarims, les Japiis et les Toucanes se considèrent comme des clients des Ouayeoués. Ici, le cachiri est fait dans d'énormes vases de terre, suivant l'usage des anciennes nations tupis. Souvent, ces grands vases sont ornés de dessins au génipa, représentant des losanges, des grecques, des cercles entourés de rayons.
2 janvier. — Je passe ici la journée. Le Ouayeoué et la famille chirioue vont s'en retourner ce matin. Demain, je me rendrai chez les Japiis; des Japiis chez les Toucanes, des Toucanes à Paraouname. Il me faudrait un homme pour porter la petite malle qui me reste.
TarimSj Japiis, Toucanes. — Vn gros et fort Tarim, qui s'appelle Ocri, ce qui signifie tigre, à ce que j'ai cru comprendre, se dévoue. Il m'accompagnera jusqu'au Namatcln Ouà. 11 emmène avec lui sa femme et ses chiens. Il ne parle que tarim, un dialecte qui me parait assez diflerent du tarouman et du ouayeoué. Notre conversation est une pantomime. Il ne s'inquiète guère de moi, d'ailleurs, tout occupé c|u'il est, aux heures de repos, à ses chiens et à sa femme. Et je ne suis guère tourmenté d'apprendre son dialecte. Mon état devient très grave« Jamais je n'ai autant souffert des privations de toutes sortes et de fatigues exténuantes. La fièvre me soutient, sans elle, je ne pourrais marcher. Mais j'ai peur de m'affaisser tout d'un coup. Il serait bête de mourir d'épuisement, dans ces contrées ignorées, après cinquante mois d'Equateur, et à la veille de se tirer d'affaire. La mort obscure, la veille de l'arrivée au port, en soi est aussi indifférente que telle ou telle autre mort, cependant il y a une curiosité vague qui rattache à l'existence; on est pris du désir de se regarder vivre et d'attendre Fâvenir pour voir s'il n'apportera pas du meilleur ou du nouveau. Oh! Tarim! que j'ai hâte d'arriver au Namatchi Ouâ !
3 janvier. — Il n'y a que six heures de marche du village tarim au premier village japii. Le sentier, presque droit, court dans une forêt maintenant très sèche, mais qui porte les traces des inondations hivernales. Le caoutchouc est toujours abondant. Le sentier est bon et la marche est facile. Allons gaiment , en rêvant de Manâos et de la France.
Après un igarapé à sec qui va à l'Ouroumiouâoure, nous traversons le Tarouéné, large d'une vingtaine de mètres en cet endroit, mais réduit à un mince filet d'eau entre de larges plages de sable. « Malade, p me dit le Tarim, et, en
effet, je crois voir des tartarugas se sauver à notre droite.
Jusqu'au village, nous longeons un affluent du Tarouéné, qui s'appelle le Mopeti. Nous passons un igarapé» puis un marais avec une maloca japii, puis un troisième igarapé sur la rive droite duquel se trouve le village composé de la case du tuxau, de celle du paget et de celle des administrés.
Les Japii (aux yeux bleus, du nom de l'oiseau couleur cendre qui portecenom), se disent aussi Ouayeoués (blancs). C'est la plus belle race indienne que j'aie jamais vue. Les types blond-orange aux yeux bleus ne sont pas rares chez eux. On ne peut croire cependant à un ancien mélange avec les blancs; car, sans épilation aucune, les hommes sont complètement imberbes. Ils me traitent avec une grande familiarité, et ont l'air de se considérer comme mes compatriotes. Ils sont bien moins timides que les Taroumans et les Ouayeoués, et ont je ne sais quelle noblesse et quel naturel qui feraient croire à d'anciens Gaulois transportés dans les forêts de la Guyane centrale. La couleur de leur peau est d'un jaune clair et n'a rien du rouge brun des autres tribus. Leurs jeunes filles sont d'un blond très pâle; j'ai trouvé parmi elles des types de misses. Hommes et femmes portent des espèces de tangues, faites de peau de jaguar. Je trouve chez les Japiis quelque chose de sacerdotal, de militaire et de communiste que je n'avais pas encore rencontré. Ils ne parlent pas des Chiricoumes sans en rire. Certes, les Japiis sont une tribu intéressante. Je ne serais pas fâché de vivre une lune avec ces gens-là; mais, hélas! il faut marcher. Si je m'arrête, je vais tomber, cela est sûr. Or, il y a plus de deux mois que je n'ai plus de pharmacie. Plus le moindre flacon d'arsenic. Et voilà comment on arrive à faire de nouveaux voyages pour vérifier des points mal élucidés.
