LES INDIBNS DE LA GUYANE FRANÇAISE
La Guyane française, l'ancienne France équinoxiale,'est, après TAlgérie, Madagascar et TOuest africain, la plus vaste de nos possessions d'outre-mer. Située à l'embouchure du fleuve des Amazones, dans la partie la plus centrale de TAtlanlique, elle se trouve dans une position de stratégie commerciale à laquelle nulle autre n'est comparable. Vide de population, jouissant (quoi qu'on en ait pu dire) d'un bon climat, puisque dans la région immédiatement voisine, incontestablement plus torride, la région brésilienne, un grand empire s'est constitué où vivent plus de quatre millions de blancs de race pure, la Guyane française est la plus aisément assimilable de toutes nos grandes colonies. Or, bien qu'elle soit la plus ancienne de nos colonies, et peut-être parce qu'elle est la plus ancienne, elle s'étonne d'être aigourd'huî la plus complètement démodée.
Que faudrait-il faire pour lutter efficacement contre cet oubli injuste, ce dédain immérité? pour réaliser l'idée de la France équîlioxiale , de la plus grande France guyanaise?
Avec un peu de science, de bien faibles dépenses d'argent, sans risques militaires ni autres, il nous serait aisé de créer en face de Bordeaux, de Nantes, de l'autre côté du canal atlantique, une autre France de notre sang.
Le mauvais renom qui s'attache aujourd'hui à Cayénne, a pris son origine dans des événements fortuits absolument indépendants du climat de la contrée. Il est aisé de s'en apercevoir en étudiant son histoire. L'histoire de la colonie se divise en deux parties, la pre-
mière est celle du progrès, la seconde celle du stationnement. La première période, de 1604 à 1763, est la période ascendante, la période de Taccroissement régulier, de l'optimisme, du bon renom de Gayenne. La seconde, de 1763 à nos jours est la période du marasme et du discrédit. Les introductions immodérées de trop grandes masses à la fois d'émigrants blancs, et les malheurs qui s'ensuivirent, les bagnes de droit commun et surtout les bagnes politiques, ont été les deux principales causes de cette décadence et de cette sinistre réputation. L'organisation des réductions indiennes a été la principale cause de la prospérité primitive, prospérité que ces réductions ont portée, à partir de 1664 et jusqu'à 1763, à un maximum qui n'a pas été atteint depuis.
Vers 1760, avant la dispersion des Indiens des réductions, lesquels, après l'expulsion des jésuites et l'abandon de leur œuvre par l'administration civile se réfugièrent partie à Surinam et partie au Brésil, la Guyane française comptait 18,000 habitants civilisés, chiffre actuel, sans les forçats. Ces 18,000 habitants se répartissaient ainsi : 1,200 blancs, colons agriculteurs (40 fois plus qu'aujourd'hui), 5,000 esclaves noirs, 2,000 mulâtres et 10,000 Indiens. Ces 10,000 Indiens, avec les 1,200 blancs, auraient pu, en 1880, s'être multipliés jusqu'au chiffre de quelques centaines de milliers d'individus, métis, Indiens et blancs. C'est la progression de tous les États à Indiens de l'Amérique chaude. Les provinces brésiliennes de l'Amazone ont, dans une large mesure profité de cet accroissement que nous avons dédaigné. Pendant ce temps, de 1760 à 1880, nos 7,000 nègres et mulâtres se sont élevés au chiffre de 18,000! Vers 1760 nos Indiens fournissaient la moitié de l'exportation totale de la colonie et récoltaient plus du tiers de ses produits. On produisait quatre fois plus de roucou, trois fois plus de cacao, douze fois plus de coton, deux fois plus de sucre, dix fois plus de denrées alimentaires qu'aujourd'hui. La production agricole était alors décuple de ce qu'elle est maintenant, tant il est vrai que l'indigène, l'Indien, est par excellence l'élément agricole et forestier de ces contrées.
Ces Indiens étaient pour la plupart répartis dans neuf villages, origine de presque tous les centres actuels de population de la colonie. Ces neuf villages étaient Sinnamary, Kourou, Roura, Approuague, Ouanari, Saint-Paul d'Oyapock, N.-D. de Sainte-Foi du Camopi, Counani, Macari. Le grand village indien de Kourou était alors aussi peuplé et aussi important que la ville de Cayenne.
Outre leurs travaux agricoles, ces Indiens s'étaient fait, par excellence, les guides, les canotiers, les marins, les défricheurs, les constructeurs et les nourrisseurs de la colonie. Une lettre du pays; de
AITNEXES. 4^^
4738, nous apprend que : « les Indiens fournissent tous les équipages « des canots et des navires pour les rivières et pour les voyages jus- M qu'à Suriname et au Brésil, ceux de Kourou viennent d'arrêter une « bande de soldats déserteurs qu'ils ont désarmés et ramenés à « Cayenne. Ils alimentent Cayenne de viande et de poisson salés, de « tortues , de lamentins, et sont réellement les seuls à préserver la « ville de la disette. Ils font tous les abatis de la colonie, ce sont eux « qui ont défriché tout ce qui est défriché. Ils font tous les hamacs du c( pays, la plus grande partie de la canne qui s'y consomme, la plu- « part des petits canots et même des grands. Ils ont bâti la plupart u des maisons des Français, ce sont eux qui ont bâti le fort d'Oya- <( pock. » (Mémoire à Monseigneur le cpmte deMaurepas, ministre et secrétaire d'État, par le P. Lombard, supérieur des missions des sauvages de la Guyane.)
