DE LA GUYANE FRANÇAISE
On prétend généralement que la Guyane française et les territoires plus ou moins neutres qui l'entourent au sud-ouest, au sud et à Test, sont à peu près vides d'Indiens. Les documents officiels, les autorités géographiques affirment le fait.
Voici un siècle qu'il est de mode de déprécier la Guyane. Jusqu'à la fin du siècle dernier la Guyane passait pour une terre de bénédiction; depuis les déportations de 1794, Gayenne est devenu le dernier pays du monde. Climat pestilentiel, terre inhabitable par les blancs, pays trop mauvais même pour en faire un bagne à l'usage des condamnés européens, région sans avenir dont le passé lui-même est mort puisqu*on n'y trouve même plus d'indigènes : voilà ce que l'on pense, dans le public comme dans les milieux compétents, de notre grande colonie américaine.
C'est pour réagir contre cette dernière idée : il n'y a presque plus d'Indiens en Guyane, que j'ai rassemblé ces notes.
Pour moi, il y a aujourd'hui autant sinon plus d'Indiens dans notre Guyane qu'au jour de la découverte. Pas une tribu ne s'est totalement éteinte, seulement les anciennes peuplades se sont plus ou moins fusionnées entre elles, se sont agrégées, décomposées, juxtaposées, superposées, ont subi en un mot toutes les modifications ethnographiques et ethnologiques que comporte une évolution de trois siècles dans un pareil milieu, mais elles ne se sont pas éteintes. Livrées complètement à elles-mêmes, ces nations indiennes ont beau se faire la guerre tous les jours, et se manger de temps à autre, elles ne diminuent pas en nombre : la progression en nombre des vain-* queurs compense la régression des vaincus. Seulement, les tribus fuyant les maîtres de la côte, d'abord leurs ennemis, puis leurs tuteurs, et finalement, depuis un siècle, leurs voisins dédaigneux ou
hostiles, ont reflué aux montagnes centrales et se sont réfugiées dans les sous-afHuenis lointains des hauts des fleuves. Tout me confirme dans cette opinion : et une pratique de deux ans de vie indienne, et la fréquentation d'une trentaine de tribus, et aussi bien le travail d'exégèse historique et géographique dont ces notes sont le résultat.
Je n'estime pas aujourd'hui à moins de 50,000 le nombre des Indiens compris entre l'Equateur, le Maroni-Tapanahoni, le 58^ degré de longitude occidentale de Paris et la mer.