Les Japiis sont peut-être environ cinq cents. Us s'éten-
dent de la montagne jusqu'au Tarouéné et jusqu'au Mapouerre.
4 janvier. — En route, Tarîm, en route! Nous franchissons la longue colline des Japiis, au sommet de laquelle se trouve une maloca de cette nation, et après avoir descendu le talus septentrional, nous entrons sur le territoire des Toucanes. Nous passons un igarapé à sec qui va au Tarouéné; puis, au milieu d'une immense clairière, qui est sans doute un ancien déFrichement abandonné, nous trouvons un premier village toucane : trois carbets au milieu d'une plantation de manioc.
Qui fera jamais la carte ethnographique de la Guyane! Ces Toucanes sont des Indiens à moustaches, aux pommettes saillantes et aux yeux obliques. Â première vue, je les prends pour des Paochianas. Ils appartiennent probablement, avec ces mêmes Paochianas, les Macus, les Desanas, les Macouchis, à la race aborigène, ou plus exactement, conquise, tandis que les Japiis, les Ouayeoués, les Atorradis, les Ouayanas, les Oyampis, appartiendraient à la race conquérante.
Les Toucanes sont silencieux, très froids, un peu tristes; ils me regardent avec des yeux effrayés. Le Tarim cause un peu avec eux, comme il causait avec les Japiis, mais je ne crois pas qu'il connaisse bien les dialectes de ces tribus. Il n'emploie qu'un nombre très restreint de mots, et accompagne sa conversation de signes explicatifs. Les Toucanes sont passablement sales, laids, leurs malocas ne sont que de petits ajoupas, dans le genre de ceux des Taroumans du tuxau boiteux. Ils habitent le bassin supérieur du Mapouerre. Jadis, leurs dernières malocas s'échelonnaient jusqu'au pied de Ouachare, mais les ravages des Coucoichis les ont fait reculer vers l'est.
5 janvier. — Nous allons aujourd'hui coucher à la der-
nîère maloca toucane après quoi nous entreprendrons demain le passage de Ouachare.
Nous traversons une grande plaine coupée à intervalles réguliers d'igarapés à sec qui se rendent au Mapouerre. Le premier de ces igarapés a deux ajoupas tucanes , le second également deux, le troisième est désert, le quatrième a une espèce de petite maloca rectangulaire, sorte de hangar à moitié fermé sur les côtés, un peu plus loin c'est un village Formé d'une demi-douzaine d'ajoupas, enfin, à Textrémité septentrionale de la colline des Japiis, un poulailler conique : c'est la dernière des habitations tucanes vers le nord.
Il n'y a que des vieillards dans ce carbet, de grands vieillards maigres avec la moustache grise. Ils passent leur temps à préparer des breuvages et des élixirs. Marinas ^ dit le Tarim. Ce sont des pagets. Il est diffîcile de vivre d'une façon plus misérable que ces dépositaires delà science. Us nous donnent cependant la moitié d'une cassave pour nous rendre à Paraouname. Ni gibier, ni poisson , ni cachiri.
Ouachare. — 6 janvier. — Nous passons les petits ruisseaux qui forment les sources de Mapouerre, franchissons une petite montagne au pied de Ouachare et commençons l'ascension.
Les oreilles me tintent, ma vue se trouble, j'ai le vertige, je me cramponne aux branches pour ne pas tomber, des vomissements m'obligent à m'arréter, dans les coliques je me roule à terre. Et pendant ce temps le Tarim et sa femme marchent sans s'occuper de moi. On monte, on grimpe, encore, toujours? quelle est la fatalité qui m'oblige à marcher ainsi s^ins cesse quand je ne le puis ? Ne serait-ce pas plus simple de se laisser tomber ici et d'y rester?
Comment est*il fait, le sentier de Ouachare, et quelles sont les essences qu'on trouve dans la forêt? Je n'en sais rien. Je monte, je monte, et la montagne tourne autour de moi, les arbres dansent, je ne vois rien, j'ai froid.