Jusqu'à la fin du siècle dernier nos administrateurs firent grand cas des Indiens. Depuis lors il s'est fait un bizarre revirement d'opinion : les nègres ont été considérés comme les vrais naturels du pays. Les blancs disparurent; les Indiens furent dédaignés et la colonie dépérit.
Il nous faut savoir nous défaire, dans notre Guvane française, à 'endroit des Indiens, d'une indifférence oublieuse et coupable. Il nous faut reprendre l'œuvre que nous avons, il y a un siècle, si malheureusement abandonnée , œuvre qui pendant ce temps a fait et fait encore aujourd'hui la fortune, la prospérité croissante de nos voisins de l'Amazone.
Si j'en crois ce que j'ai vu dans la Guyane française elle-même , au Brésil, dans la Guyane anglaise , au Venezuela, en Colombie, si j'en crois ce qu'enseigne l'histoire de toute l'Amérique chaude, l'utilisation de la race indigène, de la race indienne, est la condition sine qtui non du développement de ces contrées.
La Guyane française ne saurait être comme l'Australie, le Canada, la Plata, une colonie de peuplement national facile : son climat, assurément abordable par la race blanche, est pourtant un peu difficile. Elle ne saurait être non plus une colonie d'exploilalion^ une colonie à races superposées, comme l'Inde, l'Indo-Ghine, le Soudan : les 18,000 nègres et négroïdes d'aujourd'hui ne constituent point les bases d'un empire colonial d'exploitation. Elle ne saurait être non plus une colonie de plantation où des coolies d'Afrique, de l'Inde ou de la Chine, difficilement recrutés, coûtant fort cher, travailleraient, dans un esclavage déguisé , à enrichir des maîtres ; les capitalistes de Cayenne ne pourraient, le parlement métropolitain ne voudrait faire des essais aussi dispendieux et aussi peu humanitaires de telles
transplantations de races. Donc, il faut se risquer à la considérer comme perdue pour nous, cette immense et splendide France équinoxiale, où se mettre à y faire ce qu'on y faisait il y a cent ans, ce qu'on n*a cessé de faire avec soin depuis trois siècles dans tous les états continentaux de TAmérique chaude : s'appuyer sur la race indigène, sur le croisetnent de t Indien avec le blanc, il faut se mettre à entreprendre rASSIMILATION DES INDIENS DE NOTRE HAUTE GUYANE. La
Guyane française sera par les Indiens ou elle ne sera pas.
Il sufiirait de vouloir, de vouloir pendant quelques années, il suffirait d'amorcer l'avenir. La population brésilienne, faite par tiers (comme toutes les populations de l'Amérique chaude continentale] de blancs, d'Indiens, et de leurs métis, double tous les vingt ans (comme dans presque tous les États continentaux de l'Amérique chaude). Or il se trouve bien aujourd'hui, dans le territoire de notre haute Guyane, 20,000 Indiens disponibles et 50,000 gravitant autour des Tumue- Humac. Il serait possible de leur faire produire d'ici la fin du siècle prochain^ un million de civilisés : métis, blancs et indiens. Bénéfice net pour l'expansion de la civilisation française, car on sait la facilité extraordinaire que présente le sang indien à s'assimiler au sang blanc. Les nations indiennes du continent de l'Amérique chaude n'ont pas engendré de Haïti. Et l'on n'oublie pas que nos territoires de Guyane peuvent nourrir 30 millions d^ habitants. Nos seules prairies guyanaises pourraient nourrir plusieurs millions de Français. Pour mener à bonne fin l'oeuvre de la civilisation des Indiens, pour perfectionner un peu l'état social de ces nations si malléables, pour mettre la masse indienne en état de recevoir utilement le ferment, la semence de la civilisation, de la race française, point n'est besoin de longues années, mille exemples en font foi. Point n'est besoin non plus de missionnaires religieux. Pour se convaincre qu'un missionnaire laïque, par patriotisme et par amour de la science, peut tout aussi bien réussir dans cet apostolat, il suflit de voir le développement passé et actuel des commanderies indiennes de r Amérique espagnole et des aldeias du Brésil. Qui a vécu deux années ininterrompues chez les tribus, qui parle plusieurs dialectes indigènes, qui connaît les Indiens et qui les aime réussira certainement. S'il faut citer des exemples entre mille, celui des réductions civiles du haut Orénoque au Venezuela, des Mundurucus à l'Amazone, des Botocudos dan& le centre du Brésil, des Jauapirys anthropophages au rio Negro, sont assez probants. Les noms du lieutenant Thomas Morlière, du docteur Barbosa Rodrigues, du président Couto de Magalhens sont aussi connus*
C'est dans la région comprise entre le haut Oyapock et le haut
Maroni, les montagnes Françaises et les Tumuc Uumac, région non abordable de longtemps aux placérens , à cause de son grand éloignement de la c6te, qu'une mission permanente devrait être établie. Le littoral est aujourd'hui presque complètement dépourvu d'Indiens : il n'y a plus rien à tenter là dans ce sens. La région moyenne est occupée par les placers, les tribus l'ont fuie avec soin. Dans la région méridionale au contraire se trouvent encore des tribus nombreuses.
2". — NOTES SUR CINQUANTB-TBOIS TRIBUS INDIENNES