Âh! voici le sommet! LeTarim m'attend sur une plateforme où j'arrive par hasard, et, me prenant par le bras, il me fait faire un tour d'horizon et me montre les ondulations noires et bleues des montagnes lointaines. Âh! mon pauvre ami , je n'ai guère le cœur à contempler des paysages. Puis il me montre le nord et me fait signe que nous trouverons au pied de la chaîne un ajoupa pour y dormir.
La pente est douce. Ouachare ne forme qu'un immense renflement et n'a pour ainsi dire ni ravins ni contreforts.
Arrivé à l'ajoupa, toujours avec la fièvre, je me laisse tomber dans mon hamac que le Tarim a amarré à un mètre au-dessus d'un petit feu qu'il vient de faire. Ouachare, montagne sinistre, promenade de canaémés, qui m'as enlevé le peu qui restait de mes forces, tu vas me voir dormir sans faire un rêve et bien indifférent au réveil.
7 janvier. — Ce matin quand le Tarim m'appelle, il y a comme une expression de pitié peinte suj^ ses traits. C'est rare chez l'Indien, qui meurt et voit mourir, impassible, sans sourciller. Il faut que j'aie le visage bien ravagé par la souffrance.
• Encore un effort. Nous allons, dans les ravins et les fondrières, passer à leurs sources l'Iriquichi, le Yamara, le Bayecoure, le Couyououini, le Moucha loua. Voici une petite savane' que j'ai traversée en chassant auprès de Paraouname, puis voici les deux maisons ouapichiages.
Bonjour Mascounan. Mascounan m'apporte du cachiri. Il est bien malade le caraï, Mascounan. Je bois du cachiri jusqu'à en rendre l'àme. Quelle horrible boisson! Mais ces vomissements répétés me font du bien.
Marches forcées de Paraoutiame à Boa-Vista, — 8 janvier. — Aujourd'hui nous arrivons aux trois cases duDad Ouâ. Il est cinq heures du soir. Nous marchons toute la nuit, et, à l'heure où la fraîcheur du matin tombe du ciel y nous sommes à Chouna.
Nous voici donc enfîn sortis de la foret , de la hideuse forêt vierge sans air, ni lumière, ni horizon, chaude, sale et fétide. C'est l'espérance après un long et douloureux ennui. Quand on a cheminé dans le grand bois pendant plusieurs semaines de suite et qu'on débouche tout à coup dans une savane bien aérée, aux vastes perspectives, il semble qu'on soit brusquement réveillé d'un cauchemar, au sein d'une campagne ensoleillée pleine du chant matinal des oiseaux.
9 janvier. — Chouna.
10 janvier.
1 1 janvier. — Hier, après un violent accès de fièvre froide et des vomissements abondants, je perdis connaissance et ne suis revenu à moi que ce matin. Les Zambos jouaient de la flûte et chantaient. Pas un ne m'adresse la parole. Ils ne font pas plus de cas de moi que si j'étais déjà enterré.
12 janvier.
i3 janvier. — Hier, répétition de la journée du lo, fièvre froide, vomissements, perte de connaissance toute ^ la journée et toute la nuit. Je me réveille dans une maloca pleine de chiens qui hurlent et d'Indiens qui rient.
Le Tarim et sa femme repartent pour la maloca de l'Ouroumiouâoure.
Les Atorradis de Namatchi Ouâ refusent de porter la petite malle qui me reste. Ils espèrent que je mourrai en route et qu'ils pourront ainsi en toute tranquillité de conscience se partager mes dépouilles. Je pars avec un peu de
cassave qu'une vieille m'a donné à la dérobée. Je vais à Courati. Oh j'arriverai à Boa-Visla!
i4 et i5 janvier. — Les deux horribles journées! Cela ne peut se narrer. J'arrive à moitié mort à G)urati. Un Indien d'ici consent à aller chercher ma malle au Namatchi Ouà. Je l'attendrai. Donc, quatre jours de retard.
i6, 17, 18 et 19 janvier. — Repos paresseux à la maloca. D'abord, je ne mange pas. Puis je me gorge de papayes dont les propriétés purgatives me rendent les plus grands services. Retour de la malle.
20 janvier. — Arrivée àOuichbine. On m'apprend qu'à Boa-Vista on me sait mort. J'ai été massacré dans la forêt. On n'a retrouvé que ma chemise tachée de sang; voilà qui est précis.
21 janvier. — Ouaïniame.
22 janvier. — Macarachite.
23 janvier. — Boa-Vista. Ah! je vais donc pouvoir être malade tout à mon aise.